SECTION III
Des qualités et des fondions de l'ambassadeur.
Comme nous l'avons déjà observé, un agent politique est un ministre de paix : en effet, le maintien de la bonne harmonie est l'objet direct ou au moins apparent de sa mission. C'est donc vers ce but que doivent être dirigées toutes ses démarches, toutes ses actions: en s'écartant de cette règle, il compromet son caractère, il se rend suspect, il s'expose à des désagrémens mérités; car un souverain, en admettant un surveillant privilégié, ne saurait supporter que, sous la sauve-garde du
droit clos gens, il ne cherchât qu'à intriguer, et à fomenter des tracasseries, des troubles, des conspirations et la révolte. Le ministre public ne doit jamais perdre de vue que le souverain près duquel il réside, est le maître chez lui; que les prérogatives attachées au caractère de ministre ne sauraient diminuer celles du souverain; et que ce dernier a sa dignité à soutenir contre quiconque entreprendrait d'y porter la plus légère atteinte. Un ministre doit surtout prendre garde qu'il est responsable de sa conduite envers son propre souverain, et que celui-ci de son côté en est responsable envers le souverain auprès duquel il a accrédité son agent.
Il faut, outre le caractère politique de l'ambassadeur, considérer ses qualités personnelles et ses fonctions. Quand autrefois on employait des grands seigneurs dans des ambassades passagères et de pure courtoisie, ils étaient plutôt chargés de la représentation , qui exige de la dignité, que des affaires, qui exigent de l'instruction ; aussi plaçait-on toujours près d'eux des personnes instruites pour diriger les négociations.
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En général, la naissance et le rang doivent être considérés selon le pays auquel l'ambassadeur appartient. Ceux qui n'ont point de noblesse (dans le sens que l'usage du droit féodal a attaché à cette dénomination ) ne peuvent choisir que dans Tordre des citoyens; mais, dans ce cas, la considération personnelle ( nécessaire dans tous les gouvernemens ) équivaut à ce qu'on appelle haute naissance : elle est le premier de tous les titres de noblesse. En négligeant ce point, on ne peut faire que des choix hasardés: en effet, comment le représentant d'une nation peut-il la faire respecter, lorsqu'il n'est pas respecté luimême. Ce sentiment ne se commande point: les circonstances peuvent bien forcer à la dissimulation; mais ce sont de tristes égards, que ceux qu'on ne doit qu'à la contrainte et à Thypocrisie.
Le premier devoir d'un ambassadeur est de rendre sa personne agréable par ses formes, son maintien, son langage: tout cela présuppose une éducation soignée, de l'instruction , et le ton de la bonne compagnie. Pécher contre un de ces trois points, c'est s'exposer in;-
2;2 APPENDfCE.
vitabïementau ridicule: et du ridicule au mépris il y a bien peu d'intervalle. Les qualités qui viennent d'être indiquées ouvrent le chemin à la confiance; or, il estimpossible qu'un ambassadeur réussisse, et qu'il puisse suivre avec succès les affaires dont il est chargé, s'il ne jouit pas de la confiance du souverain près duquel il réside, comme de celle de ses ministres. S'il ne s'agit que de brouiller ou d'humilier, tous les moyens, tous les hommes même y sont propres.
Plusieurs autres qualités sont requises pour inspirer la confiance : ses appuis doivent être la loyauté et la franchise, qu'il ne faut toutefois point confondre avec l'indiscrétion. Le soupçon de mauvaise foi, ou l'opinion qu'un négociateur emploie la finesse, la ruse, inspire la réserve et la défiance; et alors la marche des affaires devient excessivement pénible; souvent même elles deviennent interminables. La ruse marque un petit esprit, un homme sans moyens: les grands caractères ne la connaissent point, ou plutôt ils la méprisent, ou la déjouent, soit en feignant de ne point s'en apercevoir, soit en l'imitant (20).
Mais il ne suffit point d'avoir un caractère franc, noble, loyal; il faut qu'il soit tempéré, guidé par la prudence. Elle est l'âme d'un négociateur, et si elle ne dirige pas toutes ses actions, quelles que soient d'ailleurs ses qualités , il se compromettra à chaque pas ; la plupart desesdémarches seront inconsidérées; sa franchise passera pour indiscrétion , sa loyauté pour duperie. Mais on confond trop souvent la prudence avec la ruse: c'est à l'ambassadeur à bien distinguer l'une de l'autre. Les plus grands négociateurs ont été renommés par leur prudence : elle est la plus belle partie de leur élog-e; la ruse, au contraire, a terni leur mémoire. C'est ainsi que Mazarin, justement apprécié par don Louis de Haro , a perdu le mérite de ses grandes qualités et de ses importans services.
