CHAPITRE X
autre lettre, le Pontife écrit au Roi : « Nous vous envoyons « tous les livres que nous avons pu trouver, savoir VAn- « tiphonaire, le Responsal, la Dialectique d'Aristote, les « livres de saint Denys TAréopagite, la Géométrie, TOr- « thographe, la Grammaire, et une horloge nocturne (2). » On voit par ce passage vraiment curieux avec quel détail les Pontifes romains remplissaient leur tâche de civilisateurs de rOccident, et comment Tadoption des usages liturgiques de Rome par les Églises de France, tenait à cet ensemble de faits, qui devait élever si haut la prépondérance de notre nation, quand le grand homme appelé à combiner tant et de si riches éléments aurait apparu. Charlemaffne vint enfin. Il n^est point de notre sujet de Chariemagne
, . . . , . .roi des Francs.
décrire ici tant de grandeur, tant de génie, et le sublime et saint emploi que Chariemagne sut faire de cette grandeur et de ce génie; nous donnerons seulement ici quelques faits de sa vie, pris dans la ligne des événements que nous racontons.
On sait Tamour filial que Chariemagne porta au pape , .^"^
^ Dr -"^ -"^ les instances
saint Adrien, qui monta sur le Saint-Siège en 772. A .du pape
. . . . A . saint Adrien,
peine ce saint Pontife fut assis sur la Chaire de Saint- Charles achève
^. VI j • r^u 1 1 1 • • l'œuvre d'unité
Pierre, qu il adressa au roi Charles les plus vives ins- liturgique
1 ^ . . , 1 1 -I-. / • commencée par
tances pour le porter a imiter les ex,emples de Pepin, en son père.
propageant la Liturgie romaine ; c'est ce qui est rapporté
dans les livres Carolins, à la suite du passage que nous
avons cité plus haut : « Dieu, y est-il dit, nous ayant à
« notre tour conféré le royaume d'Italie, nous avons voulu
« exalter la grandeur de la sainte Eglise romaine, et obéir
« aux salutaires exhortations du Révérendissime Pape
« Adrien ; c'est pourquoi nous avons fait que plusieurs
« Eglises de cette contrée, qui autrefois refusaient de rece-
(i) Labb. Concil., tom. VI, pag. 1688.
(2 Pauli J Epist. XXV. Apud Gretser.
Charlemagne
demande à saint Adrien
un nouvel exemplaire du Sacramentaîre
grégorien
et en prescrit
l'usage dans
toutes
les Églises
de son empire.
Malgré les soins de Pépin et de Charlemagne,
« voir dans la psalmodie la tradition du Siège apostolique^ - « Tembrassent maintenant en toute diligence, et adhèrent « dans la célébration des chants ecclésiastiques à cette c( Église, à laquelle elles adhéraient déjà par le bienfait ce de la foi. C'est ce que font maintenant, comme chacun « sait, non-seulement toutes les provinces des Gaules, la c( Germanie et P Italie, mais même les Saxons, et autres « nations des plages de T Aquilon^ converties par nous, « moyennant les secours divins, aux enseignements de la « foi (t). »
Afin d'employer dans rétablissement de Tunité liturgique des sources d'une pureté incontestable, quoique déjà on eût envoyé de Rome à Pépin diverses copies du Sacramentaire grégorien, Charlemagne ne laissa pas d'en demander un nouvel exemplaire à saint Adrien (2). Nous venons de citer le Capitulaire d'Aix-la-Chapelle, en 789, dans lequel ce prince requiert l'observation du rite romain, tant dans les offices divins qu'à la messe elle-même, per nocturnale et gradale officium. Les Capitulaires sont remplis d^allusions à cette mesure, prise dans toutes ses conséquences. C'est aussi sous l'inspiration de Charlemagne que le concile de Mayence, en 81 3, décrète que l'on suivra fidèlement le Sacramentaire grégorien, dans l'administration du baptême (3).
Mais il était un point sur lequel le génie français résistait, malgré lui-même, aux pieuses intentions de Charle-
(i) Vid. la Note B.
