CHAPITRE XIX
SUITE DE l'histoire DE LA LITURGIE , DURANT LA PREMIÈRE MOITIÉ DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. — PROJETS DE BRÉVIAIRE
a priori. — grancolas. foinard. — bréviaires de sens,
AUXERRE, ROUEN, ORLÉANS, LYON, ETC. — BRÉVIAIRE ET MISSEL DE PARIS, DU CARDINAL DE NOAILLES. — BRÉVIAIRE ET MISSEL DE PARIS, DE l'aRCHEVÉQUE VINTIMILLE. — AU- TEURS DE CETTE LITURGIE. ViGlER. MESENGUY. COFFIN. — SYSTÈME SUIVI DANS LES LIVRES DE VINTIMILLE. RÉCLA- MATIONS DU CLERGÉ. — VIOLENCES DU PARLEMENT DE PARIS. — ■ TRIOMPHE DE LA LITURGIE DE VINTIMILLE.
Nous avons raconté , au chai)itre précédent , les efforts des Jansénistes pour s'emparer ouvertement de la Liturgie ; leurs tendances vers remploi de la langue vulgaire dans les Offices , vers le dépouillement des autels et les habitudes calvinistes dans le culte. Tant que la Cour de France mon- Ire-i'ait la ferme volonté de soutenir les Constitutions Apostoliques contre Jansénius et Quesnel , la secte ne pouvait espérer qu'à de rares intervalles et dans des localités très restreintes, ces moments de liberté dans lesquels il lui serait possible de faire, à son aise, l'essai de ses coupables théories. Il ne lui restait donc qu'une seule ressource ; celle de ruiner sourdement l'unité liturgique , et de tenter pour la France entière ce qu'elle avait déjà obtenu à Paris, sous François de Haiiay. Que si elle parvenait à préparer un corps de Liturgie nationale , ou tout au moins à diviser le redoutable faisceau
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d'orthodoxie que formaient les cent trente Diocèses de l'Eglise de France , elle aurait lieu alors d'espérer avec fondement qu'on ne pourrait plus l'écraser à l'aide de ces formules liturgiques que, dans les grands périls de la foi, l'Eglise Romaine impose aux Eglises. Déjà, elle avait préparé cet isolement par des systèmes perfides sur la Consiilulion de l'Eglise, sur les prérogatives de notre Nation; elle le consomma en flattant le mauvais goût littéraire du temps, en exagérant les reproches que la critique historique pouvait faire aux anciens livres , enfin , il faut bien le dire , en faisant ressortir les avantages d'un Office moins long à réciter, promettant d'abréger le temps de la prière du Prêtre, à celte époque où cependant l'Eglise était menacée des plus grands maux.
On vit donc s'accomplir , au sein de l'Eglise de France , une révolution sans exemple dans aucun des siècles précédents. Déjà le Bréviaire de François de Harlay, imité luimême en quelque chose de celui de Henri de Yillars, Archevêque de Vienne , avait été imité avec plus ou moins de hardiesse dans les Eglises de Sens , de Narbonne , d'Orléans, etc.; mais, dans ces divers Diocèses, on se borna d'abord à réformer, suivant les idées modernes, l'ancienne Liturgie. On n'avait pas songé à régénérer le culte entier de l'Eglise Catholique ; l'exemple inoui donné par le Bréviaire de Cluny était jusqu'alors demeuré sans imitateurs. Cependant , il était naturel de penser que les envahissements de l'esprit de nouveauté pousseraient bientôt jusque-là , et d'autant plus que toute celte révolution avait été, dès son principe, un produit do l'esprit du Jansénisme.
11 fut aisé de juger Ue la dislance qu'on avait franchie en quarante années, lorsqu'on vit paraître à Paris, en 1720, un ouvrage portant ce titre ; Projet d'un nouveau Bréviaire,
dans lequel r Office divin , sans en changer la forme ordinaire , stratt particulièrement composé de l'Ecriture Sainte^ instructif j édifiant, dans un ordre naturel, sans renvois, sans répétitions et très court, avec des observations sur les anciens et sur (es nouveaux Bréviaires. L'auteur était Frédéric- Maurice Foinard, autrefois Curé de Calais, connu d'ailleurs par plusieurs ouvrages, entre autres par une Explication de la Genèse , qui fut supprimée à raison des idées hasardées et singulières qu'elle se trouva contenir. Foinard ne se contenta pas d'exposer sa théorie aux yeux du public ; il prit la peine de joindre l'exemple au précepte, et publia, en 1726, un Bréviaire exécuté d'après son plan , où toute la Liturgie des Offices divins avait été de nouveau élaborée et soumise au creuset de son génie particulier. Ne croit -on pas rêver, en lisant le récit d'une pareille témérité? et peut-on se défendre d'un sentiment de tristesse, quand on pense que beaucoup d'Eglises en France , après avoir expulsé les antiques prières , en sont réduites à emprunter dans les divins Offices la voix de Foinard en la place de celle de saint Grégoire? Car le Bréviaire de cet auteur forme, en grande partie , avec celui de Cluny, le magasin où l'on a puisé la plupart des matériaux employés dans la confection des Bréviaires du dix-huitième siècle. Ce livre , qui ne trouva d'imprimeur qu'à Amsterdam, était intitulé : Breviarium Ecclesiasticum , editi jam prospectus executionem exhibens , in gratiam Ecclesiarum in quibus facienda erit Breviariorum editio{'2.\o\. in-8°).
L'année suivante, 1727, le Docteur Grancolas, dans son Commentaire du Bréviaire Romain, dont nous avons parlé ailleurs, donna aussi, dans un chapitre spécial, le projet d'un nouveau Bréviaire (1). Mais le système liturgique déve-
<1) Tome I. page 346-552.
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loppé dans ce chapitre avait déjà vu le jour en grande partie, en 1714, dans les cinq dernières pages d'un autre ouvrage du même auteur, intitulé : Traité de la Messe et de l'Office divin. Nous allons exposer les principes qui devaient, suivant ces deux personnages, Foinard et G rancolas, prévaloir dans la Liturgie renouvelée; mais, auparavant , considérons la triste situation du culte Catholique , en France , livré ainsi à la merci de quelques Docteurs particuliers qui osent, au grand jour , se mettre ainsi à la place de la tradition , cet élément souverain , et si indispensable dans les institutions d'une Eglise de dix-huit siècles.
Il fallait, certes, que l'on eût étrangement travaillé les hommes de cette époque, pour leur faire digérer une pareille anomalie. Aujourd'hui, les gens sérieux déplorent, comme le principe de toutes nos perturbations sociales, l'imprudence de ces publicistes du siècle dernier, qui s'imaginèrent être les sauveurs de la société, pai'ce qu'il leur plaisait de formuler, sur le papier, des Constitutions à l'usage des nations qui , disait-on , n'en avaient pas. Joseph de Maistre les a flétris pour jamais, ces hommes a priori, et l'Europe , ébranlée jusque dans ses fondements , atteste assez haut leur daranable présomption. Ici, c'est bien autre chose. Voici des hommes qui veulent persuader à l'Eglise Catholique, dans une de ses plus grandes et de ses plus illustres provinces, qu'elle manque d'une Liturgie conforme à ses besoins, qu'elle sait moins les choses de la prière que certains Docteurs de Sorbonne , que sa foi manque d'une expression convenable ; car la Liturgie est l'expression de la foi de l'Eglise. Bien plus, ces hommes présomptueux qui ont pesé l'Eglise, qui ont sondé ses nécessités, ne prononcent pas seulement que sa Liturgie pèche par défaut, ou par excès, dans quelques détails ; mais ils la montrent aux peuples comme dépourvue
d'un système convenable dans l'ensemble de son culte. Ils se mettent à tracer un nouveau plan des Offices, nouveau pour les matériaux qui doivent entrer dans sa composition, nouveau pour les lignes générales et particulières. Les voici donc à l'œuvre : les livres de saint Pie V, qui ne sont que ceux mêmes de saint Grégoire , ne valent même pas la peine d'être nommés désormais ; ceux de François de Harlay, malgré de graves innovations , sont trop Romains encore. Il faut que d'un cerveau particulier éclose un système complet qu'on fera imprimer, en faveur des Eglises ( in gratiam Ecclesiarum ) qui doivent faire une édition du Bréviaire !
Et ces hommes que cent cinquante ans plus tôt la Sorbonne eût condamnés, comme elle condamna les rédacteurs des Bréviaires de Soissons et d'Orléans , comme elle condamna le Cardinal Quignonez lui-même , bien que son œuvre eût momentanément obtenu l'agrément privé de Paul III , révoqué bientôt par saint PieV; ces hommes sans caractère, qui ne peuvent être fondés dans leurs prétentions que dans le cas où l'Eglise serait moins assurée qu'eux-mêmes de la voie où les fidèles doivent marcher, ces hommes ne furent point repousses; on les écouta, on leur livra nos sanctuaires. Encore Foinard et Grancolas valaient-ils mieux que plusieurs de ceux qui vinrent après ; mais ils ont la triste gloire d'avoir les premiers intenté procès à l'Eglise leur Mère, d'avoir fait les premiers celle sanglante critique de tous les siècles catholiques, atteints et convaincus désormais d'avoir manqué d'intelligence dans la prière, d'avoir laissé durant tant de siècles les mystères sans expression convenable. Nous ne craignons pas de le dire, lorsque nos Eglises de France seront revenues à l'unité, à l'universalité, à l'autorilé dans les choses de la Liturgie , et Dieu leur fera quelque jour celte grâce , lorsque cette suspension des anciennes prières ca-
tholiques ne sera plus qu'un fait instructif dans l'histoire, on aura peine à se rendre compte des motifs qui purent amener une semblable révolution au sein d'une nation Chrétienne. On imaginera que quelques violentes persécutions enlevèrent alors toute liberté à nos Eglises, et qu'elles se séparèrent ainsi des prières du Siège Apostolique et de l'antiquité, pour échappera de plus grands dangers. Mais lorsque, éclairés sur les événements, les fidèles verront qu'aucune coaction ne fut employée pour produire un résultat si étrange, qu'au contraire on vota , de toutes parts , comme par acclamation , la refonte de la Liturgie sur un plan nouveau et tout humain, que cette œuvre fut confiée à des mains hérétiques; alors, ils admireront la miséricorde divine envers l'Eglise de France.
Certes, c'était une chose bien lamentable de voir ainsi se rompre la communion des prières catholiques, avec Rome , avec le reste de la Chrétienté, avec les siècles de la tradition; mais ce qui n'était pas moins humiliant, ce qui n'accusait pas moins la triste déviation qui faillit ruiner pour jamais la foi catholique dans notre patrie , c'est le mesquin Presbytérianisme, dont toute l'œuvre des nouvelles Liturgies demeure à jamais entachée. La plupart de ces faiseurs étaient des hérétiques, comme nous l'avons dit, et comme nous le dirons encore en temps et lieu ; mais de plus , ils étaient de simples Prêtres, sans caractère pour enseigner, sans mission pour réformer l'Eglise, sans troupeau à gouverner en leur propre nom. Jusqu'ici nous avions vu la Liturgie, soit dans l'Eglise d'Orient, soit dans l'Eglise d'Occident, formulée, disposée, corrigée par des Evoques; saint Léon, saint Gélase, saint Grégoire-le-Grand, saint Léon H, saint Grégoire VII, Paul IV, dans l'Eglise de Rome ; saint Ambroise dans l'Eglise de Milan ; saint Paulin , dans l'Eglise de Noie ;
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Maximîen et Johannicius , dans l'Eglise de Ravenne ; Théodose, dans l'Eglise de Syracuse; saint Paulin, dans celle d'Aquilée; Voconius, dans l'Eglise d'Afrique; saint Hilaire, saint Césaire d'Arles, saint Sidoine Apollinaire, saint Vcnantius Fortunat, saint Grégoire de Tours, saint Protadius de Besançon, saint Adelheline de Séez, dans l'Eglise des Gaules; saint Léandre, saint Isidore, Conantius, Jean de Saragosse, Eugène II de Tolède, saint Ildefonse, saint Julien de Tolède , dans l'Eglise Gothique d'Espagne ; saint Euslhate d'Ântioche , saint Basile , saint Marulhas , saint Cyrille d'Alexandrie, saint Jean Maron, saint André de Crète, Come de Maïuma, Joseph Studite, George de Nicomédie, etc., dans les Eglises d'Orient. La Liturgie est donc l'œuvre des Evéques ; ils l'ont rédigée , fixée en établissant les Eglises ; c'est d'eux qu'elle a tout reçu; c'est par eux qu'elle subsiste. Les diverses réformes de la Liturgie n'ont jamais été autre chose que le rétablissement de l'œuvre liturgique des Evêques dans son ancienne pureté ; de même que la réforme de la Discipline n'est que le retour aux Constitutions Apostoliques , et aux Décrets des Conciles. On doit se papier que le soin donné par Grégoire ÏX aux Frères Mineurs ne regardait pas la composition de la Liturgie , mais une simple épuration , dans le genre de celle qu'accomplirent les Commissions Romaines nommées par saint Pie V, Clément VIII et Urbain VIII ; encore ces dernières renfermaient-elles plusieurs membres revêtus de la pourpre Romaine, ou honorés du caraclère épiscopal.
En France, au contraire, il ne s'agit point de corriger, de mettre dans un meilleur ordre la Liturgie Romaine-Française, ni de rétablir l'antique et vénérable rite Gallican ; il s'agit de donner de fond en comble une Liturgie à une Eglise qui n'en a pas, et aucun Evéque ne couvre de la
responsabilité de son travail personnel celte œuvre qui doit remplacer celle de tant d'Evêques des premiers siècles , de tant de Souverains Pontifes. Pour opérer cette grande et inouie révolution, les Evoques Français du dix-hiiiiième siècle se constituent sous la dépendance de simples Prêtres qui se sont érigés en législateurs de la Liturgie. Les plus justes réclamations sont étouffées, comme on va le voir, et il faut que saint Grégoire disparaisse avec tout l'imposant cortège de ses Cantiques séculaires, pour faire place à des Prêtres comme Le Tourneux, de Vert, Foinard, Petilpied, Vigier, Robinet, Jacob; bien plus, à des Diacres, comme J.-B. Santeul ; à des Acolytes, comme Le Brun des Marelles et Mesenguy ; à des Laïques , comme Coffin et Rondet !
Nous n'ignorons pas qu'il serait possible de montrer dans la Liturgie Romaine certaines pièces, des Hymnes principalement, qui ont eu pour auteurs non seulement de simples Prêtres , mais des laïques même , comme Prudence , Charlemagne, etc. C'est à Elpis, femme de Boëce, que l'Eglise Romaine a emprunté les Hymnes de la fête de saint Pierre et de saint Paul. Mais d'abord, à l'Eglise appartient de choisir avec une souveraine autorité, parmi les œuvres de ses enfants, celles qu'elle juge dignes de servir d'expression à ses propres sentiments dans les divins Offices. Ajoutons encore que ces adoptions d'Hymnes ont eu rarement lieu du vivant des auteurs, mais souvent plusieurs siècles après leur mort; que l'esprit de parti et de coterie n'y ont été pour rien. Enfin , quand l'Eglise, pour orner le texte d'un de ses Offices, daigne emprunter quelque composition à un de ses enfants, elle ne déroge en rien à l'ensemble de sa Liturgie, qui n'en demeure pas moins invariable dans sa forme traditionnelle.
L'Eglise , on a dii le voir dans tout ce qui a précédé, ne renouvelle donc point su Liturgie, suivant les siècles. Elle la T. II. 18
corrige, elle l'enrichit ; mais le Missel Romain est encore aujourd'hui le composé de l'Antiphonaire et du Sacramentaire de saint Grégoire, comme le Bréviaire demeure toujours le Responsorial du même Pontife , qui n'avait guère fait autre chose que mettre en meilleur ordre l'œuvre des Papes ses prédécesseurs.
Nous avons raconté comment, pour la réforme du Bréviaire et du Missel par saint Pie V, on tint surtout à ce que les correcteurs de ces livres ne s'écartassent point des anciens Bréviaires conservés dans les plus illustres Eglises de Rome et dans la Bibliothèque Vaticane. C'est le témoignage rendu par le Pontife, dans les deux Bulles de publication; témoignage dont nous sommes à même de vérifier toute l'exactitude, sur les anciens Antipbonaires , Responsoriaux et Sacramentaires publiés par Pamelius, D. Hugues Ménard, D. Denys de Sainte-Marthe, le B. Tommasi, D. Gerbert, etc. Il en devait être ainsi dans l'Eglise Romaine , dont la vie et la force consistent uniquement dans les traditions. Foinard et Grancolas jugèrent , dans leur sagesse , qu'il en pouvait être autrement dans l'Eglise de France.
Ecoulons ces deux grands législateurs de nos sanctuaires; Foinard est le plus explicite dans ses désirs. Le titre de son livre mérite tout d'abord notre attention : Projet d'un nouveau Bréviaire; ainsi, le Bréviaire est, parmi les institutions de l'Eglise Catholique , la seule qui n'ait pas besoin d'antiquité, qui puisse être refondue, après les siècles, sur le' plan donné par un simple particulier. — d'un nouveau Bréviaire dans lequel l'Office divin, sansen changer la forme; — on consent donc à laisser, dans ce Bréviaire, les Matines, les Laudes, les Petites Heures, Vêpres , Complies, avec le même nombre de Psaumes , d'Hymnes , etc. Il y aura encore un Psautier, un Propre du Temps, un Propre et un Commun des Saints.
— dans lequel V Office divin serait particulièrement composé de l'Ecriture Sainte ; — l'Eglise , jusqu'ici , employait sa prepre voix à célébrer ses mystères ; elle se croyait en droit de parler à son Epoux ; l'élément traditionnel lui semblait divin comme l'Ecriture; or, le Bréviaire, avec ses Antiennes, ses Répons et ses Versets, qu'était-ce autre chose que la Tradition? Le Docteur Foinard , ^qui sait biep qu'un simple particulier ne fait pas de la Tradition , propose de farcir son œuvre de phrases bibUques qu'il choisira à son loisir et suivant les convenances. — Instructif; — ainsi, la Tradition n'apprend rien; l'Eglise , dans ses œuvres , ne sait pas nous instruire, elle qui a les paroles delà vie éternelle. Il nous faut pour cela avoir recours à certains Prêtres de doctrine suspecte , qui nous initieront à la doctrine. — Edifiant ; — si l'Eglise instruit mal , elle ne peut guère édifier. Que ceux-là qui vont nous instruire daignent donc aussi nous édifier. — dans un ordre naturel, sans renvois ; — plus de ces Rubriques compliquées qui obligent le Prêtre à faire de l'Office divin une étude sérieuse ; au reste, ces Rubriques sont elles-mêmes des traditions, il est trop juste qu'elles disparaissent. — sans répétitions ; — il est pourtant malheureux que ceux qui prient Dieu ou les hommes soient ainsi faits, qu'ils éprouvent le besoin de répéter souvent leurs demandes. — Et très court; — ^^ voilà le grand moyen de succès ! C'est peu de tenter les hommes par la belle promesse de les éclairer et de les édifier ; c'est peu de les flaJter par l'espérance que le livre qui contient la prière sera désormais réduit à un ordre naturel, sans renvois, que l'on ne perdra plus de temps à lire et étudier des Rubriques ; la somme des prières sera diminuée, et afin qu'on puisse désirer un nouveau Bréviaire avec connaissance de cause , l'engagement de le rendre très court est exprimé en toutes lettres sur le titre du livre destiné à propager en tous
lieux uue si merveilleuse nouvelle ! On prétend donc faire rétrograder l'Eglise de France jusqu'au Bréviaire de Quignonez (1). Saint Pie V, les Conciles du seizième siècle, l'Assemblée du Clergé de 1603 et 1606, tout est oublié, méprisé. On veut un Bréviaire composé d'Ecriture Sainte, et, par dessus tout, un Bréviaire court ; on l'aura; il se trouvera des Jansénistes, des hérétiques pour le rédiger.
Entrons maintenant dans le détail des moyens choisis par notre improvisateur liturgique, pour réaliser le plan qu'il a daigné concevoir, et qu'il rédigera bientôt à l'usage de l'Eglise; D'abord , son élément constituant , c'est l'Ecriture Sainte , ainsi qu'il l'a annoncé sur le titre de son livre. Mais , dit-il , il ne la prendra que dans des sens autorisés (2). Rien de plus rassurant qu'une pareille déclaration ; mais si l'esprit de secte vient à s'emparer de la rédaction liturgique, au milieu de l'ébranlement général que ces brillants systèmes vont causer dans l'Eglise de France, quelle sera la garantie? Les sens autorisés, aux yeux, d'un Janséniste , sont tout différents des sens autorisés à ceux d'un Catholique. Encore, si, dans ce triomphe de l'Ecriture sur la Tradition, on voulait consentir à laisser dans nos Bréviaires les nombreuses pièces empruntées à l'Ecr.ture elle-mêoie par saint Grégoire, nous n'aurions d'examen à faire que sur les nouvelles pièces substituées aux Antiennes, Versets et Répons de style ecclésiastique. Mais cette retenue n'est pas du goût de Foiuard , ni de ses successeurs. Les parties de l'Office Grégorien qui sont tirées de l'Ecriture Sainte pourraient ne pas s'harmoniser, dans lé plan d'Offices inventé au dix-huitième siècle, t II ne faudrait »doac pas, dit notre Docteur, se faire un scrupule de subs-
(1) Encore le Bréviaire de Qui^aoaez était-il rempli de formules traditionnelles
(2) Pvojei d'tta nouveau Biéviaire, page 66.
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»tîtuer certains textes de l'Ecriture Sainte à ceux qui sont » employés dans les anciens Bréviaires, pour composer des > Antiennes, des Répons, des Capitules, etc. Il semble, en • effet, que c'est une chose très indifférente en soi-même «qu'un Répons ou un Capitule soit pris d'un endroit de > l'Ecriture Sainte plutôt que d'un autre, et que, quand un I texte convient mieux qu'un autre dont on se servait anïcienneraent, il est fort permis de le prendre (l). » On le voit, nous n'exagérons rien ; au reste , depuis long-temps , en France, on n'en est plus aux théories. Les Bréviaires ont été produits et sont là pour attester le dédain avec lequel Pœuvrc Grégorienne a été traitée sous tous les points.
Foinard dispose, avec une incroyable assurance, l'échelle de proportion qu'on devra suivre désormais entre les Fêtes du Christianisme. Ce qui existe à ce sujet dans l'Eglise n'a que l'autorité du fait; voici donc comme il entend régler pour l'avenir l'harmonie entre ces nobles parties de la Liturgie universelle. Former une classe supérieure de Fêtes de Notre- Seigneur, dans laquelle on ne puisse admettre aucune Fête de la Sainte Vierge , ni des Saints , ainsi que le pratique d'une manière si inconvenante le Bréviaire Romain. Telle est l'idée de Foinard (2), celle aussi de Grancolas (3), et tous deux, le croirait-on? si on ne le lisait de ses propres yeux, si plus d'un Bréviaire de France ne nous l'attestait encore ; ils osent refuser à la Fête du Saint-Sacrement une place parmi les grandes Fêtes de Notre-Seigneur ! Languet a-t-il donc si grand tort de signaler des instincts calvinistes dans toute cette révolution liturgique , révolution , nous le répétons ,
(1) Ibid. page 178.
(2) Ibid. page 13.
(3) Commentaire du Bréviaire Romain. Tome I. Projet d'un nouveau Bréviaire, page 3i7.
venue d'en bas, entachée de presbytérianisme, et poussée par des hommes en rébellion contre le Siège Apostolique? Quant au refus d'admettre aucune fête de la Sainte Vierge ou des Saints dans la première classe , qu'est-ce autre chose, à part la leçon faite à l'Eglise Mère et Maîtresse, qu'une manière d'humiher la piété catholique sous le superbe prétexte de venger l'honneur de Dieu, comme si Jésus-Christ n'avait pas dit : Qui mihi ministrat me sequatur, et uhi sum ego , illtc sit et minuter meus (1) ?
Foinard et Grancolas consentent néanmoins à ne pas faire descendre la Fête-Dieu , l'Assomption et la Fête du Patron , au-dessous de la seconde classe (2) ; mais , en retour, saint Jean-Bapliste , et saint Pierre et saint Paul , n'étant pas jugés dignes de s'arrêter encore à ce second degré, tombent au troisième qu'on appellera solennel majeur (3). Ainsi ces Docteurs voulaient-ils étendre à la France entière les audacieuses réformes de Le TourneuxetdeDom de Vert. N'est-ce pas une chose profondément humiliante, et non moins désolante pour la piété, que de voir qu'ils y ont réussi?
Toujours à la suite des auteurs du Bréviaire de Cluny, nous voyons nos deux Docteurs s'imposer la lâche de diminuer, d'une manière encore plus efficace, le culte de la Sainte Vierge et des Saints, au moyen de certaines mesures liturgiques qui finirent par devenir propres à tous les nouveaux Bréviaires. C'est d'abord leur grand principe de la sainteté du Dimanche qui ne permet pas qu'on dégrade ce jour jusqu'à le consacrer au culte d'un Saint, ni même de la Sainte Vierge. Il ne pourra donc céder qu'à une solennité de Notre-Seigneur. II sera âésormais privilégié à l'égard même de l'Assomption de la Sainte
(1) Joan. XII. 26.
(2) Foinard. page 19. Grancolas. page 547. (ô) Foinard, page 20. Grancolas. Ibidem.
Vierge, de la Toussaint, etc. (1). A plus forte raison, \eidouhles majeurs^ ou mi7ieurs, qu\ diversifiaient si agréablement pour le peuple fidèle la monotonie des Dimanches, en lui rappelant les amis de Dieu , leurs vertus et leur protection , devaient-ils être pour jamais renvoyés à des jours de férié dans lesquels leur fête s'écoulerait silencieuse et inaperçue.
En outre , pour donner au temps du Carême une couleur sombre et conforme, pensait-il, au génie de l'Eglise primitive, Foinard proposait de retrancher toutes les fêtes des Saints qui tombent dans ce temps, même l'Annonciation (2). Grancolas, moins austère, daignait tolérer l'Annonciation et même saint Joseph (3), et n'admettait pas non plus l'idée qu'avait eue Foinard, de privilégier aussi contre les fêles des Saints les féi'ies du temps Pascal. Cette dernière idée n'a été admise, que nous sachions, dans aucunBréviaire : mais loulesles autres réductions du culte des Saints dont nous venons de parler, sont encore à l'ordre du jour dans la plupart des Eglises de France.
Une autre manière de relever la primitive Eglise dans le nouveau Bréviaire, c'est la proposition que fait Foinard d'introduire de nouvelles fêtes de Martyrs, divisées suivant, les diverses persécutions. Nous allons bientôt voir celte idée en action. Pour achever ce qui a rapport au culte des Saints, nous citerons cette phrase naïve de Grancola* : « On devra abréger
> l'Office des Dimanches et des fériés ; car dès que l'Office de »la férié ne sera pas plus long que celui des fêles, comme il
> est plus diversifié et plus affectif que celui des Saints, il n'y a » personne qui n'aime mieux le dire que celui des fêtes (4). » Quant aux fêtes des Saints, voici ce qu'on en fera. Saint Jean- Ci) Foinard. page 24. Grancolas. 346.
(2) Page 50.
(3) Page 331.
(4) Page 347.
Baptiste , sainl Pierre et saint Paul , descendront au solennel mineur ; les autres Apôtres ne seront que doubles , les saints Docteurs semi-festifs , les Martyrs simples. « Les fêtes des » Confesseurs, ajoute notre Docteur, n'auraient qu'une seule 3» mémoire dans l'Office férial, et on renverrait leur Office, î s'ils sont Evêques, dans leurs Diocèses; s'ils sont Moines, »dans leur Ordre; elles autres Saints et Saintes, dans les » lieux où ils se sont sanctifiés; ne faisant aucune fête d'Inîveniion ou de Translation de Reliques, que dans les lieux ioù l'on croit avoir de ces P»eliques (1). » Le Calendrier sera désormais épuré, comme l'on voit, et puisque le but avoué de Grancolas et de ses complices, est de faire que le Clergé préfère l'Office de la férié à celui des Saints, on ne peut nier qu'il n'ait pris un excellent moyen d'assurer cette préférence, en réduisant à des bornes si étroites cet Office des Saints. Mais aussi, quel lamentable spectacle que de voir pénétrer dans nos Eglises dos maximes entachées de calvinisme, et si grossi jrement opposées à celles du Siège Apostolique, qui n'a cessé depuis deux siècles de fortifier le Calendrier de l'Egiise par l'accession de nouveaux protecteurs ! Nous n'avons pas besoin de dire que les idées de Foinard se rapprochent totalement de celles de Grancolas. Il déclare expressément que l'Office sera de la même longueur aux fériés et aux fêtes, ^wwr éviter l'ennui (2) , et qu'on devra diminuer autant que possible le nombre des fêtes à neuf leçons (5). Quant aux leçons des Saints, nos deux Docteurs s'accordent à dire qu'elles ne devront renfermer que des histoires bien approuvées (4). iNous verrons bientôt ce qu'on doit entendre par ces paroles.
(1) Page 348.
(2j Page 83.
(3) Page 188.
(4) FoiQard. page 114. Grancolas. page 548.