Mais à quoi sert la prudence , si l'ignorance la
trahit (21 ). Loin de nous de prétendre qu'un
négociateur soit un savant; qu'il connaisse plus
les livres que les hommes; qu'il sache par
it. 18
cœur tous les petits détails , toutes les petites anecdotes de la littérature ancienne et moderne; qu'il soit tin érudit , un docteur dans tousles genres de sciences : celle qu'on a droit d'exiger de lui, comprend la connaissance de son pays, celle du pays où il réside, de ses rapports, de ses intérêts politiques et commerciaux , de l'ensemble du système général de l'Europe, de la marche habituelle des affaires, ' des passions humaines, et du manège des cours. Avec de telles connaissances, il ne sera jamais pris au dépourvu , on ne lui fera point de surprise , on le trompera difficilement. Il faut surtout qu'il connaisse à fond les objets qu'il est chargé de traiter, et qu'il soit en état de les discuter sous tous leurs rapports, sinon il a l'air d'un écolier qui a appris sa leçon du jour dans une dépêche; la moindre objection non prévue dans ses instructions, le déroute, le déconcerte, décèle son ignorance; et s'il tente de la pallier, il ne peut, même avec beaucoup d'esprit, que commettre des bévues, qui, outre le ridicule, l'exposent à autant de désaveux qu'il aura fait de démarches. Et si, à défaut de toute autre ressource il se fâche , il ne fait qu'empirer le mal, car la discussion dégénère en aigreur et en personnalités ;et quand
DES AGËNS POLITIQUES. 2^5
deux négociateurs en sont parvenus à ce point, quels résultats peut-on attendre de leur part? Un homme instruit et prudent ne s'expose jamais à une pareille extrémité.
Il est une partie infiniment délicate pour un ambassadeur: c'est le maintien de sa dignité et de celle de son souverain. îl y a des hommes vétilleux qui exigent plus qu'on ne leur doit, et qui s'offensent de la plus légère inadvertance. Un ambassadeur de cette espèce ne convient ni pour les affaires, ni pour la représentation; sa conduite indique un petit esprit, un caractère insociable, plus propre à donner du ridicule qu'à inspirer la considération et la confiance : ainsi , le parti le plus sage est de le rappeler. Aucun respect humain ne doit arrêter , car les affaires de l'état doivent l'emporter sur les considérations personnelles; et cette sévérité débarrassera le gouvernement des présomptueux qui se croient propres à tout sans avoir rien appris. Quant à la dignité du souverain , l'ambassadeur la soutient en soutenant la sienne propre; elles sont inséparables; mais il doit bien se
Q.'jG APPENDICE.
pénétrer de cette vérité, que l'ignorance, l'orgueil, les exigences ne sont point de la dignité.
Il arrive souvent qu'un ambassadeur a de la prédilection personnelle pour tel ou tel pays, et cela se conçoit facilement, car tous les hommes ont leurs affections particulières, et un ambassadeur n'est pas privilégié à cet égard. La prudence veut qu'il la dissimule, parceque autrement il rendrait sa personne désagréable, et ses rapports suspects. îl ne doit point confondre ses sentimens personnels avec ceux que la politique dicte à son souverain. Toutefois, en exprimant ceux-ci , il doit souvent le faire avec une certaine réserve.
Deux états sont alliés : il est naturel et même nécessaire que partout le langage de leurs agens soit analogue à ce lien politique; mais ils ne doivent point sortir de ce cercle, sinon ils s'attirent eux-mêmes des désagremensetse créent des embarras; car enfin chaque état a son intérêt et un système politique qui y est conséquent , et c'est un devoir pour un agent diplomatique de le respecter, à moins qu'il n'ait des instructions positives pour l'attaquer.
