T. IK
»tait, au rapport de Plutarque, un de leurs cathartiques. » Surtout, ils regardaient la salive, comme ayant d'excel- » lentes qualités et une vertu spécifique , ainsi que nous » l'apprend Pline, au livre 28 de son Histoire naturelle, » chap. <4. Le Fils de Dieu se servit donc apparemment, dans »la guérison du sourd-muet et de l'avcugle-né, de salive, » comme d'une espèce de médicament qui pouvait être usité > alors pour les maladies des yeux , des oreilles et de la ï langue (1). »
Dom de Vert convient, cependant, que Jésus-Christ fortifia ce prétendu remède appliqué à un sourd-muet et à ud aveugle-né, de la vertu de sa toute-puissance ; mais il ne lui vient même pas en pensée que ce collyre usité , il est vrai chez les anciens, et hors de toute proportion avec les efïet^ qu'on en attendait, pouvait bien déjà renfermer un symbole antérieurement à l'application qu'en fit le Sauveur. Le lec leur doit sentir qu'il nous est impossible de réfuter ici ce étranges interprétations ; le développement de la doctrun des Pères sur le symbolisme demanderait trop de place , e d'ailleurs nous aurons à y revenir. Citons encore quelques unes des découvertes de l'école rationaliste , dans l'Eglise d France , au dix-huitième siècle. Il faut avouer qu'aujoui d'hui , nous Catholiques Français , nous valons mieu sous ce rapport que nos pères. Si nous ignorons béai coup , du moins nous ne blasphémons pas ce que nous ign< rons.
L'insufflation et l'imposition des mains, ces deux rit évangéliques qui tiennent à ce qu'il y a de plus profoj dans l'économie du Christianisme , ne sont pas traités av plus de respect et d'intelligence par Dom de Vert. « L'insi
(1) IbM, pag, 46 et 47.
îflation, dit-il, n'est qu'un pur geste déterminé par le terme i aspira, ou spiritus; c'est-à-dire, une action qui n'a d'autre » effet que d'accompagner certaines paroles, dont la lettref >est l'expression même de cette action. Tel est le souffle que »le Fils de Dieu répandit sur ses Disciples, en leur donnant » le Saint-Esprit (1). * Quant à l'imposition des mains, voici comment l'explique notre auteur : « Toute prière qui se fait »sur quelque créature présente , demande naturellement » d'être accompagnée de l'imposition des mains, comme pour » désigner et marquer en même temps, parce geste et cet • attouchement, de quelle personne on parle, et que c'est de ■» celle-là même qu'on touche : que c'est elle qu'on a dessein *de bénir, et pour qui, en effet, on prie , et non pour une » autre; en un mot, pour déterminer et fixer palpablement > et sensiblement , et, si j'ose hasarder ce mot , individualiser »le sujet (2). »
Nous ne finirions pas , si nous voulions approfondir les étranges interprétations par lesquelles le Trésorier de Cluny semble avoir pris à tâche de déshonorer les cérémonies de la religion. Nous répugnons à raconter en détail comment il ose avancer que Jacob, consacrant avec l'huile la pierre qui devait servir de monument de la vision céleste dont il avait été favorisé , n'avait point d'autre intention , en accomplissant ce rite , que de reconnaître le lieu de la vision quand il repasserait par là (3) ; que s'il est permis de manger de la viande le jour de Noël, quelque jour que tombe cette fête , c'est par allusion à l'Incarnation du Verbe qui s'est fait chair (4); que si Ton se prosterne,
(1) Ibid. pag. 125-126.
(2) Ibid. page 130.
(3) Ibid. page 64.
(*) Ibid. page 11.
