LETTRE HUITIEME
Deuœième Article,
VJE n*'est pas sans raison qu'ion a reproché aux Scho- 'lastiques d'avoir perdu beaucoup de temps en donnant nn libre essor à leurs spéculations, et en les promenant dans le vaste empire des possibilités. Telles sont nne foule de questions fondées sur des hypothèses par rapport auxquelles il n a pas plu à la divine Sagesse de rien répondre.
Mais c'est encore un grand défaut , lorsqu'on forme des hypothèses qu'on ne peut pas même regarder comme possibles , parce qu'elles portent avec elles qr.elque contradiction avec ce que Dieu a révélé et promis.
Voulons-nous considérer le plan admirable de l'Eglise, son gouvernement, Tordre de sa hiérarchie et
de son minislère, comment 1 enseignement et le de'pôt de la Foi sera transmis et conservé toujours f II faut que nous apprenions tout cela de la bouche même de Jésus-Clirist , qui en a e'té le divin fondateur et Tarchitecte. Yoyons ce qu'il nous a dit et ce qu'il nous a promis : toutes ses paroles doivent se vérifier et s'accomplir dans tous les temps, puisqu'elles sont les paroles d'un Dieu : Cœlum et terra transihunt ^ Verha autem mea non prœteribunt. Ouvrons TEvangile, nous trouverons quaprès avoir appelé à sa suite et désigné douze Apôtres ^ Jésus-Christ a dit au premier dentr'eux, auquel il avoit donné le nom de Pierre: « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon » Eglise , et les portes de Fenfer ne prévaudront point » coatr'elle^ et je te donnerai les clefs du royaum.e » des Cieux ^ et tout ce que tu lieras sur la terre , sera » lié dans les Cieux ^ et tout ce que tu délieras sur » la terre, sera délié dans les Cieux. » Et une autre fois il lui dit: « J'ai prié pour toi, afin que ta foi » ne manque jamais^ et après ta conversion, tu dois > affermir les frèies. » Et une autre fois: « Paissez mes » agneaux, paissez mes brebis. » Voilà ce que Jésus- Christ, en présence des Apôtres, a dit à Pierre seul. Nous trouverons aussi qu'à tous les Apôtres ensemble, y compris Pierre déjà nommé comme Chef et pierre fondamentale de fédifice visible de l'Eglise , comme possesseur des clefs et Pasteur de tout le troupeau, Jésus-Christ a dit : 5> Comme mon Père m'a envoyé, » je vous envoie. Recevez le Saint-Esprit. Tout ce » que vous lierez sur la terre , sera lié dans le Ciel ; » et tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié » dans le Ciel. » Et puis: « xAllez dans tout l'univers^ » baptisez toutes les nations ^ enseignez-leur à observer » tous mes commandemens. » Et encore : « Le Saints> Esprit vous enseignera toute vérité. » Enfin il a
promis à tous son assistance, en disant: « Voilà que » je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles> »
Tous ces oracles de Jesus-CLrist doivent s'accomplir dans tous les temps, et de la manière quil les a proDonce's. Il faut que ce qu'il a dit à Pierre seul , s'accomplisse pour Pierre, et que ce quil a dit pour tous les Apôtres ensemble, s'accomplisse aussi pour tous les Apôtres ensemble. Il faut que tous ces oracles, et cliacun d'eux soient accomplis. CompiCuons bien^ ce n'est pas une partie seulement qui doit s'accomplir, mais tout. L'accomplissement d'une partie doit être d'accord avec l'accomplissement de l'autre et de toutes ensemble.
Tachons de nous bien pe'ne'trer de toutes ces ve'ritës ^ ayons toujours devant les jeux et presens à l'esprit, tous ces oracles, toutes ces promesses^ n'en oublions aucune, et voyons ce que nous pouvons y leconnoître pour nous former une idée parfaite du plan et du dessein de l'Eglise.
