CHAPITRE X
ABOLITION DE LA LITURGIE GALLICANE. INTRODUCTION DE LA LITURGIE ET DU CHANT DE l' ÉGLISE ROMAINE EN FRANCE. PREMIÈRE ORIGINE DE LA LITURGIE ROMAINE-FRANÇAISE. MODIFICATIONS INTRODUITES DANS LE CHANT. AUTEURS LITUR- GISTES DES IX® ET X® SIECLES.
A partir
du ixe siècle,
tout Fintérêt
de l'histoire
de la Liturgie
est concentré
sur l'Église
d'Occident.
La Liturgie
romaine
triomphe
en France
de la Liturgie
gallicane.
L'Église d'Occident va désormais occuper seule notre attention; nous continuerons néanmoins d'enregistrer les noms et les travaux du petit nombre des liturgistes que rÉglise d^Orient compte encore, dans le cours des siècles qui nous restent à raconter. Sous le point de vue qui nous occupe, comme sous tous les autres, Thistoire ecclésiastique des Grecs et des autres chrétiens orientaux tire à sa fin, passé l'ouverture du ix® siècle : toute la vie, tout Fintérêt sont transportés en Occident. Aussi verrons-nous que la Liturgie y est appelée à prendre de grands développements, par Tapplication de ces principes d'unité que nous avons déjà vus maintes fois promulgués, soit par le Siège apostolique, soit par les conciles des différentes provinces de la chrétienté occidentale.
Nous avons laissé notre récit au moment où la Liturgie romaine, sortant des mains de saint Grégoire le Grand, préludait à ses futures conquêtes, par son introduction pacifique dans les nouvelles Eglises que les enfants de saint Benoît fondaient, de jour en jour, dans la Grande-Breuigne, la Germanie et les royaumes du nord de l'Europe. Maintenant un spectacle nouveau s'offre à nos regards. Une
grande Eglise, toujours demeurée orthodoxe depuis son origine, TÉglise gallicanej, pourvue d'une Liturgie nationale^ rédigée par les plus saints docteurs, et pure de toute erreur, renonce à cette Liturgie et embrasse celle de Rome, afin de resserrer davantage les liens qui Punissent à la Mère et Maîtresse des Églises, et d'assurer à jamais dans son propre sein la perpétuité d'une inviolable orthodoxie. La France dut ce bienfait à ses grands chefs. Pépin et Charlemagne; mais il est juste de dire que le clergé seconda avec zèle et franchise les pieuses intentions du souverain. Pourquoi faut-il qu'à une autre époque nous ayons à raconter les efforts de ce même clergé pour anéantir cette unité liturgique, si chère à nos pères durant tant de siècles
La race carlovingienne, qui dut au Siège apostolique, en la personne du pape saint Zacharie, la consolidation de son avènement à la puissance souveraine, avait été destinée par la Providence à rendre à la société chrétienne le plus grand de tous les services, en fondant l'indépendance temporelle des Pontifes romains, et en prêtant l'appui de la force publique à la réformation du clergé, par les immortels Capitulaires que dressèrent les premiers princes de cette dynastie. Il était temps pour l'Europe haletante de se reposer dans l'unité d'un gouvernement fort et protecteur. Charlemagne allait bientôt paraître; mais Pépin devait l'annoncer au monde et à l'Eglise.
Les violences des Lombards, que ne pouvaient plus réprimer les empereurs d'Orient, forçaient désormais les Papes à se jeter dans les bras des Français, qu'ils avaient toujours trouvés fidèles au Siège apostolique, et qui semblaient à la veille de recevoir et d'exécuter, de concert avec l'Église, la haute mission d'organiser un nouvel empire romain. Les rapports de Rome avec la France devenaient donc plus fréquents, de jour en jour, et la majesté du Siège apostolique ne pouvait manquer de subjuguer, comme toujours, ceux qui allaient conclure avec lui une si étroite
I PARTIE CHAPITRE X
Mission
des princes
carlovingiens.