LITURCTOUES. 281
Le Bréviaire , ainsi réduit , n'est bientôt plus qu'un livre de lecture privée ; il perd son caractère social. C'est pourquoi, rétrogradant toujours jusqu'à Quignonez, et jaloux d'enchérir sur les traditions de François de Harlay, Foinard ne se borne plus à retrancher de la récitation privée le salut au peuple Chrétien, Dominus vobiscum, il veut en exclure la répétition des Invitatoires, des Répons brefs; le Jubé, Domine, Benedicere, le Tu autem , Domine, miserere nobis, et même le Benedicamus , Domino, sans doute à cause du i[>\\iriel Benedicamus (1). Il faut pourtant avouer que Foinard n'a pas été suivi, dans nos Bréviaires, sur tous ces points : on s'est borné généralement à la suppression du Dominus vobiscum dans l'Office récité en particulier ; après tout, c'est accorder le principe .et nier la conséquence. Foinard a été plus heureux dans la proposition de supprimer les Pater, Ave, Credo, qui précèdent les Heures de l'Office. On lui a, en grande partie, octroyé sa demande^, en cessant de réolter ces prières en tête des différentes Heures quand on les chante, ou quand on les récite à la suite les unes des autres.
On voit dans cette dernière innovation, comme dans tout le reste, le grand désir d'abréger l'Office, la crainte de n'en pas venir à ses fins, si on n'ofFrait pour compensation à la ruine de toutes les traditions l'appât d'un Bréviaire très court. C'est dans cette intention qu'un si grand enthousiaste de l'antiquité que prétend l'être Maurice Foinard , ne craint pas de proposer l'établissement d'Offices à six leçons pour les Fêtes auxquelles on voudra donner un rang médiocre. Nous ne connaissons qu'un seul Bréviaire dans lequel cette étrange forme d'Office ait été admise.
Maintenant , si on se demande en vertu de quel droit nos
(1) Page S3.
faiseurs imaginaient rendre licite un pareil bouleversement du culte divin , Foiyard nous répond , et cette réponse a été souvent donnée, de nos jours, avec tout autant d'irréflexion et d'un air tout aussi triomphant, Foinard nous répond que saint Grégoire écrivit, au sixième siècle, à saint Augustin, Apôtre d'Angleterre , qu'il le faisait libre d'admettre dans le service divin les coutumes, soit des Gaules, soit de toute autre Eglise, si leur fusion avec celles de l'Eglise Romaine pouvait faciliter et confirmer la conversion des Anglo-Saxons. C'est une bien étrange distraction que celle-là ; car, outre que, comme nous l'avons prouvé ailleurs , il ne s'agissait point de l'Office divin proprement dit, qui fut toujours celui de Rome dans l'Eglise Anglo-Saxonne (i), mais simplement de certains usages et observances d'une importance secondaire; saint Grégoire donnait à saint Augustin un pouvoir légitime et spécial, non moins que personnel. En vertu de quelle extension aurait-on pu se l'atcribuer en France, après tant de siècles, après la destruclion du rite Gallican, après l'établissement du rite Romain, après le Concile de Trente et la Bulle de saint Pie V, après les Conciles de France pour accepter cette Bulle , etc. ? Est-il raisonnable , en outre , d'assimiler les usages liturgiques des Gaules, et autres anciennes Eglises de fondation Apostolique, à ceux dont Foinard ou ses pareils ont pris l'idée dans leur cerveau? En un mot, de ce que saint Augustin aurait pu licitement, d'après la permission expresse de saint Grégoire-le-Grand, unir les rites sacrés de l'Eglise Romaine avec quelques-uns de ceux, si vénérables, institués parles Pothin , les Irénée , les Hilaire et les Martin , s'ensuivait-il qu'on pouvait , onze siècles après , remplacer la plus grande partie des formules sacrées de l'Office divin par d'autres for-
(1) Tome I. page 174 et seq.
LITURGIQUEI. 2S3
mules improvisées par de simples Prêtres ou laïques, les uns hérétiques , les autres suspects dans leurs relations et leurs tendances personnelles ? Mais en voilà plus qu'il n'en faut sur la lettre de saint Grégoire à saint Augustin : nous y reviendrons cependant une dernière fois dans la partie de cet ouvrage où nous aurons à traiter du Droit de la Liturgie.
Les utopies liturgiques de Grancolas et de Foinard doivent aussi être considérées sous le rapport des conséquences qu'elles amenèrent. Non seulement elles accélérèrent le remaniement des Offices divins dans plusieurs Diocèses, et leur complet renouvellement en d'autres , mais , et ceci n'est pas moins grave, elles firent descendre la Liturgie au rang vulgaire des compositions du génie humain. Chacun se crut en droit de juger des convenances du Bréviaire, et pendant que de nombreux amateurs dissertaient sur ce qu'il y avait à faire pour donner enfin à l'Eglise une expression digne de ses mystères, des liturgistes de profession se formèrent de toutes parts. Jusque-là, on avait pensé que la Liturgie, c'était la Tradition , et que de même qu'on ne fait pas de la Tradition comme on veut , on ne fait pas non plus de la Liturgie à volonté, bien que la Tradition et la Liturgie reçoivent l'une et l'autre, parle cours des siècles, certains accroissements qui viennent se fondre dans la masse. Alors, car il faut toujours que des mots soient faits pour exprimer les idées , ou les nouvelles formes d'idées , alors on vit paraître ces expressions, faire un Bréviaire, l'auteur de tel Bréviaire : le Bréviaire de tel Diocèse est bien fait, cet autre est mal fait » celui-ci est mieux fait. Etrange renversement d'idées, maïs qui trahissait bien les vues toutes humaines, toutes nationales, toutes personnelles qui avaient présidé à cette œuvre téméraire ! On ne réfléchissait pas que s'il était encore temps, que même s'il était devenu nécessaire , après tant de siècles,
de rédiger sur un nouveau plan la forme des prières et de la confession publique de l'Eglise, de deux choses l'une, ou le premier besoin de l'Eglise était demeuré si long-temps sans être satisfait et n'avait pu l'être que par quelques Prêtres et laïques Français, ou ces Prêtres, ces laïques, 'en contradiction avec l'Eglise qui dédaignait leur œuvre, avaient assumé sur eux la plus énorme responsabilité. Or, l'Eglise universelle n'a pas fait un pas vers ces hommes et leur œuvre. Le Siège Apostolique les a laissés dans leur isolement. Ils sont des hommes, ils ont fait une œuvre humaine; elle aura le sort des œuvres humaines.
C'était donc une nouvelle branche de littérature dont Foinard et Grancolas avaient doté le pays. Les auteurs du Bréviaire de Cluny avaient du moins gardé le secret de leurs théories; nos deux Docteurs les ébruitèrent , et un grand mouvement commença dans nos sanctuaires appelés à la régénération. Toutefois, les plus zélés partisans de cette œuvre sont bien obligés xle convenir que le bienfait des nouvelles Liturgies n'a pas contribué à faire refleurir l'antique foi de nos pères : il leur faut même convenir, l'histoire en main, que cette foi antique a subi une décadence proportionnelle aux progrès de l'innovation. Après tout , il eût été diffîcile que le mauvais arbre produisît de bons fruits , que les conceptions des Jansénistes ou de leurs fauteurs donnassent parmi nous des fruits de piété et d'orthodoxie. Rien n'est plus commun et plus divertissant en même temps que d'entendre, comme on en est à même tous les jours , les partisans des nouveaux Bréviaires convenir ingénuement que lu piété et Vonction ne forment pas le caractère de ces livres de prières qu'ils ont substitués à ceux de cette Eglise Romaine qui , fondée inébranlablement sur la foi et la charité , mue et conduite par l'Esprit Saint dont elle est l'épouse , soupire , dans tous les
siècles, cet ineffable gémissement dont notre faible livre cherchera à faire sentir la merveilleuse douceur.
Après 1727, nous ne retrouvons plus Grancolas sur la scène liturgique. Le Commentaire du Bréviaire Romain , dont le Projet d'un nouveau Bréviaire forme un des chapitres, est son dernier ouvrage. C'était l'année précédente, 4726, que Foinard, joignant l'exemple au précepte, avait fait imprimer son Breviarium ecclesiasticum. Le coup était hardi de la part d'un homme qui alors n'avait plus aucune juridiction, s'étant démis de sa Cure de Calais. Aussi, n'ayant ni Diocèse, ni Paroisse même à qui le destiner et dont il pût lui donner le nom , il jugea convenable d'en faire le Bréviaire de l'Eglise , et l'ouvrage parut sous ce titre : Breviarium ecclesiasticum , editi jarn prospectus executionein exhibens. Ainsi sa Liturgie, après avoir été à l'état de prospectus, existait enfin en réalité.
De si grands avantages émurent plusieurs diocèses , et on remarqua bientôt un nouveau mouvement dans la Liturgie. Les Bréviaires qu'on avait réformés dans les dernières années du dix-septième siècle et dans les premières du dix-huitième^ tout en présentant de fâcheuses imitations de celui de François de Harlay , ne s'étaient pas cependant écartés d'une manière énorme de l'ancien fonds Grégorien de l'Office (1). On avait hésité à se lancer tout-à-fait dans la nouveauté : mais , après 1720 , on osa franchir le pas et embrasser dans toute son étendue la responsabilité d'une nouvelle création
(1) Parmi ces Bréviaires nous citerons ceux de Senez (1700), de Lisieux (170i) , de Narbonne (1709), de Meaux (1715), d'Angers (1716), de Troyes (1718) , etc. Il y a de laaavaises intentions dans plusieurs de ces Bréviaires. Généralement , celui de Cluny a trop influé sur leur rédaction ; mais ils sont loin d'être à la hauteur de ceux dont il nous reste a parler.
liturgique. Ainsi, le Diocèse de Sens qui avait reçu, en 1702, de son Evêque, Hardouin de la Hoguette, un Bréviaire encore assez pur, fut obligé , dès 1725 , d'eo accepter un autre des mains de Denys-François Bouthillier de Chavigny. Ce second Bréviaire, comme nous l'avoue Languet, successeur de Chavigny, dans sa controverse avec l'Evêque de Troyes , avait eu pour rédacteur un homme de parti qui s'était appliqué à y faire entrer, à l'aide de passages de l'Ecriture choisis dans un but suspect , les principes de la secte Janséniste (l).
Daniel-Charles-Gabriel de Caylus , Evoque d'Auxerre , le même qui,, après avoir suivi pendant douze ans la doctrine Catholique contre le Jansénisme , se déclara pour cette hérésie, peu de jours après la mort de Louis XIV, et en fut jusqu'à la fin l'un des plus opiniâtres champions, ne manqua pas de doter son Diocèse d'une nouvelle Liturgie. Le Bréviaire donné par le Prélat, en 1726, eut pour principal rédacteur Jean-André Mignol, Grand- Vicaire de Caylus, et son complice dans les mêmes doctrines.
En 1728, nous trouvons le Bréviaire de Rouen , publié par l'Archevêque Louis de La Vergue de Tressan, et rédigé par le Docteur Urbain Robinet, personnage de sentiments orthodoxes, il est vrai , et dont l'œuvre n'a rien qui tende , soit directement , soit indirectement , au dogme Janséniste proprement dit , bien qu'elle n'en soit pas moins le produit d'un amour effréné de la nouveauté. Comme nous devons parler à loisir , dans un autre endroit, du Docteur Robinet, nous nous bornerons à mentionner ici son premier essaf liturgique , et nous ferons observer en même temps combien il était déplorable que l'Eglise de Rouen qui , dans le Concile Provincial de 1581 (2) , avait décrété si solennellement l'a-
(1) Voyez ci-dessus, page 223.
(2) Vid. tome I. page 460.
doption du Bréviaire de saint Pie V, et qui avait pris soin de s'y coaformer dans les éditions de 1587, 1594 et 1626, se livrât désormais, pour la Liturgie, à la merci d'un simple particulier.
Le Diocèse d'Orléans participa au bienfait d'une Liturgie régénérée. Dès 1693, il avait reçu du Cardinal Pierre du Carabout de Coislin , un Bréviaire déjà modernisé , mais qui gardait cependant la plus grande partie des prières antiques. Louis Gaston Fleuriau d'Armenonville le dota , en 1751, d'un nouveau Bréviaire rédigé d'après les principes de Foinard et de Grancolas. L'auteur de ce travail était Jean-Baptiste Le Brun Desmarettes , fils d'un libraire de Rouen qui fut condamné aux galères pour avoir imprimé des livres en faveur de Port-Royal. Le fils élevé par les Solitaires de celte maison , garda toute sa vie un grand attachement pour ses anciens maîtres et pour leur doctrine ; attachement qui l'en- Iraîna dans certaines démarches par suite desquelles il fut renfermé à la Bastille durant cinq ans : encore, n'en sortit-il qu'à la condition de signer le formulaire. Il est vrai qu'il rétracta cet acte d'orthodoxie, en 1717, et se porta appelant de la Bulle Unîgenitus, Etant tombé malade et craignant un refus de Sacrements , il se traîna à l'Eglise pour faire ses Pâques, le dimanche des Rameaux 1731 , et mourut le lendemain. Il avait pris l'Ordre d'AcoIythe et ne voulut jamais entrer dans les Ordres Sacrés (1). Ce fut d'un pareil homme que l'Eglise d'Orléans consentit à apprendre la manière de célébrer les louanges de Dieu (2). Il y avait en cela une humilité sans exemple. Dans tous les cas , c'est une chose
(1) Vid. Biographie universelle , Feller, Picot, etc.
(2) Dès 1729, Le Brun Desmarettes avait pu jouir du succès de son œuvre liturgique. Le Bréviaire de Nevers, publié celte année-là , était de sa rédaction.
bien curieuse , mais non pas unique , comme nous verrons bientôt, que le Clergé d'Orléans pût se trouver en même temps obligé par ses devoirs de refuser les Sacrements à Le Brun Desmareltes, et d'autre part contraint d'emprunter la voix du même Le Brun Desmarettes pour satisfaire à l'obligation de la prière publique. Le Mandement de l'Evêque d'Orléans, pour la publication du nouveau Bréviaire , était fort significatif dans le sens des nouvelles théories. On y faisait ressortir principalement les grands avantages d'un Bréviaire composé des paroles de l'Ecriture Sainte. < Dans cette réforme » du Bréviaire , y était-il dit , nous nous sommes proposé de
> faire choix des choses les plus propres à louer Dieu et à » l'apaiser, en même temps qu'à instruire les Clercs de leurs
> devoirs. Comme rien ne nous a semblé plus capable d'at- » teindre ce but que l'emploi des propres paroles des divines » Ecritures ( car^ dit le saint Evêque et Martyr Cyprien , c'est » une 'prière amie et familière que celle qui s'adresse à Dieu » comme venant de lui ) , nous avons jugé qu'il ne fallait rien
> admettre dans les Antiennes , les Versets et les Répons qui » ne fût extrait des livres saints, en sorte que dans toutes »ces pièces, ou Dieu nous parle, ou il nous fournit lespa- » rôles que nous lui adressons. Et cette résolution n'a point
> été chez nous une témérité ; car si, suivant saint Augustin, » Dieu non seulement se loue lui-même dans les Ecritures, afin Tique les hommes sachent comment il doit être loué, mais enï core s'il a préparé dans les mêmes Ecritures des remèdes
> nombreux propres à guérir toutes les langueurs de notre âme, »ct qui doivent être administrés par notre ministère , quand ton fait les divines lectures dans l'Eglise; quoi de plus digne
> de Dieu et de plus utile pour nous que de pouvoir emprun- » ter aux livres sacrés , c'est à dire à Dieu même tout ce que » notre bouche fait entendre , quand nous chantons les
» louanges de Dieu? Certes, ces choses ne déplairont pointu » Dieu, puisqu'elles ont Dieu même pour auteur ; elles détrui- > vont l'aveuglement du cœur, elles guériront l'âme, puisque la » parole de Dieu guérit toutes choses, ayant été écrite pour illui miner les yeux et convertir les âmes (l).
Il était facile de répondre à ces belles paroles , d'abord , que Luther, Calvin etQuesnelse sont exprimés en des ternies analogues sur la suffisance de la Bible ; que la Constitution Unigenitus. véritable palladium de la foi , au dix-huitième siècle, ne pouvait plus subsister du moment que les Evêques affecteraient ainsi l'éloge et l'emploi des Ecritures, sans recommander avec une égale force l'importance de la Tradition, qui est divine comme les Ecritures, qui seule constate leur autorité, seule les interprèle; que si les paroles de la Bible, arrangées en formules liturgiques, ne peuvent dé-
(1) la hujus antern Breviarii recogaitione lioc nobis propositnm est, ut ea, quae ad Deiim laudandum simul et placandum, et ad Clericos Officii aduionendos essent magis idooea, seligerenlur. Cum vero ad id assequcndum aibil magis expedire vidcalnr, quam si ipsameidivinarum Sci ipiuraruin verba adbibeantur ( arnica enim et familiaris est oratio , inquit sanclus Martyr et Episcopus Cyprianus, Deum de suo rogare) , nibil Antiplionis, nihil Versiculis, et Responsoriis inserendum esse diiximus , quod ex Scripturis Sacris aon sit desumptum, ita ut his omnibus vel Deus ipso nos loqu itiir, vel verba suppeditet, quibus ipsuiri alloquamur. INec teuiere ad id impuisi sumus. Naoi si Deus juxta sanctum Augustinura non solum in Scripturis se ipsum laudat, ut sciant homims, quomoio laudandus sit, sed etiam ut curet et sanet omnem animœ langnorem, multa medicamenta de iisdem Scripturis profert , quœ per ministerium nostrum adtiibenda sunt, cum lectiones divinœ in Ecclesia teguntur. Quid Deo dignius et nobis esse potest utilius, quam si quidquid personamus, cum Dei laudes caniinus, quantum lieri potest, ex libris sacris, id est, ab ipso Deo mutuemurî Quae Deo sine dubio non displicebuat, cum Deum autorem babent; et cœcitatem cor dis avertent, animamque sanabunt; cum sermo Dei sanet omnia, et ideo scriptus sit ut illiiminet oculos, et animas converlaf. T. II. 49
plaire à Dieu, auteur de l'Ecriture j il n'est pas également évident que Dieu , auteur de la Tradition , doive voir avec faveur qu'on efface cette Tradition , et , qui plus est , que d'innombrables passages des Ecritures choisis et employés depuis tant de siècles, et en tous lieux, dans les divins Offices par l'Eglise, seul juge et interprète de l'Ecriture, cèdent la place à d'autres passages choisis aujourd'hui ou hier, pour l'usage de l'Eglise d'Orléans, par un hérétique; que le Bréviaire d'Orléans , comme tous les autres , renferme une grande quantité de passages de l'Ecriture , mis en Antiennes et en Répons , et dans lesquelles le texte sacré n'exprime ni un discours de Dieu à l'homme , ni une parole de l'homme à Dieu ; que la fameuse parole de saint Cyprien , arnica et familiaris oratio est Deum de suo rogare , parole vraie de tout point quand il s'agit de l'Oraison Dominicale, au sujet de laquelle il l'a dite ( 1 ) , est complètement sans application quand il s'agit de la presque totalité des pièces liturgiques empruntées à l'Ecriture par le Bréviaire d'Orléans et les autres; outre que, Dieu étant l'auteur de la Tradition aussi bien que de l'Ecriture, on peut dire dans un sens que c'est louer Dieu de suo que de lui adresser les prières que l'Eglise a composées avec son assistance, et que l'usage des siècles a sanctifiées de plus en plus; enfin que , comme le dit avec une grande vérité l'Archevêque Languet, les centons bibliques dont sont garnis les nouveaux Bréviaires, t ne peuvent avoir
> d'autre autorité que celles d'un Evêque particulier, homme
> sujet à erreur, et d'autant plus sujet à erreur qu'il est seul, > qu'il introduit des choses nouvelles, qu'il méprise l'anti- >quité et l'universalité (2). » Nous aurons à revenir sur tout
(1) Vid. tomel. page 78.
(2) Vid. ci-dessus, page 19t),
ceci dans la partie de cet ouvrage où nous traiterons de Taulorilé de la Liturgie : mais, notre rôle d'historien dans des matières si négligées depuis long-temps, nous oblige parfois d'introduire dans notre récit une sorte de polémique. Nous le faisons à regret, mais la crainte de n'être pas suflisamment compris nous contraint d'effleurer ainsi la partie doctrinale de cet ouvrage , avant d'être arrivé à la discussion théorique. Le lecteur voudra bien excuser ces anticipations que nous ne nous permettons que dans l'intérêt de plusieurs. De toutes les choses qu'on ignore aujourd'hui, l'histoire même contemporaine de la Liturgie est peut-être la plus ignorée. C'est un fait dont nous recueillons de toutes parts l'ingénue confession.
L'année 4736 est à jamais fameuse dans les fastes de la Liturgie, par l'apparition du Bréviaire de Paris publié par l'Archevêque Vinlimille. Avant d'entamer le récit de la publication de ce livre célèbre , nous signalerons , en passant , un autre événement d'une importance majeure. En 1737, la sainte et vénérable Eglise de Lyon, qui jusqu'alors avait gardé religieusement la forme auguste de ses Offices , dans lesquels l'ancien rite Romain se mariait à de vénérables réminiscences de l'antique Liturgie Gallicane, voyait porter atteinte à ce précieux dépôt. L'Archevêque Charles-François de Chateauneuf de Rochebonne inaugurait un Bréviaire dans lequel une chose aussi grave que la division du Psautier était sacrifiée , malgré sa forme séculaire , à de nouvelles théories d'arrangement , toujours dans le but d'abréger les Offices divins. Le nombre des formules traditionnelles était diminué, les légendes des Saints soumises à une critique exagérée; enfin, si l'Eglise de Lyon ne se voyait pas privée dans une proportion plus considérable du trésor de ses vénérables prières, c'est que, fort heureusement , le Prélat qui lui donnait le nouveau Bré-
viaire avait été retenu par l'inconvénient qu'il y aurait eu de déroger à cet usage de Lyon, en vertu duquel on chanlait encore sans livre les Heures Canoniales (1). Nous verrons bientôt un Archevêque de Lyon que cette considération n'arrêtera pas.
L'Eglise de Paris et son nouveau Bréviaire vont donc nous occuper maintenant, la même Eglise de Paris qui, au moyenâge, communiquait à un si grand nombre d'autres les poétiques et harmonieuses richesses de sa Liturgie Romaine- Française. jNous allons la voir recueillant , dans une œuvre trop fameuse, tout ce que renfermaient de nouveautés suspectes, de formes audacieuses, et le Bréviaire de François de Harlay, et celui de Cluny, et les Projets de Foinard et Grancolas , et les essais tentés à Sens , à Auxerre , à Rouen , à Nevers, à Orléans, etc.
Toutefois, il y eut une transition de la Liturgie de Harlay à celle de Viniimille. Le Cardinal de Nouilles, le même qui, durant sa longue occupation du Siège de Paris, fatigua si long-temps de sa mesquine et opiniâtre rébellion le Siège Apostolique et la Cour de France , ne pouvait manquer de laisser dans les livres Parisiens quelques traces de son passage. Nous trouvons deux éditions du Bréviaire de Paris données par son autorité , celle de 1698 et celle de 1714 , et une du Missel, en 1706. L'édition du Missel paraît avoir été dirigée par François Vivant, Pénitencier de Notre-Dame et Grand-Vicaire du Cardinal, auquel on doit attribuer la plupart des Proses qui s'y trouvent (2). Les Lettres Pastorales
(1) Equidem prisca Ecclesiae noslrae lege coarctatis, juxta quam sine codice Officlum noclurnuni , diurnumque persoivi consuevit , nova Respoasoria, novasque Aatiphoaas pluriœasex Scriptura concinnandi nobis copia non fuit, ne totinutatioaibus intt^r turbaretur Offîcium, et ab aelate tenerrima cboro nostro addictis fieret impossibilis sacrorum CaBticorum praxis iaexperta.
(î) Picot, dans l'article rivant, en la Biographie uniyersolle.
placées en tête du Bréviaire et du Missel portent expressément que l'on n'a voulu faire aucuns changements graves aux livres de François de Harlay dont on vante la perfection , et, en effet, il y a très peu de différences entre les Bréviaires et Missels de ces deux Archevêques.
Cependant, nous signalerons quelques traits fortement caractéristiques. François de Harlay avait répudié les traditions de l'Eglise Romaine et celles de l'Eglise de Paris, sur sainte Marie-Magdeleine, et dans TOIfice de cette Sainte, il avait professé expressément la distinction de Marie , sœur de Lazare, et de Marthe, d'avec l'illustre pécheresse, amante du Christ. Il y avait quelque chose de mieux à faire encore ; c'était, en continuant de célébrer la fête de sainte Marie- Magdeleine, le 22 juillet, de consacrer un autre jour à la mémoire de Marie de Béthanie. Les fidèles ne seraient plus exposés à s'y méprendre et à retomber dans les préjugés insoutenables de l'Eglise Romaine. Il est vrai que si, pourtant, Marie de Béthanie et Marie-Magdeleine sont une seule et même personne , l'acte souverain de Louis-Antoine de Noailles, pour les scinder en deux, ne pouvait avoir d'effet que dans le Bréviaire ; car Dieu même ne pourrait faire qu'une personne unique durant sa vie , en puisse jamais former deux après sa mort. Toutefois , comme le Gallicanisme , qui refuse à l'Eglise le pouvoir sur les choses terrestres , n'a pas si généreusement renoncé à l'empire sur les choses célestes, comme nous le verrons encore ailleurs, le Bréviaire du Cardinal portait, sur le Calendrier, au 1 9 janvier, ces mots : Mariœ Beihanidis, sororis Lazari et Marthœ. en même temps qu'au 22 juillet, ceux-ci : Mariœ Magdalenœ.
En si beau chemin, il était difficile de s'arrêter. François de Harlay , dans ses livres liturgiques , avait vilipendé les glorieuses traditions de l'Eglise de Paris sur l'Aréopagitisrae
de son saint Apôtre ; mais il n'en était cependant pas venu jusqu'à inaugurer à un jour spécial la fêle d'un saint Denys l'Aréopagile qui ne fut pas l'Evêque de Paris. Le Cardinal de Koaiiles le fit. Son Calendrier portait, au 3 oclobre,"ces mots: Dionysii Areopagitœ , Athenarum Episcopi et Martyris , et plus bas , au 9 du même mois , ceux-ci : Dionysii , primi Parisiorum Episcopi, et Sociorum ejus Martyr um. Il n'est pas nécessaire d'être profondément versé dans les antiquités ecclésiastiques pour savoir que plusieurs anciens Martyrologes portent en effet le nom de saint Denys au 3 octobre; mais, outre que les partisans de l'Aréopagilisme de saint Denys de Paris satisfont à celte objection , était-ce au Bréviaire de Paris de rétracter et de flétrir d'une manière aussi humiliante ses propres traditions, tandis que la presque universalité des Eglises , tant de l'Orient que de l'Occident , s'unit encore pour la féliciter de ce qu'elle a reçu la foi par le ministère de l'illustre disciple de saint Paul? C'est une triste condition que celle de ces Liturgies locales, et, par là même , mobiles, d'être condamnées à ressentir le contre-coup des révolutions que la mode introduit et que le retour à des idées plus saines peut anéantir. L'un des oracles de la critique moderne a dit : € L'opinion qui identifie saint Denys l'Aréopagile avec » saint Denys de Paris , née du temps de Louis-le-Débonnaire , »est beaucoup moins ancienne que celle qui a rendu saint i Denys l'Aréopagite auteur de divers ouvrages qui ont com- »mencé à paraître sous son nom plus de quatre cents ans » après sa mort. Mais elle ne vivra point apparemment plus » long-temps, et l'on peut attribuer au siècle de Louis-le- » Grand la gloire de les avoir ensevelies dans le même tom- » beau (1) . ï Ainsi parlait Adrien Baillet , en 1701 ; mais si le
(1) Baillet. ries des Saints. Tome X. au 3 octobre, page 72.
dix-neuvième siècle voit ressusciter cos deux opinions^ qui sont du nombre des opinions de l'Eglise Romaine , que deviendra le Calendrier actuel de Paris ? Quels cartons ne faudra-t-il pas pour le Missel et le Bréviaire de cette Eglise?
Quoique les changements faits au Missel de Harlay par le Cardinal de Noailles fussent assez légers, on remarqua néanmoins qu'on avait fait quelques additions. Nous en signalerons une entre autres dans la fameuse Postcommunion de saint Damase , au 11 décembre, laquelle est entrée de plein pied au Missel de Vintimille , et de là dans la presque totalité des Missels français. La voici : Nullum prirnum nisi Christum sequentes j et Cathedrœ Pétri communione consociatos , da nos, Deus, Agnum semper in ea domo comedere in qua Beatus Damasus successor piscatoris et discipulus crucis meruit appellari.
