‹ Instruction publiqueChapitre 17 sur 42 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

La haute utilité de l'école normale ne peut pas être contestée. 11 n'y a pas de profession qui n'ait besoin d'un sérieux apprentissage; toutes les congrégations enseignantes ont eu leur noviciat; l'enseignement national doit avoiT le sien l

C'est le sentiment de cette vérité qui, dans l'enfance héroïque de notre société nouvelle, inspira le plan gigantesque d'une école normale de quinze cents élèves, appelés de toutes les parties de la France pour apprendre, sous les professeurs les plus habiles dans tous les genres, Fart d'enseigner *. Ce que la révolution avait conçu, l'empire le

' Décret de ]a convention du 9 brumaire an III, art. 1 et ^.

180 INSTRUCTION SECONDAIHE.

réalisa; et le même jour et dans le môme décret de 1808 où il fonda Tuniversité, Napoléon établit une école * destinée à recruter et à renouveler le corps enseignant. Chose admirable 1 Théritier d'une révolution qui avait abattu toutes les corporations , quand il en vint à penser sérieusement à réducation de la jeunesse, entreprit de faire un corps pour ce grand objeti <i Je veux, disait-il, tm corpi « qui soit à l'abri des petites fèores de la mode^ qui « marche toujowrs quandle gouwmemefni sommeille, et « dont r administration et les staUUs demenmnt tellement « nationatix qu'on ne puisse jamms se détermvner légère- « ment à y porter la main. % Ainsi parle Napoléon dans les instructions qu'il adressait au grand-maître de l'université impériale; et ce qui d'abord n'avait semblé qu'un rêve du nouveau Charlemagne, est devenu une institution puissante, qui a survécu à son fondateur, résisté à toutes les épreuves, surmonté les inimitiés les plus redoutables, et pris définitivement son rang parmi les institutions nationales. De toutes lescauses qui concoururent à ce succès inouï d'un corps enseignant au xix® siècle , nulle n'a été plus efficace que l'établissement de l'école normale. Des examens publics bien organisés peuvent suffire au premier coupd'œil pour constater la capacité d^enseigner; mais il y a quelque chose qui échappe à tous les examens, quelque chose qui n'importe pas moins que les connaissances et le talent lui-même, à savoir, l'esprit même de l'enseignement et la direction qu'on lui imprime; voilà ce que nul examen ne peut donner, ce qu'il est impossible de laisser au ha-sard, ce qui ne peut être assuré qu'à l'aide d'une école, et pour parler coiûmele décret de 1808, à l'aide d'un pensionnat normal, où, loin du bruit du monde, sous des maîtres éprouvés et sous une discipline à la fois sévère et

' Décret du t7 mare ISOS, titre XIV, art. 110 ^»m

ÉÇOIifi NORMUE. 131

libérale, des jeunes gens bien choisis se forment par la théorie et par la pratique à Texercice de leur profession future, et en même temps se pénètrent peu a peu de Tesprit du corps dans lequel ils entrent. Un pensionnat pouvait seul procurer un pareil résultat, et ce résultat a été obtenu. Ouverte en 1811, en quelques années Técole normale a élevé plusieurs générations de professeurs, profondément imbues de Tesprit universitaire, et qui l'ont porté partout avec elles, qui sont venues plus tard au secours de Tuniversité menacée , et plus d'une fois lui ont fait un rempart de leur talent et de leur renommée. L'école normale est le fondement de l'université; les amis et les ennemis de l'université le savent bien. Quand on voulut la détruire en 1822, à qui s'en prit-on d'abord? a l'école normale ^ Et quand en 1828, sous une administration à laquelle le respect public demeurera toujours attaché, l'université retrouva de meilleurs jours, que fit alors M. de Vatisménil, dont je me plais à rappder ici lé nom? Il releva l'école normale, la laissant il est vrai, déguisée sous un nom qui n'était pas le si^ ^p mais qui la dérd)ait a l'œil jaloux de ses puissants adversaires; en attendant la révo* lution de 1830 qui lui restitua son nom véritable ', et qui successivement Ta poiitée à ce haut point de prospérité où elle est aujourd'hui parvenue ^.

Un établiss^ent de cet ordre. Messieurs, demande un bâtiment qui réponde à son objet et à ses besoins. Aussi le décret impérial du 21 mars 1812 prescrivait d'ériger

* Ordonnance de suppression de Técole normale, 6 septembre ISSt.

