‹ Institutions du droit de la nature et des gensChapitre 74 sur 102 · Ù.Ç)6 NOTÉS · texte numérisé non relu

Ù.Ç)6 NOTÉS

sister. C'est là ce qu'on peut appeler des alliances nominales.

(11) Si les conducteurs des nations suivaient exactement la direction que leur donnent les principes du droit des gens, c'est-à-dire la raison naturelle, leur politique serait peu compliquée, la paix serait inaltérable, et il ne serait point question de mettre les puissances en équilibre ; mais ces conducteurs ont plus ou moins de passions : la première , la plus active de toutes, c'est l'ambition déguisée sous nulle luîmes diverses : elle a enfanté la jalousie, la convoitise, les prétentions, les démêlés, la guerre, les conquêtes, l'inégalité de puissance, la rivalité, les intrigues avec leurs satellites , la corruption , les haines, etc., et dès lors la paix a cessé d'être l'objet essentiel de la politique ; on ne l'a plus cherchée que par lassitude ou par impuissance; et elle ne dure qu'autant qu'il ne se présente pas de chance heureuse pour la rompre, dans la vue, soil de recouvrer des domaines perdus, soit d'en acquérir de nouveaux. Tel est le cercle dans lequel, depuis longtemps, tourne la politique ; et elle ne cessera de le parcourir, parce que l'ambition, qui l'a tracé, est considérée comme indestructible, et qu'on ne cesse de lui appliquer cette maxime : crescit eundo. Aussi, lors même qu'elle est calme, qu'elle est assouvie , qu'elle n'a plus rien à convoiter, on la croit toujours agissante ; on la craint toujours; on se tourmente ou pour prévenir ses écarts présumés, ou pour s'y opposer, ou même pour épier le moment propice pour s'emparer de ses dépouilles,

Tel est exactement et en peu de mots la politique pratique ; et à voir ce tourbillon , à voir toutes les vicissitudes qu'ont subies alternativement tous les états , on dirait que la terre et ses habitans appartiennent exclusivement aux chefs qui les gouvernent, et que ceux-ci ont le droit indéfini d'en disposer à leur gré : tel est du plus au moins le cours ordinaire des choses , et telle est la véritao\e source du système d'équilibre.

Il est donc évident que ce système a pour objet d'arrêter les écarts de la cupidité , et de mettre un terme ;\ des conquêtes qui, en détruisant toute proportion entre les puissances, exposeraient les faibles à être envahis, ou au moins les obligeraient à se soumettre à toutes les exigences du plus fort : on est forcé de convenir que lorsque les choses sont dans cet état, la tranquillité publique dépend d'une seule volonté, d'une volonté d'autant plus formidable, qu'elle n'a d'autre frein que celui de son propre intérêt , dont elle seule fait le calcul. Polybe avait déjà indiqué les bases du système d'équilibre ; voici ses paroles : Ne cujusquam principatus à vicinis sinatur in tanlum crescere hostibus illius oppressis , ut pro libitu postca dominari in omnes possit. — Si , contre la marche ordinaire des choses humaines, une nation élevée à ce haut point de puissance sait se concentrer en ellemême , si elle ne montre sa force que pour le soutien de la justice et de la paix, elle sera l'arbitre absolu de l'une et de l'autre; la jalousie, qu'elle doit regarder comme indestructible, sera impuissante, et son chef sera le bien

faiteur de l'humanité Dans le cas contraire, elle tient

toutes les autres puissances dans la défiance et dans une inquiétude perpétuelle ; elles s'agitent, se tourmentent, négocient, intriguent; on n'entend retentir que les mots ambition, alliance, équilibre, coalition : le danger est exagéré, souvent même supposé'; car en politique, comme dans le cours ordinaire de la vie, on suppose les eboses probables dès qu'on les juge possibles: l'Europe présente l'image du flux et du reflux de la mer, et la plus légère bourrasque cause des naufrages.