Nous croyons devoir terminer tout ce qui vient d'être dit par le résumé suivant: un né-
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gociatcur qui à la prudence joint un caractère franc, loyal, conciliant, et qui connaît parfaitement sa besogne ainsi que les hommes avec qui il traite, se compromettra rarement, et il sera difficile de le tromper , quels que soient les détours qu'on prenne pour le circonvenir; que si, au contraire, il est raide, difficile, ergoteur, colère, ou s'il veut mettre de la finesse dans sa marche ; s'il tient un langage insidieux ( ce qui échappe difficilement à un homme qui, comme on dit, sait son métier ); s'il veut plutôt faire parade d'esprit que de bon sens; ou enfin s'il prend un ton de hauteur, il aura de grands obstacles à surmonter ; les rapports avec lui seront pénibles, fastidieux; on aura de la répugnance à traiter avec lui ; loin d'inspirer la confiance, il n'éprouvera que de la réserve; et, s'il parvient à ses fins, il le devra à l'empire des circonstances, et nullement à lui-même.
C'est un chose singulière qu'on ne saurait parler de politique, de négociation, sans que l'idée de corruption vienne dans la pensée: aussi , tous les auteurs agitent-ils la question de savoir si un ambassadeur peut employer la
corruption. En thèse générale, nous disons que si un ambassadeur croit pouvoir sans blâme employer la corruption , il admet par là, au moins implicitement, qu'on peut employer ce moyen vis-à-vis de lui-même; et quels sont les siens pour s'en garantir? Mais en faisant abstraction de cette réflexion, nous pensons que la corruption , considérée sous un p oint de vue général , est une pratique odieuse, parce qu'elle est fondée sur un crime caractérisé. En effet, y a-t-il rien de plus criminel que d'engager un sujet à être infidèle, à trahir son souverain et sa patrie , en livrant un secret qui est un dépôt sacré, en faisant des insinuations perfides, en donnant des conseils contraires à l'intérêt de l'état? et celui qui provoque et paie le crime n'est-il point au moins aussi coupable, et peut-être plus que celui qui le commet? ne trahit-il point la confiance sous la foi de laquelle il a été admis? Sans doute la pratique dément tout ce que nous venons de dire , elle a consacré la corruption , et elle fait regarder comme des cerveaux étroits, comme des dupes ceux qui la blâment ou s'y refusent; mais malgré tout ce qu'on peut dire à cet égard, il est constant que toute administration livrée à des ageiis mercenaires est radi-
calement corrompue: avaritia fidem etprobitatem evertit.
Toutefois il est des cas où l'on pense que la corruption peut être employée sans blâme, et qu'elle n'en taclie que le traître: par exemple, une puissance est justement suspecte; on a des indices de ses mauvaises intentions ; elle est malfaisante , remuante ; elle a une ambition qui ne connaît d'autres bornes que celles de ses moyens; elle inspire par conséquent une crainte continuelle : alors on a recours à la corruption pour découvrir et faire échouer ses pernicieux projets et prévenir la guerre. On se sert aussi utilement de ce moyen pour prévenir la guerre civile, en séduisant des mécontens, des rebelles. Il peut arriver encore qu'on gagne le commandant d'une place forte , afin d'éviter les embarras, les longueurs et le carnage. Mais, si, dans tous ces cas , le corrupteur est mis au dessus du blâme, surtout quand il a réussi, le malheureux qui s'est laissé corrompre se rappellera sans cesse cette terrible vérité, qu'on profite de la trahison, et qu'on méprise le traître , et que , s'il échappe à la vindicte publique, il n'échappe ni à l'opinion, ni aux coups de sa conscience , quelque dépravée qu'elle puisse être. Les Etats-Unis de
l'Amérique craignent tellement pour leurs minisires, non seulement la corruption, mais rnème ce qui peut concilier l'affection , qu'il leur est interdit de recevoir les présens qui sont d'un usage à peu près général en Europe.
La question de savoir si le mensonge est permis en politique, a aussi été souvent controversée. Sans doute nous voudrions qu'il pût toujours être évité; mais confîera-t-on jamais, nous ne disons pas une négociation importante mais même l'affaire la plus simple , dont on ne veut pas faire confidence au premier venu, à un homme qui croirait que, dès qu'il est interrogé , il ne saurait répondre que par l'exacte vérité. Dans la vie privée même , sans blesser la morale la plus sévère, il est des cas où il faut savoir dissimuler: à plus forte raison en politique où le secret est si essentiel. Observons que ce secret est un dépôt , et que rien n'autorise à le violer. Mais le meiisonge , puisque l'on appelle de ce nom la dissimulation que dicte la plus simple prudence , le mensonge , disons-nous, doit être nécessaire pour qu'on y ait recours. Hors ce cas, et surtout s'il devient
DES AGF.NS POLITIQUES. û8l
habitude, il porte atteinte au caractère du négociateur, à la considération dont il doit jouir, et diminue s'il ne détruit pas entièrement la confiance qu'il lui importe d'inspirer (22).