durant la lecture de la Passion, à l'endroit où il est dit que le Sauveur expira, c'est qu'on se laisse aller à terre, et on incline et baisse la tête , à la manière de ceux qui expirent et qui tombent morts (1); que si on se met à genoux, au mot , ou plutôt, après le mot descendit du Credo, il est aisé de s'apercevoir que cette cérémonie n'est que V effet de l'impression du son et de la lettre du mot descendît ; car c'est en quelque sorte descendre que de s'agenouiller (2); que si le Prêtre, se revêtant des habits sacrés pour célébrer le saint Sacrifice, croise l'étole sur sa poitrine, c'est afin que les deux bandes , venant à se rencontrer vers le haut de la poitrine, pustent coucrir l'aube, à l'endroit où l'ouverture de la chasuble laisse un vide , et qu'ainsi tout fût de même parure (3) ; que si on place le Pape sur l'autel , dans la cérémonie de son Exaltation, c'est afin que ses pieds , étant ainsi à une hauteur raisonnable , se trouvent par conséquent plus à portée d'être commodément baisés par ceux qui vont à l'adoration (A) ; que si, à la fin de chaque Nocturne, le chœur, qui était assis pendant les Leçons , se lève au Gloria Patri du dernier Répons, ce n'est point, comme dit saint Benoît dans sa Règle, ob reverentiam sanctissimœ Trinitatis ; mais on se lève ainsi pour s'en aller et sortir du chœur, parce qu'on en sortait autrefois à la fin de chaque Nocturne (5) , etc. , etc. , etc.
Qu'on s'imagine l'effet que dut produire l'apparition d'ur pareil ouvrage dans les premières années du siècle rationaliste Il en fut tiré plusieurs éditions, et bien qu'il ne fût lui-même que le résultat des doctrines de l'école française du dix-sep
(1) Ibid. page 22.
(2) Tome I. page 155.
(5) Tome II. page 503.
(4) Ibid. page 187.
(5) Tome XXV.
tième siècle, il influa comme cause sur l'époque qui le vit paraître au jour. Désormais , on ne pouvait plus faire attention au symbolisme de la Liturgie, sans courir de risque de passer pour vide de science ou pour un homme attaché aux imaginations mystiques des bas siècles. Les livres liturgiques , refaits de toutes parts d'après un type conçu par ces hommes sans tradition, ni symbolisme, n'avaient plus en effet de mystères à garder ; les cérémonies , devenues de simples usages tout humains , n'avaient bientôt plus d'autre importance dans l'Eglise qu'elles n'en ont dans les Cours et les assemblées séculières ; l'Eglise Catholique , se vidant peu à peu de ses mystères, tendait à ne plus devenir qu'un Temple où, comme nous allons voir tout à l'heure , on n'entendrait plus une langue sacrée. En voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer comment il advint que la France, pays où la science liturgique avait été cultivée encore avec tant d'éclat dans la seconde moitié du dix -septième siècle, vit cette science pâlir et s'éteindre dans le siècle suivant. Si quelques écrivains doivent encore se montrer à nous comme les dignes anneaux de la grande chaîne que nous avons déroulée jusqu'ici avec tant de complaisance , nous aurons le bonheur de pouvoir signaler en eux le zèle de la Maison de Dieu , et une généreuse opposition aux scandales de leur temps. Parmi eux, -nous désignerons tout d'abord comme adversaires de D. Claude de Vert et du naturalisme dont il fut l'apôtre, l'illustre Prélat Joseph Languet , et le P. Pierre Le Brun , de l'Oratoire , dans son excellente Explication de la Messe.
Languet n'était point encore monté sur le siège de Sens, du haut duquel nous l'avons vu foudroyer, avec tant de zèle et de doctrine, les innovations du Missel de Troyes, lorsqu'il dénonça aux Catholiques les honteuses et sacrilèges tendances du système Dom de Vert. Ce fut en 1715 , aueraom,ent
même où il allait être appelé par Louis XIV au siège de Soissons , qu'il déposa ses réclamations en faveur des traditions liturgiques, dans un ouvrage assez court, mais substantiel, intitulé : Du véritable esprit de l'Eglise dans l'usage de ses cérémonies, ou Réfutation du Traité de Dom Claude de Vert, Ce livre est écrit avec chaleur, comme il convenait au sujet et aux périls que courait la doctrine. C'était bien là le cas de répéter ce que Bossuet avait dit avec raison dans une autre circonstance , qu'il ne s'agissait de rien moins que de la Religion toute entière. C'était € une de ces occasions, dit Languet, » dans sa préface, où le Lévite doit s'armer, sans égard, pour
> défendre le Sanctuaire du Seigneur qu'on a entrepris de » dépouiller de sa beauté , en défigurant ses mystères ! On m » pouvait se borner à une réfutation froide et à des preuve* > languissantes, en écrivant contre un homme qui imposa » par son air décisif, par les applaudissements qu'il donne ; >ses frivoles conjectures, et par le ridicule qu'il semble vou
> loir répandre sur ce que nos cérémonies ont dé plus res >pectable. Le monde, d'ailleurs, est plein d'esprits forts qu: ï ennemis du mystère, autant que du prodige , et de tout c » qui peut en quelque manière captiver la raison , reçoive!