Ceux de nos lecteurs qui connaissent la fameuse lettre de saint Jérôme au Pape saint Damase reconnaîtront tout d'abord que cette Postcommunion est entièrement composée de paroles tirées de cette lettre; mais en quel sens ont-elles été détournées ! D'abord , ces mots Nullum primum nisi Christum sequentes , séparés du reste de cette magnifique Epître dans laquelle saint Jérôme célèbre si éloquemment la Principauté Apostolique, qu'expriment-ils, dans leur isolement du contexte , sinon que les fidèles n'ont point d'autre Chef que Jésus-Christ? Certes, si saint Jérôme eût vécu au temps de Luther ou de Jansénius, il eût marqué avec son énergie ordinaire que s'il n'entendait suivre d'autre Chef que Jésus- Chiist , il ne voulait parler que du Chef invisible, sans préjudice de cet autre Premier, de ce Chef visible qui est le Pontife Romain. Et ces paroles Cathedrœ Pétri Communione consocîatos signifiaient-elles uniquement dans la bouche de saint Jérôme un simple lien extérieur, sans dépendance sous le
double rapport de la foi et de la discipline ? C'est ainsi , on le sait , que l'entendent les Jansénistes , témoins les Evêques de l'Eglise d'Uirecht et ceux de l'Eglise Constitutionnelle de France, leurs disciples. Mais ce n'est pas là le sens de saint Jérôme qui , dans la même Epîlre, inquiet de savoir s'il faut dire une hypostase ou trois hypostaseSj demande au Pape de décider souverainement sur celte question : Decernite, et non limebo très hypostases dicere; de saint Jérôme, disonsnous, qui ne se borne pas à dire qu'il est uni de Communion à la Chaire de Pierre, mais qui entend cette Communion d'un lien tellement fort, d'une union tellement intime, qu'il ne craint pas d'appliquer au Pape ces paroles que Jésus-Christ dit de lui-même : Qui tecum non coUigit dispergit.
La dernière partie de la Posicommunion , moins importante , il est vrai , offre encore matière à observation. On voit que l'auteur profile des paroles de saint Jérôme, pour flétrir à pi'oposderhumiliié de saint Damase, ce que la secte appelle le faste et l'orgueil de la Cour Romaine. On y demande à Dieu la grâce de manger l'Agneau dans cette maison où Damase a mérité d'être appelé le successeur du pêcheur et le disciple de la Croix. Cependant on pourrait, avec vérité, faire observer à François Vivant que Clément XI fut le digne successeur du pêcheur, et un sincère disciple de la Croix, bien qu'il ait cru devoir écraser l'hydre Janséniste par la Bulle Vnigenitus, et coni amner comme hérétiques ceux qui ne se soumettraient pas aux décisions [decernite) Apostoliques, malgré qu'on les entendît crier de toutes parts qu'ils étaient et voulaient être toujours unis de communion avec l'Eglise de Rome.
Mais il ne s'agit plus mainicnant de quelques altérations faites aux livres liturgiques de Paris, qui, comme nous l'avons remarqué, sont encore demeurés conformes, pour la plus grande partie, à ceux de Rome, en dépit des innovations
de François de Harlay, et même de son successeur. L'Eglise de Paris va voir substituer en masse, aux Offices Grégoriens qu'elle chante depuis le huitième siècle, un corps d'Offices nouveaux, inconnus, inouis, fabriqués à neufpar de simples particuliers, un prêtre, un acoly]£, un laïque, et cet événement va entraîner dans la plus grande partie delà France la ruine complète de l'œuvre de Charlemagne et des Pontifes Romains.
Vers l'année 1725, François-Nicolas Vigier, Prêtre de l'Oratoire et successeur de Duguet en la charge de Supérieur du Séminaire de Saint-Magloire , s'étant livré aussi à la composition d'un Bréviaire , suivant les idées nouvelles , se trouvait en mesure de faire jouir le public du fruit de ses labeurs. Ce personnage obscur devait être l'instrument de la plus grande révolution liturgique que l'Eglise de France ait vue depuis le huitième siècle. Il avait enfanté le Bréviaire de Paris. Cependant, ce n'était point à cette Eglise en particulier qu'il avait destiné son chef-d'œuvre. Le Cardinal de iNoailles , qui mourut en 1728 , avait refusé de l'adopter. François Armand de Lorraine, Evêque de Bayeux, avait paru mieux disposé; mais son Chapitre s'était retranché dans une si courageuse opposition, que le Prélat s'était vu contraint de se désister de son entreprise.
Il n'est pas difficile de comprendre les motifs de cette résistance; c'était le sentiment de la foi qui se révoltait contre une œuvre suspecte. On savait que le P. Vigier appartenait à un corps profondément gangrené par l'hérésie Janséniste , et , quant à lui-même , bien qu'il n'eût pas appelé de la Bulle , sa réputation n'en était pas moins celle d'un homme rebelle dans le fond de son cœur. Au reste , il le fit bien voir lorsque, ayant été élu Assistant de son Général , le P. de la Valette , en 1746, il composa , pour aider à la pacification des esprits
dans sa Congrégation, sur le sujet des controverses du temps, un Mémoire dans lequel il écartait de la Bulle le caractère et la dénomination de Règle de foi , la qualifiant simplement de règlement provisoire de police qui n'obligeait qu'à une soumission extérieure. Le Bréviaire du P. Vigier ne démentait pas trop , comme on va le voir, une pareille manière de penser dans son auteur : mais il fallait un patron à ce livre. Dieu permit , dans son impénétrable conduite , qu'il trouvât ce patron dans Charles-Gaspard de Viniimille, qui venait de succéder au Cardinal de Noailles sur le siège de la capitale. Ce Prélat , qui avait occupé successivement les sièges de Marseille et d'Aix, parvint à celui de Paris vers sa soixantequinzième année. Homme de ménagements et de tolérance , il essaya de tenir le milieu entre les Appelants et les partisans de la Bulle. Toutefois , il fit fermer le cimetière de Saint- Médard , profané par les honteux miracles du Diacre Paris ; il eut même l'honneur de voir condamné, par le Parlement de Paris, un Mandement qu'il avait publié contre les Nou' velles Ecclésiastiques ; mais, en même temps, on savait qu'il avait écrit, sous la date du 22 mai 1731 , au Cardinal de Fleury, une lettre fameuse ainsi conçue : « Ma foi, Mon- » seigneur, je perds la tête dans toutes ces malheureuses » affaires qui affligent l'Eglise. J'en ai le cœur flétri, et je ne I vois nul jour de soutenir cette Bulle en France , que par un iraojen qui est de nous dire, à la franquette, les uns aux » autres, ce que nous entendons par chacune des propositions, »quel en est le sens, le bien que nous approuvons, le mal >que nous rejetons, et après, frapper brutalement sur les > uns et sur les autres qui ne voudront point nous suivre ; et >si Rome ne veut pas se rendre facile à ce que nous avons » fait , lui renvoyer sa Constitution. Ce projet, je l'avoue, que »j'ai fait plus d'une fois, et que mon chagrin me fait faire,
» mérite quelque attention : mais en vérité on se lasse de » battre l'air et l'eau inutilement (1). >
On doit convenir qu'il était difficile de gouverner un Diocèse comme celui de Paris , inondé de Jansénistes , dans la Sorbonne, dans les Cures, dans les maisons religieuses, dans le Parlement , et qui , durant les trente années de l'épiscopat du Cardinal de Noailles, avait été le théâtre des Saturnales de l'hérésie triomphante. Aussi les actes par lesquels l'Archevêque Vintimille avait signalé le commencement de son gouvernement, bien qu'ils fussent compensés par une grande douceur sur d'autres points, lui avaient aliéné promptement les Jansénistes : il eut le malheur, en 1756, de les entendre chanter ses louanges , et faire l'ardente apologie d'une de ses œuvres. Celte œuvre était l'adoption solennelle du fameux Bréviaire.
Charles de Vintimille s'était laissé persuader que l'Eglise de Paris ne devait pas rester en retard des autres qui , en si grand nombre , par toute la France , avaient convolé à une Liturgie nouvelle. Il avait entendu parler des travaux du P. Yigier; il y avait souri, et, décidément, cet Oralorien avait été choisi pour doter l'Eglise d'un nouveau corps d'Offices. On lui avait seulement associé deux hommes dont les noms seuls rappellent les plus grands scandales de cette époque. Le premier, François-Philippe Mesenguy, était notoirement en révolte contre les décisions de l'Eglise. Revêtu de l'ordre d'Acolyte, et, à l'exemple de Le Brun Desmarettes, n'ayant jamais voulu prendre le Sous-Diaconat , il fut un des plus ardents, en 1739, à s'opposer à la révocation de l'appel par la Faculté des Arts. Son Exposition de la doctrine Chrétienne (2) , qui avait été mise à V Index dès 1757, fut condam-
(1) Biographie universelle. Article Fintimille.
(2) MU, 6 vol. in-12.
née par un Bref solennel de Clément XIII , en date du 14 juin n6I. Ses écrits contre la Bulle et en faveur de l'appel (i) en faisaient l'un des plus célèbres champions du parti.
Le second des collaborateurs de Vig ier était un simple laïque. Charles Colïîn, successeur de RoUin dans l'administration du collège de Béarnais, à Paris, et Appelant comme son prédécesseur, s'était chargé de composer les Hymnes nécessaires pour le nouveau Bréviaire. Nous mettons, certes, son mérite comme hymnographe beaucoup au-dessus de celui de Santeul ; il est d'autant plus triste pour nous d'avoir à raconter jusqu'à quel point il le prostitua. Mais si l'hymnographe du nouveau Bréviaire était supérieur à Santeul pour le véritable génie de la poésie sacrée; sous le rapport de l'orthodoxie, il offrait moins de garanties encore. Le poète Victorin , homme léger et sans conséquence, était, il est vrai, ami et fauteur d'hérétiques; Coffln, personnage grave et recueilli, était hérétique notoire. C'était donc d'un homme étranger à l'Eglise Catholique , que l'Eglise de Paris , et tant d'autres après elle , allaient recevoir leurs Cantiques sacrés. Les poésies d'un Janséniste contumace allaient remplacer les Hymnes de l'Egîise Romaine, que François de Harlay et le Cardinal de Noailles avaient du moins retenues presque en tolaliié.
Ce fait unique dans les fastes de l'histoire ecclésiastique, et qui témoigne d'un renversement d'idées sans exemple, est d'autant plus inexplicable , que l'Eglise de Paris ellemême , quand son hymnographe fut sur le point de mourir, en 1749, lui refusa le baiser de sa communion. Coffîn mourut sans Sacrements, et le refus que fit le Curé de Saint- Etienne-du-Mont de les lui administrer, fut approuvé par l'Archevêque Christophe de Beaumont. Et l'Eglise de Paris
(1) La Constitution Unigenitus avec des Remarques, in-12. — Lettre a un ami sur la Constitution Unigenitus, in-13 , etc.
continua de chanter et chante encore les Hymnes de Coffin , cette même Eglise qui, comme toutes les autres, n'admet point dans son Bréviaire une seule leçon de ïerluUien, d'Origène, ou d'Eusèbe de Césarée, même tirée de leurs ouvrages orthodoxes, parce que la pureté de la foi et la sainteté des Offices divins ne le pourraient souffrir, parce que tous les siècles chrétiens déposeraient contre une semblable témérité ! Quoi donc ? Charles Coffin est-il plus que Tertullien, dont presque tous les écrits sont un miroir de doctrine; plus qu'Origène, dont les intentions paraissent avoir été toujours pures; plus qu'Eusébe de Césarée, dont la parole est presque toujours si lumineuse et si éloquente ? Pour nous, Dieu sait à quel prix nous désirerions, pour la gloire et l'entière pureté de l'Eglise de France qui nous a élevé, voir disparaître jusqu'au souvenir de ces désolantes traces des influences de l'hérésie la plus méprisable qui ait jamais insulté le Corps mystique de Jésus -Christ. Nous nous sentons cruellement humilié, quand nous lisons, dans le Journal de la secte , ces dures paroles auxquelles il nous est impossible de répondre autrement qu'en baissant la téie. i On chante tous les jours dans l'Eglise de Paris la ïfoi que professait M. Coffin, contenue dans des Hymnes »que feu M. de Vintimille lui-même l'avait chargé de com- » poser. M. de Beaumont , successeur de M. de Vintimille » dans cet Archevêché, les aiUorise par l'usage qu'il en fail , »et par l'approbation qu'il est censé donner au Bréviaire »de son Diocèse. Le P. Bouettin (1) les chante lui-même, » malgré qu'il en ait; et les Sacrements sont refusés à la «mort à celui qui les a composées! Le Curé fait le refus, » l'Archevêque l'autorise (2) ! > Ce n'est pas tout encore. Le
(i) Géaovéfain, Curé de Saint- Etienne- du-Mont. (2) ?iouvelles Ecclésiastiques. 10 juillet 1749.
Parlement de Paris fut saisi de cette affaire. On entendit le conseiller Angran dénoncer aux Chambres assemblées le refus de Sacrements fait à Charles Coffin, comme un ac^e de schisme. Il partait de ce principe , que c'est un acte de schisme que de refuser la Communion à ceux qui sont dans l'Eglise, aussi bien que de communiquer avec ceux qui en sont séparés ; d'autre part, disait-il, on ne pouvait pas raisonnablement admettre que l'Eglise de Paris eût été demander à un excommunié de lui composer des Hymnes. C'est pourtant ce qui était arrivé ! Angran disait en outre que * les refus de Sacrements étaient » sagement établis à l'égard des Protestants, des Déistes, etc.; » mais que ce serait en faire un abus manifeste que de s'en » servir à l'égard dos fidèles dont la vertu et la catholicité »sont connues de tout le monde et justifiées depuis si iong- » temps ( par rapport à M. Coffin en particulier) , par la con- » fiance du public et par celle de M. de Vintimille lui-même, 1 qui l'avait chargé de composer les Hymnes du Bréviaire de » Paris (1). » Notre devoir d'historien nous a contraint de ne pas omettre ces détails vraiment pénibles : mais si nous ne les produisions pas avec cette étendue, qui, aujourd'hui, croirait à nos assertions ?
La commission désignée par Charles de Vintimille pour donner à l'Eglise de Paris un Bréviaire digne d'elle , était donc composée de ces trois personnages, Vigier, Mcsenguyet Coffm. Ce choix avait été suggéré à l'Archevêque par Louis- Abraham d'Harcourt, Doyen du Chapitre de Notre-Dame (2); il doit nous éclairer sur l'esprit et les principes de cet ecclésiastique. Toutefois, nous ne passerons pas outre, sans faire remarquer au lecteur le contraste frappant qui règne entre la
(1) Nouvelles Ecclésiastiques. 18 septembre 1749.
(2) L'Jmi de la Religion. Tome XXV. page 290. Article curieux sur la réimpression du Bréviaire de Paris.
commission chargée par rArchevêqueVintimillede renouveler de fond en comble la Liturgie Parisienne^l celle qui avait opéré la simple correction du Bréviaire et du Missel, au temps de François de Harlay. Dans cette dernière , presque tous les membres occupent un rang distingué dans l'Eglise de Paris. Ils sont au nombre de douze et tous revêtus du sacerdoce. La commission de Vintimille n'était plus composée que de trois membres ; un seul était Prêtre ; des deux autres , l'un était simple acolyte, l'autre laïque. Beaucoup de conséquences ressortent de ce fait. Nous avons déjà parlé de l'envahissement du Presbytérianisme et du Laïcisme dans les choses capitales de la religion : nous dirons, de plus, qu'une si étrange commission pour une œuvre majeure comme la refonte universelle de la Liturgie , montre clairement que la Liturgie elle-même avait grandement baissé d'importance aux yeux du Prélat qui choisit les commissaires, du Clergé qui accepta le fameux Bréviaire après quelques réclamations, du siècle enfin qui vit une pareille révolution, et ne l'a pas mise à la tête des plus grands événements qui signalèrent son cours. Nous le répétons , ce n'est pas ainsi que saint Pie V, Clément VIII et Urbain VIII avaient procédé pour la simple révision des Hvres Romains.
Ainsi, l'Eglise de Paris attendait patiemment que nos trois commissaires eussent enfanté leur œuvre. Une année avant que cette œuvre fût en état de paraître au jour, Mesenguy, voulant pressentirl'opinion publique, fil imprimer trois Leffre^ écrites de Paris à un Chanoine de l'Eglise Cathédrale de * * *, contenant quelques réflexions sur les nouveaux Bréviaires (1). Ce petit écrit, tout imprégné des maximes modernes sur la Liturgie, avait pour but de faire valoir le nouveau Bréviaire;
(1) 173». lû-12 de 80 pages.
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mais, comme l'observe judicieusement VAmi de la Religion, dans l'arlicle cité, Mesenguy aurait dû laisser à un autre le soin de louer d'avance son propre travail.
Enfin , l'année 1736 vil l'apparition de la nouvelle Liturgie. Le Bréviaire , qui avait été annoncé à tout le Diocèse par un Mandement de l'Archevêque Vintimilie, portait en tête une Lettre Pastorale du Prélat, sous la date du 3 décembre ITôo (i). Nous parcourrons avec le lecteur ce monument d'une si haute importance pour notre histoire.
L'Archevêque commence par recommander la nécessité de la prière en général , et le mérite spécial de la prière publique. € L'Eglise, dit-il , cette chaste colombe dont les pieux
> et continuels gémissements sont toujours exaucés de Dieu , » s'est réservé le soin de régler l'ordre des prières de ses » Ministres, et de disposer les diverses parties de ce très
> saint ministère. Dans TOfifice divin qui renferme toute la > matière du culte public, elle embrasse les plus augustes » mystères de Dieu et de la religion , les règles incorruptibles >de la foi et des mœurs, la doctrine de la tradition consi- » gnée dans les écrits des saints Pères et dans les décrets des
> Conciles. Elle y propose les plus illustres exemples de toutes »les vertus dans la vie et la mort des Saints et des Martyrs » qu'elle vénère d'un culte public, afin de nourrir la piété »des fidèles, d'éclairer leur foi, d'allumer leur ferveur. Elle
> enseigne que le culte de Dieu consiste dans l'esprit, c'est-
> à-dire dans l'obéissance religieuse de l'esprit et du cœur, > et dans l'adoration; que les Saints doivent être honorés, » non par une stérile admiration, mais par une imitation fidèle » des vertus qui ont brillé en eux. »
Rien de plus incontestable en soi qu'une telle doctrine ;
(1) Vid. la note A,
LITURGIQUES. 30o
mais si rOffice divin est, de la part de l'Eglise, l'objet d'une si juste sollicitude, si c'est à elle de le régler, il devrait être inviolable comme elle; on ne devrait point, après tant de siècles, dans un Diocèse particulier, bonleverser, renouveler une Liturgie fixée par l'Eglise dans l'antiquité, et pratiquée en tous lieux. Si l'Ofiice divin doit contenir la doctrine de lu Tradition, il ne faudrait donc pas remplacer les formules séculaires dans lesquelles s'exprime si solennellement cette Tradition, par des Versets de l'Ecriture choisis par de simples particuliers suspects dans la foi. Si l'Eglise, qui nous propose dans le Bréviaire les exemples des Saints, a intention de nourrir la piété, d'éclairer la foi, d'allumer la ferveur, et non d'exciter en nous une stérile admiration, il faudrait cependant se souvenir que Vadmiration est le principe de la louange, et que Vàlouange est une des parties essentielles de la Liturgie. Ainsi, par exemple, en supprimant dans le Bréviaire de Paris jusqu'à la simple mention des Stigmates de saint François, Charles deVintimille diminue assurément la somme des motifs de Vadmiration que nous serions tentés d'avoir pour cet ami du Christ; mais si, par celte suppression, il a l'avantage de mettre saint François plus à portée de notre imitation, il se sépare avec éclat, non seulement de François de Harlay et du Cardinal de Noailies, qui avaient laissé le récit des Stigmates dans la Légende de saint François , mais bien plus encore de l'Eglise Romaine , qui , non contente d'en parler dans l'Office du Patriarche Séraphique, au 4 octobre, en a institué une fête spéciale du rite double , pour toute l'Eglise , au 17 novembre. Il est vrai que l'Eglise Romaine a fort à cœur de nous inspirer Vadmiration des Saints ; car elle trouve que déjà ce sentiment est un hommage envers Dieu, qui se glorifie d'être admirable dans ses serviteurs.
« Les premiers Pasteurs , continue la Leltic Pastorale , T, n, 20
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> ayant considéré toutes ces clios;3S , se sont proposé spécia- »lemcnt de réunir dans l'ensemble de l'Office ecclésiastique îles matériaux nécessaires aux Prêtres pour instruire plus î facilement dans la science du salut les peuples qui leur sont ï confiés. Toi est le service qu'ont rendu les trois illustres » Prélats, nos prédécesseurs immédiats; à leur exemple, un «grand nombre d'Evêques de ce Royaume ont publié de » nouveaux Bréviaires avec un succès digne d'éloges. » Ainsi, les trois Archevêques, de Péréfixe , de Ilarlay et de Noailles, doivent être considérés comme les auteurs de la révolution liturgique. C'est donc à Paris qu'est née cette idée de ne plus faire du Bréviaire qu'un livre d'études sacerdotales, d'ôter à ce livre son caractère populaire, de n'y plus voir le répertoire des formules consacrées par la tradition. Jusqu'alors, on l'avait considéré comme l'ensemble des prières et des lectures qui doivent retentir dans l'assemblée des fidèles; tout ce qu'il contenait était ordonné pour le culte divin; maintenant, il ne sera plus qu'un livre de cabinet, parsemé de Psaumes et d'Oraisons, et à cette époque de controverses, on s'en va choisir de préférence pour le rédiger des gens naturellement disposés à l'adapter aux maximes de leur parti , tant par ce qu'ils y inséreront de suspect , que parce qu'ils trouveront moyen d'en ôler.
t Nous donc, aussitôt que, par le don de la divine Provi- »dence, nous avons eu pris le gouvernement de cette Eghse
> Métropolitaine , ayant été averti par des hommes sages et »érudits, nous avons reconnu la nécessité d'un nouveau » Bréviaire. En effet, l'ordre admirable et le goût excellent >de solide piété et doctrine qui brille dans plusieurs des
> Offices des dernières éditions du Bréviaire , nous a fait
> désirer ardemment de voir introduire dans le reste des Of-
> lices une dignité cl une pureté semblables, C'est duos ce
» but qu'oN a travaillé , poui- rendre ce Bréviaire digne de la » majesté d(i culte divin et conforme à nos vœux, qui ont 2>pour objet la sanctification de tous. » Le Prélat ne désigne point les auteurs du Bréviaire, elaboratwn est ; à moins qu'on ne veuille appliquer à Vigier, 3Iescnguy et Coffin, la qualification d'hommes sages et érucUls ! II est remarquable aussi que le Prélat ne convient pas franchement du renouvellement entier de la Liturgie opéré par la publication du nouveau Bréviaire. 11 n'a voulu autre chose, dit-il, que procurer dans le reste des Offices le même ordre , le même goût de piété et de doctrine, la même dignité, la même pureté qui brillaient dans plusieurs de ceux du Bréviaire précédent. Cependant, si l'on en excepte un très petit nombre d'Offices, celui de sainte Marie Egyptienne, par exemple , qui fut rédigé dans le Bréviaire de Harlay par Nicolas Le Tourneux , tout est nouveau dans le Bréviaire de Vinlimille , soit pour le Propre du Temps, soit pour celui des Saints, les Communs, etc. Remarquons, en outre, que les parties sacrifiées formaient principalement ce vaste ensemble que le Bréviaire de Harlay avait retenu du Bréviaire Romain ; ainsi le reproche indirect de manquer d^ordre, de piété, de doctrine , de dignité , d'eiegance, s'adresse à la Liturgie de saint Grégoire et de saint Pie V.
Venant ensuite au détail des améliorations que présente le nouveau Bréviaire, la Lettre Pastorale s'exprime ainsi : « Dans > l'arrangement de cet ouvrage , à l'exception des Hymnes , »^es Oraisons, des Canons et d'un certain nombre de Leçons, » nous avons cru devoir tirer de l'Ecriture Sainte toutes les «parties de l'Office; persuadés, avec les saints Pères, que »ces prières seront plus agréables à la majesté divine , qui «reproduisent non seulement les pensées, mais la parole îmème de Dieu, i Les saints Pères dont il est ici question
so réduisent à saint Cyprien, qui, du reste, ne dit pas le moins du monde ce qu'on lui fait dire ici. Les saints Pères relèvent sans cesse l'autorité de la Tradition , et l'on ne citerait pas un seul passage de leurs écrits dans lesquels ils aient dit ou insinué qu'il serait à propos d'effacer dans les Offices divins les formules de style ecclésiastique, pour les remplacer par des Versets de l'Ecriture. Si la parole de l'Eglise peut légitimement trouver place dans les Hymnes et les Oraisons, en vertu de quel principe l'exclura-t-on des Antiennes et des Répons ? Voilà le grand problême qu'on n'a jamais résolu qu'en disant : La chose doit être ainsr, parce qu'elle doit être ainsi.
La Lettre Pastorale parle ensuite du soin avec lequel les Leçons des saints Pères ont été choisies et les Légendes des Saints rédigées. Nous en dirons bientôt quelque chose. On a retenu les Collectes des Bréviaires précédents , et même plusieurs Hymnes anciennes. Mais voici quelque chose de capital : « Pour nous conformer au pieux désir d'un grand » nombre de personnes, nous avons, d'après l'exemple donné • déjà par plusieurs Eglises, divisé le Psautier, afin depou- » voir assigner des Psaumes propres à chaque jour de la sesmaine et même à chaque heure du jour, en coupant ceux
> qui étaient trop longs. Par ce partage, nous avons fait dis- 1 paraître l'inégalité des Offices et fait en sorte de moins » fatiguer l'esprit et l'altenlion de ceux qui chantent l'Office.
> Saint Basile assure avoir supporté lui-même avec peine les I inconvénients de celte trop grande prolixité. C'était afin »de diminuer cette fatigue qu'un Concile de Narbonne avait » statué, dans l'antiquité, que les Psaumes plus longs se-
> raient divisés en plusieurs doxologies; c'est ce que prescrit
> aussi la Bègle de saint Benoît. On récitera les Psaumes de, la
> férié à loiilcs les fêles , à roxceptïQn de ceux qui sont con-
» sacrés aux mystères, ou à la Sainte Vierge. Il résultera de » là que le Psautier sera presque toujours lu eu entier dans î l'espace d'une semaine. »
C'était là une grande mesure et qui devait faire taire bien des répugnances. Foinard avait promis, en tête de son Projet, que le Bréviaire futur serait très court ; le grand moyen d'abréviation, admis aussi par Grancolas, était de faire disparaître l'inégalité des Offices. La Lettre Pastorale adopte le même système. On n'y dit pas , il est vrai , comme ces Docteurs , que le but est de faire qu'on ait plus de plaisir à réciter l'Office de la Férié que celui des Saints ; mais ce sera pourtant le résultat inévitable, surtout s'il s'agit des Saints dont l'Office sera resté à neuf Leçons. La psalmodie que saint Basile trouvait excessive , était bien autre que celle du Psautier Romain; on en peut voir le détail dans les Vies des Pères des Déserts d'Orient; et si saint Benoît divise les Psaumes en plusieurs sections , il fallait dire aussi que les Matines de son Office se composent de douze Psaumes, trois Cantiques, douze Leçons, douze Répons, l'Evangile du jour tout entier, etc. Certes, c'est un avantage réel de pouvoir parcourir le Psautier chaque semaine; mais, encore une fois, le Bréviaire de Paris n'aurait pas obtenu un si brillant succès, si cette division des Psaumes ne l'eût en môme temps rendu le plus court de tous.
