SECONDE INTERROGATION
Comment, vous diles que c'est le jeu? D'après les traits horribles sous lesquels vous nous l'avez dépeint dès le principe, elles funestes effets ^,i•,^; vous lui avez allribués, nous pensions que vulre bul ci.iit de signaler ou les adultères, ou les liomifides, ou (luelqu'auUe crime des plus énormes. Mais pourquoi dire tant de mal du jeu, quicsl un exercice devenu aujourd'hui si familier, si commun aux hommes et aux femmes, aux grands et aux pelits, aux marchands ct aux artisans, et aux personnes même qui professent la dévotion et la piété? d'autant plus que personne ne s'en fail un scrupule, et que chacun le regarde comme une chose innocente où l'on ne saurait trouver «seulement un péché véniel. Nous avons même entendu dire que saint Thomas, cet illustre théologien, ce grand docteur de l'Eglise, fait du jeu une espèce de vertu.
RÉPONSE
Te réponds à votre difflcuUé : et si vous voulez bien m'accorder votre altculion, vous avouerez que,malgré tout le mal que l'on peut dire du jeu, on n'en dira jamais assez, si non parlons surtout du jeu tel qu'il se pratique de nos jours, et t'cux qui veulent vous donner à entendre d'une manière absolue (|iie le jeu C'^t une chose innocente, n'ont jamais bien rélléchi sur sa nature |)erversc, et sur ses affreuses consé(juences. Enfin ceux qui affirment d'un ton si assuré (jue saint Thomas appelle le jeu une vertu, ne l'auront probablement jamais lu, car lorsqu'il le désigne comme une vertu, il y mei tant de conditions, que jamais, ou presque jamais, toutes ces i.-ondilions n'\ interviennent.
r.eponda'i!, <-f>n!!uc jC !:e prétends j)as s"enir ici lroiii>ler le»
DIALOGUE SLR LE IF.L'. t93f
consciences, je veux éiablir moi-mcme qu'il peut y avoir des. jeux innocents. Examinons d'abord ce que dit saint Thomas.. Ce grand docteur de l'Eglise, qui traite chaque chose selon loule: la rigueur delà théologie, dans la seconde de la seconde i)arlie do sa Somme (168. art. 2), demande si dans le jeu il peut se tronver quelque vertu ; et après s'être fait à lui-même quelques oîijections, il dit : que comme l'homme a besoin d'un repos corporel pour délasser ses membres fatigués, de même l'esprit, après avoir été appliqué pendant un certain temps à des choses très-sérieuses, a besoin de quebjue soulagement , de quel- ((ue récréation pour réparer ses forces, et pouvoir rcprendrer avec plus de courage ses premières occupations et vaquera ses travaux habituels. En confirmation de ceci, le saint Docteur rapporte ce qui est dit de saint Jean TEvangélisle, dans les Conférences des saints Pères (Collât. 24. c. 21), que quel- (lu'un s'étant scandalisé de voir le Saint qui se délassait eu jouant avec ses disciples, l'Apùtre le pria de tendre son arc et (le lancer une flèche, de le faire plusieurs fois de suite, et de letenir coiUiiuiellemenl bandé. 11 lui répondit qu'il ne pouvait le faire, parce que son arc serait bientôt rompu. 11 en est de même de notre esprit, répliqua le Saint, il serait dans peu de temps abattu et brisé, s'il ne prenait quelque récréation, s'il ne se permettait quelque divertissement. Or, cette récréationet ce divertissement consistent dans certaines paroles, ou certaines actions agréables qui peuvent se réduire à une espèce^ (le vertu qu'on appellerait la gaité.