' École préparatoire. Cette éooie est de IStÔ, mais eUe ne devait servir qu'à TAcadémie de Paris. C'est M. de Vatisménil qui la dé- • veloppa et lui donna une certaine impulsion.

' Arrêté du lieutenant général du royaume, du 6 août 19S0.

' Yof ea plus toit notre Rapport de lue.

sur la rive gauche de la Seine un vaste édifice pour le service de Técole normale. Provisoirement, après avoir reçu quelques années Thospitalité dans une aile du collège Louis-le-Grand, elle avait été transportée rue des Postes, dans l'ancien séminaire du Saint-Esprit, qui lui convenait admirablement par l'étendue et la disposition du local, et aussi par le voisinage du Muséum d'histoire naturelle , du Collège de France et des Facultés des Sciences et des Lettres. Aujourd'hui, après trente années de bons services , elle se retrouve comme au premier jour dans un bâtiment du collège Louis-le-Grand. Y fût-elle bien, nous n'hésiterions pas à dire encore qu'un tel état de choses n'est pas convenable. Tant que l'école normale n'a point un bâtiment qui lui appartienne, son avenir n'est point assuré ; et son avenir, c'est celui de l'université elle-même. Mais il y a plus : cet asile qui lui est prêté est indigne d'elle sous tous les rapports.

Dans la rue Saint-Jacques, entre le collège Louis-le- Grand et le nouveau et magnifique Collège de France, est un vieux bâtiment délabré et qui menace ruine. Le commissaire voyer du quartier vient souvent commander d'office et d'urgence des réparations que l'on fait à la hâte et que quelques mois après il faut elles-mêmes réparer. Cette masure humide, crevassée de toutes parts, et où il n'y a pas une seule pièce qui ne soit étayée, voilà l'école normale, voilà l'école qui fournit des maîtres à tous les collèges d'un bout de la France à l'autre, et qui a produit les trois quarts peut-être du corps enseignant. -

On a demandé s'il ne serait pas possible, en réparant le bâtiment actuel, d'éviter la dépense plus considérable d'une construction nouvelle.

Nous répondons qu'en principe il faut un bâtiment spécial pour l'école normale , et qu'en fait le bâtiment

ÉCOLE NOBMAIiE. 133

actuel réparé ne conviendra jamais à sa destination. L'agrandir, vous ne le pouvez, car le terrain manque. Vous êtes donc condamnés à vous renfermer dans les limites du bâtiment actuel ; or, ce bâtiment qui aujourd'hui tombe en ruines» fût-il construit d'hier, ne suffirait pas à la moitié des besoins de l'école. Les laboratoires et les cabinets de physique, de chimie et d'histoire naturelle sont insuffisants pour le nombre actuel des élèves, et ce nombre doit être considérablement augmenté. L'arrêté du 2 octobre 1840 S quji divise l'agrégation des sciences en deux ordres distincts, l'agrégation pour les sciences mathématiques et l'agrégation pour les sciences physiques et naturelles, établit à l'école normale, dans la division des sciences, deux sections c(»rrespondantes aux deux ordres d'agrégation ; et on a reconnu que l'établissement d'une section spéciale pour les sciences physiques et naturelles à l'école normale doit avoir la plus haute influence sur l'en^^ geignement scientifique des collèges et des facultés ; mais il faut reconnaître aussi que dans le bâtiment actuel, la nouvelle section des physiciens et des naturalistes sera privée de tous les secours qui lui sont indispensables. Je ne vi^drais pas, sous prétexte d'éclairer la religion de la chambre, la fatiguer de détails dans lesquels votre commission a dû «^engager; mais il est une considération dont l'importance ne peut manquer de vous frapper.

La liberté de l'enseignement promise parJa Charte sera bientôt réalisée. Cette liberté multipliera le nombre des établissements particuliers de toute espèce, laïques et eccl(v siastiques. Pour soutenir cette concurrence, l'université a besoin de fortifier ses collèges, et elle ne peut les fortifier qu'en y mtroduisant un plus grand nombre de jeunes

' Voyez plus bas le Recueil dei prtndpatw actes du ministère de 1840, iifirtWTîDif 8bqovd4I1B.

maîtres sortis de Técole normale. Il faut donc qu'elle augmente le nombre des élèves de cette école; mais cette augmentation d'élèves est absolument impossible dans le local actuel. Par conséquent, il est nécessaire de construire sur un autre terrain un bâtiment nouveau qui soit approprié aux besoins de l'école, et qui lui permette de remplir sa mission dans toute son étendue.