< On a conservé au Dimanche sa prérogative d'exclure » toutes sortes de fêtes, si ce n'est celles qui ont dans l'Eglise » le premier degré de solennité. > Nous sommes ici encore à la remorque des Docteurs Foinard et Grancolas , qui avaient suivi eux-mêmes Dom de Vert et Le Tourneux, dans leur Bréviaire de Cluny. Le but avoué de cette Rubrique est de diminuer le culte des Saints, sous le prétexte de défendre Ifts intérêts de Dieu , auquel seul appartient le Dimanche , trop
souvent occupépar la commémoration de quelqu'iinde ses Ser vileurs : il est juste de leur faire céder la place à leur Maître. « Afin d'assigner à l'Office de chaque jour un but, et aussi ï pour les distinguer les uns des autres , le Dimanche , qui est île jour de la création de la lumière , de la résurrection de I Jésus-Christ et de la promulgation de la Loi, on excite dans île cœur des fidèles l'amour de Dieu et de la loi divine. Le ï Lundi, on célèbre la charité de Dieu et sa munificence enï vers les hommes. Les trois jours suivants, on recommande » l'amour du prochain , l'espérance et la foi. Le Vendredi ,
> qui est le jour de la Passion de Jésus-Christ , l'OOTice a rapï port à la patience que l'on doit avoir dans les labeurs et les * tribulations de cette vie. Enfin, le Samedi , on rend grâces
> à Dieu pour les bonnes œuvres accomplies par les fidèles et >pour la récompense qui leur est assignée. » C'est ici le seul endroit des nouvelles Liturgies dans lequel on ait voulu faire du symbolisme ; mais pour faire du symbolisme , il faudrait autre chose que de la bonne volonté. On pourrait dire d'abord qu'il faudrait avoir vécu, il y a dix siècles, surtout s'il s'agit de symbolisme sur une matière aussi fondamentale que la signification des jours de la semaine. Il faudrait , en outre , que le fonds prêtât à ce symbolisme; car il ne suffîtpas d'attacher par ordonnance une idée à un fait; ce fait doit être par lui-même forme plus ou moins complète de l'idée. Certes, les fidèles du Diocèse de Paris ignorent profondément que le Lundi soit consacré à la bonté de Dieu, le Mardi à la charité fraternelle , le ^ilercredi à l'espérance, etc. On ne s'occupe guère de le leur enseigner, et s'ils veulent eux-mêmes consulter les anciens liturgistes sur les mystères de la semaine, ils y trouveront toute autre chose. L'Eglise, comme nous le dirons ailleurs, a attaché aux divers jours de la semaine la commémoration de certains faits , parce qu'elle procède toujours par les faits
et jamais par les abstractions. Nous reviendrons sur ce sujet ; continuons la lecture de la l.ctire Pastorale.
c Poftr le rite de l'OfTice Quadragésiraaî , nous avons jugé » équitable de rappeler l'ancienne coutume de l'Eglise, qui »ne jugeait pas que la solennité joyeuse des fêtes s'accordât j> assez avec le jeûne et la salutaire tristesse de la pénitence, ï Beaucoup de-Diocèses nous avaient déjà précédé en cette »voie; c'est à leur exemple que nous avons ôté du Carême > toutes les fêtes, à l'exception de celles dans lesquelles on î s'abstient d'œuvres serviles. » Ici, nous ne ferons qu'une réflexion. Ou le Bréviaire de Paris a atteint par cette mesure le véritable esprit de l'Eglise dans la célébration du Carême, ou ses rédacteurs se sont trompés sur cette grave matière. Dans le premier cas , l'Eglise Uomaine, qui jusqu'ici avait la mission de corriger les autres Eglises , reçoit ici la leçon sur une matière importante, les convenances Quadragésimales, de sa fille l'Eglise de Paris. Dans le second cas, y a-t-il donc si grand mal à supposer «que Vigier et Mesenguy, bien qu'appuyés de Foinard et de Grancolas, enfin de Le Tourneux et D. de Vert , aient failli quelque peu dans une occasion où ils avaient contre eux l'autorité de la Liturgie Romaine? Quoi qu'il en soit, Paris s'est déjà relâché quelque peu de cette sévérité, et Rome, de son côté, a jugé à propos, depuis 1736, d'ajouter encore de nouveaux Saints dans la partie de son Calendrier qui correspond au Carême. Rendons grâces toutefois aux rédacteurs du Bréviaire de Paris de n'avoir pas suivi en tout l'idée de Foinard; ce Docteur voulait transférer l'Annonciation au mois de décembre, et, franchement, c'est un peu loin du jour auquel ce grand mystère s'est accompli. Il n'est pas besoin, sans doute, de remarquer ici combien la suppression des fêtes qui tombent dans le cours du Carême dut changer la physionomie de ce temps de l'année, et quelle
froide monotonie en est résultée. On sait bien qu'il en était ainsi dans les premiers siècles; mais si Dieu , dans les siècles suivants, a donné de nouveaux Saints à son Eglise, ce n'est pas, sans doute, pour que nous allions systématiquement fixer leur fête à un jour autre que celui de leur mort, dans le but étrange de maintenir libres les Fériés qui étaient vacantes au Calendrier, avant qu'ils vinssent au monde.
La Lettre Pastorale parle ensuite des Canons insérés dans rOflîce de Prime; mesure louable, mais que le Jansénisme, comme nous allons le voir, avait trouvé moyen de faire servir à ses fins. Elle dit ensuite un mot du Calendrier et des Paibriques, après quoi , elle proclame l'obligation absolue pour toutes les Eglises, Monastères , ColléQes, Communautés, Ordres, et généralement tous les Clercs qui sont tenus à l' Office divin, d'user de ce nouveau Bréviaire^ à l'exclusion de tout autre, tant en public qu'en particulier. C'est la clause que François de Harlay avait mise en têle de son Bréviaire et qui se trouve répétée, presque mot pour mot, dans toutes les Lettres Pastorales qu'on lit dans tous les Bréviaires Français depuis cette époque, ^'ous ne connaissons qu'une seule exception ; elle se trouve dans la Lettre Pastorale de l'Evéque Poucet de la Rivière, en tête du Bréviaire d'Angers de 1716. Ou y remarque ces paroles qui se trouvent aussi dans le Missel du même Prélat , excepto Romano Breviario ou Missali, j)ro reverentia primœ Sedi débita. C'était bien le moins, en etïet, après avoir expulsé des livres liturgiques tout l'élément Romain, de laisser aux Clercs, que le désir d'un Bréviaire plus court ne séduisait pas autant, la liberté de répéter encore ces vénérables prières, auxquelles personne ne saurait enlever le caractère sacré que leur donnent l'antiquité, l'universalité; ces prières que l'Assemblée du Clergé i\e 1605 regardait encore comme la Liturgie de la Francç,
Tel était donc le plan du nouveau Bréviaire expliqué par rArclievêque Vintimille. L'exécution ne démentait pas les promesses que nous venons de lire. Tout, ou presque tout était nouveau. Mais la nouveauté seule ne faisait pas le caractère de cette Liturgie. Elle donnait prise aux plus légitimes réclamations, et se montrait véritablement digne de ses auteurs. D'abord , toutes les hardiesses que nous avons signalées dans le Bréviaire de Harlay s'y retrouvaient fidèlement; puis, on avait enchéri sur l'œuvre de la Commission de 1680. Si les auteurs de la correction du Bréviaire de Harlay s'étaient proposé de diminuer le culte et la vénération des Saints , de restreindre principalement la dévotion envers la Sainte Vierge, d'affaiblir l'autorité du Pontife Romain, ce plan avait été fidèlement continué dans le Bréviaire de 1756 , mais, de plus, on avait cherché à infiltrer les erreurs du temps sur les matières de la Grâce et autres questions attenantes à celles-ci. Nous avons dit que le Bréviaire de François de Harlay avait, du moins, sur ce point, résisté à l'envahissement des nouveautés , et fortifié même , en plusieurs endroits, les dogmes de l'Eglise attaqués à cette époque.
1" Sur les questions soulevées par Baius, Jansénius et Quesnel, et diriméespar l'Eglise, le Bréviaire de 1736 insinuait souvent, en paroles couvertes, la doctrine de Vigier,
de Mesenguy et de Cofïîn. De nombreux retranchements
avaient eu également lieu dans le but de se débarrasser d'autorités importunes.
Ainsi, pour infirmer le dogme de la mort de Jésus-Christ pour tous les hommes, on avait retranché de l'Office du Vendredi-Saint l'Antienne tirée de saint Paul : Proprio fiUo suo non pepercit DeuSj sed pro nohis omnibus tradidit illum. On avait fait disparaître d'une Leçon du Lundi de la Passion ces paroles ; Magnum enim famu9 çmt o^m consi-
deratio illos faceret desperare , sed non debebant desperare pro quibus in Cruce pendens Dominus est dignatus orare.
Pour favoriser le damnable système qui prétend que les Commandements ne sont pas toujours possibles, et que l'on ne résiste jamais à la grâce intérieure, on avait fait disparaître de l'Office de saint Jacques le Majeur une Homélie de saint Jean-Chrjsostôme, parce qu'elle contenait ces paroles : Christus ita locutns est ut imîicaret non ipsius esse solius dare , sed eorutn qui decertant accipere. Nam si solius essel, ipsius omnes homines salvi fièrent , et ad agnitionem veritatis venirent.
A la fête de sainte Agathe, une autre Homélie du même saint Docteur avait pareillement disparu , parce qu'on y lisait ces mots : Quod ideo dixit , ut ostenderetsuperiore nabis auxilio opus esse ( quod quidem omnibus illud petentibus paratum est ) si volumus in hac luctatione superiores evadere.
On avait retranché pareillement la deuxième Leçon du Lundi de la Pentecôte , qui renfermait ces paroles : Ergo quantum in medico est sanare venit œgrotum (Christus). Ipse se interimit qui prœcepta medici servare nonvult. Salvarinon vis ah ipso : ex te judicaberis.
Dans la deuxième Leçon de l'Office de saint Léon , des paroles de ce saint Docteur, qui semblaient mises là tout exprès pour commander l'acceptation du Formulaire et la soumission à la Bulle, avaient été efliicées. Mais aussi combien elles étaient expressives ! Damnent [hœretici) apertis professionibus sui superbi erroris auctores , et quidquid in doctrina eorum universaUs Ecclesia exhorrtiit detestentur ; omniaque décréta Synodalia quœ ad excisionem hujus hœreseos Apostolicœ Sedis confirmavit auctoritas, ampîecti se et in omnibus approbare, pkniê et apertis ac propria manu suhsmptis protestationibus eloquantur.
Un passage de la troisième Leçon de saint Martin , Pape et Martyr, avait également disparu. On en devinait sans peine la raison , quand on se rappelait qu'il y était parlé de l'édit de l'Empereur Constant , qui prescrivait le silence sur les questions de la foi , et de la résistance du saint Pape à une mesure qui compromettait si gravement les intérêts de l'orthodoxie. Les partisans du Silence respectueux avaient donc retranché les paroles suivantes : Intérim Constans ut suo Typo ah omnibus subscriberetur, silentiumqiie in eo de quœstione Catholicos inter et Monothelitas agitata indictum observaretur, primum Olympium Exarchum Ravennatem Romam misit ; tum Calliopem Olympii successorem , a qiio Martinus cum edicio impio juxta Lateranense Concilium resisteret , Roma vi abductus est , etc.
C'était dans le même esprit que l'on avait supprimé , au 26 novembre , l'Office de sainte Geneviève du Miracle des Ardens, à cause de certaines Leçons tirées de saint Irénée, et dans lesquelles étaient données les règles pour discerner les miracles des hérétiques d'avec ceux de l'Eglise Catholique ; ce qui devenait par trop embarrassant , si on en voulait faire l'application aux prodiges du Bienheureux Diacre.
Les additions et insertions faites au nouveau Bréviaire Parisien , dans un but Janséniste , étaient nombreuses : mais, en général, elles étaient prudentes, et les précautions avaient été prises, au moins d'une certaine façon, contre les réclamations des Catholiques. C'est le propre de l'hérésie de procéder par équivoques , de se retrancher dans les sinuosités ^ d'un langage captieux. Languet , dans sa discussion avec l'Evêque de Troyes , a trop bien démasqué les artifices liturgiques du Jansénisme pour que nous ayons besoin de faire ici autre chose que citer des exemples tirés du Bréviaire de Vigier et Mesenguy,
On sait que durant la première moitié du dix-huitième siècle, les Jansénistes, déconcertés de leur petit nombre, comparativement au reste de l'Eglise qui avait accepté la Bulle, imaginèrent de se faire un mérite de ce petit nombre , prétendant que la visibilité de l'Eglise s'était obscurcie, que la Vérité, c'est le nom consacré par lequel ils désignaient tout leur système , ne triompherait qu'à l'arrivée d'Elie qui était prochaine, et qui devait amener la conversion des Juifs et la régénération de l'Eglise , par ce renfort considérable. Les plus habiles de la secte entreprirent même de grands travaux sur l'Ecriture Sainte, pour appuyer ce système. Le nouveau Bréviaire avait consacré tout le corps des Répons du VII' Dimanche après la Pentecôte , à célébrer de si belles espérances. Comme toutes les paroles de ces Répons étaient tirées de l'Ecriture Sainte , on se sentait inexpugnable. Voici cette composition :
1" ^. Surrexit Elias Propheta quasi ignis, et verbum ejus quasi facula ardebat : * Verl^o Dei continuit cœlum. y. Elias homo erat similis nohis, passibiUs : et oravit ut non ])l^c>'£t 7 et non pluit ; et rursum oravit, et cœlum dcdit pluviam.* Verbo Dei, etc.
Ce Répons est le début de l'œuvre toute entière : il n'y faut pas chercher d'autre intention. Voici maintenant la mission du Prophète vers une Veuve désolée :
2' ^. Factus est sermo Domini ad Eliam , dicens : Surge et vade in Sarepta Sidoniorum , et manebis ibi ;prœcepi enim ibimulieri viduœ, ut pascat te : * Surrexit et abiît in Sarepta. }, Multœ viduœ erant in diebus Eliœ in Israël, eum facta esset famés magna in omni terra; et ad nullam illarum Missus est Elias , nisi in Sarepta Sidoniœ, ad mulierem viduatn, * Surrexit.
Cette grande famine qui ravageait toute la terre, est celte
famine spirituelle dont la secte prétendait que l'Eglise était travaillée; aussi le Prophète s'adressant au peuple, lui reproche-t-il de balancer entre la vraie et la fausse doctrine :
3° Sj. Accédons Elias ad omnem populum, ait : Usquequo claudicatis induas partes? * Si Dominus est Deiis , sequimini euni. f. Nemo potest duohus dominis servire. * Si.
Après ce prélude, viennent les Répons du second Nocturne, dans lesquels le but des rédacteurs, toujours cachés derrière le Prophète, devient de plus en pius manifeste. C'est Israël même qui a rompu le pacte avec Dieu ; Elle se plaint d'être seul resté fidèle , et encore ses jours sont menacés.
4° ^. Ecce vox Domini ad Eliam ; et ille resjpondit : Zelo zelatus sumpro Domino Deo exercituum , quia dereUquerunt pactum tuuni filii Israël : * Prophetas tuos oeciderunt gladio , derelictus sum ego solus, et quœrunt animam meam ut aufc" rant eam. f. An nescitis in Elia quid dicit Scriptura , quemadmodum interpellât Deum adversum Israël ? * Prophetas.
Cependant, Elie n'est pas seul. Israël renferme encore sept mille hommes fidèles. Le nombre n'est pas considérable, mais aujourd'hui encore , ne voit-on pas que l'élection gratuite opère dans la même proportion , jusqu'à ce que vienne la prédication d'Elie ?
5° ^. Quid dicit Eliœ divinum responsum ? Reliqui mihi septem millia virorum qui non curvaverunt genua ante Baal, * Sic ergo et in hoc tempore reliquiœ secundum electionem gratiœ salvœ factœ sunt. V. Antequam veniat dies Domini magnus, convertet Elias corpatrum ad fiUos, et cor filiorum ad patres eorum. * Sic ergo.
Maintenant, que fera Elie? Il restituera les tribus de Jacob; il rétablira toutes choses, et ces merveilles auront lieu bientôt , car le Prophète est sur le point de paraître.
0" ^. Elia, quis patent similiter sic gloriari tibi? Qui re-
ceptus es in turbine ignis , in curru equorum igneorum : qui scriptus es injudiciis temporum * Lenire iracundiam Domini , conciliare cor patris ad filium, et restituere tribus Jacob. y. Elias quidem venturus est et restituet omnia : dico autem vohis, quia Elias jam venit. * Lenire.
Le langage devient plus expressif, au troisième Nocturne. On y dénonce les faux Prophètes. Ce sont d'abord les Docteurs qui enseignent de faux dogmes : ceux qu'on cherche à flétrir du nom de MoUnistes.
7e ^. Attendite a falsis prophetis , qui* Veniunt ad vos in vestimentis ovium , intrinsecus autem sunt lupi rapaces. f. Non misi eos , et ipsi prophetant in nomine meo mendaciter, ut pereatis. * Veniunt.
En second lieu , ces faux Prophètes sont les Docteurs de la morale relâchée ; le lecteur sait quelle école on désigne ainsi dans le parti.
8° %. Prophetant de corde suo : * Consuunt pulvillos sub omni cubitomanus^ et faciunt cervicalia sub capite ad capiendas animas, y. A fructibus eorum cognoscetis eos. * Consuunt.
En troisième lieu , ces faux Prophètes sont des hommes vertueux à l'extérieur, témoin celui que les MoUnistes appellent saint Vincent de Paul et que la secte persiste à vouloir toujours nommer Monsieur Vincent. Il importe donc de se prémunir contre cette troisième classe de séducteurs.
9' ^. Non omnis qui dicit mihi , Domine, intrabit in regnumcœlorum; sed* Qui facit voluntatem Patris mei, ips& intrabit in regnum cœlorum.y. Qui custodit mandatum ^ cuslodit animam suam. ' Qui.
Voilà un échantillon du savoir faire de nos liturgistes. Que si quelques-uns de nos lecteurs trouvaient nos défiances exagérées, ou injustes, nous leur conseillerons de hre les livres du parti, les ouvrages de Duguei, pai exenaple, les
Nouvelles Ecclésiastiques , etc., ils ne tarderont pas à devenir familiers à ce langage biblique de la secte. A force de rencontrer, dans les diatribes du parti contre le Pape , les Evêqiies conslitutionnaires, les Jésuites, etc. , les textes que nous venons de citer, ils les reconnaîtront aisément dans les Répons du VIP Dimanche après la Pentecôte , et dans plusieurs autres endroits du Bréviaire.
Certes, nous ne nous donnerons pas la peine et nous ne causerons pas au lecteur l'ennui d'une complète énumération des passages scabreux du Bréviaire de Vintiraille : cependant, nous en signalerons encore quelques-uns. Prenons, par exemple, l'Office des Vêpres et des Compiles du Dimanche, Office populaire, s'il en fût jamais, et voyons comment la secte s'y était prise pour lui donner une couleur nouvelle et conforme à ses vues.
Dans la Liturgie Romaine, le Capitule de Vêpres, lecture solennelle après la psalmodie , a pour but de recueillir la prière d'action de grâces du peuple fidèle, dans ce jour du Seigneur dont le repos est à la fois un acte religieux et une consolation. Quoi de plus touchant et de plus propre à inspirer la confiance en Dieu , que ces belles paroles de saint Paul !
Benedictus Deus et Pater Domini nostri Jesu-Christi, Pater misericordiarum et Deus totius consolationis qui consolatur nos in omni trihulatione nostral
Ne voit-on pas que le choix de ces divines paroles n'a pu être fait que par notre miséricordieuse Mère la sainte Eglise, qui cherche toujours à nourrir et accroître notre abandon envers notre Père céleste. Elle n'approuve pas qu'on effraie les fidèles en mettant trop souvent sous leurs yeux les terribles mystères de la Prédestination et de la Réprobation , mystères à l'occasion desquels plusieurs ont fait naufrage
dans la foi (l). La secte Janséniste, au contraire, ne voit qu'une chose dans la religion ; elle ne parle que de prédestination, d'e/Bcacité delà grâce, de nullité de la volonté humaine , de pouvoir absolu de Dieu sur cette volonté. Voici donc comment elle a frauduleusement remplacé le sublime Capitule que nous venons de lire. Remarquons que le passage qu'elle y a substitué commence à peu près de la même manière , pour atténuer , autant que possible , le fait du changement; mais lisons jusqu'au bout :
Benedictus Deus et Pater Domini nostri J esu-Christi , qui bencdixit nos in omni benedictione spirîtuaU in cœlestibus in Christo, sicut clegit nos in ipso ante mundi constitutionem , ut essemus sancti et immaculati in conspectu ejus in charitate.
Le Chrétien qui écoute la lecture du premier de ces deux Capitules, entendant dire que Dieu est le Père^ des miséricordes, le Dieu de toute consolation , si, dans ce seul jour de
(1) C'est là pratique générale de tous les temps et de tous les lieux , si on excepte l'époque du Pelagianisme , dans laquelle il était nécessaire de prémunir les fidèles contre l'erreur ; encore doit-on remarquer une grande différence entre le ton de saint Augustin dans ses Lettres et ses Traités, et celui qu'il prend sur les mêmes matières dans ses Discours populaires et ses Homélies. Kous rappellerons ici les Règles que donne sur cet article saint Ignace de Loyola , à la fie du fapaeux livre des Exercices , livre dont la doctrine est formellement approuvée et garantie par le Siège Apostolique : Décima quarto RcquIu. ^dvertendu n quoque est quamquam verissimum sit nemini contlngere salulem nisi prœiestinato ; circiimspecte tamen super hoc loquendum esse, ne forte (jratiam seu prœdestinationem Dei nimis extendentes , liberi arbitra vires et operuni bonornm mérita excludere velle videamur. A la Règle quinzième , il est dit : Similem ob causam frequens de prœdestinatione sertno liabendus non est. A la dix-septième : De gratia ergo ipsa diffuse quidcm loqui fus est , Deo aspirante , sed quatenus in gloriam ejus uberiorem redundat , idque jiuta modum convenientem, nostris prœsertim lemporibus tam pcriculosis ; ne et liberi arbilrii usm et operum bonorunt efficacia tollatw:
îa semaine, où un peu de loisir lui csl donne pour réfléchir sur son ame, il sent en hii-mêmc quelques désirs d'amendement , trouvera dans ces douces paroles un motif de conversion; il se lèvci-a, et, comme le prodigue, il ira à son Père. Le pécheur, au contraire, qui entend lire le second Capitule et qui sent que dans ce moment il n'est ni saint, ni immaculé, où prendra-l-i! la force de se relever? On lui dit que, pour parvenir au salut, il faut avoir été élu en Jésus- Christ avant la création du monde. Quelle garantie aura-t-ii de celle élection pour lui-même? Dans cette incertitude, il ne répondra pas aux avances que la grâce lui faisait au fond de son cœur, il secouera le joug d'une religion qui désole, au lieu de consoler. On convient assez généralement aujourd'hui que lePrédestinatianisme plus ou moins triomphant dans la Chaire, et le rigorisme de la morale, ont élé pour moitié dans les causes de l'irréligion, au dix-huitième siècle.
L'Hymne de saint Grégoire, Lucis Creator oplime, qui suit le Capitule, dans l'Office des Vêpres du Bréviaire Romain, et dans laquelle l'Eglise remercie avec tant de noblesse et (i'onclion le Créateur, pour le don sublime de la lumière physique, et lui demande la lumière des âmes, avait été supprimée. En place, on lisait une Hymne de Cofiln, pièee d'un langage élevé et correct, il est vrai; mais, à la dernière strophe, un vers avait élé lancé à dessein. On y demandait à Dieu qu't7 veuille nous adapter à toute espèce de bien. Ad omne nos apla honum. Sans doute, celle expression est de saint Paul; mais il y a long-temps que saint Pierre nous a prévenus que les hérétiques détourneraient les paroles de ce grand Apôtre des Gentils à des sens pervers (J), et ce vers
(1) Sieut et carissimus fraler noster Paulus sccundum daiam sibl sspientiam sciipsit vobis, sicut et ia omnibus Episiolis, luqueiis iu eis T. II. 21
de l'Hymne ne nous rappelle que trop l'affectaiion avec laquelle le texte dont il est emprunté a été placé dans la Bénédiction du Lecttur, à l'Olïice de Prime, en cette manière : Dcus pacîs aitet nos in omni bono, ut faciamus ejus voluntatem^ faciensinnubis quod placeat coramse. Ce sont précisément ces paroles et d'autres semblables que les Jansénistes nous objectent, pour établir leur système de l'irrésislibilité de la gi àce. On sait bien que l'Ecriture est la parole de Dieu ; mais on sait aussi qu'elle est un glaive à deux tranchants qui peut défendre de la mort, ou la donner, suivant Iti main qui l'eniploie. C'est ici le lieu de se rappeler la remarque deLanguet sur des textes du même genre dans le .Missel de Troyes. Si, au temps de l'hérésie Arienne , quelqu'un se fût avisé de composer une Antienne avec ces paroles : Paler major me est; ou, au temps de la Réforme, avec celles-ci : Spiritus est qui vivifie at ; euro autem non prodest quidquam. n'eûl-on pas eu laison de considérer de pareilles Antiennes comme hérétiques par suite de leur isolement du contexte sacré? Cependant, l'Ecriture Sainte toute seule en eût fourr.'i la matière.
A l'Office de Compiles, l'Eglise Romaine met les Psaumes sur une Antienne tirée de l'un d'eux, et qui est un cri du cœur vers Dieu, au milieu des ombres de la nuit. Miserere mei , Domine, tt exauâi orationem meam ! Le nouveau Rréviaire n'avait pas voulu garder cette Antienne. C'était pourtant une prière, et une prière tirée de l'Ecriture Sainte. On avait mis en place un Verset du Psaume XC. Scuto circumilahil te Veritas ejus ; non timebis a timoré nocturno. Qu'est-ce que celte Vérité qm sert de bouclier au fidèle? quelle est
do lii'! ; in quitus. sunt qia dam difTîcilia intellectu qwœ indocliel inslabiles di'pravant, «icut et catteras S'-riptura-* ad suam ipsorum perdiliODcrn. /. î n. ni. 13 10
celte Nuit dont il ne faut pas craindre les terreurs? Les écrits du parti ne cessent de parler de l'une et de l'autre. La vérité, c'est la doctrine opposée à la Bulle; la nuit, c'est V obscurcissement de l'Eglise.
Ecoutons-les maintenant , dans le Capitule qui vient bientôt après cette Antienne :
Omnes vos filii lucis estis et fdii diei ; non sumus noctis neque tenehrarum ; igiiur, non dormiamus sicut et cœteri, sed vigilemus et sobril simus.
Toujours même esprit : Les enfants de la lumière, et les enfants des ténèbres ; ne pas dormir comme les autres. Tout cela serait parfait , en d'autres temps , et dans une autre bouche ; mais que l'Eglise Romaine a bien un autre esprit , lorsqu'au lieu de placer ici une froide exhortation , elle s'écrie avec tendresse au nom de ses enfants :
Tu auiem in nobis es . Domine , et nomen sanctum tuum invocatum est super nos ; ne derelinquas nos , Domine Deus noster !
Vient ensuite le i^. In manus tuas. Domine, commendo spiritum meum. Le nouveau Bréviaire l'avait gardé ; mais voyez ici la différence de la véritable Mère d'avec celle qui n'en a que le nom. L'Eglise Romaine, afin que chaque fidèle puisse répéter avec confiance ces douces paroles : In manus tuas commendo spiritum meum, émet tout aussitôt le motif qui produit celle confiance dans le cœur du dernier de ses enfants. Tous ont droit d'espérer, car tous ont été rachetés : Rcdemisti ^os, Domine, Deus vcritatis. Ecoutez maintenant Vigier et Mesenguy : Redemisti ue^ Domine, Deus veritatis. La rédemption, suivant eux, n'est pas une faveur générale; le Christ n'est pas mort pour tous. L'Eglise ne peut donc pas dire: Redemisti nos! Que si vous leur reprochez l'altération du Répons, ils vous diront qu'ils n'ont fait que rétablir
le texte sacré; que dans l'Ecriture , il y a redemisti me. — Sans doute, et c'est pour cela même que l'Eglise, interprète de l'Ecriture , craignant qu'on n'en tirât de fausses conséquences, avait dit : Redemisti nos. Dans la Liturgie, il arrive sans cesse que des passages de l'Ecriture sont interprétés , adaplés pour la nécessité du service divin. Les nouveaux livres ont eux-mêmes retenu un certain nombre de prières dans lesquelles les paroles de l'Ecriture ont été modifiées par l'Eglise. Ils en ont même de nouveaux composés dans le même goût.
Après le Répons bref, le Bréviaire Romain, toujours attentif à nourrir les fidèles de sentiments affectifs et propres à entretenir la confiance , avait ajouté cette touchante prière dans le Verset :
Custodi NOS , Domine , ut fwpiUam oculi ; sub umbra alaram tuarum protège nos.
C'est la même intention que dans le Redemisti nos. Le nouveau Bréviaire, toujours d'après le même système, individualisant la Rédemption et ses conséquences , avait mis , sous le même prétexte de l'intégrité du texte sacré : Custodi ME , lyotege me.
Mais voici quelque chose de bien plus fort, et en quoi apparaît merveilleusement l'intention des novateurs dans tout cet ensemble. L'Eglise Romaine , après le Cantique de Siméon , mettait dans la bouche de ses enfants, prêts à se livrer au repos, une Antienne composée de ces touchantes paroles : Salva nos. Domine, vigilantes; custodi nos dormientes, ut vigilemus cum Christo et requiescamus in-pace. Le nouveau Bréviaire, après avoir expulsé cette pieuse formule, la remplaçait par ce Verset de la Bible : Domine, dabispacem nobis ; omnia enim opéra nostra operatus es nobis. On en voit l'intention. Pendant toute la journée qui va finir, nous n'avons point agi ; c'est la grâce qui a fait nos œuvres. Que le Sci-
gneur maintenant nous donne le repos, comme il nous a donné l'action. Tel était l'Office des Complies dans le nouveau Bréviaire. Sous le masque de cette exactitude littérale au texte sacré, nos faiseurs, comme les appelle Languet, se sentaient inexpugnables vis-à-vis de gens qui leur avaient accordé ce principe, qu'on devait composer l'Ofilce divin avec des passages de l'Ecriture : cette dangereuse opinion, ressuscitée depuis un demi-siècle, avait prévalu dans la plupart des esprits. Nous avons vu que tout le zèle de Languet n'avait pu obtenir que la rétractation de l'Evêque de Troyes portât sur cet article.