> avec avidité les maximes qui paraissent favoriser leur incro >dultlé. Le mépris des allusions pieuses des Rubricaires n >jouït ces incrédules. Ils s'en autorisent dans les raillerii » qu'ils en font , et c'est avec joie qu'ils croient trouver (
> quoi se justifier à eux-mêmes le peu de cas qu'ils ont coi >tumede faire de tout ce qu'on appelle mystique, ousyr » bole, qui ne sert qu'à nourrir la piété. Il faut les détrompe » ou les confondre. Il faut arracher les armes à celui qui le * en a fourni, et faire sentir tout le ridicule de ses principe » Comment le peut-on faire sans employer cette vivacité » style, qu'une juste indignation inspire, et qui ne sert qi)
> donner plus de jour et de grâce à la vérité? Si l'auteur i qu'on attaque est mort, son livre ne meurt point. Il vit
> entre les mains du public. Les hommes avides de la nouveauté en ont déjà épuisé deux éditions. Non seulement les t incrédules s'en autorisent ; mais les hérétiques même croient »y trouver de quoi s'armer contre nous, et de quoi insulter i à nos théologiens et à nos mystiques. Ce n'est pas avec une ï réfutation languissante qu'on vient à bout de détruire les » préventions , de confondre les esprits forts, de désarmer »les hérétiques, et de réveiller le zèle de ceux qui aiment la » religion. »
La discussion de Languet est lumineuse et concluante ; mais l'espace nous manque pour analyser son travail. Nous nous bornerons donc à relater ici quatre points principaux auxquels il ramène toute la question , et qu'il se propose , dans sa préface , comme l'objet de toute sa démonstration, savoir :
« Premièrement, que de tout temps l'esprit de toutes les » religions du monde, et en particulier celui de l'Eglise de
> Jésus-Christ , a été d'instituer des cérémonies par des rai- » sons de culte et de symbole , et que c'est par cette vue que
> l'Eglise a institué la plupart des siennes. »
« 2° Que si, dans l'administration des Sacrements, ou dans j la solennité des Offices de l'Eglise , il y a quelques cérémonies qui ne doivent leur origine qu'à la nécessité, ou à » la bienséance , il y en a du moins autant1, et même encore >plus, qui n'ont d'autres raisons d'institution, que cet esprit » allégorique et symbolique , que M. de Vert ne peut souf- » frir. »
t-5° Que lorsque l'Eglise a retenu des cérémonies qui » doivent leur première origine à la nécessité , elle ne l'a pas » fait par hasard, ou par pure habitude, mais parce qu'elle a
> vu que les fidèles pourraient tirer du fruit , des sens figurés
> et instructifs qu'elle y avait attachés. »
< 4° Que plusieurs de ces sens allégoriques, ou symboliques, ne doivent point être regardés comme des idées » pieuses de quelques mystiques ; mais qu'ils sont adoptés » par l'Eglise entière , par la tradition la plus ancienne , et «confirmés par le langage de tous les auteurs ecclésiastiques. »
Telle est la synthèse de Languet sur le symbolisme ; on peut l'étendre sans doute à de plus vastes proportions ; mais telle qu'elle est , il eût été grandement à désirer que les Français, au dix-huitième siècle, s'y fussent tenus. Ce n'est pas une médiocre gloive à Languet d'avoir élevé la voix dans cette circonstance, en faveur des antiques traditions de notre culte, qu'il devait bientôt défendre sur un autre terrain. Ce grand Prélat vit d'un coup d'œil tous les plans de la secte Janséniste, et ne se lassa jamais de dénoncer au peuple fidèle les manœuvres diverses qu'elle essaya : que sa mémoire demeure donc -ix jamais en vénération à tous les vrais Catholiques !