Mais il faut remarquer, comme je l'ai dit, que le saint Docteur exige plusieurs conditions nécessaires pour que ces jeux et ces passe-temps soient honnêtes et louables. La première condition est que ces jeux ne renferment rien qui soit contraire à la pudeur, ou qui puisse être nuisible à soi-même, ou à son prochain; condition qui intervient très-rarement dans les jeux ordinaires. La seconde condition est que le jeu ne soit })as tellement prolongé, qu'il dissipe totalement l'espiit, etTempèche de se livrer à la pratique des bonnes œuvres; cardemême que le trop long repos du corps dégénère en engourdissement, ainsi le jeu trop conlinuse change en un travail pénible qui enlève l'homme à lui-même et à ses devoirs. Nousn(ï sommes pas formés par la nature, dit l'orateur romain dans son livre premier f/es Obligations (c 3i), « pour nous appliquer M auxjeux et aux divertissements, mais pour nous livrer à » une vie dure et laborieuse, et à des études graves et sérieu- D ses. Nous devons donc user du jeu, comme nous usons dit
» sommeil et du repos, et seulement lorsque notre esprit se 5) trouve abattu par un long et pénible travail. « C'est encore ici une condition que Ton n'observe presque jamais. La troisième condition est que le jeu, comme il en doit être de tous les autres actes humains, soit en rapport avec la personne, avec le temps et avec-le lieu: Ut congraat personœ, tempori et loco, et qu'il soit accompagné de toutes les circonstances requises pour constituer un acte vertueux. Il ne suffit donc pas que les jeux et les divertissements soient honnêtes et modérés, mais ils doivent être tels, qu'ils puissent s'allier avec une conduite vraiment chrétienne.
Quand votre jeu est accompagné de toutes ces conditions , c'est-à-dire lorsque vous vous y proposez de réparer les foices de votre esprit abattu par une longue application ; lorsqu'il est innocent, qu'il n'est défendu par aucune loi, qu'il n'est vicié ni par l'intérêt , ni par aucune lin mauvaise ; lorsqu'il ne met aucun obstacle à l'accomplissement de vos devoirs, en ce qui concerne Dieu, votre àme et votre prochain ; lorsqu'il est modéré quant au temps , et que vous vous y livrez sans attache et sans passion, je ne vous condamne point un jeu restreint dans ses limites, je le regarde comme exempt de toute espèce de faute, même vénielle ; mais qu'ils sont rares les hommes qui jouent avec cette modération, et qui observent toutes ces règles! Le jeu est devenu une passion, une fureur, un moyen dont on se sert pour dépouiller et ruiner son prochain. C'est cette espèce de jeu que je condamne , et je voudrais avoir le zèle d'un Apôtre pour le combattre plus efficacement, et pour en faire cesser la criminelle habitude.
TROISIÈME INTERROGATION
Mais , permettez-nous de vous le dire , vous nous condamnez sans nous entendre. Dans nos jeux, nous nous proposons des fins honnêtes, dont la première est celle que vous venez de loucher , qui est de nous délasser de notre application et de îios fatigues. En second lieu , nous jouons , parce que le jeu nous sert comme d'un doux lien pour maintenir l'union qui doit régner dans la société. Nous jouons enfin pour chercher à améliorer notre fortune, en faisant quelque gain. Et que peut-il y avoir en cela de si condamnable?
RÉPONSE
Je réponds que si, comme je vous l'ai dit, vous avez pour but dans votre jeu de prendre une honnête récréation , un
DULOGCE SUR LE JEU. 19j
juste délassement dont votre esprit a besoin , après que vous avez rempli fidèlement les obligations que vous imposent la religion et votre état; si votre jeu est innocent, s'il n'est pas trop prolongé , si vous vous y livrez sans attachement et sans passion ; s'il est accompagné de toutes ces conditions, je le répèle , bien loin de le condamner , je l'approuve. Mais si ce principe est vrai, il s'ensuit que le jeu n'est permis qu'aux personnes qui sont très-appliquées à remplir les devoirs de leur charge; et par conséquent il doit être lout-à-fait défendu à ceux qui vivent dans Toisiveté, puisqu'ils n'en ont aucun besoin. Et cependant par un étrange renversement , nous voyons que le contraire a lieu dans la pratique ; puisque les personnes qui ont le moins d'occupations sont celles qui jouentle plus, et que celles qui vivent dans des travaux les plus pénibles ne le font jamais, ou très rarement. Voyons-nous jouer ces religieux qui appartiennent aux ordresles plus austères? Non , parce qu'ils sont toujours ou presque toujours appliqués ou à des lectures spirituelles, ou à la méditation , ou au chant des psaumes. Voyonsnous les ecclésiastiques les plus exemplaires se livrer au jeu? .Non , parce qu'ils trouvent à peine assez de temps pour vaquer à l'étude, pour instruire la jeunesse , pour réciter le saint oflice, pour distribuer le pain de la parole divine, pour administrer les sacrements, pour diriger les âmes confiées à leurs soins , et les faire marcher dans les voies du salut. Jouent-ils ces bons chrétiens , qui sont toujours occupés ou du soin de leur famille, ou des fondions de leur charge et de leur ministère , ou des exercices de la sainte religion qu'ils professent? Si le jeu était permis plus spécialement à quelques personnes , ce serait sans contredit à celles dont je viens de parler. Et ce- })endant, au lieu de trouver du temps pour l'employer au jeu et aux divertissements , ces personnes se plaignent sans cesse de n'en avoir pas assez pour remplir les devoirs de leur ministère , et voient à regret les heures du jour s'écouler avec trop de rapidité.