Ce n'était pas seulement l'Ecriture Sainte que les rédacteurs du Bréviaire avaient fait servir, à force de la tronquer, au plan criminel qu'ils s'étaient proposé , de faire de la Liturgie un moyen de soutenir le Jansénisme. Dans leurs mains, l'antiquité chrétienne, soumise au môme système de mutilation, n'était pas une arme moins dangereuse pour l'orthodoxie. Les passages des Pères placés dans les Leçons , loin d'être dirigés contre les nouvelles erreurs sur la Grâce, ainsi qu'on avait eu soin de le faire en plusieurs endroits du Bréviaire de Harlay, donnaient plutôt à entendre, au moyen de coupures faites à propos, des sens tout opposés à ceux de la vraie doctrine. On avait placé une suite de Canons des Conciles à l'Office de Prime, et cette innovation, que d'ailleurs nous sommes loin de blâmer en elle-même, outre qu'elle servait le système de ces Docteurs qui depuis tant d'années ne cessaient de redemander l'ancienne discipline, avait été conduite de manière à ce qu'on n'y rencontrât pas une seule citation des Décrétales des Pontifes Romains , qui ont pourtant dans l'Eglise une autorité supérieure, pour le moins, à celle d'une infinité de Conciles particuliers et même de Synodes qu'on y voit cités. On avait trouvé moyen de placer, au Mardi de la
qualrième semaine de Carcrae , quelques paroles du XI' Canon du IH' Concile de Tolède, en 589, qui enchérissaient sur la 81' Proposition de Quesnel. Voici le Canon : Secundum formam Canonum antiquorum dentur pœnitentiœ, hoc est, vt prius eum qiiem sui pœnitet facti , a communione suspensum faciat inter reliquos p)ocnUentes ad manus impositionem crebro recurrere; expleto autem satisfactionis tempore, sicuti sacerdotalis contemplatio probaverit, eum communioni restituât. Voici maintenant la Proposition de Quesnel : Modus plenus sapientia . lumine et charitate, est dare animabus tem~ pus portandi eum humilitate, et sentiendi statum peccati , petendi spiritum pœnitentiœ et contritionis , et incipiendi ad minus satisfacere justitiœ Dei, antequam reconcilientur. Il y avait, certes, en tout cela , de quoi faire ouvrir les yeux aux moins clairvoyants.
Quant aux Hymnes du nouveau Bréviaire, elles étaient généralement fort discrètes sur l'article de la Grâce. L'intention secrète était aisée à sentir; mais les mots trahissaient rarement le poète. Coffîn, si supérieur à Santeul, excellait à rendre, dans ses strophes, les fortes pensées de l'Epîîre aux Romains; son vers cherchait l'écueil avec audace, mais l'évitait avec une prudence infinie. Chacune de ses Hymnes , prise vers par vers , était irréprochable pour ce qu'elle disait ; on ne pouvait reprocher à l'ensemble que ce qu'il ne disait pas. Mais ce silence était la plus complète déclaration de guerre, de la part d'une secte qui avait écrit sur son drapeau : Silence , et même silence respectueux. Nous en avons assez dit sur l'indignité irrémédiable de ColTin à remplir, dans l'Eglise Catholique , le rôle d'hymnographc. Il était notoirement hors l'Eglise : ceci dit tout. Il n'est donc môme pas nécessaire de rappeler à son propos les notes flxées par saint Bernard, dans sa fameuse Lettre à Guy, Abbé de Mon-
lier-Ramey, et dont nous avons ftiit ci-dessus l'application à Santeul. Au reste, ce dernier hymnographe triomphait dans le nouveau Bréviaire , à côté de Coffîn ; il y avait obtenu une plus large place que dans celui de Harlay. On remarquait surtout son Hymne des Evangélisles, dans l'Office de saint Marc et de saint Luc, et les Jansénistes se délectaient dans la fameuse strophe citée plus haut :
Jnscuîpta saxo lex vêtus ■ Prœcepa, non vires dahat :
Inscripta cordl lex nova Quidquid jubet dat exequi.
Pour en finir sur les Hymnes du nouveau Bréviaire , nous dirons que cette œuvre en renfermait un grand nombre; ce qui prouvait que si les rédacteurs, comme D. de Vert et Le Tourneux , craignaient la parole humaine dans les Antiennes et les Répons , comme eux aussi , ils la souffraient bien volontiers dans d'autres compositions. Au reste, ou avait retenu un certain nombre d'anciennes Hymnes dont plusieurs avaient été retouchées par Coffîn ; d'autres enfin appartenaient à Santeul de Saint-Magloire, La Brunetière, Habert, Pétau, Commire, Le Tourneux, Besnault, Curé de Saint-Maurice de Sens, etc.
2° Si maintenant nous considérons la manière dont le nouveau Bréviaire avait traité le culte des Saints , on dirait que les auteurs avaient pris à lâche d'enchérir sur les témérités de François de Harlay. Déjà , nous avons vu comment le système de la prépondérance du Dimanche sur toutes les fêtes occurrentes, à moins qu'elles ne fussent du premier degré, système admis dans tous les nouveaux Bréviaires et dans celui de Paris en particulier, enlevait de solennité au culte des Saints; combien, sous couleur de rétablir les usages de l'antiquité , il était en contradiction îivec l'Eglise Romaine , à qui
il appartient d'instruire les autres Eglises par ses usages. Encore on ne s'était pas borné à établir une règle aussi défavorable au culte des Saints, le Calendrier avait subi les plus graves réductions. En janvier, on avait supprimé les Octaves de saint Etienne , de saint Jean , des saints Innocents et même de sainte Geneviève, la fête de sainte Emérentiennc et l'antique Commémoration de sainte Agnès, au 28, qui est regardée comme un des plus précieux monuments liturgiques du Calendrier Grégorien. En février, la Chaire de saint Pierre à Anlioche avait disparu. En mars, saint Aubin n'avait plus qu'une simple mémoire. En avril , la fête de saint Vital était retranchée, le culte de saint Georges et de saint Eutrope était réduit à une Commémoration. En mai, on avait effacé les saints Alexandre, Evenlien et Théodule, sainte Domitille, la Translation de saint Nicolas, saint Urbain, les saints Cantius, Canlianus, et Cantianilia. En juin, on ne retrouvait plus les saints Basilide, Cyrinus, Nabor et Nazaire, les saintes Modeste et Crescence , les saints Marc et Marcellien, ni les Octaves de saint Jean -Baptiste et de saint Pierre et saint Paul. En juillet, étaient effacés saint Thibault, les saints Processe et Marlinien, saint Alexis, sainte Marguerite, sainte Praxède , les saints Abdon et Sennen. En août, avaient disparu sainte Suzanne, saint Cassien , saint Eusèbe, saint Agapet, les saints Timolhée et Apollinaire, et les saints Félix et Adaucte. Le mpis de septembre ne présentait d'autre suppression que celle de saint Nicomède. Saint Marc et saint CaVuxte, Papes, avaient été retranchés, au mois d'octobre. En novembre, on avait oté les Quatre Couronnés , saint Théodore , l'Octave de saint Martin, saint Yéran, saint Mennas, sainte Félicité, sainte Geneviève du Miracle des Ardens; saint Martin, Pape, était réduit à une simple Commémoration. Décembre^ enfin, avait
VU disparaître sainte Barbe et TOclave de la Conception; saint Thomas de Cantorbéry était transféré au mois de juillet, et saint Sylvestre réduit à une simple Mémoire.
L'Eglise de Paris, comme l'on voit, en acceptant le nouveau Bréviaire^ se privait, de gaieté de cœur, d'un grand nombre de protecteurs, et il est difficile d'exprimer quel avantage elle pourrait tirer d'une si étrange épuration du Calendrier. Nous allons examiner en détail quelques-unes de ces suppressions ; mais nous ne pouvons dès à présent nous empêcher de signaler comme déplorable le système d'après lequel on privait l'Eglise de Paris de deux des fêtes de sa glorieuse patrone. En outre, parmi ces divers Saints sacrifiés à l'antipathie Janséniste , si la plupart , tirant leur origine du Calendrier Romain, rappelaient d'une manière trop expresse la source a laquelle l'Eglise de Paris, durant neuf siècles, avait puisé sa Liturgie , plusieurs de ces Saints qui appartiennent exclusivement à la France, comme saint Aubin, saint Eutrope , saint Thibault , saint Vcran , n'en avaient pas moins été honteusement expulsés. On remarquait aussi que le nouveau Calendrier ne renfermait presque aucun des saints nouvellement canonisés, quoiqu'ils eussent bien autant de. droit aux hommages de l'Eglise de Paris que ceux des premiers siècles. Mais cette fécondité de l'Epouse du Christ qui lui fait produire en chaque siècle des fils dignes de sa jeunesse, démentait trop fortement le système de la secte sur la vieillesse de l'Eglise , et pouvait devenir gênant dans ses conséquences.
Un bouleversement notable avait eu lieu dans le Calendrier des mois de mars et d'avril. On cherchait en vain à leurs jours propres saint Thomas d'Aquin, saint Grégoire le Grand, saint Joseph, saint Joachim, saint Benoît, sainte Marie Egyptienne , saint Léon le Grand. Le désir de donner plus de tristesse au temps du Carême avait porté pos réformateurs à les
rejeter à d'autres jours , choisis presque toujours arbitrairement. Par là, les Eglises, les corporations placées sous le patronage de ces Saints, se voyaient frustrées de leurs traditions les plus chères; les fidèles, qui ne pouvaient rien comprendre aux motifs d'une semblable mesure, se trouvaient pareillement dans l'embarras pour connaître le jour auquel ils célébreraient désormais les Saints qui étaient l'objet de leur dévotion particulière. S'ils sortaient du Diocèse de Paris pour aller dans un autre, ils retrouvaient leurs Saints bienaimés aux mêmes jours auxquels ils avaient eu coutume de les célébrer : comment expliqueraient-ils ces variations inouies jusqu'alors? Et plût à Dieu que les nouvelles Liturgies n'eussent contribué, que par ce seul endroit, à dépopulariser en France les choses de la religion ?
Si maintenant nous examinons la manière dont les Offices des'Saints en eux-mêmes avaient été traités dans le nouveau Bréviaire, nous sommes bien obligé de dire qu'on avait encore enchéri sur le Bréviaire de Harlay. La censure de la Sorbonne, contre le Bréviaire d'Orléans de 1548, était applicable demot à mot aux nouveaux Offices. Des fêtes de neuf Leçons avaient été réduites à trois , et des fêtes de trois Leçons n'avaient plus qu'une simple mémoire. La plupart du temps, on avait retranché les miracles des Saints. Plusieurs traits importants pour l'édification avaient été élagués , comme le récit des jeûnes, des macérations des Saints , les fondations et dotations d'Eglises faites par eux . On avait sufpriméleurs Hymnes propres, leurs Antiennes, etc. (1). Ainsi parlait l'Université de Paris, en 1548, et elle ajoutait que ces changements étaient une chose imprudente, téméraire, scandaleuse, et qui donnait même quelque lieu de soupçonner l'envie de favoriser les hérétiques.
(1) Vid. ci-dessu?. Tome I. page 438,
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Il faudrait un volume eniïer pour relever toutes les intentions qui ont présidé à la rédaction du corps des Légendes des Saints, dans le nouveau Bréviaire. C'est là que l'art des réticences est porté à la perfection ; que la nouvelle critique s'exerce dans toute son audace et aussi dans toute sa sécheresse. Nous aurons le loisir d'y revenir jour par jour, dans l'explication générale de l'Office divin ; mais nous ne pouvons mieux qualifier toutes ces Légendes , qu'en disant qu'elles forment, pour l'esprit et la couleur, un abrégé exact desFtes des 5ain/5, malheureusement trop répandues, de l'Acolyte Mesenguy, qui n'avait ainsi qu'à mettre en latin, en le rétrécissant encore, son propre ouvrage.
La Lettre Pastorale nous dit qu'on a évité tout ce qui pourrait nourrir, à l'égard des Saints, une stérile admiration, et comme nous l'avons remarqué à ce propos, cette crainte a été cause que l'on a gardé le silence sur les Stigmates de saint François. C'est sans doute dans une semblable intention que, dans la vie du même Patriarche, on avait retranché les célèbres paroles par lesquelles il exhorte , en mourant , ses disciples à garder la pauvreté, la patience et la foi de la sainte Eglise Romaine. On ne saurait croire jusqu'à quel degré cette manie d'effacer, de cacher, de dissimuler les traditions sur les Saints, était parvenue. Quel homme, par exemple, enlisant ces paroles au sujet de la mère de saint Dominique , hune mater dum utero gestaret quœdam vidisseperquietem traditur, penserait que cette illustre femme vit un chien tenant dans sa gueule un flambeau, pour embraser le monde? Tout ce magnifique symbolisme est rendu par nos faiseurs dans ce seul mot: Quœdam. Nous citons ce trait entre mille. Réunissez deux clercs, dont l'un récite le Bréviaire de Vintimille et l'autre le Bréviaire Romain : supposons qu'ils ne connaissent l'un et l'autre la vie des Saints ^ que par les I^eçons de leur
Bréviaire. Qu'ils aient maintenant l'un et l'autre à s'expliquer du haut de la chaire sur les actions , les vertus , les miracles, les attributs des Saints. Le premier ne pourra rendre raison que d'un petit nombre de faits et de traditions ; le second sera à même de dispenser avec munificence un trésor de lumière et d'édification. Quand la foi est vive dans un pays, le culte des Saints , la connaissance de leurs actions et des merveilles que Dieu a opérées en eux, y sont populaires; quand cette dévotion diminue , la vraie piété s'éteint , le rationalisme envahit tout. Or, c'est dans les Eglises que le culte des Saints se nourrit et se réchauffe ; c'est dans les Hymnes et les Antiennes séculaires qu'il se conserve. Gardée à la fois par les chants de l'autel et les vitraux du Sanctuaire , la Légende sacrée ne s'efface pas et protège la foi des générations. Quand donc reverrons-nous les merveilles des siècles Catholiques ? Sera-ce quand nous aurons beaucoup de Cathédrales rebâties dans le style du treizième siècle , beaucoup de pastiches des arts du raoycn-age? Non, ce sera quand nous aurons réappris la Vie des Saints , quand nous comprendrons leurs héroïques vertus, quand nos cœurs auront retrouvé cette foi naïve qui faisait qu'on était en repos sur ses besoins spirituels et corporels , quand on avait prié devant la châsse qui renfermait les ossements de ces amis de Dieu. Ces temps doivent-ils revenir pour nous? Nous ne savons; mais nous tenons pour assuré que si Tantiqne vénération des Saints doit de nouveau consoler notre patrie , les Légendes du Bréviaire de Paris auront alors disparu du livre des prières du Prêtre. 5° Quant à la manière dont le culte de la Sainte Vierge, ce culte que les théologiens, à cause de son excellence propre, nomment hyperduUej avait été traité dans le nouveau Bréviaire, nous n'en pouvons parler qu'avec un profond sentiment de tristesse. On peut dire que c'est là la grande plaie
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des nouveaux Bréviaires , et les gens les plus bienveillants , ou, si l'on veut, les mieux prévenus, sont bien obligés de convenir que les rédacteurs ont eu IHntention expresse de diminuer les manifestations de la piété catholique envers la Mère de Dieu. Nous avons raconté les attentats sanctionnés par François de Harlay, dans le Bréviaire de 4680; mais du moins, dans ce livre, on avait gardé des mesures : on n'en gardait plus dans le Bréviaire de 1736. Voici d'abord comment avaient été déhouorées les lîymnes les plus chères à la piété catholique. Commençons par ïAve, maris Stella. Cet admirable Cantique qui fait la joie et la consolation de l'Eglise, exprime avec assurance le pouvoir de Celle qui n'a besoin que de demander à son Fils pour obtenir, et qui nous sauve par sa prière, comme Lui par sa miséricorde. L'Eglise demande ses besoins à Marie , parce qu'elle peut les soulager, en les exposant maternellement au Sauveur :
Snmat per te preces Qui pro nohis natiis Tulit esse tuus.
Jaloux de ce pouvoir de recommandation accordé à une pure créature, le farouche Jansénisme avait en horreur cette Hymne si tendre. Chargé de la réformer , il se livre à cette œuvre avec joie ; il se gardera bien de la remplacer par une autre. Il aime mieux la corriger, la rendre chrétienne, faire la leçon à l'Eglise Romaine et à toutes celles qui la suivent, insulter enfin l'idolâtrie papiste dans ses derniers et plus sacrés retrarichcmenls. Nous allons placer en regard la leçon catholique , et celle de Colïïn , en demandant toutefois pardon à la Reine du ciel et de la terre, de donner cette publicité à un des outrages les plus sanglants' et les plus froidement
calculés qu'elle ait reçus. Mais nous devons dire la vérité et faire connaître les hommes qui disposaient alors de la Liturffie.
Texte de J,' Eglise Romaine , conservé par François de Harlay.
Ave, maris Stella , Dei Mater aima , Atque semper Virgo , Félix cœli porta.
Sumeas illud ave Gabrielis ore Funda nos in pace Matans Evse nomea.
Solvevinclareis, Profer lumen cœcls, Mala nostra pelle , Bona cuncia posce.
Monstra te esse matrem Sumat per te preces Qui pro nobis natus Tulit esse tuus.
Virgo singularis Inter omnes mitis , jNos cuipis solutos Miles fac et castos.
Vitam praesta puram , Iter para tutum , Ut videntes Jesum , Semper coUaetemur.
Texte de Cofjjîn, dans le Bréviaire de Vintimille {[" édition).
Ave , Maris Stella , Dei Mater aima Atque semper Virgo .
Félix cœli porta.
Virgo singularis, Verae vitse parens, Quae mortem invexit Mutas Ëv3e aomen.
Cadant vincla reis , Lux reddatur cœcis , Mala cuncta pelli , Boua posce dari.
Monstra te esse matrem Sumat per te preces Qui pro nobis natus Tulit esse tuus.
Ce Ferset a totalement disparu dans le travail de Coffin. Il aura sans doute désespéré d'en pouvoir faire la parodie.
Vitam posce puram Iter para tutum , Ut videntes Jesum , Semper coUœtemur.
La doxologie n'avait pas été changée.
On voit que , pour démentir les expressions de la piété catholique , le poète , d'ordinaire si exact sur le mètre, n'avait pus été exigeant celle fois, Les faules contre la quan»
lilé abondent dans ces strophes de nouvelle et Janséniste fabrique.
©''Passons maintenant à une autre Hymne de la Sainte Vierge, non moins mallrailée par ColTin. C'est celle où l'Eglise appelle Marie la Mère de la grâce et de la miséricorde , et demande pour ses enfants la faveur d'être reçus par Elle au moment de leur mort.
Texle de l'Eglise Romaine Texte de Cofjjin , dans le conservé par François de Bréviaire de Vintimille, Jlarlay. ( 1" édition).
Mémento salulis autor Mémento de Deo Deus
Quod nostri quondatn corporis Quod matre natus Virgine
Ex illibata Virgiue Nostri niiserlus , perditi
JNascendo formam sumpseris. Muadi redempior veaeris.
Maria, mater gratiae, Et nos Dei Virgo parens.
Mater nriisericordiae, Vultu beniguo respice :
Tu nos ab hoste protège Placabiîera tua prece
El liora morlis suscipe. Fac esse nobis filium.
La doxologie est, à peu de chose près, la môme.
Ce titre de Mère de miséricorde , que l'amour et la reconnaissance du peuple fidèle ont donné à iMarie, était encore effacé de l'Hymne de Compiles : Virgo, Dei Genitrix. La troisième strophe ainsi conçue :
Te Matrem pietatis Opem te f agitât orbis :
Subvenias famulis , 0 benedicta tuis ;
avait été totalement supprimée et remplacée par celle-ci :
Suscipe quos fia plebs Tibi pendere certat honores :
Annue, sollicita Quam prece ^ poscit opem.
Si on n'avait pas osé supprimer les Antiennes à la Sainte Vierge : Aima Redemptoj'is; — Ave, Regina cœlorum; — Regina cœli, lœtare, et Salve Regina; on avait du moins trouvé moyen de les priver de leurs Verscls si populaires et si vénérables, Angélus Domiiii ; — Post furlum, Virgo ; — Dignare me lau' dare te ; — Gaude et lœtare, et même Ora pro nobis , sancta Dei Genitrix. Ces Versets avaient fait place à des phrases bibliques dont la plupart n'offraient qu'un sens accoramodatice et très froid.
Pour ce qui est des Fêles même de la Sainte Vierge, on était à même de voir, à leur occasion, le plan de la secte se développer sur une plus grande échelle. D'abord, rOfïice du jour de la Circoncision, Ociavc de Noël, qui jusqu'alors avait élé en grande partie employé à célébrer la divine Maternité de Marie, avait perdu les dernières traces de cette coutume Grégorienne à laquelle le Bréviaire de ïlarlay lui-même, si peu favorable au culte de la Sainte Vierge, n'avait pas cru pouvoir déroger. Non seulement les fameuses Antiennes 0 admirabile commercium — Quando nalus es — Ruhum qucm viderai — Gerrainavit — Ecce Maria — MiraUlc ihysleriurn — Magnum hœreditatis wysterium , qui sont au nombre des plus précieux monuments de la foi de l'Eglise au mystère de l'Incarnation, ayant été composées dans i'Eglisc Romaine à l'époque des Conciles d'Ephèse et de (halcédoine, avaient disparu jusqu'à la dernière syllabe; mais, parmi les textes des saintes Ecritures qu'on avait mis à la place, rien ne rappelait la mémoire de l'antique solennité qui consacrait depuis tant de siècles le jour des Kalendes de Janvier au culte de la Mère de Dieu.
\x deuxième jour de février, quarantième du divin Enfantement, continuait d'être désigné sous ce nom : Piésentation du Seigneur et Purification de la Sainte Vierge. Cette har-
diesse, qui avait passé du Bréviaire de Cluny dans îa plupart des autres Bréviaires Français, de 1680 à 1736, se faisait aussi rem.irqner dans le nouveau Calendrier. Du moins, la désignation de celte fête éîait encore remarquable par le nom de Marie, qui conîinuait toujours d'èlre exclu du litre de la rète de V Annonciation. Celait toujours Annuntiatio Dominica. V Annonciation de Notre-Seigneur, que bionlôt, dans d'autres Diocèses, on appela l'Annonciation et l'Incarnation de Notre-Seigneur^ ou l'Annonciation de l'Incarnation de Notre-Seigneur, La France presque toute entière était donc destinée à perdre celte magnifique solennité de la Mère de Dieu , qui lui fut si chère à ce titre dans le passé, et que l'Eglise Romaine regarde encore et regardera toujours comme le fondement de la gloire de Celle qui, seule, a détruit toutes les hérésies dans le monde enlicr. Au reste, un grand nombre de fidèles de France , ceux qui sont membres des pieuses Associations que le Siège Apostolique a enrichies de ses faveurs , n'ont point cessé de demeurer en union avec les autres Eglises, dans la solennité du 2o Mars. Ils sont avertis par l'annonce des Indulgences et par de pieux exercices, que cette Fête est une Fête de Marie. Quand donc elle aura été rendue à notre patrie, cette chère soîennilé, ces pieuses traditions formeront la vénérable chaîne à l'aide de laquelle on pourra prouver que les vœux et les hommages offerts à îa libératrice du genre humain, au jour même où le Verbe s'est fait chair, n'ont point souffert, en France, une interruption totale.
L'Oiïice de la fête de l'Assomption avait été privé de ses glorieuses Antiennes si expressives : Assumpta est Maria in cœlum — MariaVirgo assiirrypta est — Exaltata est sanctaDei Genitrix. Les voûtes de Notre-Dame, qui les avaient jusqu'alors répétées, même sous Tépiscopat des Harlay et des Noailles, allaient être condamnées à les oublier pour de T. II. :22
longues années. On n'entendrait plus lire non plus ces beaux Sermons de saint Jean Damascène , déjà mutilés par François de Harlay, qui célébraient avec tant d'amour et de magnificence le triomphe de la Vierge bénie.
La Nativité de Marie avait perdu le brillant cortège de ces imposantes et mélodieuses Antiennes, dans lesquelles la voix de la sainte Eglise retentit avec tant d'éclat pour annoncer aux peuples l'aurore du soleil dei\is,iice:Nativitas gloriosœ— Nativitas est hodie — Regali ex frogenie — Corde et animo Christo canamus — Cum jucundltate — Nativitas tua, Dei Genitrix Yirgo, etc., etc. Des textes de l'Ecriture, amenés la plupart dans un sens accommodatice et vides du nom de Marie, avaient remplacé tout cet ensemble de chants séculaires.
Et la fête de la Conception , quel soin n'avait-on pas pris de la dégrader? D'abord , on l'avait maintenue au rang de solennel mineur, auquel l'avait abaissée François de Harlay ; mais, de plus, on avait osé supprimer l'Octave de cette grande fête ; cette Octave que Louis XIV avait demandée , pour la France, à Clément IX, que, depuis, Innocent XII avait étendue au monde entier, l'Eglise de Paris ne la célébrerait plus, et elle entraînerait dans celle lamentable défection le plus grand nombre des Eglises du Royaume !
4° Il nous semble que nous en avons dit assez pour dévoiler l'intention expresse qu'avaient eu les auteurs du nouveau Bréviaire de diminuer le culte de la Sainte Vierge. Montrons maintenant ce qu'ils avaient fait contre l'autorité du Siège Apostolique. D'abord, jusqu'à la publication du nouveau Bréviaire, l'Eglise de Paris avait célébré, avec toute l'Eglise , au 18 janvier, la Chaire de saint Pierre à Rome , et au 22 février, la Chaire du même Apôtre à Antioche, pour honorer le souverain Pontificat qui avait eu son
siège successivement dans ces deux villes. C'était trop pour Vigier et Mesenguy, d'employer deux jours de l'année à la confession d'un dogme aussi odieux à la secte que l'est celui de la principauté papale. Ils avaient donc réuni les deux Chaires en un même jour, et brisé encore sur ce point avec Rome et toutes les Eglises qui la suivent. L'Invitatoire des Matines était aussi fort remarquable. En place de l'ancien qui était ainsi conçu : Tu es Pastor ovium , Princeps Apostolorum , tibi tradidit Deus claves regni cœlorum , on avait substitué celui-ci : Caput corporis Ecclesiœ Dominum , venite adoremus. Certes, un Calviniste n'aurait garde de se scandaliser d'un tel Invitatoire. Mais il faut avouer qu'il est par trop fort d'avoir été choisir le jour de la Chaire de saint Pierre, Chef de l'Eglise, pour s'en venir taire dansTInvitatoire l'objet de la fête, ou plutôt pour donner le change sur cet objet. On reconnaît là le même génie qui a créé la fameuse Oraison de saint Damase : Nullum primum nisi Christum sequentes , etc.
Au reste, cet Office de la Chaire de saint Pierre était remarquable par une Hymne de Coffin , dont une strophe donnait prise à une juste critique et excita des réclamations. La voici ; le poète s'adresse à saint Pierre :
Cœlestis intus te Pater addocet, Rinc voce certa progenitum Deo Parente Christum confiteris Ingenito similem parenti.
Il est évident, par l'Evangile, que saint Pierre n'a point parlé de la sorte. Il n'a point dit que Jésus-Christ fut simplement semblable à son Père ; les Ariens le voulaient ainsi , mais le Concile de Nicée condamna cette manière de parler et obligea les fidèles à confesser explicitement l'unité de subs-
lance dans le Père et le Fiîs. Oa conçoit que ie Principal du Collège de Beauvais, quoique fort zélé pour la Dé- Uctation relativement victorieuse, ne fut pas un irùs fort théologien. Rien né robligeait à cela : mais on n'était pas obligé non plus de l'aller chcrciier pour composer dans le Bréviaire de Paris les Hymnes destinées à remplacer celles que la tradition et l'autorité de tant d'Eglises, jointes au Siège Apostolique, ont consacrées. Sur ce point, comme sur tous les autres, nous sommes en droit d'exiger, des nouvelles Liturgies, une doctrine pl^spure, une autorité plus grande, un caractère pliis élevé; autrement, touie cette levée de bouclier contre la Mère Eglise e^t un scandale, et rien de plus.
On avait procédé aussi par suppression pour affaiblir la dignité du Saint Siège. C'était peu que François de Harlay eût fait descendre la fôte de saint Pierre au degré de solennel mineur; le nouveau Bréviaire, enchérissant sur cette témérité, la dépouillait de son Octave. Le beau Sermon de saint Léon, au second IN'octurne, l'Homélie de saint Jérôme, au troisième , avaient été sacrifiés. On cherchait en vain une autre Homélie de saint Léon sur la dignité du Prince des Apôtres, qui se trouvait au S-ir^nedi des Quatre-Temps du Carême. L'Evangile même auquel se rapportait celte Homélie avait disparu. Dans la Légende de l'Office de saint Grégoire le Grand, on avait retranché les paroles dans lesquelles ce grand Pape se plaint de l'oulrage fait à saint Pierre par Jean le Jeûneur, Patriarche de Constantinople, qui s'arrogeait le litre d'Evêque Ecuménique. On a vu plus haut que plusieurs saints Papes avaient éîé effacés du Calendrier, ou réduits à une simple mémoire. Au reste - la secte , en cela , ne faisait rien d'extraordinaire : on sait quelle haine elle porîa dans tous les temps au Siège Apostolique.