Pendant que les Jansénistes de France tendaient des pièges honteux à la simplicité des fidèles et inoculaient sourdement le génie du Calvinisme par des changements dans l'antique Liturgie, par le mépris déversé sur l'élément mystique des cérémonies, par la récitation du Canon à haute voix; en Hollande , ils tiraient plus hardiment les conséquences de leurs principes. On doit savoir que, trahissant les intérêts de la foi et du Saint Siège, de Néercassel, Evêque de Castorie et Vicaire Apostolique dans les Provinces-Unies, avait semé des doctrines hétérodoxes au milieu du troupeau qui lui était confié, et jeté ainsi les premiers fondements de cette société Janséniste qui est devenue depuis la Petite Eglise
d'Utrecht. Etant mort en 1686, Codde, Oratorien comme lui, fut choisi pour lui succéder, sous le titre d'Archevêque de Sébaste , et parut tout aussitôt vouloir continuer le système de son prédécesseur. Il suffira de dire que ce Prélat fut dé^ posé par Clément XI , qui défendit aux Catholiques de Hollande de prier pour lui après sa mort, arrivée en 1710. Entre autres innovations qui eurent lieu sous son gouvernement , Tune des principales fut l'emploi de la langue vulgaire dans l'administration des Sacrements. Plusieurs Prêtres Hollandais se permirent cet énorme attentat, et toute la Mission des Provinces-Unies retentit du scandale qu'il causa (1). Mais ce grand fait, qui est le couronnement des efforts de la secte, comprimé d'abord, prit bientôt de l'importance, et nous allons en marquer la suite dans cette histoire. De ce moment où nous l'enregistrons accompli, que le lecteur veuille bien le considérer comme le centre de toute l'innovation liturgique , centre désiré , cherché , rarement atteint ; il aura la clef de notre histoire.
Pendant que les Jansénistes de Hollande levaient ainsi le masque, en abdiquant la langue sacrée , la langue de Rome, moins libres qu'eux, mais non moins zélés pour l'avancement dij Calvinisme , des Prêtres Français , aux portes de Paris , prostituaient la Liturgie aux plus énormes innovations , sous les yeux du Cardinal de Noailles, qui se gardait bien de fermer la bouche à ces Prophètes d'un nouveau genre.
Le Docteur Nicolas Petitpied, celui même qui devait plus tard prêter le secours de son savoir liturgique à Bossuet , Evêque de Troyes , étant de retour de Hollande, où son opiniâtreté dans l'affaire du Cas de conscience l'avait fait exiler,
(1) D'Avrigny. Mémoires chronologiques et dogmatiques pour servir al'Hist. Ecoles. , depuis 1600 jusqu'en 1716. Tora. IV. page 2U.
vint établir son domicile dans le village d'Asnières, aux portes de Paris. Jacques Jubé, duré de cette paroisse, zélé Janséniste, l'accueillit avec joie, et ils concertèrent ensemble le plan d'une nouvelle Liturgie qui , tout en conservant les avantages des Livres de l'édition de Harlay, quant à l'isolement à l'égard de Rome, offrît un modèle vivant de la transformation qu'on projetait. Le Missel de Troyes que Petitpied rédigea depuis, n'était, comme on va le voir, qu'une initiation, pour ce Diocèse, aux mystères de la Liturgie plus complète que l'Eglise d'Àsnières avait vue célébrer.
Un seul autel s'élevait dans cette Eglise, décoré du nom d'Autel Dominical, parce qu'on n'y devait célébrer que les Dimanches et Fêtes. Hors le temps de la Messe , cet autel était tout aussitôt dépouillé, comme ils le sont tous, dans l'Eglise Latine, le Jeudi-Saint, après l'Office du matin. Au moment d'y célébrer les saints Mystères, on le couvrait d'une nappe, et alors même il n'y avait ni cierges , ni croix. Seulement, en marchant à l'autel, le Prêtre était précédé d'une grande croix , la même qu'on portait aux processions et la seule qui fût dans l'Eglise. Arrivé au pied de l'autel, il disait les prières d'ouverture auxquelles le peuple répondait à voix haute. Puis, il allait s'asseoir dans un fauteuil, du côté dt l'Epître, et là il entonnait le Gloria in excelsis et le Credo sans les réciter ni l'un ni l'autre, pas plus que l'Epître , n l'Evangile. Il disait seulement la Collecte; mais, en général il ne proférait aucune des formules que chantait le chœur Le pain, le vin et l'eau étaient offerts au célébrant, en ce rémonie ; en quoi il n'y avait rien de répréhensible , ce usage s'étant conservé jusqu'à cette époque, dans plusieur Eglises de France; mais, à cette offrande de la matière di sacrifice, on joignait celle des fruits de la saison, qu'on pla çait sur l'autel , malgré l'inconvenance de cette pratique.
