CINQUIÈME INTERROGATION
Si ce que vous dites est quelquefois vrai, vous conviendrez cependant avec nous que le jeu est, pour un grand nombre, un moyen d'augmenter leur fortune, et nous en connaissons plusieurs qui ont fait des gains considérables en jouant. Ainsi la plupart des hommes jouent, parce que chacun espère de gagner.
RÉPONSE
Je me réserve de vous dire dans quelques instants quel est le péché de celui qui ne joue que par avidité et par le désir du gain. Je me contente devons dire en ce moment que, bien loin de parvenir à augmenter votre fortune par le moyen du jeu, il est au contraire la voie la plus courte pour arriver à v.'AC ruine totale. Si un joueur vient à gagner, il n'en retire pour l'ordinaire aucun profit, parce que le luxeetles vains plaisirs ont bientôt dissipé tout ce gain , comme l'expérience le prouve. Le seul avantage qu'il en retire , c'est d'être toujours plus téméraire dans le jeu et d'exposer des sommes plus con sidérables. Mais au moins s'il vient à perdre ensuite, il devrait api)rendre à agir avec plus de prudence ? H en est tout autrement. S'il perd, il n'en devient ni plus timide, ni plus prudent; mais par une fausse espérance de réparer sa perte, il cherche à se procurer de l'argent par toutes sortes de moyens, et se met en danger de tout perdre. 11 ne se contente pas de sacrifier son bien, il s'expose même à pei'dre celui des autres ; il empriuite ce qu'il ne pourra jamais rendre ; il joue aux dépens des marchands , des ouvriers , des serviteurs , sous prétexte qu'il pourra tous les satisfaire, s'il vient à gagner. Mais si vous perdez , que deviendront ces malheureux? De qur' droit exposez-vous ce qui ne vous appartient pas contre i \olonlé de ceux ijui en sont les maîtres?
Avec cette passbn pour le jeu, que laisserez-vous à votre fiimille , à vos enfants? Lors même que vous seriez parvenus à les enrichir, un bien si mal acquis ne pourra prospérer. A-t-on jamais vu les enfants de ceux qui avaient été adonnés au jeu conserver longtemps leur fortune ? Vous leur laisserez un trésor, ce sera le trésor de la colère du Dieu tout-puissant. Par votre mauvais exemple, vous leur léguerez pour héritage votre pas?ion pour le jeu. L'héritage que les joueurs laissent pour l'ordinaire à leurs enfants , ce ne sont pas des biens et des richesses , mais la misère et la pauvreté. Après la mort de leurs pères, ces enfants ne trouvent que des fonds aliénés, que des terres vendues , que des dettes contractées , en un mot, dit un orateur sacré, ces enfants ne trouvent qu'un chaos, qu'un abîme sans fond, qui a englouti tous les biens de la famille.
Âh ! que n'ai-jele zèle et l'éloquence d'un saint Jean Chrysostôme , pour m'écrier avec lui contre tous ceux qui ont la passion du jeu ! Mains cruelles et parricides , vous osez ruiner votre maison et vos enfants? vous dissipez ces biens qui avaient coûté tant de fatigues et de sueurs à vos ancêtres? 0 m(iiw:i crudeles , et ad pcrniciem sid arinatœ , quœ bona palerna , ci opes avorum sudnre quœu'las , icjnominioso studio dilapidariL Vous dilapidez ces biens qu'ils vous ont transmis dans l'espérance, sinon que vous les augmenteriez, au moins que vous les feriez passer intacts à vos descendants? Quel eût été votre sort, si vos pères se fussent livrés à la passion du jeu , et vous eussent enlevé tout moyen de conserver votre raiig dans la société? Que vous ont-ils fait ces enfants, pour les réduire à une pareille infortune? Voulez-vous que le désespoir, au jour de votre mort, les porte à se précipiter avec vous dans la tombe? ou bien pensez-vous qu'ils ne doivent plus rester sur la terre , dès l'instant que vous aurez cessé de vivre ? A quoi serez-vous donc sensibles , conclut le même saint Jean Chrysostôme , si vous ne l'êtes à la ruine de votre famille, et au malheur de votre propre sang? Ouvrez les yeux, Chrétiens, pour voir les maux terribles qui sont la suite etl'eiïel de ce vice et de cette passion du jeu. Quand il n'est pas modéré , quaiid il n'est pas restreint dans les justes bornes , quand il n'est pas accompagné des conditions dont je vous ai parlé, ce qui arrive très-rarement , ce qui n'arrive même jamais , s'il est queslinri des jeux de hasard; lorsqu'il devient une passion et une fureur, il ne peut avoir aucun but louable. Au lieu de délasser Tcspril , il ne fait que l'accabler davaiUage ; au lieu de sou-
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lager le corps, il le faligiie ; au lieu tl'élre un lien d'union, il est une semence de discorde ; et enfin , bien loin d'augmenier les biens des familles, il est le moyen le ])lus prompt pour les •diminuer et réduire ces familles à la dernière indigence. Brûlez donc ces instruments du jeu , abandonnez les maisons où fonjoue, mortifiez celle passion furieuse qui vous a dominés jusqu'à ce jour , et vous ne serez plus exposés à perdre votre î'epos , vos amis et vos biens.