CHAPITRE IV
mérations de peuples, et où se sont développées les plus antiques civilisations.
Lycurgue fut rappelé par les rois et le peuple que les dissensions inquiétaient également. Il se rendit à cet appel qu'il attendait, et, convaincu qu'il fallait, non des expédients, mais une réforme complète, il se mit aussitôt à l'œuvre pour changer la forme entière du gouvernement.
La Pythie lui avait déclaré qu'il donnerait à son pays des lois propres à garantir son indépendance et à faire sa grandeur. Il ne crut pas pourtant pouvoir négliger ce qui assure le succès. Tout changement provoque l'opposition de ceux qui en souffrent, et l'intérêt général succombe trop souvent sous l'intérêt particulier. Il eut donc recours à la force, et il ne craignit pas de lui confier la protection d'une réforme pacifique.
« Quand il crut le moment favorable, dit Plutarque (1), il ordonna à trente des plus considérables de la ville de se rendre en armes sur la place publique, le lendemain, au lever du soleil, afin de maintenir par la crainte ceux qui voudraient résister. »
Son neveu Charilaos, prévenu contre lui, n'était pas favorable à sa réforme, et pour échapper à ses coups ou ne pas paraître approuver sa tentative, il se réfugia dans le temple d'Athéna Chalciœcos. Il en sortit bientôt rassuré, et seconda de toutes ses forces les projets d'un homme dont il avait tant de raisons d'admirer le désintéressement, le génie et la vertu.
Il ne suffisait pas à Lycurgue d'affirmer la faveur (1) Lyc, 6.
de l'oracle de Delphes. Il apportait une preuve de sa participation à l'œuvre importante et difficile qu'il accomplissait. C'était une rhétra, ou contrat solennel rédigé par les dieux eux-mêmes ou sanctionné par leur approbation.
Par ce contrat, les rois, le sénat et le peuple s'engageaient mutuellement les uns envers les autres et envers les dieux. Cette pièce respectable contenait aussi, expressément énoncés, le droit de Lycurgue à donner une législation au peuple Spartiate, et les principes dont des lois séparées devaient faire Tapplication.
Le nom de rhétra fut plus tard étendu à des prescriptions d'une importance particulière, et qui touchaient à la constitution même de l'Etat. Elle se distinguait de la loi en ce qu'elle était plus générale, et inaccessible aux variations de l'opinion et de la politique. C'est ce que l'on a plus tard appelé une loi constitutionnelle. En réalité, le mot de rhétra emportait le sens d'oracle, de volonté des dieux. C'est ce qui faisait sa force.
3. Les deux rois furent maintenus avec leurs attributions. Descendants des Héraclides, ils étaient entourés de respect. Chefs d'un peuple fier et jaloux de ses droits, ils avaient un pouvoir suffisant pour assurer les bienfaits de la paix et conduire la guerre, mais trop restreint pour porter atteinte à la juste indépendance du citoyen.
Le sénat était un frein contre l'ambition royale et les exigences tumultueuses du peuple. Il resta un intermédiaire puissant et respecté ; et sa composition, l'âge de ses membres, la sanction du peuple néces-
saire à ses projets, donnaient à tous les garanties les plus certaines de la sagesse de ses délibérations, de la sûreté de son patriotisme, de la prudence et de la suite de sa politique.
Nulle décision importante ne put être prise sans l'adhésion de l'assemblée, que composèrent exclusivement les descendants des Doriens. C'était au peuple qu'appartenait la sanction de toutes les résolutions; mais comme il fallait que le peuple ne se sentît pas absolument maître, il ne put qu'accepter ou rejeter, sans avoir le droit de discuter et de modifier.
L'inégalité dans les possessions territoriales, la présence dans une même ville de riches et de pauvres dont les pouvoirs politiques étaient égaux, avaient amené des troubles intérieurs et provoqué des luttes violentes. Il obtint ou il imposa une de ces mesures que les utopistes ont poursuivies de tout temps sans les réaliser, et que les hommes politiques ont vainement tentées, malgré l'étendue de leur pouvoir ou l'énergie persévérante de leur tyrannie.
Les Spartiates mirent leurs terres en commun, afin (( de vivre désormais dans une égalité parfaite, de donner toutes les distinctions au mérite seul, et de ne reconnaître d'autre différence que celle qui résulte naturellement du mépris pour le vice et de l'estime pour la vertu (1). »
Il fut fait de toute la Laconie trente-neuf mille parts, dont trente mille furent attribuées aux habitants primitifs, qui étaient restés distincts des vainqueurs et n'avaient point été admis à la participation
(1) Plutarque, Lyc.j 10.
des droits politiques. Neuf mille furent réservées aux Spartiates, qui, destinés exclusivement au métier des armes, ne pouvaient ni cultiver les terres, ni se livrer à aucun métier.