Après l'offrande, on apportait de la Sacristie le calice sans voile. Le Diacre le tenait élevé conjointement avec le Prêtre, et disait avec lui les paroles de l'offrande, suivant l'usage de Rome et de Êaris ; mais ils prononçaient l'un et l'autre la formule à haute voix, pour marquer qu'ils offraient au nom du peuple. Le Canon tout entier était pareillement récité à haute voix , comme on doit bien s'y attendre; le célébrant laissait au chœur le soin de dire le Sanctus et YAgnus Dei. Les bénédictions qui accompagnent ces paroles : Per quem hœc omnia , Domine , semper bona créas, sanctificas, etc., se faisaient sur les fruits et légumes placés sur l'autel, et non plus sur les dons sacrés. La communion du peuple n'était précédée d'aucune des prières ordonnées par la discipline actuelle. Le Sous-Diacre, bien que revêtu de la tunique, communiait avec les laïques. Toutefois, l'Eglise d'Asnières n'avait pas jugé à propos d'inaugurer encore la langue vulgaire dans la Liturgie. Seulement, avant les Vêpres , une espèce de diaconesse lisait publiquement l'Evangile du jour en français (1).
Telle était la singulière parade que jouèrent les Jansénistes, au milieu de la France, grâce à la tolérance d'un Archevêque prévaricateur. Ainsi trahissaient-ils , aux yeux les plus pacifiques, le but de ces innovations liturgiques qui avaient commencé d'après leurs suggestions, et qui n'étaient pourtant pas encore arrivées à leur dernier développement.
Quant au Curé d'Asnières, il quitta sa paroisse en 1717, pour s'en aller en Russie remplir la mission qu'il avait reçue des Docteurs Appelants , pour la réunion de l'Eglise Moscovite; car ces intrépides réformateurs avaient de grands projets. Dans le même temps, leur confrère Ellies Dupin
(1) Lafitau. Histoire de la Constitution Unigemtus. page 423.
était en pourparlers avec plusieurs Docteurs anglicans, pour opérer le retour de l'Angleterre à la communion , non de l'Eglise Romaine, mais de la Sorbonne représentée par les nombreux adeptes du Jansénisme qu'elle comptait dans son sein. Dans les mémoires présentés par ces hommes sans mission, comme sans probité, on se faisait un grand mérite d'avoir aplani les difficultés principales , au moyen des maximes françaises en général , et des modifications liturgiquesen particulier. Ces tentatives pour rétablir l'unité, opérées par des hommes qui étaient eux-mêmes hors de l'unité, ne pouvaient avoir et n'eurent, en effet, aucun succès. Pour la Russie en particulier, Pierre-le-Grand, qui n'avait jamais attaehé grande importance au projet des Docteurs, ne jugea pas à propos de le traiter long-temps comme une idée sérieuse. Jubé fut donc bientôt obligé de s'en revenir, sans avoir rien fait; il ne rentra pas néanmoins à Asnières. Le Cardinal de Noaiiles n'existait plus, et son successeur n'eût pas souffert la reprise des scandales dont cette Eglise,avait été trop long-temps le théâtre.
Mais, arrêtons-nous ici pour résumer les principes que la secte Anti-liturgiste a appliqués dans les diverses entreprises racontées dans ce chapitre.
1° liai ne de la tradition, manifestée dans la suppression du plus grand nombre des Messes de saint Grégoire, au Missel de Meaux ; dans le mépris affecté pour la doctrine des Pères sur les sens mystiques des cérémonies , par Dom Claude de Vert.
2° Substitution de passages de l'Ecriture , choisis dans la lumière individuelle et dans un but hérétique, aux formules de style ecclésiastique ; le Missel de Meaux présente d'innombrables applications de ce système.
3° Fabriquer et introduire des formules nouvelles , pleines
de venin ; c'est un des reproches adressés par Languet au même Missel.
4° Tomber en contradiction avec ses propres principes ; en effet , le Missel de Meaux , comme les Missel et Bréviaires de François de Harlay et de Cluny, ne parle que de rétablir la vénérable antiquité, et regorge de nouveautés.
