LETTRE O > Z I E M E
VJEux qui disent: le Pape est tenu d'obéir aux décrets d'un Concile général , quand même il ne les auroit pas approuvés ni confirmés:^ ou bien, le Concile général a autorité sur le Pape, ou il est supérieur au Pape, ne s'aperçoivent point que ces propositions sont contradictoires dans leurs propres termes.
Je leur demanderai si le Pape fait partie du Concile général ^ ils ne pourront le nier , et même qu'il en est la partie principale, qu'il en est le chef, et que c'est lui qui, par sa confirmation, donne aux décrets l'autorité propre du Concile général.
Comment donc, leur dirai-je, pouvez— vous appeler Concile général, funion des Evêques que vous considérez à part , faisant abstraction du Pape , et les opposant même au Papei' Et corrmient pouvez-vous appeler décrets d'un Concile général, ceux qui ne sont pas sanctionnés ou confirmés par le Pape ?
Il faut donc réduire votre proposition en d'autres termes , de la manière suivante : supposant Texisleuce d'un Concile général, les Evêques assemblés ont l'autorité d'obliger le Pape à obéir à leurs décrets et même celle de le juger et de le déposer. Yoilà Ténoncé exact
de votre proposition. L'autre seroit contradictoire et absurde. Mais alors vous ne pourrez jamais prouver ce que vous prétendez.
A ous ne le pourrez pas en disant qu'il ny a pas de plus grande autorité que celle du Concile gênerai, parce qu'alors on vous repondra que les Evèques assembles ne forment ce Concile gênerai que par leur union avec le Pape , et ici vous les supposez en opposition 5 et on vous répondra aussi que les de'crets des Evêques n'ont pas l'autorité de décrets de Concile général sans la confirmation du Pape , et ici vous supposez qu'il ny est pas.
Tous ne le pourrez pas non plus en vous appuyant sur les oracles et les promesses que Jésus— Christ a faits au collège des Apôtres, parce que premièrement ces promesses ont été faites au collège des Apôties unis à Pierre. En second lieu , il ne faut pas oublier que les promesses faites au collège des Apôtres , ne détruisent pas les autres, faites à Pierre seul, de sorte qu'il est resté toujours le chef, la pierre fondamentale de l'édifice, le Pasteur de tout le troupeau. Or, il n'est ni selon la raison, ni dans le plan de Jésus- Christ que les membres commandent au chef, que l'édifice soutienne le fondement , et que le troupeau conduise le Pasteur.
Tous ne pourrez pas citer , en faveur de votre opinion , quelque décision de l'Eglise ^ vous n'avez que ces décrets du Concile de Constance ; mais c'est sur le sens de ces mtmes décrets que nous disputons.
Enfin, vcus supposez ce droit des Evêques sur le Pape : il faudroit le prouver par l'Exercice. Seroit-il possible que depuis dix— huit siècles que TEglise est fondée, en ne pût trouver aucun acte qui le prouvâtf Et où est-il de ne? Je vois qu'on n'a jr.mais parlé de cette opinion jusqu'au temps malhemeux du grand
( 35 ) schisme d'Occident. On a commence à s'occuper dé cette question vers le temps du Concile de Pise^ et alors on ëtoit si éloigné de Tidée de soumettre le Pape à Tautorité des Evêques, que la plupart des Docteurs, pour remédier à ce scliism^e, prenoient le parti de supposer que le Pape pouvoit devenir bére'tique , pour en tirer la conclusion qu'il cesseroit alors d'être Pape, et qu'on pourroit lui faire son procès et le déposer. L"liypotlièse étoit absurde et contraire à toutes les promesses de Jésus-Christ ^ mais elle prouve Fopinion qu'on avoit généralement, que le Pape ne pouvoit pas être jugé. La maxime étoit générale : Prima secles à îiemine judicatur. C est la réponse donnée au commencement du sixième siècle , par plusieurs Evêques, à Théodoric, lorsqu'il s'agissoit des accusations contre le Pape Sjmmaque : et sur la fin du huitième, à Charlemagne , par dautres Evêques des Gaules , dans une cause semblable de Léon III , quoique dans l'un et 1 autre cas , c'étoit le Pape lui— même qui demandoit ce jugement pour faire triompher davantage son innocence , et démentir la calomnie. Nos sedem aposto-^ licam judicare non audemus, Nam ah ipsâ nos omnes et à P icario suo judicamur, Ipse autem à nemine judicatur^ quemamodiim et antiquitiis mos fuit ^ sed sicut ipse summus Pontifeoc censuerit , canonicè ohediemus, Conc. Episc. Galiic, anno 800. Et dans le douzième siècle , Jean de Salisburg , Evêque de Chartres , disoit aussi : Quis prœsumat summum ju— dicare Pontificem , cujus causa Dci sollus reservatur examini f Utique qui hoc attentai^erit ^ lahorare ^ sed nequaquàm projicere poterit, Policratic. , I. 8.
