CHAPITRE VI
Thucydide, dans la partie de son histoire (1) où il parle d'une manière très favorable de la constitution de Sparte, ne nomme pas Lycurgue. Avait-il jugé inutile de dire ce que tout le monde savait? Croyait-il véritablement que Lycurgue n'avait jamais existé, et que ce nom, selon une tradition ancienne du génie grec, avait servi à désigner une œuvre collective? Pensait-il enfin que Lycurgue, n'ayant fait que coordonner ce que le temps avait produit, ne méritait pas le titre de législateur?
Il est difficile de se prononcer sur l'opinion de Thucydide; mais il faut reconnaître que les incertitudes abondent sur ce sujet.
Plutarque, au début de sa biographie, s'exprime en ces termes : « On ne sait rien de certain sur le législateur Lycurgue. Son origine, ses voyages, sa mort, ses lois même, et la forme de gouvernement qu'il a établie , sont diversement rappelés par les historiens. C'est sur l'époque où il a vécu que Ton s'accorde le moins (2). »
Plutarque était un esprit curieux , cherchant de tous côtés, recevant tous les renseignements, ne les discutant pas toujours et ne les contrôlant pas avec assez de soin. Mais il est infiniment précieux pour nous, et lors même qu'on doute de ses renseignements, on est disposé à le citer. Il y a tant de bonhomie dans ses affirmations, et ses sources sont si consciencieusement indiquées, qu'on est porté à croire qu'à sa suite l'erreur n^est pas possible, ou que, dans tous les cas, elle serait couverte par la bonne foi et excusée par la vraisemblance.
(1) 18. (2) Lycurgue, 1.
Il est, pour Lycurgue, la source la plus abondante. Ses témoins sont de beaucoup postérieurs à l'époque dont ils parlent, mais n'avaient-ils pas pour eux la tradition? Ne pouvaient-ils pas s'appuyer sur des documents écrits? Les poètes Alcman, Tyrtée, Simonide, l'historien Xénophon, les philosophes Platon et Aristote ont fourni des renseignements à Plutarque. Pourquoi n'en profiterions-nous pas, et ne préférerions-nous pas leur autorité et celle du biographe au désir de changer quelque chose dans ce qui a été cru jusqu'à présent?
2. Hérodote signale (1), d'après les Lacédémoniens, quelques particularités qui feraient remonter à 996 la réforme de Lycurgue. Thucydide, en fixant à 400 ans , et un peu plus , avant la fin de la guerre du Péloponèse, le changement qui se produisit à Sparte et qui détermina la politique suivie depuis, porte à 820 ou 830 l'époque de cette législation (2).
Clinton (1) place en 852 la régence de Lycurgue; pendant la minorité de son neveu, et à 817, sa réforme.
On pourrait porter vers 884, en suivant Ératosthène, la naissance de Lycurgue, et étendre à la plus grande partie du ix^ siècle le développement d'une vie longue, active et féconde.
Quelle est la part qu'il faut faire à Lycurgue dans la législation à laquelle il a donné son nom? Il est impossible de le dire. Vivant au milieu d'une époque troublée, il a voulu ramener la paix. Il a donc fallu
(3) Fast. HelL, v, 1, chapitre VII.