ARMÉE
S'il est vrai qu*un fantassin n'a pas les mêmes obligations qu'un artilleur, si un timonier à bord est astreint à un service toutçpposé à celui d'uncalierou d'un chauffeur, ne devrait-il pas y avoir pour chacun d'eux des degrés? Faut-il demander à celui qui va faire partie de la réserve ou de l'armée territoriale, même vision qu'au jeune soldat qui sera incorporé dans l'armée active ?
Dans l'armée. — Les règlements militaires, sauf une courte observation dont il sera ultérieurement question à propos des services auxiliaires, n'ont pourtant de ce chef établi aucune distinction. L'autorité militaire conserve à ce sujet toute liberté d'action. « Elle « répartit les sujets suivant l'aptitude qu'elle leur re- « connaît au service de l'infanterie, de la cavale- « rie (i). » L'instruction ministérielle pour l'exécution de la loi de réorganisation de l'armée de 1873, disait Wen : « On devra choisir pour l'infanterie les hommes < les* mieux doués sous le rapport de l'agilité, de la « vue^ en un mot, de l'harmonie qui doit exister entre * toutes les fonctions, conditions requises en parti- ^ culier pour le service des chasseurs, des tirail- ^ leurs, etc.. »Elle exigeait aussi une excellente vue pourle service de l'artillerie, mais nulle dépêche ou nul article de règlement n'indique ou ne laisse soupçonner à quelles épreuves péciales devraient satisfaire les régimes avant d'être dirigées sur tel corps ou sur tel autre. Ailleurs qu'en France, dans quelques armées, on s'est préoccupé pourtant de ce problème. En Russie,
(i) Instruction militaire, 1877, p. 334.
Texamen aux grandes distances est réglementaire, quand il s'agit du recrutement de tirailleurs d'élite. On les soumet en outre à des épreuves périodiques, et si la fonction vient à baisser, on les renvoie à d'autres corps ou à un rang moins bon (i).
Le Danemark a aussi établi une distinction au moins pour le degré de myopie qui ne serait que de 1/16 pour le service des armes et 1/8 pour le soldat du train des équipages. En Allemagne, il n'existe pas, je crois, de règlement particulier, mais la plupart des médecins paraissent être partisans d'un examen spécial suivant chaque spécialité militaire (2).
Marine. — LMnstruction ministérielle pour les médecins de la marine, de 1879, a, contrairement à l'instruction militaire, fait une mention plus formelle de la nécessité d'une bonne vision chez les apprentis fusiliers et les apprentis canonniers. « Ils sont choisis « parmi les hommes bien constitués, exempts de toute « infirmité même légère (varices, pointes de hernie, « orteils déviés, pieds plats, etc.), doués d'une vue « compîcfemcnt normale^ et ayant au minimum pour « les fusiliers i'",54 et pour les canonniers i",6o. > Mais ce n'est là encore qu'une indication bien vague, car il faudrait préciser ce qu'on doit entendre parune vue normale et à quelles preuves on pourra la reconnaître.
Pour être normale, la vue doit réunir bien des qualités : acuité, portée (3) , accommodation, réfraction
(i) Gayat, Annales d'oculistique, 1875, p. 171.
(2) Annales d'oculistique, 1877. Société o^thalm. d*HeidelUrg, B*»' meister, Burchardt, Schmidt, Kimpler. etc.
(3) Voy. la définition dans la note explicative 2 du chai^tre I*''.
emmétropîque, sens chromatique, tout doit exister dans un état d'équilibre moyen pour ainsi dire : et, cependant un myope d'un degré moyen qui jouit de toute son acuité, d'une accommodation parfaite, mais dont l'œil pèche par excès de réfraction et par un défaut complet de portée pourra faire un soldat du génie passable, encore mieux un excellent fourrier et ne sera jamais qu'un médiocre artilleur : l'hypermétrope, au contraire, dont la réfraction est en moins, et l'accommodation insuffisante de près, mais qui jouit d'une portée supérieure à toute autre, deviendra tirailleur plus habile que le plus parfait des emmétropes; au loin, il rendra des services impossibles parfois à ceux-ci; dans la marine, un timonier pourrait avoir toutes les qualités d'une vue supérieure, le moindre daltonisme, pour lui, les annule.
Tout est donc variable suivant les conditions dans lesquelles l'homme doit agir, et si Ton voulait défi-. nir la vue normale d'un soldat ou d'un marin, il faudrait, avant tout, tenir compte de ce fait que la plupart des professions qui appartiennentà la partie active ou armée de la carrière militaire, exigent une excellente acuité et une longue portée. « Il semble, ont dit Schmidt et Kimpler, qu'il soit nécessaire de construire une espèce d'acuité visuelle spéciale pour les militaires, à savoir pour les objets éloignés, sans correction (i). »
Du DEGRÉ d'acuité A EXIGER SUIVANT LES PROFESSIONS.
— Quel sera donc le degré de vision à exiger? Comment le mesurer?
{1) Ann.d'ocul. {loc.cit,)^ 1877.
