DES LITURGIES PARTICULIERES D OCCIDENT I
une foi encore chancelante. Au reste, comme nous venons i partie
, . j/.v CHAPITRE VIII
de le dire, la transformation des deux rites était deja pour — =--
ainsi dire accomplie, avant même le concile de Tolède ; mais depuis cette grande époque, l'Eglise espagnole, devenue église purement gothique, s'appliqua à réunir toutes les provinces dans la pratique des mêmes usages, et c'est à cette intention que fut porté, dans le quatrième concile de Tolède, en 633, le canon dont nous avons cité les dispositions formelles, ci-dessus, au chapitre vi. Toutefois cette Liturgie gothique ne se composait pas Rapports de la
, .^ . Liturgie
uniquement d'un fonds de prières orientales : on y ren- gothique avec
, - . . .... la Liturgie
contre quelquefois, quoique en petit nombre, des oraisons, romaine des répons, des fêtes d'une origine entièrement romaine, ^ gaiijcanef ^ qui montrent la première source des rites sacrés en Espagne, On y trouve, en outre, beaucoup d'analogies avec la Liturgie gallicane, et ce dernier fait a donné matière à une controverse entre les savants qui ont traité de la Liturgie gothique. Les uns, comme les PP. Lesleus et Pinius, soutiennent, dans les ouvrages déjà cités, que la Liturgie gallicane est émanée de la gothique ; d'autres, parmi lesquels Dom Mabillon (i)et le P. Lebrun, prouvent contre eux que la Liturgie gallicane est antérieure à l'époque à laquelle a dû se former la gothique.
Nous avons montré, en effet, comment l'origine des principales Églises des Gaules est orientale : ce qui explique suffisamment l'existence d'une Liturgie, dans ces contrées, totalement différente de la romaine, et, par suite, analogue en quelque chose à la gothique, dont la source est la même. Nous avons donné les noms des principaux auteurs de la Liturgie gallicane, saint Hilaire, Musseus, saint Sidoine Apollinaire, etc., qui, certes, n'ont pas été chercher en Espagne les usages antiques qui furent corrigés et réformés, plutôt qu'institués, par eux. De plus, on ne s'expliquerait
{i) DeLiturgiaGallicana, lib. I, cap. iv.
200 DIGRESSION SUR l'hISTOIRE
INSTITUTIONS pas cctte influence si intime de l'Eglise d'Espagne sur
celle des Gaules, influence qui ne serait justifiée par aucun
monument historique, ni même rendue possible par aucun genre de primauté de Tune de ces Églises à l'égard de l'autre. Il est vrai que, dans le canon du quatrième concile de Tolède, il est statué qu'il yi'y aura qu'un inême ordre pout^ la prière et la psalmodie dans toute l'Espagne et la Gaule; mais tout le monde sait qu'il ne peut être ici question que de la Gaule narbonnaise, soumise alors aux mêmes lois que l'Espagne elle-même. Or, outre que le rite gallican était formulé longtemps avant ce concile, et qu'il était et est resté, en somme, différent sur beaucoup de points du rite gothique proprement dit, il serait absurde de supposer^ que la Gaule narbonnaise eût fait adopter tous ses usages aux autres provinces des Gaules. Tout au contraire, il faudra expliquer les incontestables rapports des deux rites, gallican et gothique, par l'intention fort raisonnable qu'eurent les compilateurs de ce dernier rite d'y retenir, ou d*y insérer quelque chose qui fût analogue aux usages de la Gaule narbonnaise, par le même motif qui leur avait fait garder plusieurs formules et fêtes romaines, et qui les avait portés à conserver pour fond principal les prières orientales de la Liturgie gothique.