Si, aprèvS avoir reconnu quijîques-unes des nombreuses preuves du système suivi au nouveau Bréviaire , dans le bul de comprimer ia piété callîolique et de favoriser les erreurs du temps, le lecteur vient à jeter un coup d'œil sur l'ensembie de cette Liturgie, il ne saurait manquer d'être choqué par îcs nouveautés les puis étranges qui s'y rencontrent de toutes paris. Le Psautier n'est plus distribué suivant l'antique division , qui datait pourtant du quatrième siècle. On voit que famoiir de l'anLiquité qui transporte tous nos moderiies iiturgistcs, ne les a pus laissés insensibles aux avantages d'un Bréviaiie rendu plus court par une distribution moins pénible du Psautier. Kous le répétons, nous sommes loin de blâmer l'intention si louable de procurer ia récitation hebdomadaire du Psautier ; mais les rédacteur^ du nouveau Bréviaire avaient-ils réussi à donner une solution convenable de ce grand problème liturgique? Il nous semble qu'un travail si grave appartenait, avant tout, à des mains catholiques; il intéresse de trop près l'esprit de prière que les hérétiques ne peuvent connaître. En outre, ne devait-on pas, même en s'écariant de l'antiquité dans ce nouveau partage des Cantiques du P»oi-Prophèie, suivre le génie de l'ancienne division et en conserver les mystères? Dans ce cas, on n'eût point imaginé , par exemple, de dire les Psaumes de Matines en nombre impair, dans les jours de férié ; ce qui est contraire aux traditions de l'Eglise toute entière. Etait-il donc nécessaire de supprimer en masse les belles Hymnes du Psautier Romain , qui sont toutes des premiers siècles de l'Egiise et si remplies d'onction et de lumière? II va sans dire que CoiTm avait fait les frais de toutes les nouvelles, et quant àladivisiondu Psautier lui-uicinc,elie était, à peu de chose près, celle de Foinard, dans son Bremarium Ecclesiasticwm. Au quatrième siècle , saint Damase et saint Jérôme s'étaient
unis pour déterminer la division liturgique du Psautier. L'Eglise de Paris, douze siècles après, voulant donner une nouvelle face à cette grande œuvre , se recommandait à Vigier, à Mesenguy, à Coffin, lesquels, pour toute tradition, consultaient le Docteur Foinard !
Parlerons-nous des Absolutions et des Bénédictions qu'on avait empruntées à l'Ecriture Sainte , et dont la longueur, la phrase obscure contrastaient si fortement avec les anciennes qui étaient de style ecclésiastique , cadencées et si propres au chant ? Nous avons cité plus haut celle de Prime , comme un monument des intentions des rédacteurs. Le défaut de clarté que nous signalons se faisait remarquer principalement dans la Bénédiction de Complies. Dans la Liturgie Boraaine , elle est ainsi conçue : Benedicat et custodiat nos omnipotens et misericors Dominus , Pater, et Filius , et Spiritus Sanctus. Rien de plus simple et de plus touchant que ce souhait de paix sur l'assemblée des fidèles : Que Dieu nous bénisse, qu'il nous garde durant cette nuit : Dieu puissant qui nous gardera. Dieu miséricordieux qui nous bénira, le Père, le Fils, le Saint-Esprit ! Ecoutons maintenant Vigier et Mesenguy : Gratta Domini nostri Jesu-Christi , et caritas Dei et communicatio Sancti Spiritus sit cum omnibus vobis ! On voi|; tout de suite l'intention des Docteurs. D'abord la Gmce, toujours la Grâce; puis, un texte de l'Ecriture Sainte, un texte qui renferme les trois personnes de la Sainte-Trinité. Voilà leur pensée, l'objet de leur triomphe. Nous dirons d'abord qu'il faut avoir une terrible peur de la Tradition ou une bien violente antipathie contre elle, pour la poursuivre, à coups d'Ecriture Sainte , jusque dans une Bénédiction de deux lignes. Ensuite , le texte biblique qui remplace la formule Bomaine est-il donc si propre à remplir le but qu'on se propose? Un théologien trouvera sans doute le mystère de la Trinité dans
LITURGIOUES. 545
cette phrase de TApôlre ; mais les simples fidèles , accoutumés à faire le signe de la croix pendant que le Prêtre prononçait ces mots : Pater, et Films, et Spiritus Sanctus, comment feront-ils désormais? Voici une formule dans laquelle on commence par nommer Jésus-Christ, sans la dénomination de Fils; vient ensuite le nom de Dieu, sans la qualité de Père, et placé d'ailleurs au second rang, après le Fils; enfin le Saint-Esprit, avec le mot communication qui n'est pas des plus clairs. Il nous semble que l'Eglise Romaine, quoiqu'elle ne parle pas si souvent de la Grâce, s'entend mieux encore à instruire et à édifier le peuple fidèle. Ce procédé d'examen auquel nous venons de soumettre la Bénédiction Parisienne des Compiles, peut être appliqué avec facilité, et presque toujours avec un résultat aussi favorable à la Liturgie Romaine, dans les nombreuses occasions où les nouveaux Livres ont remplacé les formules Grégoriennes.
Le Propre du Temps, dans le nouveau Bréviaire, ne présentait pas un seul Ofiice qui n'eût été refait, et même la plupart du temps, en entier. Les fêtes de Noël (1), de Pâques, de la Pentecôte, n'étaient plus célébrées par les mêmes chants. L'Âvent , le Carême , le temps Pascal , avaient vu sacrifier leurs innombrables Répons, Antiennes, Versets, Leçons ; à peine une centième partie avait été conservée. Mais ce qui était le plus grave et en même temps le plus affligeant pour la piété catholique , c'est que l'Office des trois derniers jours de la Semaine Sainte avait été entièrement refondu et présentait, dans sa presque totalité, un aspect différent de cet imposant corps de psalmodie et de chants qui remontait aux premiers siècles , et auquel se conforment chaque année les diverses Eglises et Monastères qui
(1) Si on excepte quelques Antiennes et un Répons,
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ont le privilège d'user, le resle du teraps, d'une Liturgie particulière. iN'avait-oK pas aussi le droit de regardei- comme un allenlat contre le divin Sacrement de l'Eucharisiie , la suppression de cet admirable OiTice du Saint Sacrement, dont la composition, ou, si l'on veut, la disposition, forme une des principales gloires du Docteur Angélique? Ne serait-il pas humiliant pour l'Eglise de Paris de répudier saint Thomas d'Aquin, pour accepter en place Vigier et Mesenguy? Par grâce singulière, on avait pourtant gardé les Hymnes.
Le Propre des Saints , comme on doit déjà le conclure de ce que nous avons dit, présentait un aspect non moins affligeant. Lesrédaclions failes au Calendrier l'avaient appauvri dans la même proportion. Les Légendes, dépouillées d'une partie de leurs miracles et de leurs récits pieux ; les anciens OiTices propres de la Sainte Croix , de la Toussaint , de saint André, sainte Lucie, sainte Agnès, sainte Agathe, saint Laurent, saint Martin, sainte Cécile, saint Clément, etc., supprimés malgré leur ineffable mélodie ; les Octaves , non seulement de saint Pierre et de saint Paul, mais de saint Jean-Baptiste et de saint Martin, anéanties; la plupart des Oiïices réduits à trois Leçons , afin de renJre rOfïjce ijIus court : voilà quelques-unes des graves innovations qui choquaient tout d'abord la vue dans le nouveau Propre des Saints.
Les Communs n'étaient pas moins modernisés. Da'îs l'ancien Bréviaire, cependant, ils étaient presque entièrement formés des paroles de l'Ecriture Sainte , et c'était à cette môme source que François de Harlay avait été chercher les Antiennes £t les P»épons dont il avait jugé à propos demies augmenter. Dans l'œuvre de Vigier et Mesenguy, tout avait été renouvelé , Antiennes, Bépons, Versets, Hymnes, Capitules, etc.; à peine avait-on fait grâce à deux ou trois
textes qui, encore, avalent été changés de place. De nouveaux Communs avaient été ajoutés ; ce que nous ne voulons pourtant pas blâmer en soi; mais une grave et déplorable mesure était la suppression du lilre de Confesseur, qui, cependant, occupe une si grande place dans l'économie de la Liturgie, et qu'on cherchait vainement indiqué dans le partage des différents Communs.
L'Office de Beata in Sabbato, le petit Office de la Sainte Vierge lui-même, déjà défigurés par François de Haiiay, avaient reçu le dernier coup dans le nouveau Bréviaire. Hors les Psaumes qu'on avait conservés , c'était à peine s'ils conservaient quelque rapport avec les mêmes Offices tels que le peuple Chrétien a coutume de les réciter et de les chanter.
Les prières de la Recommandation de l'âme avaient été tronquées , et les parties considérables qu'on avait fait disparaître et qui étaient remarquables par une si merveilleuse onction et par un langage tout céleste, avaient été remplacées, suivant l'usage, par des Versets et des lectures de la Bible.
L'Office des Morts, si ancien, si primitif, se montrait refait sur un nouveau plan. La plupart des Ânliennes avaient disparu; les sublimes Répons de Matines, à l'exception d'un seul, ne se trouvaient plus. Ce nouveau Bréviaire de Paris n'avait pas môme fait grâce aux Répons de Maurice de Sully, que l'Eglise Romaine et celles qui la suivent gardent encore, en attendant que l'Eglise de Paris vienne les lui redemander. On avait été jusqu'à faire un nouveau Liftera avec des morceaux du Psaume LXVIII. L'Office de Laudes avait été abrégé d'un tiers. Cependant, les morts qui ne sont plus en voie de profiler des avantages d'une prière plus courte, les morts qui sont si vite oubliés, auraient bien eu droit qu'on fît
pour eux quelque exception dans cette mesure générale d'abréviation liturgique.
Enfin , dans le nouveau Bréviaire tout entier, il n'y avait que deux articles sur lesquels eût été conservée fidèlement l'ancienne forme. C'étaient la Bénédiction de la Table et Y Itinéraire. On avait été tolérant jusqu'à laisser, dans la première, les paroles J^ensœ cœlestis participes, etc., et Ad Cœnam perpétuée vitœ , etc. ; et, dans le second, l'Antienne .tout aussi peu biblique Inviampacis. Etait-ce oubli, ou préméditation? Nous ne saurions le dire ; mais nous avons dû faire cette remarque pour compléter ce coup d'œil général sur l'œuvre de Vigier et Mesenguy.
Le nouveau Bréviaire étant tel que nous venons de le décrire, son apparition ne pouvait manquer d'exciter un soulèvement dans la portion du Clergé qui s'était formellement déclarée contre les nouvelles erreurs. Le Séminaire de Saint- Sulpice qui, dès 1680, n'avait renoncé au Bréviaire Romain pour accepter celui de François de Harlay , qu'après une résistance consciencieuse et sur l'injonction expresse de cet Archevêque, protestait contre la nouvelle Liturgie avec une franchise digne de l'inviolable orthodoxie qu'il avait toujours fait paraître. Le Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet témoignait les mêmes répugnances ; plusieurs Curés, entre autres Parquet , Curé de Saint-Nicolas-des-Champs , manifestaient hautement leur indignation. Le conseil même de l'Archevêque était divisé. Les Abbés Robinet et Regnauld, Grands-Vicaires du Prélat, n'avaient qu'un même langage contre le Bréviaire avec le Docteur Gaillande, filleul de Tournely et l'un des plus ardents adversaires du Jansénisme.
Tout à coup , on vit paraître un écrit énergique intitulé : Lettre sur U nouveau Bréviaire, brochure de orne pages
m-4% datée du 25 mars 4736, dans laquelle étaient résumés avec précision et vigueur les motifs de cette opposition dans laquelle se réunissaient les corps et les personnes que Paris et la France entière connaissaient pour être les plus intègres dans la défense des décisions de l'Eglise contre le Jansénisme. Les Nouvelles Ecclésiastiques attribuèrent cet écrit à Gaillande ; mais , suivant l'Ami de la Religion , il avait pour auteur le P. Claude-René Hongnant, Jésuite, un des rédacteurs des Mémoires de Trévoux (1). Quoi qu'il en soit, le scandale monta bientôt à son comble , pour le triomphe de la secte, et aussi, par la permission divine, pour l'instruction des Catholiques. Pendant que l'Archevêché se taisait dans un moment aussi solennel que celui où un Prêtre orthodoxe signalait les perfides manœuvres de l'hérésie jusque dans un livre pour lequel on avait surpris l'approbation d'un Prélat cassé de vieillesse ; les gens du Roi, par suite de leurs vieilles prétentions déjuges en matière de Liturgie, prenaient fait «t cause pour le nouveau Rréviaire, et un arrêt du Parlement de Paris , rendu le 8 juin , sur le réquisitoire de l'Avocatgénéral Gilbert de Voisins , condamnait la Lettre sur le nouveau Bréviaire à être lacérée et brûlée , au pied du Grand Escalier, par la main du bourreau. C'était sous de pareils auspices que s'annonçait la nouvelle Liturgie.
Cependant, une réaction se préparait à l'Archevêché. Charles de Vintimille , inquiété par les réclamations des deux Grands- Vicaires, mu aussi par les remontrances du Cardinal de Flcury, résolut de faire droit, au moins en quelque chose, aux plaintes qui arrivaient de tous côtés de la part des Prêtres les plus vénérables et d'ailleurs les plus attachés à sa personne. Rejeter avec éclat un Bréviaire qu'on avait annoncé au Diocèse
(1) L'Ami de la Religion. Torae XXVI. page 292.
avec tant de solennité, était un parti bien fort et qu'on ne pouvait guère espérer d'un vieillard qui, d'ailleurs, eût trouvé sur ce point une vive opposition dans la majorité de son coûscil. Dans le courant du mois de juillet, le Prélat réunit une commission composée de l'Aljbé d'Harcourl , Doyen de INolre- Dame, le même qui avait fait choix de Vigier pour la rédaction du Bréviaire; l'Abbé Cuuet, autrefois Grand- Vicaire du Cardinal de Noailles, et connu pour ses liaisons avec la secte à laquelle avait si long-temps appartenu cetÂrciievèque; les Abbés de Romigny, Jo'y de Fleury, de La Chasse, et enfin le Père Vigier lui-même. On n'avait pas, sans doute, osé inviter Mescnguy : les deux Grands-Vicaires, Robinet et Regnauld, n'avaient pas non plus été convoqués. Dans celte réunion, l'Archevêque proposa la question de savoir ce qu'il pouvait y avoir à faire dans la conjoncture délicate où l'on se trouvait. Les Abbés d'Harcourt et Joly de Fleury, et avec eux le P^ Vigier, étaient d'avis qu'on passât outre, sans se préoccuper des plaintes qui s'étaient élevées. Les Abbés de La Chasse et de Romigny se retranchèrent dans le silence sur l'objet de la délibération. Enfin, l'Abbé Couet, qui, si l'on en croit les Nouvelles Ecclésiastiques , pensait au fond comme l'Abbé d'Harcourt et les deux autres, étant effrayé des suites de cette affaire , conseilla à l'Archevêque une demi-mesure qui consisterait à maintenir le Bréviaire, en plaçant des cartons dans les endroits qui avaient le plus i évoité les partisans de la Bulle. Cet- avis fut adopté (1).
On commença donc de suite une nouvelle édition du Bréviaire, toujours sous la même date de 1756, et on prit des mesures pour arrêter le débit de la première dont les exem-
(1) Nouvelles Ecclésiastiques. 28 juillet 1756. Ami de la Religion. Ibidem.
plaircs, par suite de celte mesure, sont devenus extrêmement rares. Au reste, les corrections ne furent pas très nombreuses. La plus remarquable fut la suppression de VAve maris Stella , arrangé par Coffîn, et le rclablisscment de cotte Hymne dans son ancienne forme. 0;i rétablit i'Horaclie de saint Jean-Chrysosîôme, qui avait été supprimée dans l'Office de saint Jacques le Majeur. On fit disparaître le Cation du troisième Concile de Tolède, placé à Prime du Mardi de la quatrième seniai^ie de Carême, etc.
Il était aisé de voir que ces légers changemenis , par lesquels on voulait donner quelque satisfaction aux Catholiques, n'atteignaient point le fond du Bréviaire lui-môme, et laissaient même sans correction plusieurs des passages qui avaient excité des réclamations spéciales, li fat impossible d'obtenir davantage. Mais aussi de quelle défaveur devait être marquée, aux yeux de la postérité, une oeuvre liturgique composée pour une grande Eglise , promulguée par le premier Pasteur, et qui , après cette promulgation , était soumise à i'immilianle insertion de cartons jugés nécessaires pour apaiser le scandale qu'elle produisait dans le peuple fidèle. Que ceux qui nous ont suivi dans toute cette longue histoire des formes du cnUo divin , disent s'ils ont jusqu'ici rencontré rien de semblable !
Le courageux auteur de la Lîtirc sur le nouveau Bréviaire , ne jugeant pas que la censure du Parlement eût, pour sa conscience de Prêtre et de Religieux, une valeur réelle, et espérant encore ouvrir les yeux du Prjlat qui venait d'attester si hautement que sa religion avait clé surprise, crut devoir lui adresser une Remontrance pleine de respect, qui était en même temps une seconde Lettre sur le nouveau Bréviaire. Celte brochure, de douze pages iii-4", éprouva, de la part des magistrats du Parlenjenl , toujours fidèles à leur
rôle d'arbitres de la Liturgie , le même sort que la précédente (1). Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en donnant ici cette pièce en entier. lis y admireront le zèle de la foi et la liberté sacerdotale admirablement conciliés avec les souverains égards dus à un personnage tel que Charles de Vinlimille.
« Monseigneur,
» Ce n'est point ici le langage de l'indocilité et de l'orgueil-
> leuse révolte que vous allez entendre. Enfant respectueux » de l'Eglise qui demande pour première vertu la soumission,
> je ne sus jamais qu'obéir ; j'eus toujours pour elle et pour >les oints du Seigneur, nos Pères et nos Maîtres, ce tendre » respect et cette docilité entière qui caractérisent le vrai fî- » dèle, et jamais je ne tremperai ma plume dans le fiel amer jque présente l'erreur ou la séduction.
> Si j'ose aujourd'hui vous faire d'humbles représentations
> et me plaindre de vous-même à vous-même , c'est l'intérêt
> de votre gloire qui m'inspire , c'est le zèle de celte religion » que vous aimez , que vous soutenez, que vous avez toujours »si glorieusement défendue. Daignez un moment jeter les >yeux sur ces réflexions simples et naïves. Que le titre ordi- »nairement odieux de Remontrance , sous lequel je l'annonce, >ne me ferme point, chez Voh'e Grandeur, une entrée qui » ne fut jamais refusée à personne.
»Ilen est de différentes espèces, selon la diCFérence des » motifs qui font agir, d'intérêt ou de fanatisme. Quoi qu'il >en soit, daignez lire celle-ci avec cette bonté ordinaire qui »nous charme. Si par hasard elle n'est appuyée sur aucun
> fondement solide , qu'importe à votre gloire ! Regardez-la
(1) Elle fut condamnée au feu par arrêt du 20 août 1736.
» avec ce noble mépris dont on doit payer un téméraire délire; tout le public se joindra bientôt à vous. Mais si je suis j assez heureux pour parler le langage de la raison et de » l'équité, de la religion et de la piété, il est de votre droi- » ture et de votre grandeur d'àme de ne pas fermer les yeux » à la luraièii'e que j'ose prendre la liberté de vous présenter. » Vous prévenez peut-être déjà ma pensée. Dans tout le cours » d'une longue carrière, il n'est qu'une seule démarche qui » n'ait pas obtenu le suiFrage de l'approbation publique dont » je vois toutes les autres marquées. Sans doute qu'elle seule ï peut arracher nos plaintes et suspendre pour un moment îles justes éloges que vous doivent tous ceux qui savent » discerner le vrai mérite. Cependant, quand il fautm'expliî quer, je sens qu'il me faut faire un violent effort. Au nom ïseul de Bréviaire, je crains de vous contrister, et l'idée de » votre peine suffit pour m'accabler moi-même de douleur. » Mais enfin c'est un crime de se taire dans ces circonstances, » et peut-être un jour me saurez-vous gré de la liberté que » je prends. Il faut lever ce voile qu'on tâche de vous mettre » sur les yeux, pour vous empêcher de voir ce que tout le » monde aperçoit.
» Apprenez donc de moi ce que pense tout le public Catho- I lique ; j'ose prolester devant Dieu que tous vos bons Dio- > césains s'expliquent ici par ma plôme , et qu'en lisant ce T> qu'elle vous trace, vous lisez les sentiments de leurs cœurs.
»Oui , Monseigneur, le Bréviaire que vous leur avez mis » entre les mains ne convient ni à leur religion, ni à la vôtre^ ï II détruit ce que vous leur enseignez et ce qu'ils croient. Et jque faut-il donc enfin pour vous le p(;rsuader? Tout parle i contre lui : son histoire abrégée suffira pour la conviction » la plus sensible et la plus palpable.
» Le père de cet ouvrage informe est un Prêtre de l'Ora-
• toiî'G , zélé par goût autant que par état pour un parti qu'il murait autrement défendu que par la composition d'un Bréïviaire, s'il avait eu plus de lumières et de talents. Il s'est » associé depuis, pour !a composition des Hymnes, un pré- » tendu poète plus connu par son appel au futur Concile que
> par ses poésies , plus occupé à fomenter les nouveilés er- » rcurs dans son collège, qu'à y faire fleurir les bonnes raœui-s »et les belles-lettres.
» Il y a plus de quinze ans que ce fruit conçu dans les té- «nèbres était en état de paraître; mais il fallait trouver un
> protecteur à l'ombre duquel il put impunément braver le » grand jour, et qneis efforts n'a-l-on pas mis en œuvre pour >la réussite de ce projot? L'ouvrage était à peine achevé, » qu'on s'adresse à feu Monseigneur le Cardinal de Noaiiles
> pour le lui faire adopter ; mais nous savons que ce Prélat le » rejeta avec mécontentement, et qu'il ne voulut point souf- >frir qu'on lui en parlât. Feu Monseigneur de Lorraine, tEvêque de Bayeux, se montra plus favorable au Bréviaire; » il désira d'en introduire l'usage dans son Eglise, mais le 1 soulèvement de tout son Chapitre et de tout son Diocèse » contre lui , l'empèclia de tenter l'entreprise, et Son Altesse » ne crut pas qne son nom ni sa digniié pussent mettre l'on- >vrage à couvert de la censure pubjique. Se serait-on per- »suadé (et qu'on juge par ce seul trait des intrigues du parti)
> qu'un Bréviaire ainsi proscrit dût être un jour à l'abi i d'un »nom aussi respectable et aussi cher à l'Eglise que l'est celui >de Viniimiîie?
» Voilà, dis-jc, un violent préjugé fondé sur la qualité des
> auteurs et capable de jeter sur cette production un soupçon >plus que légitime, soupçon qui se tourne en preuve con- >vaincanle par les événements qui précédèrent et qui ont » suivi l'édition.
LITUUGIQUES. 553
» Accuser indiflercmraent tous les examinateurs ; c'est ce » que l'équité ne nous permet pas. Il y avait parmi eux des » Catholiques, et des Catholiques décidés. En quel nombre? » Monseigneur, vous le savez; mais enfin la conduite qu'ils »unt tenue, ou que l'on a tenue à leur égard, montre ce »(|u'ilsont pensé. Vous le savez, Monseigneur, la crainte de ïconirister V. G. m'empêche de la lui remettre devant les »yeux. En vain voudrait-on rendre garant de cet ouvrage î ces hommes respectables et si dignes de votre confiance. »Lc public sait que tous (je ne comprends point parmi eux î feu M. Couct, dont toute la fonction a été d'encenser en » toute occasion et le nouveau Bréviaire et son auteur , et ïdont le suffrage devait rendre l'ouvrage suspect) ont fait 3) plusieurs fois , quoiqu'inutilement, de très importantes re- » présentations, tant sur les auteurs que sur le fond et la » forme de ce Bréviaire. Tout Paris sait qu'on n'eut pres- » qu'aucun égard à leurs réflexions; de sorte qu'à propre- » ment parler, on peut dire que tous les approbateurs du «Bréviaire ont été ou les auteurs mêmes, ou des hommes » connus pour être partisans de l'erreur.
«Combien d'autres représentations Votre Grandeur n'aît-clie pas reçues de tous les côtés? Elle a plusieurs fois «témoigné qu'elle en était fatiguée; tristes, mais trop sûrs » garants du bruit que devait faire l'édition , et des alarmes î qu'elle causerait. Elles sont parvenues jusqu'à vous , Mon- ■D seigneur, et ce sont des faits que vous ne pouvez dissimuler. i Vous n'ignorez pas que l'acceptation du Bréviaire par vos «bons Diocésains, est un sacrifice forcé de leur soumission «au poids de votre autorité. Le Séminaire de Saint-Nicolas- «du-Chardonnct n'a point caché ses justes répugnances; «mais le Curé ayant voulu absolument qu'il fût chanté dans > son Eglise , il n'a pas été possible de lui résister. T. II. ;2ô
> Les Prélats qui vous avaient promis de se joindre à vous
> commencèrent à se dégager d'une parole que leur consï cience ne leur permettait pas de garder. M. l'Evéque dé » Valence comptait d'adopter le nouveau Bréviaire ; il a î changé de résolution et s'en est assez nettement déclaré. Le » Chapitre de Lodève était près de l'accepter de la main de >son Evêque ; aujourd'hui il est déterminé à ne jamais souf-
> frir que le Diocèse en soit infecté , et ce changement est le ï fruit de la lecture que quelques-uns d'entre eux en ont » fait.
»M. l'Evéque de La Rochelle a avancé 10,000 livres; mais
> on ne doute point qu'il ne les sacrifie généreusement, plutôt
> que de faire un présent si funeste à ses Diocésains.
» Tandis que les Catholiques , par des plaintes et des dé-
> marches publiques , montrent l'idée qu'ils ont conçue du » nouveau Bréviaire, les sectateurs des nouvelles opinions ï triomphent publiquement. M. de MontpeUier s'en est déclaré »le protecteur; il met tout en œuvre pour le faire recevoir ipar son Chapitre très orthodoxe , qui n'en veut pas.
jLes plaintes des uns, le triomphe des autres, font un I argument dont un magistrat éclairé a senti toute la force.
> Voici comment il s'en est expliqué :
> Si Monseigneur l'Archevêque, disait-il, me parlait de son > Bréviaire, je lui demanderais : Quels sont ceux qui ré- » clament contre ce nouveau Bréviaire? Ce sont tous les bons
> Catholiques , tous ceux qui sont connus par leur soumis- >sion à l'Eglise, par leur attachement sincère à votre peri sonne et à votre autorité , et qui , depuis votre arrivée à > Paris, n'ont cessé de la défendre contre les novateurs. Qui • sont maintenant ceux qui en prennent la défense, qui sont » empressés à le faire chanter, qui disent que c'est un coup îdu ciel que ce Bréviaire paraisse sous votre nom? Ce sont
ï ceux qui sont révoltés contre l'Eglise et ses décisions, ceux » qui n'ont cessé de vous déchirer dans leurs libelles , ceux i>qui ont tout mis en œuvre pour noircir votre réputation et » déshonorer votre épiscopat, ceux en un mot que vous avez » toujours paru regarder comme hérétiques. Il ne vous cony> vient pas de vous déclarer ni contre les premiers , ni en » laveur des derniers; et cependant c'est ce que vous parais- »sez faire, lorsque vous soutenez le Bréviaire et que vous MOUS engagez à le soutenir toujours; vous donnez lieu aux j> Appelants de dire , comme ils le disent en effet , que vous » tournez de leur côté.
î Telles étaient , Monseigneur, les réflexions de ce magis- » trat dont vous estimez la religion , la droiture et les lu- » mières.
î Voilà , ce me semble, pour toutes les personnes non pré- » venues, des preuves assez solides; mais on n'aurait pas î absolumentbesoinde tous ces arguments étrangers, puisque » l'ouvrage dont il s'agit porte dans lui-même sa condamnation, pour quiconque se donne la peine de l'examiner. » L'auteur de la Lettre sur le Bréviaire démontre qu'il ne »peut être que l'ouvrage du parti, et qu'à ce seul litre, il «nous doit être odieux. Pcrsuadera-t-on jamais, en effet, î que des Catholiques aient pu foire les indignes retranche- 3> ments qu'il cite des passages formels et décisifs contre les ï nouvelles erreurs? Il est vrai qu'il ne parle que de peu de » substitutions perverses oii le dogme soit directement atta- » que. Quelles que puissent être les raisons qui l'ont empêché s» d'entrer dans un plus long détail , ce n'est pas la faute du > Bréviaire qui s'en trouve rempli.
» Vous-même, oui. Monseigneur, V. G. elle-même s'est » déclarée contre cet ouvrage d'une manière non équivoque. V Les moiivcmenls qu'elle se donne pour le corriger, s'il était
> possible , ces cartons qu'elle fait apposer de toutes parts et j qui se mullipliput par la recherche des erreurs, sont autant »de témoins irréprochables, qui justifient nos plaintes et ï condamnent hautement le^Bréviaire.
» Réunissons à présent toutes ces preuves : n'en résulte-t-il » pas , dans les esprits les plus prévenus , que tout parle effec- >tivement contre le Bréviaire? La' qualité des auteurs juslejment suspects, la difficulté qu'ils ont eu à lui trouver un i patron , la division des examinateurs , la multitude des re- » présentations , les plaintes des Catholiques et l'approbation jde leurs adversaires, la lecture du Bréviaire lui-même et
> votre propre conduite , en faut-il davantage pour me faire » dire avec justice qu'il ne comient ni à vous , ni à vos Dioïcésains? et peut-il y avoir des préjugés assez forts qui ne ï tombent à la vue de preuves si lumineuses?
> Je ne vois rien qui semble parler en sa faveur que l'arrêt î du Parlement par lequel on a prétendu flétrir la Lettre qui ï l'attaque; mais j'ose ici vous le deman?!er à vous-même, » Monseigneur, et m'en rapporter aux secrets sentiments de î votre cœur; si l'opposition que vous trouvez au Bréviaire î doit vous causer quelques inquiétudes , cet arrêt sera-t-il » capable de les apaiser?