Leurs parts, plus considérables et plus fertiles que celles des Laconiens, furent déclarées inaliénables, et confiées à des esclaves qui les cultivèrent pour le compte de leurs maîtres.
On a beaucoup discuté sur la réalité de cette mise en commun des terres. Était-elle possible? S'est-elle effectuée? Quels résultats a-t-elle produits?
Grote examine ces diverses questions et rejette tout ce qui pourrait avoir une ressemblance quelconque avec l'état actuel, car beaucoup de nos erreurs historiques viennent du peu de compte que nous faisons de la différence des temps et des peuples.
Il conclut ainsi (I) : « Lycurgue n'essaie pas de faire les pauvres riches, ni les riches pauvres; mais il impose aux uns et aux autres les mêmes exercices assujettissants, les mêmes habitudes de vie, d'oisiveté, d'homme bien né et de vigueur illettrée; il ordonne que toutes choses soient les mêmes partout : chère, costume, travaux, privations, patience, châtiment, subordination. C'est une leçon instructive du moins, bien que peu satisfaisante pour les observateurs politiques, de voir qu'avec toute cette égalité de procédés, il finit par créer une communauté dans laquelle non seulement l'amour de la prééminence, mais même l'amour de l'argent, se sont puissamment et spécialement développés. »
Cette mise en commun, si elle eut lieu, est la
(1) Hist. de la Grèce, tome III, p. 347.
preuve la plus certaine de rascendant moral de Lycurgue ou de sa puissance effective. Bien qu'il ne soit pas possible de croire à une répartition si large, puisque la Laconie n'appartenait encore qu'en partie à Sparte, on doit voir, dans l'adoption du principe et dans l'exécution, un des faits les plus curieux et les plus significatifs dont l'histoire nous ait transmis le souvenir.
Il est plus facile de réduire les dettes ou de décréter la banqueroute que d'enlever, pour la donner à d'autres, une possession reçue par l'héritage, acquise par l'économie ou achetée par un pénible labeur.
4. Il supprima la monnaie d'or et d'argent, et la remplaça par une monnaie de fer. C'était assez pour des transactions bornées à la nécessité, trop peu pour exciter les convoitises et provoquer un vice dont les Spartiates furent néanmoins constamment accusés, l'avarice, et dont ils donnèrent malheureusement trop de preuves.
Il bannit de Sparte les arts frivoles, et, pour les meubles et les objets nécessaires à la vie, il ramena tout à la plus extrême simplicité. La maison du citoyen ne connut aucun ornement. Pour les temples des dieux et les édifices publics, on prodigua les richesses.
Rien ne devait moins favoriser l'avarice et le luxe que l'emploi exclusif d'une monnaie lourde et encombrante. Xénophon(l) dit qu'on ne pouvait introduire dixminesdans sa maison, c'est-à-dire 920à 930 francs, la mine valant environ 92 ou 93 francs, à l'insu des
(1) République de Sparte, 7.
serviteurs. Il fallait une place énorme pour les recevoir, et un chariot pour les transporter.
Une pénalité frappait ceux qui avaient des monnaies d'or et d'argent. Les magistrats avaient le droit de faire des perquisitions, pour s'assurer que la loi n'était pas violée.
Lycurgue n'ignorait ni le penchant général de notre nature, ni Tavidité particulière aux Spartiates. Sa loi ne resla pas longtemps souveraine. On la tourna, avant de la violer ouvertement; mais tant qu'elle fut respectée, elle assura à Sparte la paix intérieure et la puissance au dehors.
Il institua les repas publics, dans le but d'empêcher les excès de table , de faire prévaloir la simplicité et de maintenir l'habitude de la vie publique. Si la Crète, Mégare, Corinthe et, dans une certaine mesure, Athènes, par son prytanée, eurent des tables publiques (1), nulle part elles ne reçurent et ne conservèrent le caractère de généralité et de permanence que leur donna Lycurgue, et que, pour son honneur, Sparte sut longtemps garder.
Ces réformes faisaient des mécontents. C'était inévitable. Les riches provoquèrent, dans la ville, une violente opposition, qui se traduisit par des menaces et un attentat contre sa personne. On dit que, poursuivi par un jeune homme, il se réfugia dans un temple, etque, sur la porte même, au moment où il se retournait, il fut frappé d'un bâton et eut un œil crevé.
La population indignée mit ce jeune homme à sa disposition. Lycurgue se vengea noblement. Il l'atta-
(1) V. AmsTOTE, Polit., Vn, 9, 3.