Au reste un négociateur doit toujours commencer par bien démêler et approfondir le caractère , les principes et les intérêts des hommes avec lesquels il a à traiter, et régler en conséquence sa manière de se conduire à leur égard. S'ils sont francs, il ne court aucun risque de l'être; mais s'ils sont faux, s'ils emploient la ruse, il faut bien qu'il emploie les mêmes armes, quelque répugnance qu'il y éprouve. L'essentiel pour lui est de parvenir à ses fins, et personne ne le blâmera d'avoir été plus rusé que son antagoniste. Nous croyons devoir ajouter que si la ruse est dangereuse pour un homme peu accoutumé à manier de grands intérêts, elle l'est peu pour un négociateur à caractère qui connaît les hommes et les affaires, et qui est bien pénétré du but auquel il doit atteindre. On a beau vouloir l'égarer, le faire dévier, on n'y réussira point. 11 suivra, s'il le faut, tous les détours, toutes les sinuosités par lesquelles on voudra le faire passer; il conservera toujours sa boussole, et, quand il le voudra, il se rap-
prochera clu point auquel il s'est proposé d'arriver; et c'est là la véritable pierre de touche d'un habile négociateur.
Mais si nous admettons qu'un négociateur puisse quelquefois déguiser la vérité , nous sommes bien loin de penser qu'à un fait vrai il puisse substituer un fait faux. La morale la plus relâchée ne le saurait admettre. Ce n'est plus là de la dissimulation , c'est de la fourberie. D'ailleurs il est rare qu'une semblable imposture réussisse , et le négociateur qui s'en rendrait coupable, porterait une atteinte irréparable à sa réputation. Le succès même ne saurait l'excuser, car les engagemens arrachés de cette manière n'ont de durée que celle que leur donne la force.
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&*4UHPlBSrM<B3<
(i) Ce que d!t à cet égard Salluste mérite d'être remarqué : « Ego ita comperî, omnla régna, civilates , nâ~ « tiones nsque eb prosperum imperium /tablasse t diim « apud eos vera consilla valuerunt. XJbicunque gratia , ti- « mory voluptas ea corrupuerë, posi paulb imminutee opesr « cleinde ademptum imperium ypostremb servitus imposita « est. »
A ce passage de Salluste on peut en ajouter deux de Tacite : « Principcm sua scientia non posse cuncta corn- " plcctl ( Ann. , lib. m ). Nec unius mentem esse tantœ « molis capacem ( Iib. i ). »
Machiavel cite l'exemple d'un prince, qui, par une
réserve exagérée, ne voulait communiquer ses affaires à personne et ne prenait jamais aucun conseil. C'était l'empereur Maximilicn Ier. Qu'en résultait-il? Au moment de l'exécution, il fallait Lien découvrir le projet qu'il avait formé : alors venaient les contradictions et l'opposition de la part de ses entours; d'où il arrivait que les choses faites un jour étaient défaites le lendemain ; en sorte qu'on ne savait ce que ce prince voulait, et qu'on ne pouvait faire aucun fond sur ses déterminations.
(a) Cette opinion de Montesquieu paraît être puisée dans le Prince de Machiavel; mais au lieu de suivre les développemens de l'auteur florentin , il a voulu réduire ga doctrine en une seule maxime et par là il l'a dénaturée. Machiayel ne aemande pas qu'on emploie le moins de vertu qu'on peut : il dit seulement qu'il y a des occasions où il peut être nécessaire pour un prince de savoir n'être pas vertueux ; il conseille aux souverains de pratiquer la vertu autant que la fragilité humaine le permet, et de ne s'en écarter que lorsque le salut de l'état leur en fait une loi. On ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il y a dans cette doctrine plus de moralité que dans la maxime de Montesquieu : celle-ci est essentiellement dangereuse pour les princes comme pour leurs agens , tandis que l'autre peut certainement leur servir de guide.