5° Retrancher dans le culte toutes les cérémonies, toutes les formules qui expriment des mystères, Dom de Vert consent , il est vrai, qu'on nous laisse nos cérémonies; mais c'est après les avoir vidées complètement de l'élément mystique dont elles n'étaient que la forme. D'autre part, l'Eglise de Meaux, réformée à l'instar de la paroisse d' Asnières , n'a bientôt plus qu'une table pour autel.
6° Extinction totale de cet esprit de prière qu'on appelle onction dans le catholicisme ; lisez plutôt l'ouvrage de Dom Claude de Vert , et voyez ce qu'il vous restera d'esprit de foi et de prière dans le cœur, quand vous assisterez aux cérémonies de la Messe ou des Sacrements , interprétées à l'aide de son commentaire. Quant à V onction des prières du Missel de Troyes (nous pourrions ajouter des autres Missels et Bréviaires qui doivent leur origine aux mêmes hommes et aux mêmes causes), on ne l'a point encore vantée, que nous sachions.
7° Diminuer les marques de la dévotion à la Sainte Vierge. Nous avons vu que telle est l'intention expresse du Missel de Troyes , qui sanctionne les réductions faites au culte de la Mère de Dieu dans les Livres liturgiques de François de Harlay et de Cluny.
8° Revendiquer l'usage de la langue vulgaire dans le service divin. Quesnel le réclame expressément. Les Missels de Meaux et de Troyes y préludent par leurs Rubriques sur la récitation du Canon à voix intelligible, En Hollande, terre de
liberté pour nos néocalvinistes, ils développent toute leur pensée sur cet article. L'Eglise d'Asnières présente aussi son essai.
9° Atteintes portées à l'autorité du Siège Apostolique. Au Missel de Troyes, suppression des Oraisons pour le Pape; mutilation de la Messe de saint Pierre.
10° Autorité du Prince temporel dans les choses de la Li~ turgie , reconnue par le Clergé. Languet, étant impuissant à réduire son suffragant à une doctrine liturgique plus saine , le Roi intervient et contraint l'Evêque de Troyes à rétracter une partie des témérités de son Missel , les autres étant jugées, par le Roi, ne pas devoir offrir matière à désaveu.
Tels sont les principaux traits que nous avons à résumer des faits liturgiques qui font la matière du présent chapitre. Sur les douze caractères assignés à l'hérésie Anti-liturgiste , dix s'y rencontrent expressément : il nous eût été facile de justifier des deux autres, en étendant notre récit.
On ne doit pas s'étonner de ce résultat , quand on se rappelle que la réforme liturgique coïncide précisément avec l'accroissement le plus menaçant du Jansénisme, qui, résumé dans le livre des Réflexions Morales, ne garde plus de mesures et pénètre avec autorité là même où, au dix-septième siècle , il s'infiltrait sourdement ;
Que celte hérésie , la plus souple , comme la plus ignoble de toutes, a eu la propriété de se plier à toutes les exigences des lieux, sachant à la fois lever le masque à Utrecht, et se rendre présente à Meaux et ailleurs, sous les paroles d'une Antienne, d'une Collecte ou d'un Répons;
Que les auteurs de la réforme liturgique continuèrent d'être pris dans les rangs des hérétiques disciples de l'Evêque d'Ypres et de leurs fauteurs, en sorte que la liste sui laquelle nous avons inscrit déjà Sainte-Beuve, Le Tourneux
D. de Vert, Santeui, etc. , s'accroît à la fin de ce chapitre de ceux de Ledieu, Ellies Dupin, Baudouin, Bossuet, Evêque de Troyes , Petitpied et Jubé.
Pour délasser les lecteurs de la fatigue que ne peut manquer de leur causer ce dégoûtant spectacle, et aussi pour faire voir le triomphe de la lumière sur les ténèbres, de la vérité sur Terreur, nous ne connaissons rien de plus efficace que la doctrine liturgique de PArchevêque Languet : doctrine pure et orthodoxe dont nous nous déclarons les disciples et les très humbles champions, remerciant Dieu qui, non seulement voulut que cette grande lumière brillât dans l'Eglise de France, à cette ère de confusion , mais a daigné permettre que de si beaux enseignements soient parvenus jusqu'à nous, pour nous confirmer dans la lutte que nous avons entrepris de soutenir contre les nouveautés qui ont altéré, en France, la pureté du culte divin.