‹ Institutions de SparteChapitre 68 sur 242 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Et cependant, il n'est pas un peuple de l'antiquité qui n'ait puni avec une extrême rigueur, les outrages faits aux dieux. Nous trouvons à Sparte comme à Athènes, dans toute la Grèce, à Rome, des exemples de la sollicitude politique pour les Dieux, et il faut arriver à l'empire et à Tibère, pour entendre cette parole : Seuls les dieux sont juges des injures qu'on leur fait (1) :

Le peuple , au contraire, prenait en main la vengeance du dieu, si son temple avait été violé, sa statue outragée, son sacrifice troublé, son culte oublié ou méconnu. C'est en cela que l'on était impie, et c'est ce que les hommes punissaient, afin de s'attirer la faveur des dieux.

Le foyer domestique fut d'abord l'unique source des vertus pratiques, puis les philosophes donnèrent des règles de morale, mais les prêtres n'enseignèrent jamais une doctrine religieuse. Leur droit et leur devoir se bornaient à recevoir des offrandes, à immoler des victimes, à interroger les oracles, à faire, selon les prescriptions les plus rigoureuses, toutes les cérémonies d'un culte traditionnellement réglé.

3. Pour faire respecter la loi, on la présenta comme une manifestation de la volonté des dieux. Des oracles les transmirent aux hommes, un collège sacerdotal fut institué pour rendre des décisions officielles sur le sens de certaines prescriptions législatives, et rien de ce qui regarde le gouvernement ne s'est soustrait à cette influence (2). Mais on chercherait vainement un ensemble de doctrines.

(1) Deorum injurias diis curae. (Tacite, ann.^ I, 73.)

(2) Lesrhétras publiées sous forme d'oracles Pythiques sont apocryphes.

La loi civile punissait les actes qui portaient atteinte à la propriété, et la loi criminelle tous les attentats dirigés contre le citoyen ou contre l'État; mais quelle était la loi morale prescrite au nom des dieux, qui suivait l'homme dans sa conscience, et condamnait en lui tout ce qui était contraire à l'équité naturelle, à cette règle qui est en nous, et que ne peuvent effacer ni la négligence, ni le sophisme, ni le crime?

N'est-il pas étrange que le dieu choisi par Lycurgue pour recevoir un honneur particulier, fût un dieu occupant dans la hiérarchie céleste une place assurément inférieure, et qui paraissait si peu digne des hommages d'un législateur?

Il n'aurait donc pas, d'après Plutarque, dédaigné la plaisanterie, soit qu'il y fût naturellement porté, soit qu'il la crût nécessaire, pour égayer la gravité d'un peuple sévèrement élevé.

Il ne résulte pourtant pas de cette disposition de Lycurgue, et de cet exemple donné aux Spartiates, qu'on ait jamais vu fleurir chez eux cette gracieuse et délicate finesse qui est, dans tous les temps, le trait distinctif d'Athènes.

On ne change pas l'esprit d'un peuple, et le fabuliste a eu raison de dire :

Ne forçons point notre talent (L),

Le Spartiate avait sa prétention du côté de Tesprit. Sa réponse était brève , quelquefois pittoresque ; il s'appliquait à lui donner une forme propre à mettre en relief la pensée ou le sentiment. Le Laconisme fit son éloquence ; il n'atteignait jamais au mouvement

(l) La Fontaine, l'Ane et le petit chien.

qui soulève les masses, ni, malgré l'habitude de la plaisanterie , à cette délicate légèreté qui, empreinte de grâce et relevée par un tour piquant, est restée, pour tous les peuples, Tatticisme.

3. Lycurgue régla tout ce qui était relatif aux funérailles et au deuil. En faisant rendre des honneurs solennels aux morts, il prescrivit de ne pas les pleurer trop longtemps; il craignait que la sensibilité ne devînt de la faiblesse, et, pour les regrets à l'égard de ceux que l'on avait perdus comme pour les relations entre les membres de la famille, il fit taire la nature, sous l'autorité d'une loi ou d'un usage, dont le but était de comprimer l'homme, pour augmenter la force du citoyen.

Il ne permit de voyager qu'à certaines conditions, et rendit, sinon impossible, du moins très difficile à Sparte le séjour des étrangers. Toutes les cités antiques avaient cette jalousie étroite qui met à très haut prix le titre de citoyen ; aucune ne manifesta un exclusivisme égal à celui de Sparte. Il n'est pas une disposition delà législation qui n'ait été inspirée par une opinion très haute du peuple Spartiate, par le désir de ne pas le laisser corrompre au contact d'un autre peuple et par la préoccupation de ne pas livrer le secret de sa supériorité.

C'est cet ensemble de prescriptions qui faisait dire à Pluton, qui admire Sparte à quelques égards, mais qui lui reproche (1) sa jalousie et son ambition : «Les lois de Lycurgue étaient propres à exciter l'enthousiasme de la valeur et du patriotisme, et le sentiment de la liberté (2).

(1) République, VUI. (2) Lois, I, 18.

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Thucidyde signale la haute idée que les Spartiates avaient d'eux-mêmes et la crainte jalouse qu'ils manifestaient à Tégard des autres peuples. Ils croyaient à la supériorité de leurs lois. S'ils interdisaient de s'entretenir de celles des étrangers, comme le dit Démosthène (1), ils ne voulaient pas dérober aux étrangers la connaissance de leur constitution. C'est un modèle qu'ils leur offraient avec une fière assurance. Mais ce modèle, ils ne le livraient pas tout entier. Ils en laissaient voir les contours, ils en dérobaient soigneusement l'esprit.

Les effets de la réforme.

1. L'œuvre de Lycurgue était achevée. Il en observa les effets et fut satisfait de l'épreuve, a Alors, comme Dieu, après avoir formé le monde, éprouva, dit Platon (^), une joie vive en lui voyant faire ses premiers mouvements, de même, Lycurgue, charmé de la beauté et de la majesté de ses lois, ravi de les voir, pour ainsi dire, marcher seules et remplir leur destination, voulut, autant que le pouvait la prudence humaine, les rendre immuables et immortelles (3). »

Il réunit les Spartiates et les exhorta à la plus rigoureuse fidélité pour tout ce qu'il leur avait

(1) Contre Leptine.

(2) Timée.

(3) Plutarque, Lyc.y 42.

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