(3) C'est ici le lieu de rendre justice à un règne trop long- temps calomnié, celui de Louis XVI, et de prouver , par des faits positifs , que jusqu'à l'époque où les
germes de la révolution eurent leurs premiers développçmens , la confiance dans la sagesse des principes politiques de ce monarque était généralement établie, et qu'il avait recouvré l'influence que Louis XIV devait à l'éclat de ses armes et que son successeur avait perdue par son insouciance.
Quiconque connaît notre histoire sait dans quel discrédit et dans quelle inconsidération était tombée la France, depuis la paix de 1763 jusqu'à la mort de Louis XV. Les principaux traités subsistant à cette époque étaient ceux de Westphalie , les différews actes stipulant des garanties, l'alliance avec ia maison d'Autriche ( 17^6) et le pacte de famille avec l'Espagne. Ces deux derniers traités formaient la base principale du système politique de la France.
En montant sur le trône, Lous XVI annonça à toutes les puissances son désir de maintenir avec elles la paix et la bonne harmonie. Cs monarque pacifique par caractère autant que par principe, fut fidèle à sa promesse ; elle inspira une confiance générale, et la France ne tarda pas à reprendre son ancienne considération. Le premier effet de l'opinion qu'on avait des principes du gouvernement français fut une alliance générale ( 1777) avec la confédération helvétique : il n'en avait existé jusque-là qu'avec les cantons catholiques.
Pendant que Louis XVI négociait en Suisse, il s'éleva un différent très sérieux entre l'Espagne et le Portugal : il s'agissait de la ligne de démarcation entre le Brésil et le
Paraguay. Louis intervint comme conciliateur, et la guerre fut prévenue par un nouveau règlement de limites qui, peu de temps après, fut corroboré par un traité d'amitié, de commerce et de garanties ( 1778 ) auquel la France accéda eu 1783. Cette accession était importante pour le commerce français, en ce qu'elle anéantissait indirectement le privilège exclusif que l'Angleterre avait arraché au Portugal par la fameuse convention de Méthuen ( 1703 ).
Tandis que Louis pacifiait l'Espagne et le Portugal , la guerre entre l'Angleterre et ses colonies de l'Amérique septentrionale était dans sa plus grande force ; les Américains avaient publié et soutenu par des succès l'acte de leur indépendance, et ils sollicitaient la France de donner son appui à leur cause. La cour de Londres la plaida aussi efficacement qu'eux-mêmes par ses procédés ailiers , par les vexations qu'elle faisait éprouver au pavillon français, et par la coalition qu'elle méditait avec ses ennemis même contre la France. Elle était accoutumée à peu compter avec le cabinet de Versailles; elle calculait d'après d'anciennes données ; et le résultat de son erreur fut un traité de commerce entre la France et' les États-Unis ( 1778 ) : la guerre fut la conséquence de ce traité.
Le ministère anglais dut être étonné de l'indifférence que lui témoignèrent toutes les puissances de l'Europe, et de leurs vœux secrets pour la cause française. Louis XVI fortifia ces dispositions ? d'un côté, par «n
règlement général ( 1780) dont l'objet était de protéger la navigation et le commerce des neutres , tandis qu'ils étaient victimes des vexations de la Grande-Bretagne ; de l'autre, en favorisant la neutralité armée , calquée sur le règlement qui vient d'être indiqué. L'Angleterre perdit jusqu'à son plus ancien allié, les Provinces-Unies des Pays-Bas; et le roi de Prusse, Frédéric II lui-même , malgré l'éloignemcnt qu'il montrait pour la France, depuis 1 756, changea de sentiment, de politique et de conduite à son égard.
Le traité conclu en 1783 mit fin à la guerre. Quiconque a analysé ce traité , doit le considérer comme un monument de sagesse, et si ou le compare avec les traités d'Utrecht ( 1713 ), d'Aix-la-Chapelle ( 1748) , et de Paris ( 1 763 ) , on sera étonné du point auquel Louis XVI avait ramené la puissance et la considération de la France.