ï Combien de réflexions judicieuses qu'il ne m'est pas j permis de mettre ici dans leur jour, doivent se présenter à j votre esprit pour balancer l'iiutorité d'un pareil jugement ! >IN'a-t-on pas vu souvent? Mais je m'arrête, j'oubliais
> que le respect doit conduire ma plume , et qu'il est des vé-
> rites sur lesquelles il ne m'appartient pas de m'expliquer. ï Au moins, n'avez-vous pas sans doute oublié que l'Avocat- > Général qui paraît aujourd'hui prendre votre défense, est >le même qui , plus d'une fois, éleva la voix dans le Parle- >ment pour flétrir vos ouvrages et les couvrir, s'il était pos-
»siblc, d'une éternelle ignominie? Si les coups qu'il porte ï contre Isk Lettre ont quelque poids, ils eurent le même effet » contre vos Mandements , et approuver aujourd'hui son mi- »nistèrc, c'est souscrire à votre condamnation. Non, son «plaidoyer, ni l'arrêt qui le suit, ne calmeront point les in- » quiétudes d'un Prélat véritablement orthodoxe qui ne reî connaît que l'Eglise seule pour juge en matière de foi et de » religion.
«J'ajoute, qu'à ne consulter que l'arrêt lui-même , leBré- «viaire n'est jamais justifié. J'ai en main le répertoire de »M. Gilbert de Voisins. Que dit-il? et que condamne-t-il? » Entre-t-il dans le fond des matières? examine-t-il les preuves » sur lesquelles la Lettre forme ses accusations ? Il n'avait » garde. Le brillant obscur dont il a coutume d'envelopper ses 3> tortueuscspériodes, n'aurait pu répandre aucuns nuages sur » l'évidence des preuves et des raisons de l'auteur de la Lettre.
D II s'arrête précisément au détail minutieux de quelques » phrases un peu fortes qu'il accable ti'épithètes plus fortes I encore, mais qui, dans le vrai, ne signifient rien, puis- » qu'enfin, avant que de condamner ces expressions prétenïdues trop fortes, il faut prouver qu'elles portent à faux; » ce qu'il ne fait pas. Le principal motif qu'il apporte pour le » condamner, est l'affectation singulière des qualités d'héré- » tiques et de Catholiques appliqués à ceux qui vivent dans île sein d'une même Eglise; c'est-à-dire , Monseigneur, qu'il jen veut autant à V. G. qu'à l'auteur de la Lettre, puisque «vous avez fait la même distinction dans vos Mandements, » c'est-à-dire qu'en feignant de vous défendre, il vous attaque » véritablement ; c'est-à-dire qu'il flétrit de nouveau vos Man- » déments avec la Lettre ; c'est-à-dire , en un mot , que son » réquisitoire vous est aussi injurieux, qu'il pourrait l'être à > l'auteur inconnu.
» Il est donc incontestable qu'en recueillant les voix diffé-
• rentes, il s'élève un espèce de cii général contre le nouveau > Bréviaire; vouloir se cacher celte vérité, c'est se mettre » sur les yeux un bandeau volontaire , pour ne pas apercevoir »un objet réel qui blesse la vue. Or, dans de telles circons- » tances généralement avouées, comment convient-il à V. G. >de se comporter? C'est ce qui doit faire l'objet de ses plus » sérieuses réflexions , et je m'en rapporterai volontiers à la
> décision de sa piété rendue à elle-même et débarrassée des
> conseils de la molle condescendance. C'est à ce tribunal que ïj'en appelle, et je m'assure du triomphe de ma cause. Il n'y
> a que deux partis à prendre : l'un , de corriger le Bréviaire » et d'en retrancher tout ce qui peut blesser la délicatesse » catholique ; l'autre , de le repousser absolument et de le
> tenir comme non avenu.
» Il paraît que c'est au premier parti que V. G. s'en est » tenue ( car on n'est pas venu à bout de lui cacher tout l'ar- >tifice de ce mystère d'iniquité ) ; mais ce qu'il y a de per-
> sonnes autorisées dans votre Diocèse vous proteste ici , par »mon ministère, que vous tentez une chose impossible. Mal- »gré la déclamation non prouvée de l'Âvocat-Général , il
> demeure constant parmi eux que tout le Bréviaire est une
• masse d'un levain corrompu, de laquelle on n'exprimera jjamais un suc salutaire dont les Catholiques veuillent se «nourrir. Comment, en effet, rétablir tous les retranchc- »ments des fêtes, des Octaves, des prières à la Sainte Vierge » et de cette immensité de textes de l'Ecriture et des SS. Pères, » que les auteurs ont sacrifiés aux mains de Jansênius et de » Quesnel? Comment effacer des Hymnes, des Leçons, des
• Capitules, des Répons,' des Oraisons, cette multitude de » phrases captieuses , équivoques , mal sonnantes , pour ne «pas dire hétérodoxes, sous lesquelles on a eu l'adresse d'in-
LITURGIOUES. 3S9
«siiiuer des erreurs si souvent condamnées? Il faudrait abïsolument repétrir, refondre toute cette masse impure, ï c'est-à-dire, qu'il n'en coûterait pas davantage pour refaire » un nouveau Bréviaire.
» La cliose fùt-elle possible, ce qui n'est pas, croyez- vous, » Monseigneur, que les vrais Catholiques trouveront jamais » du goût à réciter un Bréviaire composé par des ennemis de » l'Eglise leur31ère? Non, nous ne voulons point de leurs ï présents ; nos lèvres ne souffriront qu'avec peine des prières »dont les auteurs ne furent pas nos défenseurs; et le triste » souvenir que nous les tenons d'Appelants et de fauteurs ï d'hérésie, sera capable de troubler la dévotion de nos » temples et de répandre l'amertume sur la sainte gaieté de » nos plus belles fêtes. Le dirai-je , Monseigneur? nous crai- » gnons de prononcer des blasphèmes , en ne récitant que > des paroles respectables et uniquement tirées de nos saintes ï Ecritures. Un passage isolé , détaché de ce qui le précède » et de ce qui le suit , souvent ne présente par lui-même au- » cun sens ; mais l'union artificieuse de plusieurs de ces pas- » sages leur donne souvent un sens tout-à-fait étranger, et j c'est ainsi que la parole de Dieu dans la bouche des héré- » tiques devient le langage de l'erreur. Par exemple, com- » parer l'état présent de l'Eglise à l'état d'Israël séduit par ï Jéroboam , ftiire entendre qu'il ne la faut plus chercher que î dans un petit nombre d'élus que la Grâce du Seigneur s'est » réservé , n'est-ce pas le langage familier de tous les héré- » tiques? Attendre que le Prophète Elle vienne soutenir la » foi du petit troupeau persécuté , n'est-ce pas le fanatisme » dominant de nos jours? Des paroles tirées des saints Livres » présentent toutes ces horreurs dans plusieurs Répons et » plusieurs Versets de l'Office du VII' Dimanche après la Penïtecôte. Dira-t-on que ce n'est pas là le sens naturel des
«paroles citées dans le Bréviaire? Qu'importe, si les Catho-
> ligues ne peuvent clouter que ce ne soit là le sens qu'on a i voulu leur présenter ? Les traits de celte nature sont sans » nombre.
> Reste donc. Monseigneur ( ici je sens qu'il faut me faire » une nouvelle violence ; c'est avec peine que l'amour de la » vérité l'emporte sur le respect), reste donc, puisqu'il faut nie dire, de reconnaître généreusement que vous avez été
> trompé , et de proscrire hautement un ouvrage qu'une con- » fiance bien excusable dans un Prélat accablé de tant d'ocïcupations vous a fait adopter.
îë'il n'y avait que ce premier pas à faire , je crois aisé- » ment que V. G. n'y trouverait point de difficulté; une àme » élevée comme la vôtre est au-dessus de cette faiblesse or-
> gueilleuse qu'un glorieux aveu fait rougir. Vous savez qu'il
> n'apparticîit qu'à l'élévation d'un nobie génie de se croire
• sujet à l'erreur, et que ce qui sépare le grand homme d'a-
♦ vec l'homme faible n'est pas de ne commettre aucune faute,
> mais de savoir les avouer et les répîlrer. L'immortel Ar-
> chevéque de Cambrai ne s'est jamais tant distingué par la » sublime beauté de ses ouvrages, que par l'humble aveu » qu'il a fait en chaire de s'être trompé. Et son nom ne serait » pas si glorieux dans les fastes de l'Eglise, s'il avait toujours »été à couvert de tout reproche.
»Le second doit vous coûter beaucoup plus, sans doute, » parce qu'il entraîne après lui de fâcheux embarras. Les frais » sont faits ; la dépense est énorme ; où trouver des fonds »pour rembourser le libraire et l'indemniser de ses avances? >Je conviens que cet article souffre difficulté. Il faudra se
> donner des mouvements, lever bien des obstacles et de difr » lérentes espèces ; mais enfin la chose doit-elle être regardée » comme impossible? Les fonds de charité, d'honneur et de
> bienséance , sont-ils donc épuisés dans la plus riche capitale »du monde? ou n'y a-t-i! aucune voie à quelqne accomnio-
> dément? Je conviens encore que , malgré les ressources du
> zèle et de l'mgénieuse piété, différents particuliers pourront
> souffrir quelque perte ; mais fùt-elle fort au-dessus de ce » qu'elle pourrait être en effet , des intérêts purement liuî mains peuvent- ils arrêter ou suspendre une démarche
> prouvée nécessaire à la religion?
» Rendez-vous donc , Monseigneur, à ce qu'elle vous de- > mande aujourd'hui. Toujours vous vous fîtes un devoir î capital d'être docile à sa voix et de vous conduire selon la ï sainteté de ses maximes. Il n'est qu'un seul trait dans une «longue suite d'années qui ne soit pas à couvert de la cri-
> tique ; trait cependant qui sera marqué dans les fastes de ï l'Eglise, trait qui pourra défigurer le glorieux portrait » qu'on y fera de votre personne : hâtez-vous de l'effacer. » Vous avez toujours été un de ces murs d'airain, une de ces ï colonnes inébranlables que la religion oppose à l'hérésie. >Vous êtes encore aujourd'hui son ornement et son appui; » c'est un éloge que la malignité et l'envie ne peuvent vous
> refuser, et auquel je suis le premier à souscrire. Vous sou- » tiendrez jusqu'à la fin ce noble caractère : vous vous sou- » viendrez de ces beaux sentiments tracés avec tant d'énergie ïdaiis la lettre que vous écriviez au Roi, quelque temps » après que vous eûtes pris le gouvernement de cette Eglise : i Je ferai mon devoir ( disiez-vous ) , je le ferai avec le zèle et ila fermeté d'un Evêquc , qui, après avoir vieilli dans l'épisï copat, n'est pas venu dans la capitale pour trahir son minisi tère et pour le déshonorer à la fin de «es jowr^; jours précieux, » Monseigneur, pour lesquels je me trouverais heureux de saicrifier les miens inutiles au monde, et qui s'avancent, hélas!
> pour notre malheur, à pas trop précipités. 11 faudra pa-
» raître devant ce Juge redoutable qui trouve des iniquités •jusque dans ses Saints. >ous porterez à son tribunal des
> œuvres de salut et des vertus dignes d'un zélé ministre du »Dieu vivant dont vous avez soutenu les autels, mais vous y » rendrez compte aussi de ce qui fait le sujet de cette humble » Remontrance. Au nom du Dieu que nous servons , au nom
> de celte religion que nous suivons, examinez sérieusement >et pesez dès à présent, au poids sacré du sanctuaire, ce » que vous voudriez avoir fait dans ce moment terrible et dé- » oisif, où la vérité pure brillera sans éclat et débarrassée de » toutes les préventions humaines, i
Il était plus aisé de condamner au feu la pièce qu'on vient de lire que de la réfuter. On ne pouvait refuser à son auteur le zèle de la foi, la connaissance de la matière ; on était obligé de convenir que c'était un homme dévoué à son Archevêque, attaché à la hiérarchie, un digne compagnon de Languet dans la guerre contre les Anti-liturgistes. Nonobstant toutes ces raisons, l'Archevêque résolut de maintenir le Bréviaire avec les corrections; on pensa que le temps calmerait cette agitation. Cependant , on eut la prudence de ne rien faire contre les deux Lettres et la Remontrance. Il n'eût pas été facile, en effet, de rédiger une censure contre ces pièces vraiment orthodoxes, et d'ailleurs, c'eût été accroître la déconsidération du Bréviaire , en provoquant une répHque ; peut-être même le Siège Apostolique eût -il été contraint d'intervenir dans cette question épineuse. Quant à l'opposition des Séminaires de Saint-Sulpice et de Saint-Nicolas, elle dut céder enfin devant l'injonction expresse de la Lettre Pastorale, surtout depuis les cartons mis au Bréviaire qui, tout en attestant l'impure origine de ce livre , donnaient à l'autorité diocésaine une raison de plus de presser l'acceptation de la nouvelle Liturgie. Ainsi l'œuvre de Vigier, Me-
sengiiy et Cofiîn , s'implanta pour de longues années dans l'Eglise de Paris, et par suite dans une grande partie du Royaume. Les Jansénistes, quoique mortifiés par les cartons, se rangèrent autour du Bréviaire, et trouvèrent des éloges pour l'Archevêque Vinlimille qui demeurait, malgré tout, le patron de leur œuvre. Rien n'est plus curieux, que le langage des Nouvelles Ecclésiastiques sur ce Prélat : tour à tour la feuille Janséniste gémit de son aveuglement et exalte son zèle providentiel dans la publication du Bréviaire.
Cependant, si on n'osait censurer, à l'Archevêché , les Lettres sur le nouveau Bréviaire , ce Bréviaire ne demeura pas néanmoins tout-à-fait sans apologie. Le P. Vigier entreprit une défense de son travail , sous le point de vue de l'orthodoxie. Son intention était de prouver que le Bréviaire renfermait un nombre suffisant de textes favorables au dogme catholique de la mort de Jésus-Christ pour tous les hommes, au culte de la Sainte Vierge et à la primauté du Siège Apostolique. Quand il en eût été ainsi , cette démonstration n'eût pas infirmé les reproches des Catholiques sur la suppression de tant de choses respectables, sur la frauduleuse insertion d'un si grand nombre de particularités suspectes , reproches d'autant plus fondés, que les cartons étaient là pour attester l'existence du mal. 11 n'en demeurait pas moins évident que le Bréviaire était une œuvre Janséniste , par ses auteurs , son esprit et son exécution ; que les cartons n'avaient atteint, après tout, qu'une faible portion des choses répréhensibles, soit comme exprimant des ambiguïtés sur le dogme, soit comme renversant, en tant d'endroits, les plus sacrées des traditions liturgiques. D'ailleurs, pour qui connaît l'histoire du Jansénisme, rien n'est moins étonnant que ce soin qu'avaient eu les rédacteurs du Bréviaire, d'insérer dans leur œuvre un certain nombre de textes qu'on aurait à faire va-
loir, en cas d'attaque. Vigier était placé tout à son aise pour remplir ce personnage : il n'avait point appelé de la Bulle comme Mesenguy et Colïin ; mais, d'un autre côté, il ne la regardait que comme simple règle de police. Dans celte heureuse situation, sa conscience ne lui défendait point de glisser dans son Bréviaire ses sympathies Janséniennes; et du moment que des réclamations s'élèveraient, il pouvait, sans contradiction, en présence du public, revoir son œuvre, la Bulle Unigenitus en main , et soutenir la thèse de la non contrariété du Bréviaire avec cette Bulle.
Cependant , le parti ne s'accommodait pas trop de cette condescendance de Vigier. Les Nouvelles Ecclésiastiques expriment hautement leur mécontentement sur l'Apologie : € Tout ce que nous pouvons dire de cet écrit, dit le gazetier, » c'est que, malgré la protection dont M. l'Archevêque a jugé
> à propos de l'honorer, le public (I) ne lui a pas fait un accueil »bien favorable. Il se sent partout de l'étrange contrainte oii >ron est, lorsqu'on recevant la Constitution Unigenitus, on se » trouve obligé de défendre les Vérités que cette même Cons-
> titution condamne , et cette malheureuse nécessité y a ré- »pandu d'un bouta l'autre une teinture deMolinismc qui a
> fait dire à plus d'an lecteur que celte apologie fait peu » d'honneur au Bréviaire , qui n'en avait pas besoin et qui se i défend assez par lui-même. En un mot, on sait que ceux qui
> ont eu le plus départ à la composition du nouveau Bréviaire
> de Paris , n'ont point goûté cette première Lettre (1). > Ces collègues de Vigier, qui furent méconlents de l'Apologie du Bréviaire, n'étaient autres que Mesenguy (-2) et Coffîn, aux-
(1) Ce public est priDcipalement celui du Journal.
(2) >'ouvelles Ecclésiastiques. 21 novembre 1756.
(3) Ami de la Religion. Ibidem, page 295.
quels leur caractère officiel d'Appelants interdisait toute rétractation même apparente. Vigier était donc comme l'intermédiaire entre le nouveau Bréviaire et les Catholiques. L'Apologie qu'il avait publiée consistait en trois Lettres de M. l'Abbé *"* d tm de ses amis, en réponse aux libelles qui ont faru contre le nouveau Bréviaire de Paris. Ces trois Lettres, qui forment ensemble cinquante-quatre pages in-i", sont datées des l" et 15 octobre, et du 30 décembre 1736 , et parurent avec Approbation et Privilège du Roi.
Le courageux Père Hongnant avait publié, vers la fin de la même année , une troisième Lettre sur le nouveau Bréviaire, dans laquelle il s'efforçait de renverser les subterfuges de Yigier et de faire voir que l'Apologie , pas plus que les carto'ns, ne parviendraient à faire du Bréviaire une œuvre catholique. Nous ignorons si cette troisième Lettre obtint, comme les deux précédentes , les honneurs d'une condamnation au Parlement de Paris (1). Quoi qu'il en soit , la controverse demeura close pour le moment et le Bréviaire resta, comme sont restées beaucoup d'autres choses, que le dixseptième et le dix-haitièrae siècles ont vu naître, et que le nôtre , peut-être , ne transmettra pas à ceux qui doivent le suivre.
Le Bréviaire étant inauguré, il devenait nécessaire de donner un nouveau Missel qui reproduisît le même système. On sent que le Missel de lïarlay, revu par le Cardinal de JVoailles, était encore trop conforme à la Liturgie Romaine pour se plier au Calendrier et aux autres innovations du moderne Bréviaire; or, il fallait un rédacteur au nouveau Missel. L'Acolyte
(1) Vj^mi de la Religion parle de Remarques mauuscrites sur le nouveau Bréviaire, en li pagCoin-i" qui, dit-il, roulent sur les mêmes ^;rief ■ (lue les LeUrc;; d'Honguaut ; mais elles sont jilui modérées.
Mesenguy fut choisi pour ce grand travail, sans doute par la protection de l'Abbé d'Harcourt, qui disposait totalement de la confiance de l'Archevêque , dans tout ce qui tenait à la Liturgie. Ce fut, au reste, une étrange influence que celle de Mesenguy dans toute cette opération. Il était auteur en partie du nouveau Bréviaire, et, quand on forma la commission pour juger des réclamations que ce livre avait excitées , on ne lui avait pas fait l'honneur de le convoquer. Sans doute, sa qualité d'Appelant et d'hérétique notoire avait exigé qu'on rendit du moins cet hommage à la pudeur publique. Maintenant qu'il s'agit d'un livre plus important, plus sacré encore que le Bréviaire, du Missel , du Sacramentaire de l'Eglise de Paris, on vient chercher cet homme, cet hérétique, étranger même au caractère de Prêtre; ce sera lui qui déte» minera, pour cette Eglise , les prières , les rites , les mystères avec lesquels les Prêtres, désormais, auront à célébrer le grand Sacrifice. Au reste, celte confiance inouïe donnée à un liéiétique par un Prélat Catholique, Mesenguy continua d'en jouir pendant toute la durée de l'épiscopat de Charles de Vintimille; car, en 1743, peu avant la mort de l'Archevêque, il présida à la nouvelle édition du Bréviaire et aux changements, d'ailleurs assez légers, qui y furent faits (1).
Il paraît que Mesenguy avait, depuis plusieurs années., commencé le travail du Missel , car ce livre fut en état de paraître dès 1758, et fut annoncé par une Lettre Pastorale de l'Archevêque, en date du 11 mars. Nous allons parcourir cette pièce importante, qui fut placée en tête du Missel luimême (2).
Elle commence par des reflexions sur la dignité du Sa-
(1) L'Ami de la Religion. Ibidem.
(2) Vid. la noie B.
ciifice de la Messe, considéré sous ses différents rapports, et arrive bientôt à parler des efforts tentés dans plusieurs Diocèses de France pour la correction et le perfectionnement des Missels. On rapellc ensuite les travaux des Archevêques de Harlay et de Noaiîles , qui ont cependant encore laissé beaucoup à désirer pour l'entière perfection do ce livre ; mais le nouveau Missel est rédigé d'après des principes totalement conformes à ceux que suivirent ces deux Prélats dans leur réforme liturgique : c'était, assez dire que la partie Romaine avait presque entièrement disparu.
La Lettre Pastorale déclare ensuite que le nouveau Bréviaire ayant rendu nécessaire un nouveau Missel, l'Archevêque s'est fait aider dans ce travail, par plusieurs Chanoines de la Métropole. A leur tête était naturellement le Doyen, l'Abbé d'Harcourt , qui ne travaillait pas par lui-même, mais par son protégé , Mesenguy. Nous ignorons quels sont les autres Chanoines désignés ici, et la mesure de leur influence dans la composition du Missel.
Venant au détail des modifications introduites dans ce livre, l'Archevêque parle ainsi : « On ne trouvera presque aucun » changement dans les Evangiles et les Epîtres des Dimanches j> et des Fériés , non plus que dans ceux des fêtes chômées » par le peuple. On a fait davantage de changements dans îles pièces chantées aux Messes du Propre du Temps; en » sorte, toutefois, que nous avons retenu ce qu'il y avait de » meilleur en ce genre dans le Missel précédent , nous réser- » vant quelquefois de le placer plus à propos. »
Charles de Vinlimille confesse ici, sans scrupule, une des plus graves infractions faites à la Liturgie, sous le point de vue de la popularité du culte divin. Sans parler ici des Graduels , Versets Alleluiatiques , Offertoires et Communions choisis par saint Grégoire et ses prédécesseurs, et qu'il eut
pourtant été fort à propos de ne pas perdre , à une époque surtout où l'on se piquait si fort d'un zèle éclairé pour l'antiquité, n'était-ce pas une grande faute d'oser violemment changer, dans un grand nombre de Messes, les Introits euxmêmes, qui, de toute anliquité, servaient à distinguer entre eux les divers Dimanches de l'année? Comment désormais lire et comprendre nos chroniques nationales, les chartes et les diplômes de nos ancêtres, dans lesquels les Dimanches sont sans cesse désignés par les premières paroles de cette solennelle Antienne? Il faudra donc, et c'est à quoi on . est réduit aujourd'hui , que le Prêtre lui-même ne puisse plus expliquer ces monuments, s'il ne s'est muni d'un Missel Romain , à l'effet de comprendre des choses que le peuple luimême savait autrefois? Qu'il est pourtant triste de voirl'ardeur avec laquelle, à cette époque, on se ruait à tout ce qui pouvait creuser un abîme entre !e présent et le passé ! Au reste, sous ce rapport, comme sous les autres, on était tombé dans toutes les contradictions où entraîne d'ordinaire une conduite arbitraire. Ainsi, on avait daigné conserver les Inlroïls : Ad te levavi, du premier Dimanche de l'Aveut; Dominus dixit ad me, de Noël , à la Messe de Minuit ; Invocavit, Reminiscere, Oculi, Lœtare, des quatre Dimanches de Carême ; Judicame, de la Passion ; Domine, ne longe, du Dimanche des Rameaux ; Quasi modo, de l'Octave de Piiques, et quelques autres encore des Dimanches après la Pentecôte ; et on avait retranché Populus Sion, du second Dimanche de l'Avent; le fameux Gaudete, du troisième Dimanche; Rorate, qui est au quatrième; Dum médium , au Dimanche dans l'Octave de Xoël ; In excelso trono , au Dimanche dans l'Octave de l'Epiphanie; Omnis terra, au deuxième Dimanche après cette fête; Adorate Domimim, au troisième et suivants; Rcsurrexi, au jour même de Pâ<iues ; Misericordia, au second Dimanche après
Pâques; Jubilate, au troisième ; Exaudi, Domine, au Dimanche dans l'Octave de l'Ascension ; Factus est Dominus , au second Dimanclie après la Pentecôte ; Exaudi. Domine, au cinquième; Omnes gentes, au septième; Suscepimus, Deus, au huitième; Ecce Deus adjuvatme, au neuvième; Deus in loco, au onzième ; Deus in adjutorium, au douzième; Protector noster, au quatorzième ; /wc/ina , au quinzième; Justus es, au dix-septième; Da pacem, au dix-huitième; Salus populi, au dix-neuvième; Omnia qiiœ fecisti, au vingtième; Si iniquitates , au vingt-deuxième; Dicit Dominus, aux vingt-troisième et vingt-quatrième. Outre ces suppressions, plusieurs des Introïts conservés avaient été transposés d'un Dimanche à l'autre; ce qui n'était propre qu'à accroître la confusion et à rendre de plus en plus impraticable l'étude des Chroniques et des Diplômes, cident. Ainsi, le Gaudete du troisième Dimanche de l'Avent, se trouvait transplanté au vingt-quatrième après la Pentecôte; le Vocem jucunditatis , du cinquième Dimanche après Pâques, était anticipé au troisième, etc. Nous ne parlons pas des Introïts du Propre des Saints ; comme ils ne sont pas employés ordinairement dans le style de l'Europe du moyenâge, leur suppression n'offensait que les convenances liturgiques. Quant à ce que disait la Lettre Pastorale, qu'on avait conservé les Epîtres et les Evangiles des fêtes chômées par le peuple, il eût fallu dire : moins l'Evangile de la fêle de saint Pierre et saintPaul.CetEvangileavaiidisparu,avec son fameux texte : Tu es Petrus, et super hune petram œdificabo Ecclesiam meam, pour faire place au passage du XXP chapitre de S. Jean, où Jésus-Christ dit à saint Pierre : Pasce oves meas ; texte important, sans doute, pourl'aulorilédu Saint Siège, mais moins clair, moins populaire, moins étendu que Tu es Petrus, qu'on avait lu pendant mille ans, ce jour-là, à Paris comme à Rome. T. II. " 24
La Lettre Pastorale continue : € Nous avons choisi les pas- » sages de l'Ecriture qui nous ont semblé les plus propres à
> exciter la piété , les plus faciles à mettre en chant et les ï plus en rapport avec les lectures sacrées qui se font à la
> Messe. Cependaut, nous ne nous sommes point tellement » enchaînés à une méthode quelconque que nous ne nous «soyons proposé, par dessus tout, de rechercher ce qui ï pouvait élever le cœur à Dieu et l'aider à concevoir le feu î sacré de la foi , de l'espérance, et de la charité. » Saint Grégoire s'était bien aussi proposé la même fin dans le choix des pièces de son Antiphonaire , et passait même pour y avoir réussi. Il est étonnant que le dix-huitième siècle ait eu cette surabondance d'onction et d'esprit de prière , et qu'un Janséniste comme l'Àcolyte Mesenguy ait été appelé à devenir ainsi, pour l'Eglise de Paris , l'organe de l'Esprit-Saint. Nous devons seulement remarquer ici que , dans ce nouveau Missel, on avait conservé généralement un plus grand nombre de formes Romaines que dans le Bréviaire , par exemple , la presque totalité des Epîtres et des Evangiles , et que si on avait suivi le système de mettre les parties chantées en rapport avec ces lectures , en substituant de nouveaux Introïts , Graduels, etc., qoand les anciens ne s'harmonisaient pas, on n'avait pas cependant pressé , avec la dernière exagération, l'application de celte méthode. Nous aurons bientôt à signaler d'autres Missels fabriqués sur un plan bien plus rigoureux. Reprenons la Lettre Pastorale,
( La même raison nous a portés à ajouter plusieurs Pré- > faces propres qui manquaient, savoir pour l'Avent et cer- » taines solennités plus considérables , comme la Fête-Dieu , »la Dédicace, la Toussaint et autres. Ainsi, nous sommcs- 1 nous efforcés de nous rapprocher, autant que nous avons >pu, de l'ancienne coutume de l'Eglise Romaine, qui avait
LITURGIOUES. 57i
» autrefois presque autant de Préfaces propres que de Messes, » comme cela est encore d'usage aujourd'hui dans les Eglises »du rite Ambrosien. >
Pourquoi donc n'avoir pas pris dans les anciens Sacramentaires les Préfaces de l'Avent , de la Dédicace , de la Toussaint, de saint Denys même? Pourquoi en faire rédiger de si longues, de si lourdes, par des Docteurs de Sorbonne dont le style a si peu de rapport avec la phrase châtiée et cadencée de saint Léon et de saint Gélase? Pourquoi, surtout, admettre à l'honneur de composer des prières d'un usage si sacré, un hérétique comme le Docteur Laurent-François Boursier, expulsé de la Sorbonne en 1720, pour avoir écrit contre le Concile d'Embrun ? C'est à un pareil homme que l'Eglise de Paris doit la Préface de la Toussaint, qui se chante aussi à la fête du Patron. Dans cette Préface, Boursier dit à Dieu qu'en couronnant les mérites des Saints , il couronne ses propres dons, eorum coronando mérita j coronas dona tua ; expression très Catholique dans un sens, et très Janséniste dans un autre. Nous manquerions à notre devoir d'historien liturgiste, si nous ne disions ici que Boursier mourut le 17 février i7.49, sur la paroisse de Suint-Nicolas-du-Chardonnet, sans avoir rétracté son Appel. Le Curé de cette pai'oisse, quoique opposé à l'Appel, s'étant montré moins ferme sur la foi que ne le fut plus tard, à l'égard de Coffîn, celui de Sainte Elienne-du-Mont, et ayant cru pouvoir administrer les Sacrements à Boursier, fut exilé à Senlis, en punition de cet acte de schisme, par l'Archevêque de Beaumont. Et on a continué depuis à chanter la Préface de Boursier !
i Nous avons apporté le même soin, continue la Lettre » Pastorale, aux Oraisons qui sont propres à chaque Messe, » et qui tiennent un rang considérable dans la Liturgie; nous > voulons parler des Collectes , Secrètes et Postcomraunions.
