DALTONISME : FORMES ET CAUSES
OU remplir à bord, même avec une aptitude remarquable, les fonctions de timonier (Feris). C'est que, pour reconnaître les couleurs, ils ont leurs procédés, leur manière que l'exercice perfectionne. Le rouge et le vert leur sont inconnus, mais ils savent les différencier par leur éclat, leur degré de clarté et les distinguer encore mieux des autres couleurs, par la nature même de l'impression, puisqu'ils ont conservé la notion exacte de celles-ci. Leur acuité visuelle peut être normale, et leur sens lumineux semble se perfectionner par la nécessité même où ils sont de distinguer, à son aide, les deux notes qui leur manquent dans la gamme chromatique, et dont la fréquentation de leurs semblables leur -a appris l'existence et le nom. Cette suppléance est particulièrement rapide pour le rouge des signaux (Warlomont, Redard, Parinaud), on dirait presque que la sensation du rouge est plutôt affaiblie que perdue (Giraud-Teulon). Malheureusement Tusage qu'ils sont obligés de faire de leur sens lumineux pour corriger les imperfections de leur sens chromatique, devient pour eux la cause d'erreurs grossières. Il suffit que, dans certaines conditions, des couleurs, opposées comme tons, acquièrent la même intensité lumineuse pour qu'aussitôt les rouges, les verts, les gris ne présentent plus à leurs yeux de différences, tandis que leur correction reste parfaite pour le bleu, le jaune, le violet. Dans ces mêmes conditions, leur vocabulaire devient incertain, variable, hésitant et les amène à remplacer la netteté des dénominations à donner à leurs impressions, par une périphrase, une comparaison, ou à modifier, j^ changer, reprendre
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l'expression dont ils s'étaient tout d'abord servi.
Le daltonien accidentel par maladie, ignore au contraire absolument et au début, le vice de la vision qui l'atteint; il n'a ni l'expérience, ni la pratique de son état nouveau, et il n'y sera rendu attentif que par les méprises que le hasard aura rendues peut-être bien redoutables. Bienheureux encore si à ses premières erreurs il confesse son imperfection. Il y a, dit Féris, deux sortes d'hommes dangereux parmi les dahoniens, ceux qui ignorent leur affection, ceux qui la sachant n'osent pas en convenir ou ont intérêt à la cacher.
Chez lui, les erreurs sont plus grossières, plus franches et partant plus faciles à découvrir. Avant sa maladie, il a eu la notion exacte de toutes les couleurs et des noms qu'on leur donne. Le souvenir lui en est resté et dans les impressions qu'il reçoit aujourd'hui, il croit voir les blancs, les gris, les noirs qu'il connaît, de même que dans les couleurs composées qu'il examine, il ne voit plus que le total des composantes moins la couleur dont il vient de perdre la perception. Dans Tun comme dans l'autre cas, il n'éprouve aucune hésitation à trouver l'expression qui s'adapte à la fausse sensation qu'il reçoit. Au début, rien encore ne peut le mettre en garde contre les erreurs qu'il commet : souvent celles-ci ne portent que sur les nuances ou ne s'accentuent que par le défaut de saturation des couleurs ou la diminution d'éclairage, plus tard, la diminution du champ visuel, son rétrécissement plus ou moins régulier, l'apparition de scotomes, l'affaiblissement de son sens lumineux, de son
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acuité visuelle, viendront éveiller ses inquiétudes, bien plus que le déficit de son sens chromatique qui a pu précéder ou qui accompagne, d'une manière plus ou moins régulière, la perte progressive des autres fonctions de la rétine.
Tous deux, à l'état d'achromatopsie totale ou partielle, présentent les mêmes symptômes du côté de leur sens chromatique; mais, contraste à noter : le daltonisme, chez l'un, est incurable, régulier, susceptible de se perfectionner par l'éducation ; chez l'autre, il peut guérir, mais le plus souvent, tend à s'aggraver; il est parfois transitoire ou soumis à des modifications rapides en bien ou en mal et variables d'un jour à l'autre.
Chez celui-ci, la rétine jouit de toutes ses propriétés autres que son sens chromatique ; chez celui-là, elle marche vers une abolition simultanée ou successive de toutes ses fonctions. (Lumière, forme, couleurs.)
Pour l'un, il a toujours existé et précédé son admission au service ; pour l'autre, il a pu se déclarer à toutes les époques et au milieu même de l'exercice de ses fonctions.
Fréquence. — Si encore le daltonisme était chose rare ! Loin de là, depuis que le développement des chemins de fer et de la navigation à vapeur ont rendu plus attentif à ces anomalies, on a pu constater combien, à des degrés divers, elles étaient fréquentes, et on ne s'éloigne guère de la vérité en avançant que sur 100 individus pris au hasard, il en est de 5 à 8 qui sont susceptibles d'hésitations ou d'erreurs franches
sur l'appréciation de la couleur des signaux (note 10).
