‹ Institutions de SparteChapitre 63 sur 242 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Son père Prytanis aurait été victime du désordre qui agitait Sparte. Frappé d'un coup de couteau en voulant séparer des gens qui se battaient, il aurait laissé le trône à son fils Polydecte.

Polydecte mourut de bonne heure. Sa femme, enceinte, proposa à Lycurgue de lui assurer le trône, en faisant périr l'enfant avant sa naissance, s'il lui promettait de l'épouser.

Pour empêcher le crime, Lycurgue parut y consentir. Grâce à sa surveillance discrète, l'enfant put être reçu à sa naissance et lui être immédiatement apporté. Il le présenta aux Lacédémoniens comme leur roi, et lui fit jurer fidélité.

Il exerça la régence avec un désintéressement et une rigidité qui mécontentaient la mère du jeune roi et son frère, que l'ambition rendait peu scrupuleux et que son exemple condamnait. Ils lui tendirent des pièges, l'accusèrent auprès du peuple, qui croit généralement peu à la vertu, et le déterminèrent à s'éloigner pour éviter une condamnation.

Il se rendit en Crète, dont les habitants avaient la même origine que les premiers citoyens de Sparte. Les lois de Minos étaient célèbres et pouvaient être utiles à un réformateur.

Ce séjour et certaines ressemblances ont fait dire que Lycurgue s'était inspiré de Minos. Aristote (1) constate ces ressemblances, et il appelle sœurs les lois des deux pays. Polybe (2) les nie. On trouve en Crète des serfs périœciens, que rappellent les hilotes, les repas communs, dix cosmes qui revivent dans les

cinq éphores, les gérontes qui forment le sénat, les citoyens qui participent tous à l'assemblée publique.

En Crète, la royauté ne fut pas de longue durée; elle persista à Sparte. Les repas communs sont payés à Sparte par chacun de ceux qui y prennent part; en Crète, des revenus de l'État, la moitié est consacrée au culte et aux fonctionnaires, l'autre aux repas. Des deux côtés, irresponsabilité des magistrats, ambition, lois non écrites. Nous ne savons rien de l'éducation en Crète, de l'état de la femme, des droits des citoyens, de la guerre.

Les troubles y furent fréquents et graves. « Grâce à ces perturbations, dit Aristote (1), la Crète n'a point, à vrai dire, de gouvernement; elle n'en a que l'ombre. La violence seule y règne. Continuellement les factieux appellent aux armes le peuple et leurs amis, se donnent un chef et engagent la guerre civile pour amener des révolutions. » La situation seule de la Crète sauvegarda son indépendance.

Montesquieu croit à l'identité des lois de la Crète et de Sparte. On sait d'ailleurs que les deux populations avaient la même origine, et bien qu'il ne soit pas possible de confondre les Spartiates et les Doriens, on ne peut s'empêcher de remarquer une similitude. Elle ne va pas jusqu'à donner à Sparte et à ses rudes habitants la physionomie d'une autre ville ou d'un autre peuple. Ils tenaient à honneur de n'avoir rien de commun avec personne, et la vérité semblait d'accord avec leur orgueil. Curtius (2) ne croit pas à une influence au dehors de la Crète après

(1) Politique, H, 7, 7.

(2) Eist. gr., II, 2, 2.

Mirios. Trieber, Wachsmuth et Bursian ont cru les lois de Sparte antérieures à celles de la Crète.

« La Crète et Lacédémone furent gouvernées par ces lois, dit Montesquieu (1). Lacédémone céda la dernière aux Macédoniens, et la Crète fut la dernière proie des Romains. »

Il est certain que le caractère des deux peuples était également tenace et belliqueux, ce Par sa position naturelle, la Crète sembla appelée à dominer tous les peuples grecs établis, pour la plupart, sur les rivages des mers où s'étend cette grande île (:2). »

Lycurgue y rencontra le poète Thalétas, à qui il conseilla de s'établir à Sparte. Il savait l'influence de la poésie sur les hommes, dont elle adoucit les mœurs et à qui elle enseigne leur devoir ; il se servit plus tard de celle d'Homère, pour inspirer aux Spartiates des sentiments élevés, généreux et guerriers. Cléomène disait qu'Homère était le poète des Spartiates, parce qu'il leur apprenait à combattre (3). Thalétas fut son précurseur. Sa poésie grave, solide, morale, devait, par son action sur les âmes, préparer la réforme politique qu'il méditait.

Lycurgue visita ensuite l'Ionie, dont il compara les mœurs douces et voluptueuses avec les habitudes simples et austères des Crétois. a Ce fut là, vraisemblablement, qu'il connut, pour la première fois, les poésies d'Homère, qui étaient entre les mains des descendants de Cléophyle, et jugeant que la politique et la morale qu'elles contenaient ne seraient j)as moins

(1) Esprit des lois, livre IV, chapitre VI.

(2) ÂRiSTOTE^ Politique, II, 7, 2.

(3) Plutarque, Apophthegmes des Lacédémoniens,

Utiles que ses fictions et ses contes sont agréables, il les copia et les réunit pour les porter en Grèce (1). »

Il n'est pas inutile de remarquer que, des deux grands législateurs de la Grèce, Lycnrgue cherche dans la poésie un moyen d'aider à sa réforme, et que Solon, est poète lui-même et, par ses vers, dispose les esprits à sabir le joug bienfaisant des lois.

2. Lycurgue étudia l'Egypte, d'après les témoignages de cette contrée qui mettait sa gloire à constater les emprunts faits par les autres peuples. Plutarque dit (2) qu'Aristocratès de Sparte prétendait, mais il était le seul qui l'affirmât, qu'il était allé en Libye et même en Ibérie. Il aurait visité aussi l'extrême Orient, et se serait arrêté dans l'Inde , où il aurait eu des entretiens avec les gymnosophistes, philosophes qui, par austérité, avaient la tête et les pieds nus, et dont les doctrines se rapprochaient de celles qu'enseignèrent plus tard les cyniques et les stoïciens.

Les peuples ont toujours estimé ce qui venait de loin, et un peu de mystère seconde l'autorité.

La Grèce a cru d'ailleurs , de tout temps , que l'Orient était le berceau de la sagesse. Elle a envoyé, jusque dans ses contrées les plus lointaines, des législateurs comme Lycurgue et Solon, des historiens comme Hérodote, des philosophes comme Pythagore et Platon. Si elle savait tout s'approprier, elle cherchait tout ce qui pouvait être emprunté.

Elle rendait ainsi, d'ailleurs, un hommage mérité à la contrée où se sont formées les premières agglo-

(1) Plutàrque, Lyc.j 4.

(2) Lyc. 4.

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