L'Église Nous terminerons ce que nous avions à dire de la
p?î-v^em\ Liturgie gothique, appelée plus tard mo\arabe (du nom
iftur'^^^ue^dans ^^^^ lequel OU désignait les chrétiens qui vivaient sous
son sein, \^ domination des Maures), par les deux observations
mais elle ne / ^ a
parvient pas suivantes :
à garantir ,
Torthodoxie de jo L'Eglise gothique d'Espagne parvint à établir dans
ses livres
son sein l'unité liturgique; elle dut cet avantage au zèle de ses évêques et à la protection de ses rois. Mais si elle put faire qu'une prière uniforme retentît dans tous ses temples, elle ne put garantir toujours l'entière pureté, l'or-
La Liturgie , , • , . .. t t v • • '
romaine seule thodoxie de ces memes prières. La Liturgie romaine
est vierge de , . , iit^ v • i
toute erreur, seule est Vierge de toute erreur, comme 1 Eglise qui la
DES LITURGIES PARTICULIERES d'oCCIDENT 201
promulgue. Vers la fin du viii« siècle, Félix, évêque ^ partie
Jr O 7 7 1 CHAPITRE VIII
d'Urgel, et Elipand, archevêque de Tolède, troublèrent "
un moment l'Église en prêchant une hérésie qui aurait fait Vers la fin
. . du viii^ siècle
rétrograder le christianisme jusqu'aux dogmes impies Félix, évêque' d'Arius. Non contents de s'appuyer sur de fausses citations et Eii^paVd, des Pères, ils alléguèrent l'autorité de la Liturgie d'Espa- "''tS!"^" gne, produisant plusieurs passages dans lesquels les une^^ér'^^' termes à'adoptif et à^ adoption étaient appliqués à Jésus- , analogue
J^ ^ ■* ^ . , . , ^ larianisme et
Chrit, et ajoutant que ces oraisons avaient été récitées et cherchent
, . ^ -TU à l'autoriser
par conséquent approuvées par saint Eugène, saint llde- par des textes
fonse et saint Julien, évêques de Tolède. Il est possible à la Liturgie
aussi que Félix et Elipand eussent altéré par eux-mêmes ^° '^^^^'
les passages susdits. Quoi qu'il en soit, dans l'une et l'autre
hypothèse, le danger des Liturgies nationales n'en était
pas moins mis dans tout son jour. C'est ce que sentirent
les évêques du concile tenu à Francfort en 794, qui,
dans les paroles suivantes, montrèrent éloquemment
qu'une seule Liturgie peut être citée comme vraiment et
nécessairement pure et orthodoxe, savoir la Liturgie de
l'Eglise romaine. « Mieux vaut, » disent-ils aux deux Réponse
, ^ , . , . , . du concile tenu
eveques prévaricateurs, « mieux vaut en croire le temoi- à Francfort
« gnage de Dieu le Père sur son propre Fils, que l'auto- '^^^^'
« rite de votre Ildefonse, qui vous a composé, pour la
« solennité des messes, des prières qui sont telles, que la
« sainte et universelle Eglise de Dieu les ignore, et que
« nous-mêmes ne pensons pas que vous puissiez être
« exaucés en les prononçant. Que si votre Ildefonse, dans
« ses oraisons, donne au Christ le nom âiadoptif, notre
« Grégoire, pontife du Siège de Rome et docteur illus-
« tre dans tout l'univers, l'appelle toujours, dans ses
« oraisons. Fils unique (i). » Les Pères du concile aliè-
(ij Melius est testimonio Dei Patris credere de suo Filio quam Ildefonsi vestri, qui taies vobis composuit preces in missarum solemniis, quales universalis et sancta Dei non habet Ecclesia,nec vos in illis exaudiri puta-
202 DIGRESSION SUR l'hISTOIRE
INSTITUTIONS CTuciit ciisuite plusieurs oraisons du Sacramentaire gré-
~ ' gorien.