Ces deux faits, fréquence et dangers de cette anomalie, justifient les efforts que bien des médecins ont fait pour rendre obligatoire un examen complet de la vision chez tout homme qui doit être chargé de voir et d'interpréter les signaux tant de jour que de nuit ou pour atténuer, par desmodifications apportées aux systèmes encore en usage, les dangers du daltonisme.
C'est ainsi qu'on a proposé la suppression complète des couleurs, et Temploi de feux incolores, multiples ou à éclipses^ avec la lumière ordinaire ou électrique, ainsi qu'un système de signaux noirs et blancs; ou au moins le remplacement des ' feux rouges et verts, deux couleurs sur lesquelles on se trompe le plus souvent, par des feux bleus et jaunes qui sont bien plus rarement la cause de Terreur des daltoniens, mais qui, avec les lumières artificielles, succédanés imparfaits delà lumière blanche, présenteraient bien d'autres défauts (Giraud Teulon).
L'habitude, la routine et certainement de véritables difficultés pratiques s'opposeront encore longtemps à ces modifications acceptables par les chemins de fer, et acceptées par quelques compagnies en Angleterre et même en France, mais qui exigeraient dans la marine une revision complète du vocabulaire des signaux.
Il serait cependant facile, à tout le moins, pour ce dernier service et pour y diminuer les chances d'erreur dans l'appréciation des signaux de nuit, de faire adopter réglementairement pour les verres des fanaux, une
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couleur et une teinte uniforme. La liberté la plus grande règne encore dans leur choix^ chaque fabricant peut les varier : les uns sont foncés, les autres assez clairs, surtout les verts, pour qu'à petite distance on puisse voir la mèche qui les éclaire, et leur centre, de loin, par temps de brume, en paraîtra presque blanc.
A défaut de grandes modifications dans le système actuel des signaux, il faut du moins et d'autant plus sévèrement s'en tenir à un choix spécial du personnel justifié par l'examen chromatique de la vision.
Faire la recherche préventive du daltonisme, aller au devant d'anomalies que le sujet ignore lui-même, ou qu'il ne découvre que par hasard, est une nécessité aujourd'hui reconnue par tous. L'État, les services intéressés doivent en imposer l'obligation et en fournir les moyens; les médecins doivent s'y préparer par l'étude et y apporter toute leur attention. C'est le seul moyen d'éviter tout danger du fait des erreurs. Les journaux de tous les pays en ont raconté des exemples, et il est permis de soupçonner que bien des catastrophes inexpliquées du passé n'ont pas eu d'autres causes ; il ne faut pas que ce soupçon puisse peser sur l'avenir. Les vies humaines perdues, les dégâts et les pertes supportées, les responsabilités encourues, font de ces examens un devoir impérieux pour tous.
Malheureusement il n'existe pas de moyen pratique, simple, certain, adopté universellement^ qui puisse permettre de calculer numériquement l'acuité chromatique, comme on calcule l'acuité visuelle et de formuler le degré qui devrait être exigé.
Voyons pourtant quelles doivent être les conditions
générales da cet examen et quels sont les moyens proposés pour y satisfaire.
Conditions de l'examen. — En dehors du blanc et du noir, les seules couleurs employées dans les signaux sont le rouge, le bleu et le jaune, plus rarement levert, sauf pourtant pour les signaux de nuit avec des verres fortement éclairés qui ne sont colorés qu'en rouge ou en vert. L'examen portera donc principalement sur ces couleurs et au premier rang sur les deux dernières dont l'ignorance ou la fausse appréciation constituent, de l'avis général (i), la caractéristique de la plupart des chromapseudopsies; de même que dans les cas pathologiques, c'est par le scotome central pour lerouge et le vert, ou par la diminution de leur champ visuel que la maladie commence à se manifester. Les sensations du bleu et du jaune sont au contraire les moins susceptibles d'altération, et cela quelle que soit la cause, congéniale, ou acquise de ce vice de la vision.
Lorsqu'il y a seulement dyschromatopsie ou simple diminution de l'acuité chromatique, ce sont plutôt les nuances de couleurs voisines qui sont confondues ; le violet, par exemple, est pris pour du bleu, l'orangé^ pour du rouge clair, le rose pour du violet clair, etc. etc.
En second lieu, il faut tenir compte de bien des circonstances qui peuvent modifier profondément
(1) Nocl Gucncau de Mussy, thèse, 1839. — D»" Sous, Thèse de doctorat. Paris, 1865.— Lcbcr, Bict. encyclo^.— Galezowski, Dm diagnostic des maU' dies des yeux par la chromatoscopie rétinienne.— Paris, 1868. WilhemSbon in Haycm, Revue des sciences médicales^ t. Il, p. 957. — Statistiques de Holmgren, de Cohn, in Ann. d'oculistique {loc. cit.). — Warlomont, Dici.encyclopédique des sciences médicales, t. XVII, p. 139. — Pour les condition» de l'examen, voy. Landolt et Wecker, Traité d'ophtalmologie^ t. I, p. 54*'