(2) De Sacramentario vero, a sancto praedecessore nostro deifluo Gregorio Papa disposito, jampridem Paulus grammaticus a nobis eum pro vobis petiit, et secundum sanctae nostrae Ecclesiae traditionem per Joannem abbatem Excellentiae vestrae emisimus. (Duchesne, Hist, Franc.,, tom. III, pag. 798O
(3) Sacramenta itaque Baptismatis volumus, ut sicut sancta vestra fuit admouitio, ita concorditer atque uniformiter in singulis parochiis, secundum Romanum ordinem inter nos celebreistur. (Conc. Magunt in., can. IV. Labb., tom. VII, pag« 1242.)
t>E LA LITURGIE GALLICANE 2?>g
magne et de Pépin, Ce dernier avait pu, sans doute, introduire le chant de PEglise romaine dans les Eglises de France; mais il n^était pas en son pouvoir de le faire exécuter avec la perfection des chantres romains, ni de le défendre, dans toutes les localités, des prétendues améliorations dont rhabileté des clercs français croirait devoir Fenrichir. Il arriva donc qu'en peu d'années les sources si pures des mélodies grégoriennes, contenues dans les antiphonaires envoyés par Etienne II et Paul P"", s'étaient déjà corrompues. Jean Diacre, dans la vie de saint Grégoire le Grand, donne, avec la franchise d'un artiste, les raisons pour lesquelles le chant grégorien ne s'était pas maintenu, sans altération, dans nos églises. Voici ses paroles pleines de naïveté et sentant quelque peu l'invective. Le lecteur d'aujourd'hui jugera, à son loisir, jusqu'à quel point nos chantres de cathédrales, renforcés par les serpents et les ophicléides, méritent ou ne méritent pas le reproche d'avoir continué les barbares que l'historiographe de saint Grégoire immole avec tant de sévérité.
ce Entre les diverses nations de l'Europe, les Allemands «. et les Français ont été le plus à même d'apprendre et « de réapprendre la douceur de la modulation du chant ; ce mais ils n'ont pu la garder sans corruption, tant à cause « de la légèreté de leur naturel, qui leur a fait mêler du ce leur à la pureté des mélodies grégoriennes, qu'à cause ce de la barbarie qui leur est propre. Leurs corps d'une ce nature alpine, leurs voix retentissant en éclats de tonce nerre, ne peuvent reproduire exactement l'harmonie ce des chants qu'on leur apprend ; parce que la dureté de ce leur gosier buveur et farouche, au moment même où ce elle s'applique à rendre l'expression d'un chant méloc« dieux, par ses inflexions violentes et redoublées, lance « avec fracas des sons brutaux qui retentissent confusé- « ment, comme les roues d'un chariot sur des degrés; en <e sorte qu'au lieu de flatter l'oreilk dea ayditeuxs^
1 PARTIE CHAPITRE X
les chantres français
dénaturent le chant
grégorien.
Plaintes que ces altérations
arrachent
au biographe de
saint Grégoire.
Dispute entre
les chantres
romains
et les chantres
français
pendant le
séjour de
Charles à Rome
en 787.
Le Roi demande
au Pape
des chantres
habiles
pour rétablir
les traditions
grégoriennes
en France.
« elle la bouleverse en l'exaspérant et en Pétourdis- « sant (i). »
Charlemagne, qui sentait profondément les beaux-arts, ne put souffrir longtemps une dissonance qui ne tendait à rien moins qu'à détruire tout le fruit des nobles efforts qu'il avait entrepris pour avancer la civilisation des Français par rharmonie des chants de l'Eglise, les plus moraux et les plus populaires de tous. Étant, en 787, à Rome, à la fête de Pâques, il fut témoin d'une dispute entre les chantres romains et les français. Ceux-ci prétendaient que leur chant avait l'avantage, et, fiers de la protection du roi, ils critiquaient sévèrement les romains. Ces derniers, au contraire, forts de l'autorité de saint Grégoire et des traditions dont son antiphonaire n'avait cessé d'être accompagné à Rome, se riaient de l'ignorance et de la barbarie des chantres français. Charlemagne voulut mettre fin à cette dispute, et il dit à ses chantres : « Quel est le « plus pur, de la source vive ou des ruisseaux qui, en « étant sortis, coulent au loin (2)? » Ils convinrent que c'était la source. Alors le roi reprit : « Retournez donc à « la source de saint Grégoire ; car il est manifeste que vous « avez corrompu le chant ecclésiastique (3). »
Voulant remédier aussitôt à cet inconvénient, Charlemagne demanda au Pape des chantres habiles qui pussent remettre les Français dans la ligne des saines traditions. Saint Adrien lui donna Théodore et Benoît, qui avaient été élevés dans l'école de chant fondée par saint Grégoire, et il présenta en outre au roi les antiphonaires du même saint Grégoire, notés par Adrien lui-même, suivant la no-
(i) Ff^. laNoteC.
(2) Quis purior est et quis melior, aut fons vivus, aut rivuli ejus longe decurrentes? (Caroli Magni vita per monachum Engolismen. Duchesne, tom. II, pag. 75.)
(3) Revertimini vos ad fontem sancti Gregorii, quia manifeste corrupistis cantilenam ecclesiasticam. {Ibidem.)