Je vois un Colle'ge de douze Apôtres^ un Chef choisi pour la pierre fond araeatale sur laquelle est bâti l'eVlioce visible de lEglise. Je reconnois qu'à ce fondement e: à tout Fédiiice est promise une stabilité contre laquelle ne prévaudront pas les portes de l'enfer ^ qu'à ce chef sont données les clefs du royaume des Cieux, avec une entière puissance de lier et de délier^ et comme cette puissance est donnée à un seul, et que rien ny est excepté, les Apôtres euxmêmes lui sont subordonnés. Je vois que Jésus-Christ a prié pour ce chef, afin que sa foi ne manque jamais; qu'il Fa chargé d'affermir ses frères; enfin je vois qu'il lui a ordonné d'être le Pasteur des agneaux et des brebis, c'est-à-dire de tout son troupeau, dans lequel les Apôtres sont aussi compris. \oilà les oracles et les j)romcsses qui regardent le iôudemeiit, le chef
C 23 ) visible de FEglise, le Pasteur de tout le troupeau. Mais comme ce troupeau devoit s'étendre dans tout Funivers, Je'sus-Christ a choisi d'autres Pasteurs^ ce sont les Apôtres : je vois qu'il leur a aussi fait des promesses ^ et ici , pour saisir tout Tensemble du pian de Jësus-Christ, il faut que je fasse singulièrement attention à deux choses. La première, que je n'oublie pas qu'il n'a point parle aux x\pôlres séparés de Pierre, c'est-à-dire de celui qui étoit déjà nommé leur Pasteur, leur chef et le fondement de tout l'édifice de l'Eglise. La seconde, que toutes ces promesses faites à tous les Apôtres , j compris Pierre , ne doivent pas détruire celles qui ont été faites à Pierre seul. Je vois donc que , pariant à tout le collège des Apôtres , où Pierre étoit aussi, Jésus-Christ leur a dit qu'il les envoyoit comme son Père Tavoit envoyé ^ qu'il leur donnoit le Saint-Esprit , et le pouvoir de lier et de délier • qu'il leur ordonnoit d'aller dans tout l'univers , de prccher et de baptiser , en les assurant de l'assistance du Saint- Esprit, ain$i que de sa présence jusqu'à la consommation des siècles. Yoilà les oracles et les prom.esses faites aux Apôtres^ et selon les deux attentions que j'ai recommandé de ne pas perdre de vue , j'en lire deux conséquences : la première , que toutes ces promesses sont communes à Pierre , et faites au collège des Apôtres unis à Pierre. La seconde, qu'elles ne .détruisent pas les autres promesses faites à Pierre seul , et par conséquent qu'il n'en sera pas moins le chef, la pierre fondamentale de l'édifice , le Pasteur des agneaux et des brebis, des Apôtres même, eiiÇva de tout le troupeau^ rt'il n'aura pas moins les clefs des Cieux, avec celte pleine puissance de lier et délier, sous laquelle les Apôtfes aussi sont rangés ; et ce don de la Foi qui ne lui manquera jamais, et fautoritë d'affermir ses frères.
Jusqu'ici le dessein me paroît beau • mais si cet édifice éloit Fouvrage des hommes , je pourrois craindre les suites inévitables de la foiblesse et de Tinstabilité. Je pourrois craindre que ce fondement ne branlât, et voilà que Fédifice s'écroule^ que les pierres se détachassent du fondement , et voilà la maison en ruines ^ que le Pasteur s'égarât , et voilà qu'il conduira le troupeau dans des pâturages mortels ou dans des précipices^ que les brebis n'écoutassent plus la voix du Pasteur , et voiJà la confusion et Fanarchie dans le troupeau ^ enfin que d'un côté le chef des Apôtres manquât dans la Foi, que d'un autre côté les Apôtres méconnussent l'autorité du chef ^ que le chef se séparât du corps, le corps du chef, et voilà que tout périt, le chef et le corps. Ici toutes ces terreurs sont vaines : l'Eglise n'est pas Fouvrage de Fhomme, mais celui de Dieu^ et Dieu a prononcé des oracles, a fait des promesses pour garantir son édifice de tous ces dangers. C'est lui-même qui a choisi la pierre sur laquelle il a bâti son Eglise, et il lui a donné telle stabilité, que les portes de l'enfer ne prévaudront pas conlr'elle. 11 a prié lui-même, afin que la foi de Pierre ne manquât jamais; il a promis à tous les Apôtres l'assis rance du Saint— Esprit , et sa présence au milieu d'eux jusqu'à la consommation des siècles^ et si ces promesses ne vous rassurent pas encore assez, sachez qu'il a dit ailleurs que ses brebis écouteront la voix du Pasteur, et qu'il n'y aura qu'une seule bergerie et un seul Pasteur^ sachez enfin qu'après la dernière Cène qif il fit avec ses Apôtres , après ce discours si tendre et si admirable , rapporté en saint Jean , ce discours qu'on pourroit appeler d'une manière singulière le testament de Jésus-Christ, peu de momens avant sa passion, il a prié soii Père éternel pour toute FEglise, pour tous les Apôtres, pour tous ceux qui
croirolent en lui^ il a prié afin qu ils fussent tons une seule chose comme sou Père est en lui, et lui en son Père: ut cmnes iinum sint ^ sicut tu Fciter in me et
ego in te\ ut et ipsi in nobis unum sint Ut sint
unum sicut et nos unum sumus» \oilà les oracles et les promesses qui assurent la stabilité, la perpétuité et l'unité de TEglise.