Aicuin compose Peu après, Alcuin composa un traité en sept livres
un ouvrage \ ^ ^ ^
contre Félix Contre Felix, et il ne manqua pas dV réfuter Tobjection
et le réfute . .
par rautorité que ces sectaires tiraient des oraisons du Missel gothique.
de la Liturgie ^^ j. «i » t-"i- i^' ' '
romaine. « ^l^^ VOUS ayez, dit-il a telix, altère ces témoignages, « ou qu'ils soient réellement tels que vous les proférez, « il n'y a pas lieu à s'en occuper beaucoup. C'est bien « plutôt sur Pautorité de Rome que sur Tautorité de l' Este pagne que nous souhaitons appuyer la vérité de notre « foi. Ce n'est pas néanmoins que nous réprouvions l'au- « torité de l'Espagne, dans les choses sur lesquelles elle « n'est pas en désaccord avec l'Église universelle. Mais « l'Eglise romaine, qui doit être suivie par tous les « catholiques et tous les vrais croyants, professe dans la « solennité des messes, comme dans tout ce qu'elle écrit, « que c'est le Fils véritable de Dieu qui a daigné se faire « homme pour notre salut et subir le tourment de la « Croix (i). » Alcuin cite ensuite les oraisons de la messe de Noël, du mercredi de la Semaine sainte, etc. Cet événement porta les évêques d'Espagne à veiller sévèrement sur la pureté de la Liturgie gothique, et aujourd'hui ces
mus. Etsilldefonsus vesterin orationibus suis Christum Adoptivumnominavit, noster vero Gregorius, Pontifex Romanae Sedis, et clarissimus toto orbe Doctor, in suis orationibus semper eum Unigenitum nominare non dubitavit. [Concil. Franco for diense. Labb., tom. VII, pag. 1034.)
(i) Sed sive mutata, sive ut ab eis sunt dicta haec eadem testimonia a te sint posita, non magnopere curandum est; nos enim Romana plus auctoritate quam Hispana, veritate adsertionis et fidei nostrae fulciri desideramus; licetnecilla reprobemus,inhis tamen quaecatholicedicuntur.Unusquisque in hoc serefutatum sciât, in quo ab universali dissentit Ecclesia. Romana igitur Ecclesia quae a catholicisetrectecredentibus sequenda esse probatur, se per verumFilium Dei et in missarum solemniis. etincaeteris quoque omnibus scriptissuis,vel inepistolisfaterisolet, eum qui pronostra salute homo fieri dignatus est, et crucis subire tormentum. [Aîcuinus contra Felicem Urgelitanum, lib. VII, Opp. tom. II, pag. 856.)
DES LITURGIES PARTICULIERES d'OCCIDENT 2o3
livres ne gardent plus aucune trace des erreurs ou incor- i partie
*-' . "^ , ^ CHAPITRE VIII
rections que Ton eut à leur reprocher au viii'' siècle.
Toutefois, on voit que Rome s'en était émue ; car en 918, Un concile Ordogno, roi de Léon, et Sisenand, évêque de Compos- à Rome en 918 telle, ayant envoyé un prêtre nommé Jean, vers le Siège p^^j^ mrsTe/"^^ apostolique, il s'éleva une discussion sur le Missel gothi- gothique. que, et il fallut le jugement d'un concile romain tenu devant le Pape, et dans lequel on examina soigneusement les prières de ce Missel, pour en certifier la pleine orthodoxie (i). Nous verrons bientôt la sollicitude du Siège apostolique s'alarmer encore des dangers de cette liturgie particulière d'une grande Église, et enfin en décréter Tabolition.
2° L'Église gothique d'Espagne qui fit, comme on vient ^^^^f^^^^^^^^ de le voir, une si fâcheuse expérience des dangers qui admis par le
... concile de
menaceront toujours l'orthodoxie d'une Liturgie particu- Braguede563
,.^ . • ,/i 1 • £ • ' qi-^i défend
liere, vit aussi s élever dans son sein une lausse opinion de chanter dans que nous retrouverons ailleurs, et dont l'application serait ^^au^unf ^ destructive du caractère traditionnel do la Liturgie. Le „^2?^p°!^^*^^-
c poétique, mais
concile de Braque tenu en 563, en son canon douzième, seulement les
^ ' ^ Psaumes
s'exprimait ainsi : « Il est ordonné que l'on ne chantera et les Écritures. a dans l'église aucune composition poétique : rien, hors tt les Psaumes et les Ecritures de l'Ancien et du Nouveau « Testament; ainsi que l'ordonnent les saints canons (2). » Les Pères du concile font sans doute allusion à une disposition du concile de Laodicée, en 3oo, qui ordonne de rejeter certains psaumes qui avaient été fabriqués et avaient cours dans le peuple (3). Mais la mesure sage et précise
(i) Baronius, Annal, ad ann, gi8. Ambros. Morales, Chron. Hispan., lib. XV, cap, XLVii.