A peu près au même moment où éclata la guerre d'Amérique , survint en Allemagne un événement qui offrait de grands embarras au cabinet de Versailles. L'électeur de Bavièi'e étant mort ( décembre 1777) sans descendance , sa succession passa à l'électeur Palatin , son plus prochain agnat; mais la cour de Vienne s'en fit céder secrètement la plus grande partie et s'en empara à main armée. Cette cour s'était abusée comme celle de Londres : elle avait mal calculé les principes de Louis XVI. Se fiant sur l'alliance de 17^6, sur son influence intérieure, et sur les embarras que devait causer au cabinet de Ver-
saillcs la guerre probable et même prochaine avec l'Angleterre, elle supposait ou indifférence , ou impuissance de sa part. Mais Louis XVI fit abstraction de sa position à l'égard de la Grande-Bretagne, ainsi que de ses liens avec la maison d'Autriche; il refusa les secours réclamés par la cour de Vienne, en vertu de l'alliance, lorsque l'armée prussienne fit une invasion en Bohême , et se rapprochant du roi de Prusse Frédéric II , il se concerta avec lui, et sauva la Bavière par la paix de Teschen ( Ï779) dont il fut médiateur avec l'impératrice de Russie. Je passe sous silence les tentatives faites durant les négociations pour intéresser la France à l'anéantissement de la Bavière , c'est-à-dire pour lui faire accepter le prix de la condescendance qu'on exigeait d'elle. J'ai déjà eu occasion de parler de ce fait dans une note précédente. Peu de temps après la paix de 1783, les etats-généraux des Provinces-Unies recherchèrent l'alliance de la France. Les conditions étaient agréées de part et d'autre, lorsque survint la querelle de l'empereur Joseph II avec la Hollande pour la navigation de l'Escaut. Nous avons retracé plus haut les détails de la négociation à laquelle cet incident donna lieu. Il suffira de rappeler ici que Louis XVI refusa d'appuyer l'empereur dont la cause était injuste ; qu'il parvint, malgré l'animosilé des deux partis , à faire agréer sa médiation, et que, par une conduite à la fois ferme et prudente, il échappa à l'alternative fâcheuse ou de rompre avec la cour de Vienne, en soutenaut les Provinces-Unies, ou de manquer son al-
liaiicc avec celles ci, s'il appuyait les prétentions de l'empereur. La paix fut signée sous ses auspices ( 178ÎJ ), et immédiatement après fut conclue l'alliance projetée avec la Hollande.
Cet objet était à peine terminé, qu'un nouvel orage éclata dans le Levant. Le sultan Selim III , dans un moment d'effervescence, déclara brusquement la guerre à la Russie, et l'impératrice Catherine II, alliée avec l'empereur , concerta avec ce prince un plan d'après lequel les Turcs devaient être dépouillés et rélégués en Asie. Louis, instruit de ce plan , n'hésita pas à provoquer une explication, et à manifester son sentiment sur le maintien de l'empire ottoman. Le plan fut, à la vérité, désavoué; mais les conquêtes furent subordonnées aux événemens de la guerre qui était l'ouvrage du sultan, et dont il devait, par conséquent , porter la peine.
Dans cet état de choses , le cabinet de Versailles avait à choisir entre trois partis: i° celui de la neutralité; 2° celui de défendre les Turcs; 3° celui de prendre part à leurs dépouilles. Le premier aurait laisse l'empire ottoman à la merci des deux cours impériales; cl l'effet de leurs conquêtes aurait opéré un ébranlement total dans le système politique de l'Europe; le second aurait exigé de grandes dépenses : il aurait surtout fallu vaincre la répugnance des Turcs à recevoir les secours d'une puissance chrétienne, répugnance aussi forte qu'incroyable. Le troisième parti aurait eu pour objet d'acquérir à la France, dans le partage supposé, l'île de Candie ou l'É- II. Jf)
2QO NOTES
gyptc , peut-être même l'une et l'autre. Mais ces acquisitions auraient-elles suffi pour balancer les avantages de richesse et de puissance qu'auraient obtenus les cours de Vienne et de Pétersbourg ? D'un autre côté , l'Angleterre aurait-elle vu paisiblement la France maîtresse de l'Egypte et dominant sur l'Archipel, et par là sur tout le Levant?
Après avoir pesé ces différentes considérations, on se détermina à négocier avec toutes les parties belligérantes ; on tacha, d'un côté, de connaître X ultimatum des prétentions de la Russie ; de l'autre, on fit voir aux Turcs les dangers auxquels ils s'étaient exposés , et on les exhorta sérieusement à la paix, même en faisant des sacrifices. Cette paix se conclut enfin sous la médiation de la France , et l'empire ottoman fut sauvé moyennant l'abandon de la Crimée, où déjà, par l'effet du traité de Kaïnardgi, la Russie exerçait une influence prépondérante.
