Montesquieu constate ainsi ces effets
a Lycurgue, mêlant le larcin avec l'esprit de justice, le plus dur esclavage avec Textrême liberté, les sentiments les plus atroces avec la plus grande modération, donna de la stabilité à sa ville. Il sembla lui ôter toutes les ressources, les arts, le commerce, l'argent, les murailles; on y a de l'ambition, sans espérance d'être mieux; on y a les sentiments naturels, et on n'y est ni enfant, ni mari, ni père. La pudeur même est ôtée à la chasteté. C'est par ces chemins que Sparte est menée à la grandeur et à la gloire; mais avec une telle infaillibilité de ses institutions, qu'on n'obtenait rien d'elle en gagnant des batailles si on ne parvenait à lui ôter sa police (1).»
Ce qu'il y a de profond et de vrai dans ce jugement ressortira du simple exposé de cette législation exceptionnelle.
Aristote loue cette constitution, parce qu'il voit réunis en elle des caractères distincts et opposés. (( On peut citer, dit-il, comme exemple (d'un mélange parfait) la constitution Lacédémonienne. D'un coté, bien des gens affirment que c'est une démocratie parce qu'en effet, on y découvre plusieurs éléments démocratiques ; par exemple , l'éducation commune des enfants, qui est exactement la même pour les enfants
(1) Esprit des lois, IV, 6.
des riches et pour les enfants des pauvres, les enfants des riches étant précisément élevés comme ceux des pauvres pouvaient l'être ; l'égalité qui continue même dans l'âge suivant, et quand ils sont hommes, sans aucune distinction du riche au pauvre ; puis l'égalité parfaite des repas communs à tous ; l'identité de vêtement qui laisse le riche absolument vêtu comme pouvait l'être le premier pauvre quelconque ; enfin l'intervention du peuple dans les deux grandes magistratures, dont il choisit Tune, le sénat, et possède l'autre, l'Ephorie. D'autre part, on soutient que la constitution de Sparte est une oligarchie, parce que , de fait, elle renferme bien des éléments oligarchiques; ainsi, toutes les fonctions y sont électives ; pas une n'est conférée par le sort; quelques magistrats, en petit nombre, y prononcent souverainement l'exil ou la mort, sans compter encore d'autres institutions non moins oligarchiques (1). »
Il 'est vrai que dans un autre passage de son admirable traité, Aristote reconnaît et signale un des vices de cette organisation : « Thibron, dit-il, et tous ceux qui ont écritsur le gouvernement de Lacédémone, semblent porter aux nues son illustre législateur, parce que, grâce au mépris de tous les périls, sa république a su se faire une vaste domination.
Mais à cette heure que la puissance Spartiate est détruite, tout le monde convient que Lacédémone n'est point heureuse, ni son législateur irréprochable. N'est-il pas extraordinaire, cependant, que, conservant les institutions de Lycurgue, et pouvant, sans obstacle, les suivre à son gré, elle ait perdu toute sa
(1) Politique, VJ, 1, 5.
félicité ? Mais, c'est qu'on se trompe aussi sur la nature de la puissance que Thomme politique doit s'efforcer de mettre en honneur. Commander à des hommes libres vaut bien mieux, et est bien plus conforme à la vertu, que de commander à des esclaves (1). »
Rien n'indique mieux que ces hésitations du grand philosophe, le mélange du bien et du mal de l'œuvre de Lycurgue. Pourquoi n'y pas voir aussi une preuve de son impartialité ?
Plutarque est très favorable à la personne et aux lois de Lycurgue. « On demandait, dit-il (2), à Charilaos quelle était, à son avis, la meilleure forme de gouvernement. C'est, répondit-il, celle où le plus grand nombre de citoyens ont entre eux une noble émulation pour la vertu, sans que jamais elle dégénère en sédition. » Cette émulation semblait le fruit nécessaire de l'éducation prescrite par Lycurgue.
Il prête à Agésilas la réponse suivante à la question : quels sont les biens que les lois de Lycurgue ont procurés à Lacédémone ? « Elles lui ont appris à mépriser les passions. »
Rousseau loue ce qu'il y a de faux et de mauvais, parce qu'il y trouve une application de son système : « Les bonnes institutions sociales, dit-il , sont celles qui savent mieux dénaturer l'homme, lui ôter son existence absolue, pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l'unité commune, en sorte que chaque particulier ne se croie plus un , mais
(1) Politique, IV, 13, 11-12.
(2) Apophthegmes des Lacédémoniens.