LETTRE DEUXIEME
J E commence à payer ma dette « en vous donnant les raisons du sentimeiit que j ai annoncé dans ma précédente. Supposons une personne qui nauroit jamais entendu parler des événements qui donnèrent occasion à rassemblée de 16*82: quon lui présente pour la pi>emière fois la déclaration faite alors, et qu'on lui dise qu'elle a été formée et publiée par des Prélats Français eu i()83^ je crois qu'après l'avoir lue, il ne pourroit jamais deviner quelles ont été les intentions de ces Prélats.
En lisant cette déclaration, on v reconnoît tout de suite trois objets qu'on a eus principalement en vue. 1^ De garantir la Souveraineté temporelle contre les prétendues entreprises des Papes, 2^ De rabaisser l'autorité spirituelle du Pape dans tout ce qui concerne le gouvernement de l'Eglise. 3^ De détruire la croyance à peu près générale dans la Chrétienté et en France^ même la plus commune jusqu'à cette époque , par rapport à l'infaillibilité du Pape, lorsqu'il prononce son jugement dans les causes de la Foi.
Voilà les trois principaux objets qui se présentent à fous ceux qui lisent celte déclaration. Mais ici on se demande quelle éloit donc cette grande nécessité qui a conduit, ou au moins autorisé ces Prélats à une pareille démarche T ou si la nécessité n'existoit pas, quelle a été la grande utilité qu'ils en espéroient, soit pour toute l'Eglise, soit pour leurs Diocèses, pour la mettre en balance avec les funestes conséquences qu'on de voit prévoir, et qui n'en sont que trop malheureusement résultées?
Si nous parlons du premier objet ^ on aurolt corn—
pi is cette dcinarclie des l'iclats dans les temps où existoieiit les mallieiireuses contestations entre le Sacerdoce et rEmpire. Mais tout au contraire, on n'a rien fait de semblable dans ces siècles et même long-temps après : et lorsque ces querelles ètoient parfaitement éteintes , lorsqu'elles étoient oubliées, lorsqu'il ny avoit rien ri craindre de la part des Papes , voilà des Pre'lats Français qui, dans Tannëe i6(S2 , sous le Pontificat d'innocent XI , sous le règne de Louis XIY, s'avisent de sonner la trompette d'alarme. Et par quelle nécessité y ont— ils donc été autorisés? la couronne de France étoit-eile en danger? j avoit-il à craindre des entreprises du Pape sur le temporel des Princes? Ptien de tout cela. Rien ii'étoit moins nécessaire que cette déclaration. Mais au défaut de la nécessité , y avoit-il au moins une grande iitilité pour déterminer ces Prélats ? Je n'en vois aucune. La Doctrine qu'ils ont proclamée sur cet objet, n'est pas, je crois , assez édiliante pour la prêcher sur les toits ^ comme ils ont fait. Bien loin d'y trouver rien d'utile ou d'édifiant pour les fidèles, il me paroît au contraire que ces Prélats ont semé dans le cœur des Princes un germe funeste de défiance contre les Papes, qui ne pouvoit qu'erre fatal à lEglise. L'exemple de Louis XIV et de ces Prélats a donné à toutes les cours tni motif trèsspécieux pour se mettre en garde contre les prétendues eiUreprises de la Cour de Home. De plus , il a accrédité auprès des hérétiques toutes les calomnies et les iîqures vomies contre les chefs de TEglise, puisqu'il les a afiermis dans les préjugés qu'ils as oient, en voyant que les Catholiques niènie et les Evêques faisoiei-t tcjiiblant de ci'aindre les entreprises des Papes sur le temporel des Princes. Et enfin cette doctrine répandue parmi les fidèles a diminiié infiniment l'obéissance, la vénéj'aîion, la conliance pour le chef de TEglii-e, que }çji Evèqr.es auroicîit dîi afTenr/îr de plus en plus.
On pcuL faire le même raisomicment sur le second objet. Je ne crois pas que ces Prélats pou voient aile'— guer de tels abus dans Texercice de l'autorité spirituelle du Pape, qu'il fut nécessaire de la restreindre et de la rabaisser, quand même le droit auroil pn leur appartenir de quelque manière. Ils n'avoient pas non plus le prétexte de défendre les libertés gallicanes, puisqu'il n'en étoit pas question et que personne ne leur en contestoit la jouissance. Il n'existoit donc pas de nécessité, mais encore moins d'utilité. Les coups qu'on porte à l'autorité du Pape , retombent toujours sur l'Eglise même, dont les intérêts auroient dû inspirer d'autres sentim.euts aux Evêques de France. Il est évident que par cette entreprise on a singulièrement aiFoibli le Gouvernement de l'Eglise et ouvert une porte bien large à tous les prétextes des rénactaires.
Pour imaginer une nécessité relativement au troisième objet, il faudroit prouver que des erreurs dans la Foi se sont introduites ou soutenues dans l'E^^lise par le moyeu dune décision du Pape , ce que je suis sur qu'aucun Catholique n'aura le courage de dire. La nécessité n'existoit donc pas, ?dais je ne \ois non plus aucune utilité qui autorisât les Prélats à une pareille entreprise, quand elle auroit été de leur compétence. Je vois au contraire, et lexpérience me lappreud, aussi bien que la raison, qu'ils ont fourni par— la une source inépuisable de disputes et de chicanes à tous les Novateurs qui voudront troubler VEglise,
Il faut donc conclure que, si on ne connoissoit pas les événements qui ont amené cette déclaration, on ne devineroit pas les intentions des Prélats qui l'ont publiée. Et quoique, dans le préambule de la déclaration et dans la lettre de l'assemblée, on parle des difTérents motifs de cette démarche, ils paroissent cependant si peu vraisemblables, que cela a fait dire à plusieurs persomies
que le ressentiment de Louis XI\ contre le Pape pour les afTaires de la Regale y est entre' pour beaucoup. Mais je ne crois pas qu'on puisse en avoir des preuves suflisantés. Je dis seulement que je ne saurois deviner les intentions de ces Prélats^ je ne vois aucune nécessité ni utilité pour autoriser leur déclaration ^ et tout bien considéré.^ il me semble qu'ils auroient mieux fliit de sVn iibstenir. Et voilà déjà un motif qui m'empêche de lui donner mon adhésion.
Je suis, etc.