Intimité des
rapports
qui s'établissent
entre le
Saint-Siège
et les princes
francs, ses défenseurs.
Pépin le Bref
députe au
pape Etienne II,
saint
Ghrodegang,
évéque de Metz, 754.
Ghrodegang
instituteur
des chanoines
réguliers.
Il introduit dans sa cathédrale
le chant
et l'ordre des
offices
de l'Église
romaine.
Etienne II,
réfugié en France, demande à
Pépin d'établir la Liturgie
romaine dans les Eglises de ce pays.
alliance. Il se trouva que Pépin le Bref était à la hauteur de sa mission : la dureté soldatesque de Charles-Martel envers TEglise n'avait point passé dans son fils. Il accueillit avec une tendresse filiale la demande de secours que lui fit, en 764, le pape Etienne II, opprimé par Astolphe, roi des Lombards, et ce pontife ayant témoigné le désir de venir chercher en France un asile momentané. Pépin députa vers lui saint Ghrodegang, évêque de Metz.
Cet illustre évêque préparait alors une œuvre bien importante pour la régénération des mœurs du clergé. Tout, le monde sait que Finstitution des chanoines vivant sous une règle, desservant Téglise cathédrale, et observant la vie commune, la pauvreté religieuse et le vœu d'obéissance à l'archidiacre, remonte à saint Ghrodegang, et que cette institution si féconde en fruits de salut pour le peuple, et d'édification pour le clergé lui-même, fut imitée sous Char— lemagne par la plupart des évêques de France.
Saint Ghrodegang étant donc allé à Rome chercher le: pape Etienne, se confirma dans ses projets, sans doute après avoir été témoin de la vie exemplaire des divers collèges ecclésiastiques qui desservaient les basiliques, et particulièrement des moines du Patriarchium de l'église d( Latran. Pour unir davantage le clergé de l'Église de Metz àj l'Église romaine, et donner aux offices divins une form( plus auguste, il introduisit dans sa cathédrale le chant el l'ordre des offices de l'Eglise romaine (r).
Ce fait important, mais isolé, ne tarda pas à être suivi d'un autre, général et solennel. Le pape Etienne étant entré en France, et ayant été reçu par Pépin avec toute? sortes d'honneurs, traita avec ce prince, non -seulement de la liberté et de la défense de l'Église de Rome contre leî Lombards, mais aussi des nécessités présentes de l'Église d(
(i) Ipsumque clerum abundanter lege divina, Romanaque imbutui cantilena, morem atque ordinem Romanœ Ecclesiae servare praecepit^ {Pàulus Diaconus, apud Duchesne, Hist, Franc, tom. II, pag. 204.)
France. Il demanda au roi, en signe de la foi qui unissait ^ partie
' ^ ^ CHAPITRE X
la France au Siège apostolique, de seconder ses efforts pour introduire dans ce royaume les offices de l'Eglise romaine, à Texclusion de la Liturgie gallicane. Le roi Le roi accède
,, .,, , /> 1 aux désirs
seconda ce pieux dessem, si conforme d ailleurs a la tranche du pape, orthodoxie de son cœur, et les clercs de la suite d'Etienne donnèrent aux chantres français des leçons sur la manière de célébrer les offices (i). Nous citerons à ce sujet les paroles de l'auteur des Uvres Carolins, ouvrage qui, il est vrai, ne fut pas écrit par Gharlemagne, mais dont cet empereur a déclaré depuis adopter le fond et la forme. L'au- Chariemagne
^ r r ^ ^ atteste dans
teur parle donc au nom de ce prince : « Plusieurs nations ^ les livres
., '//Il «j Carolins et dans
« se sont retirées de la sainte et vénérable communion de un de ses
,,T% ,. . . tA T •) • • Capitulaires
« ILglise romaine ; mais notre Eglise ne s en est jamais que son père
« écartée. Instruite de cette apostolique tradition, par la la^iturgie
