CHAPITRE XI
Le mal était ancien et un grand nombre de citoyens avaient intérêt à le perpétuer. La politique ne consiste , pour un trop grand nombre d'ambitieux, qu'à prendre la place des autres. Les réformes sont le prétexte, l'intérêt personnel est le but. C'est ce qui constitue le principal obstacle que rencontrent les réformateurs inspirés par le désir d'être utiles à la patrie. L'appui qu'on leur accorde ne va pas au-delà du cercle que remplit leur ambition. Quand le bien public seul est en jeu, Tardeur du plus grand nombre s'éteint, et le concours manque, si même on ne s'arme pas contre ceux qu'on a d'abord secondés.
Cléomène l'éprouva. L'échec d'Agis lui fit rechercher l'appui de la force. Il se fit une armée, dont il crut le dévouement assuré, et qui ne pouvait lui suffire dès qu'il s'agissait d'une réforme sociale.
Il fit la guerre avec succès contre les Achéens, et, fier de sa victoire, rentra brusquement à Sparte, et imposa sa réforme, après avoir égorgé les éphores.
Il compléta le nombre des citoyens par des habitants des contrées voisines, forma un corps de cinq mille fantassins, leur distribua les terres, en réserva pour les quatre-vingts partisans de l'oligarchie qu'il avait bannis, et rétablit, dans toute son étendue et sa rigueur, la législation de Lycurgue.
Il se donna un collègue dans la royauté, remplaça le sénat par des magistrats qu'il dtippel^ patronomes, et, en conservant les éphores, leur enleva les droits qu'ils s'étaient attribués.
Ces mesures rigoureuses qu'il sut tempérer par la douceur et la justice de certains actes, pouvaient-elles sauver Sparte ?
La ligue achéenne le crut, ou plutôt elle fut effrayée par cet esprit révolutionnaire, dont elle vit les premiers effets au sein de populations paisibles que sollicitait Un pareil exemple. Elle implora le secours de la Macédoine, fit la guerre à Sparte, et après des alternatives qui montrèrent le courage de Gléomène et ses ressources, le vainquit à Sellasie (222).
Un réformateur est condamné à réussir toujours. Un échec le perd, parce que ceux que l'intérêt avait groupés autour de lui, s'empressent de quitter un chef compromis. Gléomène se réfugia à Alexandrie, où il fut accueilli d'abord avec faveur, et au moment où il se préparait à rentrer à Sparte, emprisonné , il s'échappa avec ses compagnons, et se tua de ses propres mains (219).
Ainsi, Sparte ne pouvait ni se maintenir avec ses abus, ni supporter une réforme qui eut fait revivre le passé. Elle resta dans son isolement et consuma ses forces dans des agitations intérieures, ou dans des guerres sans profit.
4. Les rois impuissants, les éphores de plus en plus audacieux et corrompus, les grands adonnés à tous les excès du luxe, le peuple avide d'argent et de plaisirs, les ambitieux toujours en éveil à cause du malaise social, toutes ces causes réunies devaient renverser la vieille constitution. Sparte tomba sous la main de tyrans. Incapable de se gouverner ellemême, elle subissait la volonté d'un homme, et, dégénérée, s'inclinait devant lui, comme autrefois glorieuse et fièrede sa vertu, devant l'autorité respectée de la loi.
La tyrannie de Lycurgue, qui avait corrompu les