MARINE : MYOPIE
Pourrait-on, en vérité, s'imaginer un gabier en lunettes, courant dans la mâture, montant aux échelles de corde, courbé en deux sur une vergue et serrant les voiles? ou le dernier même des matelots de pont, au milieu de ses occupations si diverses, usant de cet appareil si fragile, si facile à déplacer, et qu'une goutte d'eau va ternir et rendre inutile ?
L'officier peut user bien plus facilement d'un lorgnon ou des lunettes, et cependant bien des fois, et le plus souvent, dans les moments les plus critiques, au milieu d'un grain, par temps de pluie ou de brume^ au milieu des embruns soulevés par le vent, ses lunettes, souillées par l'eau ou la vapeur, deviendront plus qu une inutilité, un véritable obstacle à la vision. Contraint à les enlever, il sera d'autant plus impuissant qu'il était plus habitué à leur usage. Sans doute, on ne peut lui en interdire absolument Tusage, ce serait se priver de services bien précieux : on le peut d'autant moins que, suivant une expression énergique de Giraud-Teulon, les écoles auxquelles l'Etat va dewiander ses officiers, ne peuvent lui fournir des savants sans fabriquer aussi des myopes. En outre, la Myopie peut augmenter après l'entrée au service^ surtout chez les travailleurs que ne rebutent ni l'étroitesse d'une chambre de bord ni son mauvais éclairage. Ce sont là pourtant des raisons qui justifient encore la sévérité des épreuves au seuil de la Carrière.
Le port des lunettes étant donc absolument incompatible avec la profession, au moins pour le matelot, le numéro de myopie accepté pour l'armée devenait
ai8 CHOIX DES SPÉCIALITÉS
inacceptable pour la marine : trop de dangers menacent déjà la vie du marin pour Texposer encore à ceux qui résulteraient pour lui d'une vue trop courte. Si vous êtes myope, vous savez très bien combien votre vue est imparfaite sans le secours du lorgnon; étes-vous emmétrope, essayez de regarder à travers des verres convexes, rendez-vous ainsi artificiellement myope, et vous serez stupéfait de constater combien va ée rétrécir l'horizon de votre vue. Un myope de 1/15 à 1/20, à bord, ne peut, à quelques centaines de mètres, signaler ni la direction, ni le genre d'une embarcation, ni discerner ceux qui la montent : la position, la place exacte des cordages de la mâture dans ses parties hautes, échappent à son contrôle ; vous ne pourriez avoir en lui aucune confiance comme guetteur, vigie, timonnier ; vous n'en ferez ni un canonnier passable, ni un fusilier habile; comme gabier, ses maladresses involontaires pourraient lui coûter la vie, etc.
C est que le myope, même en supposant son acuité normale de près, est réduit, dans la vision de loin, à une impuissance dont on se fait difficilement une idée. D après certains auteurs, de loin, et bien entendu sans correction, avec M = 1/36, il aurait déjà perdu 1/2 de son acuité, même avec 1/18, il n'aurait plus que V zm/io: ces évaluations qui semblent peutêtre exagérées, se rapprochent cependant de celles que je trouve consignées dans les recherches de Giraud-Teulon, de Perrin, de Burchardt et autres auteurs, qui constatent que le myope de 1/24 n'est guère mieux partagé qu'un amblyope de 1/4 : celui