Je vois que le Concile de Pise , pour éteindre le schisme, tenta de déposer les deux Papes Grégoire Xllet Benoît XIII, et fit élire Alexandre V par les Cardinaux. Il ne lit par-là qu'augmenter le schis'me ,
(36) ilietlant trois Papes à la place de deux. D'ailleurs cet exemple ne prouve rien dans notre question, où il s'agit d'un Pape légitime et certain.
Peu d'années après on assembla le Concile de Constance. Je veux vous accorder pour un moment que le sens de ses décrets soit tel que vous le voulez ^ il est sûr néanmoins que le Concile n'a pas exercé Taulorité que vous supposez. Grégoire XII renonça volontairement à sa dignité. Quant aux deux autres prétendants , sans entrer dans le détail de ce que le Concile a fait, il sera toujours vrai qu'on ne peut en tirer aucune conséquence favorable à votre opinion , puisqu'aucun des trois Papes n'avoit des lettres incontestables, et ne pouvoit être regardé comme certain^ et c'est d'un Pape certain que nous parlons ici, et non d'un Pape douteux.
De plus, la conduite du Concile de Constance ne sera jamais applicable à notre question , puisqu'on ne pouvoit pas dire de lui que ses décrets n'étoient pas sanctionnés par le Pape, comme nous le supposons ici. Il avoit pour lui la convocation de tous les trois Papes, et il auroit fait valoir contre cbacun d'eux la sanction des deux autres, qui sans doute la donnoient pour la déposition du troisième. Je vous ai déjà dit, pour cette raison , que la légitimité du Concile étoit certaine , et celle de cbacun des trois Papes trèsdouteuse.
Yous n^avez donc aucun exemple pour prouver ce droit prétendu des Eveques sur le Pape. Mais je me trompe. Un exemple existe^ celui du Concile de Baie. Il est certain que les Pères de ce Concile ont entendu les décrets de Constance comme vous le voulez et qu'ils ont essayé d'exercer ce droit contre Eugène IV ] mais cet exemple ne prouve rien et condamne plutôt votre opinion.
Il ne prouvé rien^ car 1 entreprise des Pères de Bàle nu eu aucun effet, lis ont prétendu de'poser Eugène IV , mais il n'en a pas moins continue à être reconnu pour Pape et à célébrer avec la plus grande soleunito le Concile de Florence.
Il condamne votre opinion, parce que cette entreprise n'a abouti à autre chose quà entraîner les Pères de Baie dans le schisme et Tëlection de Fanti-Pape
Félix y.
D'après cela je ne puis comprendre comment Tabbé Fleury avance que cette maxime a été de tout temps enseignée en France. ?hous avons vu qu'on ne sauroit la prouver ni par TEvangile, ni par une de'cision de lEglise, ni par les exemples.
Mais ce qui achève de la rendre insoutenable, c'est qu'on peut prouver le contraire, c'est-à-dire que le Pape conserve toute son autorité sur les Evêques assemblés en Concile. ]Nous le verrons bientôt.