C'est là, Messieurs, le motif qui a porté votre commission à ne point ajourner la dépense qu'entraînera la construction nouvelle. Mais votre commission a ordonné à son rapporteur de déclarer qu'il ne lui a pas fallu moins qu'un motif aussi urgent, aussi péremptoire, pour la décider à augmenter de 2 millions les dépenses publiques quand des charges si lourdes pèsent déjà sur nos finances dans le présent et dans un assez long avenir.

Reste à savoir si l'emplacement sur lequel on veut bâtir la nouvelle école normale est convenable, et si les plans présentés sont satisfaisants. L'emplacement qu'il s'agit d'acquérir est situé rue d'Ulm. La nouvelle école serait donc à peu près aussi rapprochée de la Sorbonne, du Collège de France et du Muséum d'histoire naturelle, que l'était l'ancienne École de l'Empire placée au bout de la rue des Postes. Le terrain a plus de douze mille mètres d'étendue ; ainsi on pourra facilement isoler le nouveau bâtiment en l'entourant de jardins qui, à la fois, assureront sa salubrité et le défendront contre tout fâcheux voisinage.

Votre commission a pris une connaissance approfondie des plans de construction qui lui ont été soumis. Ces plans sont l'ouvrage de l'ancien directeur de l'école normale qui a déterminé lui-même les arrangements réclamés par les besoins reconnus du service, à l'aide d'un habile architecte qui est aujourd'hui celui de la chambre des pairs. Us ont reçu l'approbation du conseil royal de l'instruction pu-

blique» celle enfin du conseil des bâtiments civils. Le bâtiment se composera d'un rez-de-chaussée, d'un premier et d'un deuxième étage. Rien n'a été donné à l'agrément et au luxe, tout à l'utilité. Ainsi établie, la nouvelle école recevra immédiatement cent vingt élèves'. Elle pourrait au besoin en contenir cent cinquante, ce qui est un chiffre très-élevé; car pour augmenter le nombre des élèves, il ne faut pas diminuer la rigueur salutaire des examens d'admission; il y a ici une juste mesure que la sagesse de l'administration universitaire saura garder. Cinquante nouveaux élèves répartis dans les diverses conférences accroîtront l'émulation , répandront du mouvement et de la vie dans l'école, sans exiger l'établissement de chaires nouvelles ni l'augmentation du nombre des maîtres. Tout changement au système actuel des études, toute introduction de cours nouveaux serait un mal. Il est de la plus haute importance de ne pas surcharger les élèves d'un trop grand nombre de leçons; il faut favoriser le travail personnel sous l'habile direction d'un certain nombre de maîtres choisis. C'est le travail personnel auquel était pour ainsi dire condamné chaque élève de l'ancienne école normale, dans le petit nombre de mdtres, éminents, il est vrai, qu'elle possédait, qui a tiré de chacun de ces élèves tout ce que comportait sa nature, et qui a produit ces premières générations de l'école normale que les nouvelles peuvent encore se proposer pour modèles.

Ainsi, Messieurs, les dépenses qui vous sont demandées n'en doivent pas entraîner d'autres , et d'après les devis annexés elles ne dépassent pas 1,978,000 fr., savoir :

10 Acquisition du terrain 138,000 f*

So Travaux de construction et d'appropriaUon. . 1,695,000 30 Mobilier 166,000

Somme égale.. 1,978,000

Ces dépenses seront réparties sur plusieurs années; et encore elles se réduisent à peu de chose si on considère que les bonis de l'université réservés depuis 183^, et qui se montent à une somme de 1,324,971 fr. 83 o. et forment une rente de 60,718 fr., compensent en grande parlie le crédit demandé.

Quand Tempereur Napoléon créa l'université, il la créa avec tous les éléments de force que doit posséder un corps pour avoir une vie qui lui soit propre et par conséquent une longue durée. Il nous donna trois choses: V une législation générale (les deux décrets de 1808 et 1811) qui n'admettait plus de loi nouvelle et nous permettait de faire face à toutes les circonstances au moyen d'arrêtés du conseil et du grand-maître : voilà pour la législation ; 2"" le droit de juridiction spéciale, le droit de récompenser et de punir, c'est-à-dire le pouvoir de nous épurer et de nous perfectionner sans cesse ; 3*" enfin, une dotation que nous pouvions accroître par nos succès et par nos économies, de telle sorte que sans demander à l'Etat aucun sacrifice nouveau, nous pouvions, je ne dis pas seulement suffire à tous nos besoins, mais nous agrandir successivement en proportion de nos ressources. GrâceàDieu, l'université conserve son droit de législation et de juridiction intérieure. Mais en 1834 elle a perdu ses finances particulières ; notre budget spécial a été su|)primé ; toutes les recettes, comme toutes les dépenses de l'université ont été portées au budget général de l'État. Les excédants de recettes , les bonis qu'elle peut obtenir sur la rétribution universitaire , font désormais retour au Trésor, et pour introduire le plus petit perfectionnement qui entraîne la moindre dépense, il faut qu'elle s'adresse aux chambres.