Nous nous arrêtons ici; car ce fut réellement là le dernier acte politique de Louis XVI. Il ne nous resterait plus à parler que du rôle que joua la France dans les troubles qui, à cette époque , commencèrent à agiter les provinces des Pays-Bas; mais déjà les symptômes précurseurs de la révolution française se manifestaient. La fermentation générale, excitée par la réunion des notables, paralysait au dehors, comme au dedans , l'action du gouvernement ; et dès lors, la France fut, pour ainsi dire, rayée de la liste des grandes puissances. Ce superbe royaume res-
semblait à un vaisseau que la plus violente tempête agite dans tous les sens : on ne parlait plus que de déficit, de banqueroutes, de réformes , d'états-généraux , de régénération; l'autorité était avilie, anéantie : des ambitieux, des intiïgans , des énergumènes , des sots se la disputaient à l'envi. Au milieu de ce chaos épouvantable, chaque individu se croyait une puissance. On rompit tous les liens, tous les engagemens au dehors ; et la politique extérieure devint étrangère à une nation qui naguères tenait le premier rang parmi les puissances de l'Europe. Quelle leçon pour les peuples , pour leurs chefs, pour le genre humain !
(4) L'exemple le plus frappant que nous offre l'histoire à cet égard, est celui de la république romaine. Il n'est personne qui ne sache que sa politique n'avait qu'un objet, celui de faire des conquêtes , et que , si elle négociait, formait des liaisons d'amitié, ce n'était que pour tromper et soumettre ses alliés comme ses ennemis. Si les autres cités de l'Italie, consultant leur danger commun, se fussent réunies, Rome n'aurait point étendu ses premières limites et ne serait point devenue la maîtresse du monde.
(5) Nou avons déjà cité deux événemcns du règne de Louis XVI, qui viennent à l'appui de ce principe. [Voyez la note i5 du livre II. )
(6) On peut prendre pour exemple les alliances entre la France et la Suède. Abstraction faite de celle qui a subsisté durant la guerre de (rente ans, elles ont toujours
été inutiles, onéreuses, et quelquefois dangereuses. Elles étaient onéreuses pur les subsides; et leur inutilité résulte de la position géographique des deux pays , et surtout de celle do la Suède: d'ailleurs la France alliée de la Suéde, peut difficilement l'être de la Russie. Quant aux dangers qui peuvent résulter d'une alliance avec la Suède, l'histoire en fournit la preuve. On sait qu'en 1679, après la paix de ISTimègue , la France sacrifia une partie de ses intérêts pour sauver la Suède, et pour réparer les fautes de Charles XI. On sait également que la Suède manqua à la France dans les momens les plus critiques : cette dernière puissance en a eu un exemple frappant durant les négociations de Ryswick oà les plénipotentiaires suédois montrèrent une partialité révoltante contre Louis XIV. On peut ajouter le refus que fit en 170G Charles XII, de terminer la guerre de la succession. D'un côté, et abstraction faite de ces considérations , comment la France peut-elle avec sûreté envoyer des secours à la Suéde, c'est-à-dire pénétrer dans la Baltique avec une escadre? En 1772 , ce royaume étant menacé par la Russie mécontente de la révolution , Louis XV était résolu d'envoyer une escadre au secours de Gustave III; et cette résolution fut confiée à la cour de Londres : cette cour, à la vérité, ne la blâma pas; mais elle Gt observer que si une escadre française entrait dans la mer du Nord, elle en enverrait une de son côté. Cette simple remarque, résultat d'une négociation secrète, fit sentir l'imprudence du projet, et détermina le ministère français à y renoncer.