Jouent-elles enfin ces femmes craignant Dieu , qui ont fait divorce avec le monde , et se sont adonnées sans réserve à la dévotion et à la piété ? Non , parce qu'après avoir accordé le temps convenable à leurs exercices spirituels, qui ont rapj)ortà Dieu et à leur àme , je les vois toutes ; '.lenlives à bien élever leurs enfants, ce qu'elles regardent comme un devoir indispensable, et dont elles ne peuvent se décharger sur aucune autre personne. Je les vois appliquées avec leurs filles au travail et aux soins des affaires domestiques. Et je lis dans Li
syinte Ecriture que Sara , cette lille admirable par sa piété, que l'archange Raphaël trouva digne d'être donnée pour épouse au saint jeune homme Tobie , disait à Dieu dans la ferveur de son oraison , (ju'elle n'avait jamais eu aucun rapport avec les personnes habituées au jeu et pleines de légèreté. Niinquam cmn JinleiUibus miscui me : necjue citm his, qui in kvilate ambulant ^ parlicipeni vie prœbui Çïoh. 3. 17).
Je lis pareillement que cette femme forte , si louée par le Saint-Ksprit, employait le tour cl le fuseau; mais il n'est pas <Vit qu'elle touchât les cartes du jeu, comme font aujourd'hui im grand nombre des personnes de son sexe (Prow verb. cap, 31). le la trouve à la compagnie de ses fdles, leur distribuant la laine et le lin ; mais je ne la vois pas dans la société des joueurs. J'apprends qu'elle se lève pendant la nuit, afin de pourvoir aux besoins de sa famille, après avoir travaillé tout le jour ; mais je ne vois pas qu'elle passe la plus grande partie du jour et de la nuit à jouer. Mais à qui , je le répète, un Jionnèle délassement serait-il plus nécessaire qu'à ces personnes toujours adonnées à des travaux sérieux et utiles? Oui îionl donc ceux qui jouent le plus fréquemment , le plus assidûment? Ce sont, je le dis encore, les hommes dont toute l'occupalion est de n'en avoir aucune; des femmes qui passent une bonne partie de leur vie à faire ou à recevoir des visites, î» table, ou devant un miroir, à s'ajuster, à s'idolâtrer, et qui, en un mot, n'ont d'autre profession que celle de ne rien faire. Et c'est à ces personnes que le jeu sera permis comme une honnête récréation , comme un délassement qu'exigent leur application sérieuse et leurs travaux pénibles ?