(12) Ce sont les traités de Lunéville et d'Amiens. — Ce dernier a été d'autant plus honorable pour le gouvernement français, qu'il ne pouvait point appuyer ses demandes sur des succès maritimes. Quant au premier, il a étendu et consolidé la grandeur et la puissance prépondérante de la république française sur le continent. Les conséquences que peut avoir ce nouvel ordre de choses, offre un vaste champ aux méditations et aux calculs les plus profonds : mais ils ne sont point de notre ressort; ils appartiennent exclusivement à la politique : elle seule a le droit de pénétrer dans l'avenir. — Nous nous bornons à observer que la France actuelle présente un phénomène unique dans les fastes des nations ; et la postérité sera sans doute , comme nous, frappée d'étonnement en contemplant l'homme qui au même instant, pour ainsi dire, a détruit la tyrannie intérieure, prévenu la guerre civile, vaincu au dehors des ennemis puissans, et donné la pais à l'univers.

(i3) Nous ne parlons pas du prétendu équilibre politique dans l'empire d'Allemagne, car c'est une chimère; pour s'en convaincre , on n'a qu'a jeter un coup d'œil sur les différens états qui composent ce qu'on nomme la Confédération germanique. On verra deux puissances qui sont hors de toute proportion avec leurs co-états, qui leur font la loi dans les délibérations communes , et entre lesquels règne une rivalité indélébile. Ajoutons à cette première remarque que tous les membres de la confédération ont des rapports plus ou moins étendus avec les puissances étrangères; qu'ils contractent des alliances avec elles; que par là ils participent plus ou moins à l'équilibre général , et aux mouvemens qu'il occasione ; que, par conséquent, quand même il existerait un équilibre particulier dans l'empire , il serait absorbé par le premier. Deux exemples suffiront pour rendre cette vérité sensible. Le premier est la guerre de la succession d'Autriche ( 17/jo ) et le second celle de 1 757.

(14) Le roi de Prusse, Frédéric Guillaume, s'écarta de ce principe et de la politique du grand Frédéric, son oncle. Nous avons déjà indiqué * les écrivains distingués qui ont donné les détails circonstanciés de ce fait : mais comme c'est un des événemens politiques les plus remarquables du dix-huitième siècle, nous croyons à propos d'en donner ici le précis.

Tout le monde sait que les Provinces-Unies furent for-

Voyez la note 16 du livre II»

cées de prendre part à la guerre d'Amérique. On soupçonna en Hollande le prince stathouder de favoriser sous main la cour de Londres , à laquelle sa naissance et le système politique de sa maison, qui était aussi celui des étals-généraux, l'attachaient depuis Guillaume III. Ce soupçon, bien ou mal fondé, mit entre le stathouder et les états de la Hollande de la défiance, qui bientôt dégénéra en aigreur et en une brouillerie ouverte. Comme le parti dit patriotique (c'était le parti français ) avait le dessus, il négocia, pour se fortiiier, une alliance avec la France; et elle fut conclue en 178J.

Ce nouvel ordre de choses inspira plus de confiance aux patriotes; ils comprimèrent moins leur aversion pour le stathouder ; ils cherchèrent à multiplier ses torts; lui reprochèrent des abus d'autorité; et les choses en vinrent au point que le prince quitta La Haye, et se relira a Niinègue.

Cet état de chosesn'entrait aucunementdans lesvucs du cabinet de Versailles , et il employa toute son influence pour calmer les esprits, de concert avec la cour de Berlin. Mais les procédés rigoureux employés contre les villes de Hattcm et d'Ellenbourg portèrent l'animosité à son comble, et les états de Hollande étaient au moment de prendre les mesures les plus violentes: il ne s'agissait de rien moins que d'abolir le stathoudérat.