Un corps de o'""^i vu à o",33 ou un pied sous un angle visuel de i' et formant sur la rétine une image de ©""joo^ ou plus exactement de 0,00436 constitue l'unité généralement acceptée comme mesure de l'acuité normale. Cest le minimum visible ou séparabile de notre œil, et son image serait la limite de la perception rétinienne (i).
Or, cette acuité paraît chez beaucoup de sujets inférieure à la réalité.
Chez les emmétropes encore jeunes qui vivent à la campagne, dans les plaines, et dont la vue n'est point fatiguée par la fréquentation et les travaux de Técole, vous trouverez peut-être plus de sujets ayant une acuité supérieure à i qu'en jouissance tout simplement de l'unité considérée comme normale.
Porteriield admettait déjà la possibilité de ce fait, Giraud-Teulon le considérait comme assez commun, le docteur Rech, médecin militaire russe, dit avoir constaté que, dans un régiment, cinquante et un pouf cent jouissaient d'une acuité supérieure ou égale à I 1/2, et le docteur Burchard l'avait trouvée chez des artilleurs allemands souvent au-dessus de 2.
Il est bien évident que ces résultats n'ont pu être obtenus que dans de bonnes conditions d'examen, et avec un éclairage parfait. Si on a reproché au dernier de s'être servi de types particuliers, Rech a fait ses expériences avec les optotypes de Snellen, et leurs résultats généraux se trouvent confirmés par les travaux plus récents du docteur Maurel, médecin de
(x) Voy. le chapitre I"".
DU DEGRÉ d'acuité A EXIGER SUIVANT LES PROFESSIONS 22 ^
première classe de la marine (i) et les examens nombreux auxquels je me suis livré en employant son échelle ou celle de Wecker.
Il résulte de ces faits que l'acuité dite normale, ne peut pas, au moins chez les jeunes gens qui ont été jugés aptes au service militaire, avoir la prétention d'être une moyenne exacte, mais seulement approximative (Snellen) (2). Certainement, il est possible que la disposition des test-caractères dont on s'est servi (note 4), la race des soldats examinés, leur genre d'éducation, les conditions de liberté de leur vie antérieure, au grand air, à la campagne, etc. etc., aient pu influer peu ou beaucoup sur les résultats obtenus, mais de leur rapprochement il ne se dégage pas moins la preuve de cette affirmation : que chez le? jeunes soldats l'acuité mesurée au loin avec les échelles de Wecker ou de Snellen, est souvent supérieure à i, et que, sans prétendre imposer aux corps (Télite^ chassenrs, tirailleur s, éclaireur s ^ une acuité de 1 1/2 [comme Recli le propose [y = 9/6) ou aux artilleurs une acuité égale à 2 [V ^= 2 Burchardt)^ on pourrait^ sans crainte d' apporter un obstacle au recrutement^ leur demander au moins V =^ î et même un peu plus.
Portée de la vue. — Une condition pourtant est nécessaire, c'est que le mot acuité soit entendu dans le sens militaire du mot, et ne s'applique qu'à la vision des objets éloignés, sans correction des anomalies de la réfraction. C'est à cette acuité de loin que nous avons réservé le nom de portée de la vue, de toutes
(1) Arch. de médecine navale, 1879, p. 265.
j(2) ^«». </W«/,, janvier, février 1879.
BARTHSLBMY. L'exaiticn de la vision. "v^j
les qualités, la plus utile au soldat et au marin, la plus importante encore depuis que s'augmentent sans cesse les distances auxquelles peuvent atteindre les projectiles lancés par les armes à feu modernes (note 5). Il n'existe cependant aucun essai pour en déterminer la normale, ce n'est qu'expérimentalement et d'après les conditions pratiques de chaque profession qu'on y arrivera.
Théoriquement, on admet qu'uti œil qui, à 5 ou 6 mètres (15 ou 20 pieds), voit les n*** 15 ou 20 des anciennes échelles, doit aussi voir le n° 50 à 50 pieds, le n° 100 à 100 pieds, etc. Ce n'est là qu'une hypothèse suffisante aux applications médicales et aux examens ordinaires de l'acuité, mais qui devient fausse dès qu'il s'agit de la longue portée de la vue. Tel sujet peut très bien à ces distances avoir V=i,et cependant être tout à fait incapable de viser un but à 2 000 mètres, tandis que tel autre dont V sera inférieur à petite distance, aura au loin une acuité parfaitement normale, fait qui paraît fréquent chez les tireurs (i). Mathématiquement, toutes les fois que le rapport entre les numéros de l'échelle et la distance à laquelle ils doivent être vus, est rigoureusement observé, l'image produite sur la rétine est sous-tendue par le même angle; celui qui en lit un devrait les lire tous, pour ainsi dire jusqu'à l'infini, et si l'expérience démontre le contraire, même en l'absence de toute amétropie, il faut bien que certaines causes expliquent ces diflérences.
Elles sont, en effet, multiples : les unes accidentelles
(1) Camus, méd. maj. Rec. de mémoires de chirurgie militaire^ i88x, p.aoôi