« grâce de Celui de qui vient tout don parfait, elle a tou- ^p/ùf gmnde^
« jours reçu les grâces d'en haut. Étant donc, dès les pre- "?/5^r
f > <^ ^ ^ ^ avec l'Eglise
« miers temps de la foi, fixée dans cette union et cette reli- romaine. « gion sacrée, mais s'en trouvant en quelque chose sépa- « rée (ce qui, cependant, n'est point contre la foi), savoir « dans la célébration des offices, elle a enfin connu l'unité « dans l'ordre de la psalmodie, tant par les soins et l'in- « dustrie de notre très-illustre père, de vénérable mé- « moire, le roi Pépin, que par la présence dans les Gaules « du très-saint homme Etienne, pontife de la ville de « Rome; en sorte que l'ordre de la psalmodie ne fût plus « différent entre ceux que réunissait l'ardeur d'une même « foi, et que ces deux Églises, jointes ensemble dans la « lecture sacrée d'une seule et même sainte loi, se trouce vassent jointes aussi dans la vénérable tradition d'une « seule et même mélodie; la célébration diverse des offices « ne séparant plus désormais ce qu'avait réuni la pieuse « dévotion d'une foi unique (2). »
(i) Walafrid. Strabo, De Rébus ecclesiasticis, cap. xxv. (2) Vid. la Note A.
La puissance
temporelle
des Pontifes
romains
constituée
en même temps
par Pépin.
Etienne II envoie douze
chantres
au roi pour
établir
en France
les traditions
grégoriennes.
Sollicitude
de saint Paul 1er
pour la pureté
des usages
liturgiques et le
développement
de la
civilisation
en France.
Dans le capitulaire dressé en 789, à Aix-la-Chapelle, Charlemagne exprime formellement Pacte souverain par lequel Pépin supprima Toffice gallican, pour plus grande union avec l'Église romaine, et afin d'établir dans l'Eglise de Dieu une pacifique concorde (i).
Après avoir obtenu ce signalé triomphe en faveur de Funité liturgique, Etienne repassa les monts, et, peu de mois après, Fulrade, abbé du Mont-Gassin, déposait, sur la Confession de Saint- Pierre, les clefs de vingt-deux villes que Pépin avait arrachées à Astolphe. Ainsi, la puissance temporelle des Pontifes romains commençait avec le règne de la Liturgie romaine dans les Églises du royaume très-chrétien.
Le moine de Saint-Gall nous apprend, dans sa Chronique, que le pape Etienne, pour satisfaire au désir de Pépin , lui envoya douze chantres qui , comme douze apôtres, devaient établir dans la France les saines traditions du chant grégorien (2).
Saint Paul P^ remplaça peu après Etienne sur le siège de Rome. Il eut aussi des rapports avec Pépin au sujet de l'introduction récente des usages romains dans TEglise de France. Remédius , frère de Pépin et archevêque de Rouen, avait, dans le même but, envoyé à Rome quelques moines pour y être instruits dans le chant ecclésiastique; le Pape écrit à Pépin que ces moines ont été placés sous la discipHne de Siméon, le premier chantre de TEglise romaine, et qu'on les gardera jusqu'à ce qu'ils soient parfai-
(i) Monachi ut cantum Romanum pleniter et ordinabiliter per nocturnale et gradale officium peragant, secundum quod beatae memoriae genitor noster Pipinus rex decertavit ut fieret, quando Gallicanum cantum tulit, ob unanimitatem apostoiicae Sedis et sanctae Dei Ecclesiae pacificam concordiam. (Baluz. Capitul. Aqiiisgranen. 789, cap. xc.)
(2) Stephanus Papa Pipini bonae voluntati et studiis divinitus inspiratis assensum praebens, secundum numerum XII Apostolorum, de Sede apostolica duodecim clericosdoctissimos cantilenae ad eum in Franciam direxit, (Chronicon San-Gallense, lib. I, cap. x.)
tement exercés dans le chant ecclésiastique (i). Dans une i partie