Il est vrai toutefois que quand le jeu est excessif, journalier et presque continuel , lorsqu'on y est attaché, et qu'il est tlevenu une passion , comme il le devient bientôt dans tous ceux qui ont le malheur de s'y livrer; alors il ne sert pas à délasser 1 esprit, mais à l'accabler ; il ne soulage pas le cor|)s , jl le fatigue; ce n'est plus un amusement, c'est une occupation <lesplus pénibles et des plus importunes. Le temps qu'on y consume absorbe une bonne ])artie du jour et de la nuit. La perte, comme le gain, ne fait qu'enflammer de plus en plus la passion. 11 est vrai que quelques-uns se vantent d'une espèce d'héroïsme, et feignent d'être insensibles au gain et à la perle ; mais croyez-vous qu'une personne (pii joue ait l'esprit bien en repos et bien tranquille, étant plus fortement apphquée à -son jeu que ne le serait tout autre à une longue lecture, à la jnédilulion la plus piofonde, à l'étude la plus sérieuse, à l'af-
DIALOGL'E SUR F.E JEU. 197
faire la plus compliquée et la plus dillicile? Croyez-vous que le cœur de celle personne soit bien conlenl, tandis qu'il esl lourinenté par la crainte de perdre,ou par la douleur d'avoir perdu, agité de mille désirs , déchiré par mille chagrins intérieurs';? Cro}ez-vous que la santé du corps puisse longtemps se conserver après tant de veilles ])rolongées si avant dans la nuit? Et combien n'en voyons-nous pas vieillir avanlle temps et mourir, parce qu'ils sont tellement passionnés pour le jeu, qu'ils oublient de prendre leur nourriture ou le repos nécessaire? Et vous ai)pellerez cela un doux passe-temps, un délasseinent nécessaire, une honnête récréation? Dites plulùt que c'est un tourment qui fait perdre le repos de l'esprit , le repos dii cœur, le repos et la santé du corps.
QUATRIÈME LNTERROGATION.
Vraiment il faut avouer que lorsqu'on s'est fait une hablindo du jeu, il ne sert pas à délasser l'esprit, mais à l'accabler , et que les personnes qui vivent dans l'oisiveté devraient plus '.\ViO tout autre s'en éloigner, n'ayant aucun besoin de réparer leurs forces morales abattues par une longue et sérieuse application. Cependant on ne peut nier que le jeu ne soit un lien tn.'S-propre à maintenir l'union parmi les membres delà société.
RÉPO.NSE.
C'est ce qui arriverait effectivement si un frère ou un parent jouait avec un autre frère ou un autre parent, un ami avec son ami, un bon voisin avec un autre voisin ; si le jeu était modéré, permis, peu prolongé, sans aucun motif d'iniérét. Mais il ne sera jamais un lien d'union toutes les luis qu'il devtLMidrti une passion, qu'on s'y proposera un but d'intérêt, ou (^u'ou se livrera à des jeux détendus, qu'on recherchera les persosmes, les occasions, les endroits où l'on joue , et que Ton fera ua jeu une profession. Dans ces cas, le jeu ne sert qu'à briseï* tout lien de société, qu'à rompre toute amitié que l'on auriiit déjà contractée. Oh! si le temps me le pei-mettait, je pourrais vous montrer combien de troul)les, de désunions publiques et privées sontoccasionaées par la fureur du jeu. El que sonlelles ces réunions dont le jeu est le motif, sinon une assemblée de personnes de tout sexe et de toute condition, où l'on ne se connaît pas mutuellement, ou bien où l'on feint de ne pas se coimaitre ? Là, tous sont bien accueillis, pourvu qu'ils apportent de quoi satisfaire l'avidité des personnes qui tiemieuE leieu. Mais c'est là aussi où les coiurs sedivisciit, oùs'engeu-
198 DïAT.OGi:: sir i.e jeu.
cirent des haines et des ininiiliés qui ne finissent qu'avec la vie. Et l'on dira que celte espèce de jeu est un moyen d'établir et de conserver l'union parmi la société? Que, si dans ces assemblées de jeu, l'on contracte parfois des amitiés, ce sont des amitiés qui n'ont d'autres motifs que l'iniquité, l'intérêt ou l'incontinence, et dont il faudra pour l'ordinaire que votre argent soit l'appui et le soutien. Amitiés qui n'enfantent que des troubles et des dissensions dans vos familles, et que vous serez obligés de rompre, si vous voulez avoir la paix avec vos pa renls et vos véritables amis. Telles sont les amitiés , tels sont les liens d'union que produit le jeu.