{2) Item placuit ut extra Psalmos, vel canonicarum Scripturarum Novi et Veteris Testament!, nihil poetice compositum in Ecclesia psallatur: sicut et sancti praecipiunt canones. [Concil, Bracar., Canon. XII. Labb., Tom. IV.
(3) De privatis et vulgaribus psalmis rejiciendis. {Conc. Laodic, Canon LIX, Labb., tom. I, pag. iboS.)
Protestation
du iv*' concile
de Tolède.
204 DIGRESSION SUR l'hISTOIRE
du concile de Laodicée n'avait rien de commun avec la prohibition vague et générale du concile de Brague qui, au reste, n'arrêtera point les développements de la Liturgie gothique et qui fut énergiquement improuvée par la protestation du quatrième concile de Tolède,, dont voici les paroles, au canon treizième qui est intitulé De non renuendo proniinciare Hymnos,
« Que Ton doive chanter des hymnes, nous avons pour ce cela l'exemple du Sauveur et des Apôtres ; car le Sei- « gneur lui-même dit une hymne, comme saint Matthieu c( nous l'atteste : Et hy?nno dicto^ exierunt in montem Oli^ a veti ;qx l'apôtre Paul écrivant aux Ephésiens, leur dit: « Implemini Spiritu Sancto, loquentes vobismetipsis in « psalmis et hj^mnis et canticis spiritualibus. Il existe, « en outre, plusieurs hymnes composées par un art « humain, pour célébrer la louange de Dieu et les triom- « phes des apôtres et des martyrs, comme sont celles « que les bienheureux docteurs Hilaire et Ambroise ont « mises au jour. Cependant quelques-uns réprouvent ces « hymnes parce qu'elles ne font pas partie du canon des c< saintes Ecritures et ne viennent pas de tradition aposto- « lique. Qu'ils rejettent donc aussi cette autre hymne « composée par des hommes, que nous disons chaque « jour, dans l'office public et privé, à la fin de tous les « Psaumes : Gloria Patri et Filio, et Spiritui Sancto, « in secula seculorum. Amen. Et cette autre hymne que' « les Anges chantèrent à la naissance du Christ dans la a chair : Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus « bonce voluntatis^ les docteurs ecclésiastiques n'y ont-ils a pas ajouté une suite ? Faut-il donc qu'on cesse de la ce chanter dans les églises, parce qu'on ne trouve point; ce cette suite dans les Écritures saintes ? On compose doncce des hymnes, comme on compose des messes, des, ce prières ou oraisons, des recommandations, des impoce sitions de mains ; et si on ne devait plus réciter aucun(
DES LITURGIES PARTICULIERES d'oCCIDENT 2o5
« de ces formules dans l^Édise, autant vaudrait faire i partie
CHAPITRE VIII
a cesser les offices ecclésiastiques (i). » '
Ce sage canon vengea les véritables principes en matière de Liturgie, et on ne voit pas que ce zèle indiscret pour les Écritures saintes, comme seule matière de la Liturgie, se soit permis, depuis lors, en Espagne, de nouvelles manifestations. Nous ne tarderons pas à le rencontrer en France.
Nous nous sommes appliqué dans les deux chapitres précédents à recueillir les noms et les travaux des Liturgistes de FEglise gothique d^Espagne : nous aurons occasion, dans la suite, de faire connaître en détail ses rites et ses offices.
Si nous passons maintenant aux Iles- Britanniques pour Les Églises
*' des IleS"*
y explorer la Liturgie qu^on y observait, avant rétablisse- Britanniques