de l'appendice. 2g3
(7) L'opinion générale a toujours été que l'alliance conclue en 17^6 , entre la France et la maison d'Autriche, a affaibli la considération de la première de ces puissances. Ce problème exigerait un grand développement ; mais nous n'osons nous y livrer. Nous nous bornons à observer qu'il est constant que le traité dont il s'agit a effectivement porté atteinte à la considération du gouvernement français; mais cet effet, malgré tout ce que renferme à cet égard un écrit connu sous le titre de Doutes et Questions (écrit fondé sur une fausse base, c'est-à-dire sur un système d'ambition que laFrance n'avait point), ne fut aucunement le résultat nécessaire du traité en lui-même; il a été la conséquence des condescendances auxquelles le cabinet de Versailles se laissait entraîner durant le règne de Louis XV, et de l'abus trop fréquent que celui de Vienne faisait de son ascendant. Le retour aux vrais principes et le changement de système amenèrent un autre ordre de choses, et rectifièrent sinon l'opinion publique , du moins celle des hommes éclairés : aussi depuis la paixdeTeschenralliances'était-eileaffaiblie,et n'était-elle presque plus que nominale. M. de Vergennes montra à cet égard plus de courage qu'on ne lui en supposait ; et ce courage était parfaitement soutenu par un ambassadeur ( M. de Brcteuil ) , qui savait allier la dignité et la fermeté avec les égards que des circonstances particulières rendaient indispensables.
(8) Au premier aspect, et même dans son principe, le traité de 17^6 ( note précéd. ) était contraire à la mai-
son de Brandebourg, qui y avait donné lieu; on pouvait même le considérer comme dangereux pour la liberté germanique : ce double sentiment dirigea invariablement la politique de Frédéric II jusqu'à la mort de Louis XV; et si le monarque prussien l'eût pu, il aurait provoqué la guerre pour rompre l'alliance : ne le pouvant point, il profita de la faiblesse du cabinet français pour proposer et consommer le premier partage de la Pologne. La rancune de Frédéric diminua insensiblement sous le règne de Louis XVI, et l'incident de la succession de Bavière le mit à même d'apprécier à sa juste valeur l'alliance qui l'avait toujours tant offusqué : en effet, il se convainquit que cette alliance n'était ni un acte d'esclavage, ni le produit d'une ambition déguisée , mais qu'elle était autant conservatrice pour les puissances rivales de la maison d'Autriche et pour tout l'empire, qu'elle pouvait l'être pour les parties contractantes elles-mêmes ( voyez lie. Il, chop, iv, note 7 ) ; et dès -lors le roi de Prusse songea moins à rompre l'alliance dont il s'agit, qu'à maintenir la bonne correspondance qui s'était rétablie entre lui et la France. Ses dispositions furent fortifiées par la conduite de cette dernière puissance, lorsque le caractère entreprenant de Joseph II parut menacer la liberté de l'empire; la crainte produisit la confédération connue sous le nom d'union germanique : le gouvernement français la favorisa par ses conseils , partout où il avait quelque influence; on peut même assurer qu'il la provoqua secrètement.
(9) C'est là ce qui détermina en grande partie l'alliance que la France contracta en 1778 avec les États-Unis de l'Amérique : l'Angleterre leur avait proposé une coalition
contre Louis XVI Le même motif influa sur l'alliance
que ce monarque conclut en 1785 avec les Provinces- Unies des Pays-Bas. Ne pouvant demeurer sans allié, elles devaient choisir entre la France et la Grande-Bretagne : l'intérêt qu'avait de son côté cette dernière puissance d'arracher les Bataves à l'influence française, la détermina à profiter de l'irrésolution du cabinet de Versailles, et à conclure en 1788 une triple alliance avec les États- Généraux et la cour de Berlin. ( Voyez la note i4-)
(10) Je ne citerai qu'un exemple à cet égard. Dans le traité d'alliance conclu en 1766 entre les cours de Versailles et de Viçnne, on ne fit aucune exception en faveur des Turcs, et cette omission indisposa le divan. Lorsque l'impératrice de Russie, Elisabeth, offrit d'accéder à ce traité, la France en instruisit la Porte, et celle-ci demanda que l'exceptio» de l'empire ottoman fût énoncée. L'impératrice l'admit ; mais cette princesse exigea de son côté celle de la Gande-Bretagne. Il est aisé de sentir que ces dispositions réduisaient le traité à peu de chose; car d'un côté, la France , avec une politique sage, a peu de guerres continentales à craindre , et la Russie ne devait point prendre part à celles que son allié aurait avec l'Angleterre, sa véritable rivale. D'un autre côté, l'empire de Russie n'avait guères d'attaques à craindre de la part des Turcs , et la France n'était point obligée de l'as-