Je vois maintenant dans tout son ensemble et dans la totalité, le dessein admirable, le plan divin de ce grand édifice^ je tombe à genoux en adorant la sagesse de Dieu dans la formation de son Eglise. Je vois disparoître toutes les craintes, tous les doutes, toutes les perplexités et toutes les questions.
Ici je nai qu'à mettre à la place de Pierre , son successeur, qui est le Pape^ à la place du Collège Apostolique uni à Pierre , le corps des Evêques de rÉglise Catholique, soit dispersés, sois réunis en Concile, mais toujours unis au Pape ^ et je trouve dans ce tableau le même plan , le même dessein du Gouvernement, de la Hiérarchie, du Ministère et de renseignement de TEglise.
Si , avec ces vues et avec les dispositions que doit avoir un Chrétien, je lis Thistoire de TEghse, non pas dans les auteurs qui ont écrit pour soutenir des opinions particulières dont ils étoient imbus , mais dans les monumens ecclésiastiques , ou dans les historiens non prévenus , j'éprouve cette satisfaction si douce pour le cœur des fidèles, de voir s'accomplir Tœuvre de Dieu, se vérifier toutes ses promesses, ne pas manquer une seule de ses paroles : Cœlum et terra transihunt ^ verha autem mea non prœteribunt. Je rencontrerai des hérésies, des schismes , des troubles , des persécutions ^ mais aussi tout cela a été prédit ^ mais je vois TEglise rejetter de son sein les erreurs, les hérétiques, les schism.atiques, et rester toujours
( 26 ) inébranlable sur la pierre où elle est bâtie 5 toujours le successeur de Pierre à sa tête ^ toujours cette Foi de Pierre qui ne manquera jamais 5 les autres Pasteurs nuis à Pierre , tout le troupeau ne faisant qu une seule bergerie sous un seul Pasteur.
Mais, d'après ce plan, ce dessein garanti par les promesses de Jësus-Christ, qui s'accomplit et s'accomplira toujours.^ il ne devroit plus exister tant de questions fondées sur des hypothèses plus ou moins contradictoires à ce plan , à ce dessein , à ces oracles et à ces promesses ^ comment se fait-il donc qu'on voie exister de .pareilles questions, même au milieu des Catholiques ? En voici la raison.
Cest que le plan de l'Eglise est le plan de Dieu^ mais ce sont des hommes qui l'examinent, plus avec les lumières de la raison qu'avec celles de la Foi ^ souvent ils l'examinent sans comprendre et sans saisir tout lensemlile ^ ils en observent une partie sans regarder le tout^ ils s'appuient sur une partie des promesses de Jèsus-Ghrist, et ils oublient les autres.
Je ne vous dirai pas ici toutes les fautes qu'on fait dans cet examen , d'où naissent des hypothèses absurdes et impossibles, €t quantité de questions qui, au lieu d'éclaircir la matière, l'embrouillent de plus en plus. Mais je vous indiquerai seulement les sources principales de ces erreurs.
Il y en a qui supposent que le successeur de Pierre manquera dans la Foi , qu'il enseignera l'erreur, que ses jugemens et ses décisions auront besoin d'être réformés : ceux— là oublient les promesses faites à Pierre^ et celles qui regardent la stabilité de l'Eglise.
Il y en a qui supposent que l'enseignement du corps des Evêques, soit dispersés, soit en Concile, unis à Pierre , sera différent de celui de Pierre. Ceux — là oubhent la plupart des promesses faites à Pierre et
aux Apôtres , et celles qui regardent Tunite' et la perpétuité de 1 Eglise.
Il y en a qui, regardant les promesses de Jésus- Christ , faites au collège des Apôtres , en tirent des consé(juences pour la supériorité du Concile sur le Pape. Ceux— là oublient que Pierre aussi étoit dans le collège , et qu il n'en est pas moins le chef et le Pasteur^ ils voient une partie des promesses, et ils oublient l'autre.
îi,iifm il y en a qui rêvent une contestation, une di\i.">ion, une espèce de I ataille entre le Pape d'un côté, et le Concile de laulre ^ que l'un soutiendra une chose, et l'autre le contraire. Ceux-là, je crois, oublient toutes les promesses ensemble.
Je prie Notre— Seigneur Jésus-Christ , qui est le fondateur et farchitecle de son Eglise, que, dans fexamen que je vais reprendre sur les trois autres articles de la déclaration , il daigne m'accorder ses lumières pour ne jamais perdre de vue toutes les parties et tout fensemble de ce grand édifice.
L E T T Pl E NEUVIEME.