Du moins quand ce régime nouveau nous fut imposé,

la justice ne permit ni d'enlever à l'université la dotation qu'elle possédait à cette époque y et qui figure encore au budget général des recettes^ ni les bonis des exercices antérieurs au 1®' janvier 1835; et dès lors ces bonisy dont la somme totale n'était pas môme bien connue, furent réservés pour servir à des constructions et à' des améliorations que réclamaient divers établissements universitaires. Ces bonis réalisés ont été déposés à la caisse centrale du Trésor, et plus tard employés en achats de rentes 5 pour 100 transférées au nom de l'université. Ces divers achats se sont élevés à la somme de 60,718 fr. Il est reconnu que cette rente appartient à l'université, puisque son origine est due aux économies qu'elle avait faites. Le gouvernement avait proposé d'autoriser l'université à aliéner cette rente pour subvenir à une partie des dépenses qu'entraînerait la construction de l'école normale. La chambre des députés a proposé de procéder par voie d'amortissement, de faire annuler cette rente par le ministre des finances au profit de l'État, dans l'espérance que le Trésor pourra se procurer des ressources à un intérêt moindre de 5 pour 100, et par conséquent de charger l'État de la dépense totale. Dans ce dernier mode, comme dans le premier, il demeure établi que la plus grande partie de la dépense qui vous est demandée sera supportée par les anciens bonis de l'université, et il faut reconnaître que ces bonis sont dus aux travaux et aux succès des professeurs et des administrateurs de l'université qui presque tous sont sortis de l'école normale; de sorte qu'en consacrant ces bonis à procurer à cette école un bâtiment meilleur, on ne fait guère que les rapporter à leur source même.

D'ailleurs, Messieurs, nous avons la ferme confiance que l'école normale, reconnaissante des sacrifices que l'État fait pour elle dans un moment où des intérêts sacrés ré-

clament toutes ses ressources et le forcent d'ajourner tant de dépenses utiles, redoublera de zèle pour rempKr dignement rimportante mission qui lui est confiée. Permettezmoi de lui rappeler du haut de cette tribune les deux questions que Napoléon, en 1813, adressait au premier directeur de l'école normale. Le conseil de l'université lui ayant été présenté, quand vint le tour du conseiller directeur de Técole (car par une sage disposition du- décret de 1808, il faut être conseiller de l'université pour être à la tête de l'école normale), Napoléon ne lui fit que ces deux questions : « L'esprit de travail est-il dans l'école norm maie? » Et sur la réponse satisfoisante du chef de l'école, qui lui exposa le plan de nos études, l'empereur lui adressa cette autre question ou plutôt celte leçon : « Mon- « sieur,' ne faites pas des beaux esprits et des académiciens, (c faites des régents et des professeurs. » Tel est en effet l'objet spécial de l'école normale. A l'Institut est confié Tavancement et le progrès de toutes les connaissances humaines ; à l'Université, la propagation de celles qui sont arrivées à ce degré de certitude et d'utilité pratique qui permet de les enseigner au nom de l'État. L'Institut et l'Université sont deux grandes institutions qui se soutiennent l'une l'autre, mais qui diffèrent et qui doivent différer dans rintérôt général. L'Institut travaille pour la gloire de l'esprit humain, l'Université travaille pour la jeunesse. Les membres de l'Université sont de vrais magistrats préposés à l'éducation des esprits et des âmes, chargés de former des esprits sains et des âmes honnêtes. Il faut que l'école normale imprime de bonne heure ces maximes dans l'esprit îles jeunes maîtres : il faut qu'elle leur apprenne que l'Université participe à la fois de la magistrature et du sacerdoce; que la science ne suffit point à notre tâche , qu'un peu de vertu y est nécessaire ; et

iCÔLB NORMALE. 180

qu'enfin un grand corps ne peut vivre et prospérer que par Tamour et le dévouement de tous les siens.

Votre commission à Tunanimité vous propose Tadoption pure et simple du projet de loi.

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