> Xous avons tiré des anciens Sacramentaires la plupart de
> ces Oraisons si remplies de l'onction de la piété. Nous en > avons inséré quelques nouvelles, en très petit nombre, » composées autant que possible sur le modèle des anciennes, ï et formées en grande partie des paroles même des Sacra- »mentaires. En effet, si, comme nous en avertit saint Céïleslin, la règle de la Foi dérive de celle de la Prière, avec
> quelle pieuse et affectueuse vénération ne devons-nous pas » embrasser ces formules de prières que nous ont laissées , > par tradition, ces antiques témoins de la doctrine chré-
> tienne , ces docteurs excellents de la vénérable antiquité ! >Nous voulons parler de ces hommes saints, dans lesquels » habitait l'Esprit d'intelligence et de prière, les Léon, les >Gélase, les Grégoire, les Hilaire, les Ambroise, les Salvien, ïlesLéandre, les Isidore. Quelle imposante et sainte nuée » de témoins ! C'est par leur autorité qu'il nous conste que , » dans ces anciens temps, on avait la même foi que nous pro-
> fessons aujourd'hui; que les mêmes vérités catholiques ont » été , depuis les siècles les plus reculés , crues et défendues >à Rome, à Milan, dans les Gaules, en Espagne, en un mot T> dans tout l'Occident. » Cette doctrine liturgique de la Lettre Pastorale est , il est vrai , celle de tous les siècles chrétiens ; mais pourquoi faut-il qu'elle ne soit ici qu'une contradiction de plus ? En effet , si l'on doit embrasser avec une si pieuse et affectueuse vénération ces formules de prières que nous ont laissées par tradition ces antiques témoins de la doctrine chrétienne, ces Docteurs excellents de la vénérable antiquité, comment justifier le Missel en tête duquel on lit ces belles paroles, puisqu'il est clair comme le jour qu'un nombre considérable de formules de ce genre sont abolies par le seul fait de sa publication? Si saint Célestin doit être loué d'avoir dit que la règle de la foi dérive de celle de la prière, pourquoi cette règle
de la foi ne dérive-t-elle pas tout aussi pure des paroles d'une prière appelée Introït ou Graduel, que de celles d'une prière appelée Collecte on Postcommunion? Bien plus, ç,c?> Introït s , ces Graduels, étant destinés à être chantés parle chœur des Prêtres, auquel s'unit la voix du peuple, n'aideront-ils pas plus puissamment encore à la perpétuité du dogme? ne rendront-ils pas plus solennel et plus éclatant le témoignage des siècles , que ces Oraisons que la seule voix de l'offîciaiît fait retentir au fond du sanctuaire ? Si l'on reconnaît que l'esprit d'intelligence et de prière a animé les Pères de la Liturgie, les Grégoire et les Ambroise, par exemple, comment se justifîera-t-bn d'avoir expulsé leurs Hymnes du Bréviaire? Si les traditions liturgiques de l'Eglise de Milan et de celle d'Espagne sont dignes de notre respect, n'est-ce pas, après cela , se condamner soi-même que de rejeter les formules chantées de style ecclésiastique , quand on sait ( et on doit le savoir ) que les Bréviaires et les Missels de ces Eglises gardent avec honneur la plupart de ces mêmes pièces delà Liturgie Romaine que François de Harlay, Le Tourneux, de Vert,Vigier et Mesengny, ont si lestement effacées? Est-il permis de parler de la Liturgie de l'Eglise des Léandre et des Isidore, et d'oublier le fameux Canon du IV° Concile de Tolède, que nous avons cité ailleurs, et dans lequel sont si expressément condamnés ceux qui veulent chasser des Offices divins les formules de composition humaine, pour ne chanter que des paroles de l'Ecriture (1) ?
Au reste, le nouveau Missel n'avait pas su se défendre d'une contradiction éclatante avec les principes même de sa rédaction. Dans la Messe du jour de la Pentecôte , on n'avait pas osé remplacer, par un texte biblique, l'aptique Verset
(1) Vid. ci-dessus. Tome I. pagel215.
Alleluiaiique, bien qu'il ne fut que d'une simple composition humaine. Soit défaut d'audace, soit respect invincible, soit injonction de l'autorité supérieure, Mesenguy avait conservé ces grandes et touchantes paroies : Alléluia. Veni,sancte Spiritus , reple tuorum corda fidelium, et tui amoris in cis ignem accende 1
Avec cette seule exception , nous sommes en mesure de réclamer, ligne par ligne , tout l'Antiphonaire de saint Grégoire. Y a-t-il, par hasard, moins de piété ou d'autorité dans les autres formules si arbitrairement sacrifiées? Il nous semble que si , dans la Liturgie régénérée , ont peut encore chanter sans inconvenance : Alléluia. Veni, sancte Spiritus, reple tuorum corda, etc., on pourrait bien aussi chanter, pour honorer la Mère de Dieu , l'Introït suivant :
Salve, sancta Parens , enixa puerpera Regem qui coslum terramque régit in sœcula sœculorum !
Et le Graduel :
Benedicta et venerabilis es, Virgo Maria, quœ sine tactu pudoris inventa es Mater Salvatoris,
Et Y Alléluia :
Assumpta est Maria in cœlum : gaudet exercitus angelorum.
Et le Trait :
Gaude , Maria Virgo, cunctas hœreses sola interemisti, quœ Gabrielis Archangeli dictis credidisti, etc.
Et cet autre Alléluia :
Virga Jesse floruit ; Virgo Deum et hominem genuit : pacem Deus reddidit, in se reconcilians ima summis.
Et l'Offertoire :
Félix namque es, sacra Virgo Maria, et omni laude dignissima : quia ex te ortus est soijustitiœ C/iristus Deus noster.
Pt la Communion :
Beatd viscera Mariœ Virginis quœ portaverunt œterni Patris Filium !
Mais, qu'est-il besoin d'insister sur la contradiction d'avoir conservé le Verset Alleluiatique de la Pentecôte, quand nous avons si ample matière à un argument adhominem bien autrement embarrassant? Le nouveau Missel élait rempli de Proses nouvelles, pour toutes les fêtes possibles. Ces compositions n'étaient pourtant ni tirées de l'Ecriture Sainte , ni empruntées aux anciennes Liturgies. Elles étaient à la fois une parole humaine et une parole nouvelle. Bien plus, on ne s'était pas contenté de faire des Proses nouvelles ; une des anciennes avait été retouchée d'après les idées modernes. Ainsi on ne lisait plus la première strophe de la Prose des Morts , comme autrefois :
Dies irœ j diesilla,
Solvet seclum in favilla.
Teste David cum sybilla :
Mais bien :
Dies irœ , dies nia , Crucis eœpandens vexilla, Solvet seclum in favilla.
Après la fameuse censure de la Sorbonne contre les Jésuites auteurs des Mémoires de la Chine, Mcsenguy ne pouvait plus souffrir qu'on chantût, dans l'Eglise de Paris, un Verset de Séquence dans lequel était invoqué, le témoignage d'une Sybille des Gentils à côté des oracles du peuple Juif. Il est , en effet , bien étonnant que l'Eglise Romaine et le reste de l'Occident s'obstinent à chanter toujours cette strophe, même après le jugement souverain de la Sorbonne !
Mesenguy avait trouvé l'occasion de faire une autre justice dans le Dies irœ. On y confondait encore, en dépit des progrès
de la critique , sainte Marie-Magdeleine avec Marie sœur de Lazare :
Qui Mariant absolvisti ; Mesenguy voulut que l'on chantât et l'on a chanté depuis : Peccatricem absolvisti !
Mais revenons à la Lettre Pastorale. « C'est donc à ces
> sources si pures , et principalement dans les Sacramentaires
> de l'Eglise Romaine qui est la Mère et la Maîtresse des
> autres , que nous avons puisé les Oi-aisons de notre Missel. » On peut même dire que ce n'est pas sans une conduite de > la divine Providence qu'a eu lieu, pour notre grande conisolation et celle de notre troupeau , la découverte récente » du plus ancien de tous les Sacramentaires de l'Eglise Ro- >maine, qui avait été inconnu depuis plusieurs siècles. Ce » livre d'or, écrit sur un manuscrit en parchemin de plus de > mille ans, a été publié à l'imprimerie Vaticane, sous les
> auspices du Souverain Pontife Clément XII , qui conduit
> aujourd'hui , avec non moins de sainteté que de sagesse , la » barque de saint Pierre. C'est à ce monument considérable
> que nous avons emprunté un grand nombre de prières qui
> respirent une piété excellente et rappellent , pour le style »et la doctrine, saint Léon le Grand, à qui on les attribue » comme à leur auteur très certain. » Nous avons déjà dit un mot de ce prétendu Sacramentaire de saint Léon , qui parut en 473o, à la tête du quatrième tome de l'édition du Liber PontificaliSj dit d'Anastase,parBianchini. Nous y reviendrons dans notre prochain volume. Mais ce manuscrit eût-il été réellement le Sacramentaire de saint Léon, était-ce, pour l'Eglise de Paris, une manière bien efficace do témoigner de sou accord parfait avec la Mère et la Maîtresse des Eglises , que de répudier le Missel qu'elle promulgue et garantit de son autorité, pour Ven fabriquer un nouveau, dans la compositioi^
duquel on ferait entrer quelques lambeaux d'un ancien Sacramentaire qui a été l'objet d'une réforme il y a tant de siècles? Ce n'est pas que nous désapprouvions dans une Eglise qui, comme celle de Paris , se trouve en droit de réformer sa Liturgie, qu'on prenne dans lés anciens Sacramenlaires certaines prières bien approuvées, pour enrichir encore le Romain d'aujourd'hui ; mais cette conduite est toute différente de celle qu'on a tenue. On s'est débarrassé du Missel Romain, qui est le Sacramentaire et l'Ântiphonaire Grégoriens combinés, et ensuite , parmi les pièces anciennes que l'on a consenti à recevoir de nouveau , on a daigné remonter jusqu'au prétendu Sacramentaire Léonien, conservant même la plupart des Oraisons de saint Gélase et de saint Grégoire, parce qu'on le jugeait ainsi à propos. C'est une manière de procéder fort large ; mais il ne faudrait pas lui donner la couleur d'un zélé pour la Liturgie Romaine. Clément Xir, en faisant les frais du quatrième tome de l'Ânastase de Bianchini , comme ses prédécesseurs avaient fait les frais des trois premiers, n'avait pas, assurément, la pensée que le Sacramentaire tel quel , publié parmi plusieurs autres monuments dans ce volume , diit fournir à l'Eglise de Paris un prétexte de se débarrasser du Missel Romain que les Harlay et les Noailles avaient encore respecté.
€ Nous avons largement distribué partout notre Missel ces » richesses liturgiques ; d'où il est arrivé qu'en plusieurs en- » droits de ce Missel, on trouvera des Collectes différentes >des Oraisons qu'on aura récitées dans le Bréviaire ; incon- > veulent léger et même nul en soi. Il nous eût semblé plus » fâcheux de priver notre Eglise de tant d'excellentes prières îdcs anciens Pères. » On dira ce qu'on voudra, mais ce n'en est pas moins une chose inouïe dans la Liturgie , que la dis- ' cordance de l'Oraison des Heures avec la Collecte de la Messe,
dans un même Office. Ce défaut d'harmonie qu'on voudrait excuser ici ne montre que trop la précipitation avec laquelle les nouveaux livres furent fabriqués. Jamais cette Litu rgie Romaine dont on s'est défait si cavalièrement ne fournit d'exemple de ces anomalies, parce que les choses du culte divin sont toujours disposées à Rome avec le sérieux, la gravité, la lenteur, qui seuls peuvent faire éviter de pareilles fautes.
La Lettre Pastorale contient ensuite ces paroles remarquables : « Cependant, nous voulons vous avertir que , dans » plusieurs Oraisons des anciens Sacramentaires, il a été fait » certains changements , soit dans le but de les abréger, soit
> dans celui d'ôter l'obscurité et d'aplanir le style , soit enfîa
> pour les accommoder à la forme spéciale des Collectes , Se- • crêtes et Postcommunions. Cet exemple nous était donné
> par toutes les Eglises de tous les temps , dans les livres des-
> quelles on rencontre beaucoup de prières transférées d'une
> Liturgie dans une autre , et qui ont subi quelques légers » changemerits dans les paroles , tout en conservant le même » sens. Nous avons pensé que la même chose nous était per- » mise , à la même condition , à savoir que le changement ne » tomberait pas sur le fond des choses , mais seulement sur
> les expressions. Nous 2'>ouvons affirmer que les vérités du » dogme catholique, exprimées dans ces prières, ont été reli-
> gieusement conservées par nous dans toute leur intégrité et » inviolabilité. > Voilà donc un Evêque Catholique réduit à affirmer solennellement à son clergé, en tête d'un Missel, qu'il n'a pas altéré frauduleusement le dépôt de la tradition sur les vérités catholiques! Que s'était-il donc passé qui nécessitât cette humiUante déclaration ? quel événement avait excité à un si haut point les susceptibilités du Clergé orthodoxe , que le Pasteur fût ainsi obligé de courir au-devant , sans nul souci des convenances les plus sacrées? Cette décla-
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ration sans exemple avait pour but de prévenir de nouvelles réclamations dans le genre de celles qui s'étaient élevées sur le Bréviaire, et, dans le fait, l'on doit convenir que le Missel était généralement plus pur que le Bréviaire, bien <ïu'il renfermât encore une somme immense de nouveautés. On a dû remarquer plus haut que l'Archevêque , en parlant de la Commission pour le Missel , ne s'était pas borné, comme dans la Lettre Pastorale du Bréviaire, à désigner en termes généraux les hommes sages et érudits auxquels il avait confié cette délicate opération, mais qu'il avoue simplement le concours de plusieurs Chanoines de la Métropole. C'était mettre totalement hors de cause la coopération de Mesenguy, de Boursier et leurs semblables.
On trouvait encore, dans les clauses de la promulgation du Missel , une particularité qui faisait voir que le Prélat avait eu en vue de ménager sur plus d'un point les susceptibilités catholiques. Le lecteur doit se rappeler que la Lettre Pastorale sur le Bréviaire déclarait ce livre obligatoire pour toutes les Eglises, Monastères, Collèges, Communautés, Ordres, enfin four tous les Clercs astreints à l'Office divin, sans exception aucune ; la Lettre Pastorale du Missel , beaucoup moins absolue , n'exigeait cette soumission que de ceux qui, par le droit et la coutume , sont tenus de célébrer et réciter l'Office Parisien (1).
Nous ne nous appesantirons pas davantage, pour le moment , sur les particularités de ce nouveau Missel ; il nous suffira ici d'en avoir exposé le plan, d'après la Lettre Pastorale qui lui sert comme de préface. Au reste , nous le répétons , ce livre était en soi moins repréhonsible que le Bréviaire. Les réclamations des Catholiques avaient du
(1) Qui de jure vel consuetudine Parisiense officium celebrare aut recitare tenentur.
moins eu l'avantage de réprimer l'audace de la secte qui s'était vue à la veille de triompher par la I.ilurgie. Toutefois, soit lassitude, soit découragement, les répugnances se calmèrent peu à peu : le Bréviaire et le Missel de Vintimille s'implantèrent profondément , et c'en fut fait de la Liturgie Romaine dans l'Eglise de Paris.
Bien plus, cette Eglise que Dieu, dans ses conseils impénétrables, avait ainsi soumise à la dure humiliation de voir des mains hérétiques élaborer les Offices divins qu'elle aurait désormais à célébrer , eut le triste honneur d'entraîner grand nombre d'autres Eglises du Royaume, dans la malheureuse voie où on l'avait poussée. Déjà l'exemple qu'elle avait donné au temps de François de Harlay avait été contagieux ; celui qu'elle offrit au temps de Charles de Vintimille eut bien d'autres conséquences. Trente ans après l'apparition du Bréviaire de 1736, la Liturgie Romaine avait disparu des trois quarts de nos Cathédrales, et, sur ce nombre, cinquante et plus s'étaient déclarées pour l'œuvre des Vigier et des Mesenguy. La sainte Eglise de Lyon était de ce nombre. Quel événement donc que l'apparition des livres de Vintimille ! Comment n'a-t-il pas laissé plus de place dans l'histoire ? C'est que l'indifférence , le mépris, l'oubli même du passé était la grande maladie qui travaillait les hommes du dix-huitième siècle ; et cependant, quand les Jansénistes et les philosophes eurent totalement miné la société religieuse et civile, beaucoup d'honnêtes gens s'étonnèrent de voir crouler pêlemêle, en un instant, tant d'institutions que les mœurs ne soutenaient plus. Le récit de cette catastrophe n'est pas de notre sujet : nous avons seulement à raconter comment une des formes principales de la civilisation religieuse du moyenâge, la forme liturgique, a péri en France : poursuivons notre histoire.
LITUUCIIQVES. 381
Il serait par trop minutieux d'enregistrer ici successivement les divers Diocèses qui acceptèrent tour à tour les nouveaux Livres Parisiens. Il suffira de dire que partout où cette adoption eut lieu , on fondit le Calendrier et le Propre Diocésains avec ceux de Paris, et qu'on mit en tête du Bréviaire et du Missel le titre diocésain, le nom de l'Evêque qui faisait celte adoption, et une Letlre Pastorale, composée d'ordinaire sur le modèle de celle de Charles de Vinlimilie. Les premières Eglises qui entrèrent dans cette voie, furent celles de Blois, d'Evreux et de Séez. On fit dans ces Diocèses quelques légères rectifications au Bréviaire , et même les Nouvelles Ecclésiastiques se plaignent amèrement qu'à Evreux on ait osé changer quelque chose dans la fameuse strophe de l'Hymne de Santeul , pour l'Office des Evangélistes. Elle avait été mise ainsi :
Jnsculpta saxo lex vêtus
Prœcepta , non vires daibat ;
Inscripta cordi lex nova
Dat posse quidquid prœcipit.
On avait donc adouci le dernier vers :
Quidquid jubet dat exequi; mais les trois premiers exprimaient encore les Propositions de Quesnel, 6, 7 et 8.
Le nouveau Bréviaire de Paris fut aussi adopté, en 1764, par les Chanoines Réguliers de Sainte-Geneviève, dits de la Congrégation di! France. Nous ne ferions que mentionner simplement ce fait , si une des circonstances de son accomplissement n'olîrait matière à une observation très grave. Le P. Charles-François de Lorme, Abbé de Sainte-Geneviève et Général de la Congrégation , avait placé en tête du Bréviaire, suivant l'usage, une Lettre Pastorale adressée à tous les Abbés, Prieurs, Curés et Chanoines de sa juridiction, et,
dans cette pièce , il rendait compte des motifs qui avaient présidé à la rédaction de ce nouveau Bréviaire de Paris, qui allait devenir désormais celui des Chanoines Réguliers de la Congrégation de France. Après avoir parlé de la correction du Bréviaire Romain par saint Pie V, et du mérite de cette œuvre pour le temps où elle fut accomplie, l'Abbé de Sainte- Geneviève en venait au détail des inconvénients qui avaient porté plusieurs Evêques de France à renoncer à ce Bréviaire : € Autant il était vrai, dit la Lettre Pastorale, que le Bré- »viaire Romain l'emporte sur tous les autres, autant on » devait regretter que celte œuvre n'eût pas atteint sa per-
> fection , moins par la faute de ses auteurs que par le mal- >heur des temps. Il y était resté beaucoup de choses qui,
> soumises depuis à un examen sévère , ont été trouvées in- » certaines et même fausses. Il s'y était introduit plusieurs
i choses CONTRAIRES AUX MAXIMES DE NOTRE EglISE GaLLI-
)CANE (1). » La voilà donc révélée par un témoin grave et contemporain, l'intention qu'on a eue en se défaisant du Bréviaire Romain , d'aider à l'établissement du Gallicanisme. Certes, un pareil aveu n'était plus nécessaire après les faits que nous avons rapportés : mais il ne laisse pas que de réjouir grandement, surtout à cause de la naïveté aveclaquelie il est produit.
Tandis que le désir de consolider les maximes de notre Eglise Gallicane portait une grande partie du Clergé du Royaume à rejeter le Bréviaire Romain, l'esprit catholique,
(1) At quam verum erat caeteris omnibus praestare Romanum Offîcii diviui Ordiaem, tam dolendum erat opus uuraeris suis omnibus, vitio seculi potiusquain auctorum, non fuisse absoluiam, Supererant plurima , quae incerta , quse falsa postmoduin , adbibito severiori examine deprebensa sunt ; exciderunt nonaulia nosirae Gallicauîe Ecolesise placUis sidversa.
dont nous avons vu les résistances à Paris, se révoltait dans d'c.utres Diocèses. Nous avons malheureusement peu de faits à citer ; mais c'est une raison de plus de les arracher à l'oubli. Nous dirons donc qu'à Marseille , l'héroïque Evêque Henri de Belzunce adressa un Mandement à son peuple, pour l'engager à redoubler de zèle dans le culte de la Sainte Vierge et des Saints , qui était menacé par de téméraires innovations. Des considérations de haute convenance l'empêchèrent d'expliquer plus clairement les attentats qu'il avait en vue ; mais des Curés , tels que ceux des Accoules et de Saint-Martin , crurent pouvoir annoncer en chaire , à leurs peuples, que le Prélat avait voulu signaler le récent Bréviaire de Paris , et l'on ne tarda pas à entendre retentir, dans les Nouvelles Ecclésiastiques , tous les sifflets du parti contre l'illustre Prélat à qui la secte n'a jamais pardonné son zèle ardent contre les dogmes Jansénistes.
Ceci se passait quelques mois après l'apparition du Bréviaire de Vinlimille. En 1752, un fait du même genre consola les amis des saines doctrines liturgiques. Jean-Georges de Souillac^ Evêque de Lodève, Augustinien zélé, avait été du nombre des Prélats qui les premiers adoptèrent le nouveau Parisien. Il eut pour successeur, en 1750, un Evoque célèbre pour la pureté de sa doctrine, et dont nous aurons prochainement occasion de parler. Ce Prélat était Félix-IIenri de Fumel. Un des premiers actes de son autorité fut de rétablir le Bréviaire Romain et de supprimer le Parisien qu'il avait trouvé en vigueur. Cet acte de courage lui attira, comme à Belzunce , leâ injures du parti ; mais de pareils outrages de la part des hérétiques sont la plus noble récompense que puisse ambitionner un Evêque.
Tirons maintenant les conclusions qui résultent, pour la doctrine liturgique , des faits exposés dans ce chapitre.
584 INSTITLIIOXS
D'abord, sur les douze caraclèr !S que nous avons signalés dans les œuvres de la secte Anti-Kturgisle, dix sont visibles dans les divers produits de la graide révolution que nous venons de raconter.
1° Eloignemmt pour les formule^ traditionnelles. Foinard , Grancolas, dans leurs Projets ; les lîréviaire et Missel de Paris de 1736, etc. Partout, on crie qu'il faut prier Dieu avec ses propres paroles : Deum de suo rogare.
2° En conséquence , remplacement des formules de style ecclésiastique par des passages de la Bible. C'est l'intention expressément avouée et mise à exécution. C'est le génie de l'œuvre toute entière.
3" Fabrication de formules nouvelles. Les Hymnes de Coffin, dont nous avons relevé quelques traits. Préface de la Toussaint, par Boursier. Une immense quantité de Proses nouvelles.
4" Contradiction des principes avec les faits, rendue patente dans ces milliers de nouveautés introduites par des gens qui ne parlent que de rétablir la vénérable antiquité, et qui non seulement fabriquent de nouvelles Hymnes, de nouvelles Proses, de nouvelles Oraisons, dé nouvelles Préfaces , mais, de plus, débarrassent le Bréviaire et le Missel d'une immense quantité de pièces Grégoriennes non seulement anciennes , mais empruntées à l'Ecriiure Sainte elle-même.
5" Affaiblissement de cet esprit de prière appelé Onction dans le Catholicisme. Tout le monde convient que les nouveaux Bréviaires, avec tout leur art, ne valent pas, pour la piété, les anciens livres. Continuelle attention de la part de Vigier et Mesenguy, à introduire dans leur œuvre des phrases bi-' bliques à double sens , comme autant de mots d'ordre pour le parti : ce serait un grand miracle qu'il fût demeuré beaucoup d'onction dans tout cela.
6° Diminution du culte de la Sainte Vierge et des Saints. Il suffît de jeter un coup d'œil sur les Projets de Foinard et de Grancolas , qui sont réalisés dans le Calendrier et le Propre des Saints du nouveau Parisien , pour se convaincre que telle a été l'intention. Les résultats sont venus ensuite, et on ne doit pas s'en étonner.
7° Abréviation de l'Office et diminution de la prière publique. On a vu avec quelle impudeur Foinard l'avait affiché jusque sur le titre de son livre. Dans les nouveaux Bréviaires, rien n'a été épargné pour cela.
8° Atteintes portées à Vautorité du Saint Siège. Qu'on se rappelle la Collecte de saint Damase, la réunion des deux Chaires de saint Pierre en une seule, l'extinction de l'Octave de la Fête môme du Prince des Apôtres, etc.
9" Développement du Presbytérianisme dans l'innovation liturgique, œuvre de simples Prêtres, à laquelle ont pris part notable de simples Acolytes, des Laïques même : sujet de grande déconsidération pour la hiérarchie , et bientôt pour tout l'ordre ecclésiastique.
10" Intervention de la puissance séculière dans l'affaire du nouveau Bréviaire de Paris. Sentences contre un Prêtre dont les sentiments n'étaient que CathoHques. Nulle réclamation de l'autorité compétente contre un si énorme scandale.
C'est donc une déplorable forme liturgique que celle à laquelle sont devenues applicables, et en si grand nombre, les notes auxquelles on reconnaît la secte Anti-liturgiste. En outre, c'est une chose bien étrange que le remaniement total de la Liturgie ait eu pour auteurs et promoteurs des hérétiques Jansénistes, séparés de la communion, même extérieure, de l'Eglise , tels que Le Brun des Marettes, Coflîn et Boursier, et d'autres non moins déclarés. Appelants des jugements de l'Eglise ,' et , malgré cela , par une inexplicable T. 11. 23
contradiction, honorés de la confiance des Prélats qui avaient promulgué ces mêmes jugements.
C'est aussi un fait bien instructif que celui d'un Archevêque de Paris obligé d'admettre de nombreux cartons dans un Bréviaire dont il a garanti l'excellence dans une Lettre Pastorale, et réduit à protester, deux ans après , en tête d'un Missel, qu'il y a maintenu la foi dans sa pureté , et qu'en retouchant le style de certaines Oraisons, il n'a point altéré la doctrine catholique qu'elles renfermaient.
C'est une chose bien humiliante , qu'en donnant la liste des réformateurs de la Liturgie, il nous faille ajouter, aux noms de Sainte-Beuve, Le Tourneux, de Vert, Santeul, Ledieu, Ellies Dupin, Baudouin, Bossuet, Evêque deTroyes, Petitpied et Jubé, tous Jansénistes, ou fauteurs de cette hérésie, ceux de Caylus, Evêque d'Auxerre, Le Brun des Marettes, Vigier, Mesenguy, Coffin et Bjursicr, tous fameux à divers degrés pour leur zèle et leur indulgence envers la secte. Nous serions injuste de ne pas leur adjoindre l'intrépide champion du nouveau Bréviaire Parisien , l'Avocat-général Cilbert de Voisins, dont nous signalerons encore, au chapitre suivant, le zèle pour les maximes françaises sur la Liturgie. Notre impartialité nous oblige , tout en laissant les Docteurs Foinard etCrancolas au rang des hommes les plus téméraires qui aient jamais écrit sur les rites sacrés, à ne pas les faire figurer expressément sur la liste des partisans ou fauteurs du Jansénisme. Il est prouvé que Grancolas, du moins, avait accepté sans arrière-pensée les jugements de l'Eglise.
Sur la liste si peu nombreuse des réclamants contre la destruction de toutes les traditions liturgiques, nous inscrirons à la fin de ce chapitre, à côté de Languet et de Saint-Albin, Belzunce, Evêque de Marseille ; de Furael, Evêque de Lodève ; les Séminaires de Saint-Sulpice et de Saint-Nicolas-du-Char-
donnei ; les Abbés Regnauld et Gaillande , et surtout ce courageux Jésuite, le P. Hongnant, qui confessa, malgré la rage du Parlement, ces pures traditions Romaines dont sa Société, toujours fidèle aux enseignements de saint Ignace, ne s'est jamais départie. Nous ne parlons point de Robinet, qui a eu trop de pari à l'innovation , à Rouen et ailleurs , pour être recevable à la condamner à Paris.