V oici le second article: Sic autcin inesse Jpostolicœ sedi ne Pétri surcessoribns Christi Picariis^ reriun spiiitualium plenam potes tat cm , ut siinid valeant atque immota consistant sonctœ cecumenicœ synodi Constantiensis à sedeApostolicâ comprobatay ipsoque Romcino Pontifice ac totius Ecclesiœ usu confirmât a , atcpie ab Ecclesiâ gallican a perpétua religione custodita décréta de auctoritate Concilia-' rum gencralium quœ Sess, IV et F continentur , nec probari à gallicanct^ qui eorum decretorum , quasi dubiœ sint auctoritatis ac minus approbata ^
rohur infr ingant ^ aut ad solum schlsmatis tempns Concilii dicta detorqiœant.
Si , pour connoîtie les décrets du Concile de Constance, dont on parle ici , vous consultez Tabbé Fleury, il vous en montrera un extrait dans son discours sur les liberies de TEglise f^allicane, et vous croirez, en le lisant, cpie le Concile de Constance a parlé en général sur Tautorité des Conciles. L'extrait commence ainsi: « le Concile universel^ » et après il en tire celte conclusion: « ainsi le Concile de Constance a s> établi la maxime de tout temps enseignée en France, » que tout Pape est soumis au jugement de tout Con- » cile universel en ce qui regarde la Foi , Textinc- 5> tion du scbisme et la réformation générale. »
Fit certes , si le Concile de Constance avoit parlé en général , le Concile um\'ersel , il seroit évident qu'il auroit eu Tintention d'établir une maxime générale sur l'autorité des Conciles , et il n y auroit plus de dispute. Mais, en lisant les décrets du Concile de Constance, vous verrez qu'il n'a pas parlé de Concile en général^ mais il a dit que ce Concile, assemblé à Constance pour Textirpation du scbisme, est général^ qu'il représente toute 1 Eglise militante, qu'il Jieut son pouvoir immédiatement de Jésus— Christ , et que toute personne « de quelque condition, état et dignité, même papale , est tenue de lui obéir en tout ce qui concerne Ja Foi , l'extirpation du scbisme et la réformation générale de TEglise dans le chef et dans les membres.
Ce n'est donc pas du Concile en général qu'il est parlé en ces décrets, mais de ce Concile de Constance, assemblé pour Textirpation du schisme.
Je conviens que ce que le Concile de Constance dit concernant sa propre autorité, doit s'entendre par égalité de raison de tout autre Concile universel, puisque tous ont la même autorité 3 et une fois qu'on sera
convenu du sens de ces décrets, ce qui s applique
au Concile de Constance sera applicable à un autre
dans le même cas.
Une quantité de questions ont e'ie' agite'es depuis longtemps sur ces décrets ^ je me borne à vous indiquer les principales.
Si ce Concile de Constant^e étoit œcuménique dans les deux sessions IV et \ ^ plusieurs en doutent, par la raison que les trois obédiences des Grégoire XII ^ Jean \XIII et Benoît XIII, ne paroissent pas encore réunies dans ce Concile , et que ces trois convocations au nom de ces trois Papes, que ce Concile même avoit jugées nécessaircî» pour ôter les doutes sur sa propre légitimité, n'avôient pas eu lieu.
Si ces décrets ont été conBrmés par Martin Y , on en doute aussi, parce que ce Pontife, dans sa Bulle de confirmation, ne parle que de la condamnation des erreurs de Wiclef, de Jean Hus, et de Jérôme de Prague^ et pour tout le reste, il dit qu'il approuve toutes les choses qui ont été faites conciliaritcr.
Enfin, si ces décrets doivent s'entendre pour le temps de schisme, et lorsqu'on ne sait pas quel est le véritable Pape , comme c'étoit alors le cas de ces trois prétendants , ou si on doit aussi les entendre des autres cas où le Pape est certain.
Vous voyez que rassemblée de 1682 a décidé toutes ces questions , en disant que l'Eglise gallicane n'approuve pas qu on révoque en doute lautorité de ces décrets , et qu'on les réduise au seul cas de schisme. Elle prétend aussi qu'en ce sens ils ont été approuvés par le Siège Apostolique, et confirmés par le Pape et par Tusage de toute TEglise.
Si tout cela est vrai, il faudroit en conclure que ces décrets, dans le sens que prétend l'assemblée de 1682, ont toute la force d'une décision définitive duu
Concile œcuménique. Tout dire' tien seroît oblige' de s'y soumettre, et ceux qui ne le leroient pas, devinieut être condamnés comme réfractai les à la dt'cision conciliaire. Cependant, depuis le Concile de Constance, on a toujours continué à disputer sur ces décrets et sur leur sens, et ceux même qui soutiennent la déclaration , n'oseroient condamner ceux qui pensent différemment.
Puisqu'on est encore libre de disputer, quoi qu'en dise la déclaration , je me servirai de cette liberté , non pas contre les décrets du Concile de Constance, mais contre ce second article.
Je mets de côté toutes les autres questions, et je me borne au sens des décrets ^ mais premièrement il faut fixer le sens de ce second article ) je le ferai dans ma prochaine lettre.