Le roi de Prusse , Frédéric II , qui prenait peu d'intérêt à tous ces troubles, parce qu'il croyait plus utile de maintenir les rapports qui s'étaient rétablis entre lui

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et la France, que les prorogatives du staihoudérat , Frédéric , dis-je , mourut dans ces entrefaites. Sou successeur, Frédéric-Guillaume, changea de marche; il manifesta beaucoup d'intérêt pour le stathouder, son beaufrère ; et Louis XVI , désirant seconder cet intérêt, sans toutefois blesser son intérêt propre en abandonnant le parti patriotique, envoya en Hollande un homme de confiance pour tâcher de calmer les esprits, de les amener, s'il était possible , à une conciliation, et de maintenir le stathouder avec quelques modifications dans l'exercice de son autorité. Les patriotes, quoiqu'ils sentissent parfaitement que le stathouder de retour reprendrait bientôt son ancien ascendant, renoncèrent en effet aux mesures extrêmes qu'ils avaient préparées, et agréèrent le plan de conciliation qui avait été concerté avec l'envoyé extraordinaire du roi de Prusse, à La Haye ( le comte de Goertz). Frédéric-Guillaume, de son côté, en manifesta sa satisfaction par écrit et par des déclarations verbales. C'est là essentiellement tout ce que cherchait , tout ce que voulait Louis XVI.

Mais le plan proposé ne fut point agréé par le stathouder , et l'on était de part et d'autre dans un état hostile, lorsque la princesse d'Orange se présenta sur la frontière de la province tic Hollande , à l'insu des états, pour se rendre à La Haye : on l'empêcha de passer outre : ce procédé fut considéré comme une insulte par la cour de Berlin elle-même, et elle exigea une satisfaction éclatante. La France , sans examiner la nature du fait

intervint pour la lui procurer, et proposa même plusieurs expédiens pour contenter le roi de Prusse, sans compromettre les états de Hollande. Mais tout à coup Frédéric-Guillaume quitta le rôle de médiateur, en rassemblant dans la Gueldre un corps de troupes sous le commandement du duc de Brunswick.

Cette mesure très extraordinaire était un manquement d'égard envers la France; elle donna l'éveil, et provoqua des explications. Le cabinet prussien s'efforça de dissiper l'ombrage qu'elle avaient donné, mais ne les changea point; et il était question de la part de la France de former un camp d'observation à Givet; mais ce camp, ordonné d'abord, n'eut pas lieu, parce qu'on exagéra les dépenses qu'il occasionerait : cette inconséquence, dont il serait inutile de rappeler les causes et les auteurs, rassura le duc de Brunswick, et lui causa même la plus vive joie. Cependant il ne cessait, à l'exemple de la cour de Berlin, de rassurer sur ses intentions le comte de Golz, ministre plénipotentiaire de Prusse à Paris; et le ministère français y prenait encore confiance, parce qu'il ne pouvait concevoir que la Prusse, au lieu de chercher à calmer les esprits, et à rétablir les choses par la conciliation , eût le projet de se brouiller avec la France pour une querelle étrangère à tous ses intérêts politiques. Mais au moment même où Berlin et le duc de Brunswick donnaient les assurances les plus formelles, le duc fit subitement une invasion- hostile en Hollande , soumit cette province, et ramena le stathouder à La Haye. Les états-

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généraux furent aussitôt changés, les amis de la France expulsés et persécutés; et, non content d'avoir appuyé cette violente révolution , Frédéric-Guillaume fit incessamment après une triple alliance avec les Frovinces- Unies et la cour de Londres , avec garantie du stalhoudérat.

Il est facile à concevoir que ces étranges procédés brouillèrent les cours de Versailles et de Berlin , et qu'ils changèrent les rapports politiques des deux puissances. La France, dirigée par le même esprit qui avait fait évanouir le camp de Givet , el prévoyant d'ailleurs une nouvelle guerre avec l'Angleterre , qui venait de se mettre sur la scène , n'osa s'occuper des moyens d'effacer cette tache. Quant à Frédéric-Guillaume, son triomphe fut une grande erreur; car il le dépouilla du plus beau rôle que puisse jouer une puissance du second ordre, et que jouait véritablement Frédéric IL La Prusse , dégagée de toute alliance , pouvait uon seulement se soutenir par elle-même, mais elle était sûre aussi de trouver des appuis dans tous les cas où elle serait menacée. D'un autre côté le roi de Prusse, libre, se trouvait l'intermédiaire, d'une part, entre la France et la Grande-Bretagne, de l'autre, entre la France et la maison d'Autriche; et de quelque côté qu'il se penchât, il pouvait emporter la balance sur le continent. Frédéric-Guillaume abandonna une position aussi brillante , aussi avantageuse pour ses intérêts, aussi flatteuse pour sa gloire et son amourpropre ; et il se mita la merci du cabinet de Londres pour

3û4 NOTES

ne plus jouer qu'un rôle très secondaire. — Et quVst-rc qui résulta de là? — C'est que la France fut forcée de resserrer les liens qui ne l'attachaient plus que faiblement à la cour de Vienne, et qu'elle rechercha l'alliance de Catherine II, alliance préparée par un traité de commerce , et dont la conclusion ne fut arrêtée, malgré l'opposition inconséquente de quelques ministres (Necker et la Luzerne ) , que par la révolution , qui détruisit tous les rapports de la France, et renversa toutes les idées politiques.

En approfondissant la conduite de la Prusse , on se convaincra facilement que les conséquences en avaient été mal calculées: on ne considérait point, d'un côté, que la France venait de recevoir une injure que les circonstances impérieuses où elle se trouvait pouvaient seules faire dissimuler; de l'autre, qu'on opprimait un parti considérable, et qu'il pouvait naître des circonstances ( ce qui n'arrive que trop fréquemment dans les républiques ) où il se relèverait avec fureur. Il semble donc qu'il eût mieux valu capituler que subjuguer. On ne saurait nier que la dernière révolution de la Hollande n'ait eu pour principe la faute commise en 1787 : le seul nom des acteurs en fournit la démonstration.

(i5) Les efforts de la France sur le continent durant les guerres de 1740 et de 1 755, furent la principale cause des succès de l'Angleterre sur mer, et de la paix désavantageuse qu'elle prescrivit au cabinet de Versailles. Lors de la guerre d'Amérique, la France était rassurée

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du côté du continent par son alliance avec la cour de Vienne, et les dispositions amicales des cours de Berlin et de St-Pétersbourg; aussi les événemens de la guerre maritime furent-ils à son avantage, malgré les fautes que des circonstances particulières firent commettre. La Grande-Bretagne a à cet égard un énorme avantage : séparée du continent, rien ne l'oblige à participer à la guerre qui s'y établit, et elle peut la provoquer sans en craindre le contre-coup ; elle en est quitte pour des subsides, tandis que les puissances continentales sont obligées de mettre au jeu de l'argent et des hommes, et d'exposer leurs états à être le théâtre de la guerre. Le cabinet de Londres sent parfaitement l'utilité de cette position ; aussi ne se mcle-t-il en général des affaires continentales que lorsqu'il y voit un grand intérêt , un intérêt présent : de système fixe , permanent et calculé sur l'avenir, il n'en a probablement pas eu jusqu'à présent, ou plutôt son système est de n'en avoir aucun à cet égard. Les vues particulières du ministère ont toujours dirigé sa conduite , et cependant il n'a jamais manqué d'alliés au besoin : il n'a été en défaut que durant la guerre d'Amérique; il n'a trouvé sur le continent ni alliés , ni amis ; et cette défection a été le résultat, d'un côté, de la sagesse du gouvernement français et de la confiance qu'on mettait dans sa modération ; de l'autre , des principes rigoureux de l'Angleterre à l'égard de la navigation des neutres ; principes alors diamétralement opposés à ceux de la France.

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