‹ Instructions morales sur la doctrine chrétienne (volume 2)Chapitre 4 sur 26 · III. Il n'y a pas d'étal plus digne de compassion que celui · texte numérisé non relu

III. Il n'y a pas d'étal plus digne de compassion que celui

(I) Lr; version cliaUlaïque.

d'un pauvre aveugie : s'il iravaille , ce n'est qu'avec la plus grande difficulté; s'il marche, il est toujours en danger; s'il arrive quelquefois qu'il parvienne enfin où il voulait aller ,• ce n'est guère que par un effet du hasard; il est d'ailleurs toujours exposé à tomber dans des précipices. Aussi voyons-nous dans l'histoire plusieurs tyrans qui, cherchant à faire tout le mal possible à leurs ennemis , préféraient se venger par un long supplice, en les privant de leurs yeux, plutôt que de leur ôler la vie. Jugez, par ces effets de la cécité corporelle, ceux que doit produire dans une àme l'aveuglement spirituel causé pai' le péché. De quoi peut être capable un homme qui n'est plus éclairé des lumières delà grâce, en qui ne brille plus le vrai soleil de justice qui est Dieu? Je ne dis pas que le péché lui enlève les lumières de la raison, et le rende incapable de travailler pour ce monde; mais je demande ce qu'il peut faire de bien pour le ciel, pour son salut éternel. Dieu n'est plus devant lui, dit le Roi-Prophète : Non est Deus in conspectu ejas (Ps. 10. 5): en sorte qu'il ne pense plus ni au paradis, ni à l'enfer , ni aux sacrements , ni à la pénitence ; il n'a plus aucune crainte ni de Dieu, ni de ses redoutables jugements. Et combien voit-on aujourd'hui de pécheurs qui, lorsqu'on leur parle de se convertir, de revenir à Dieu, de faire pénitence, ne comprennent rien de ce qu'on leur dit ! 11 n'y a rien en cela qui puisse surprendre : ils ont perdu les yeux de l'âme, la lumière de la grâce , el , étant ainsi aveuglés , ils ne voient pas les choses qui ont rapport à Dieu et à leur salut éternel.

IV. La sainte Ecriture nous donne une figure de cet aveuglement produit par le péché, dans la personne de l'infortuné Samson : et les saints Pères le considèrenî comme im des exemples les plus dignes de compassion en cette matière. Samson était regardé des Philistins comme un homme invincible et d'une force prodigieuse ; il se faisait un jeu de terrasser les lions, d'enlever sur ses épaules les portes des villes, de détruire des armées avec la mâchoire d'un animal : ils usèrent donc de tous les stratagèmes pour faire tomber en leur pouvuir cet homme, le fléau de leur nation; et, après avoir inutilement tenté tous les autres moyens, ils vinrent enfin à bout de leur dessein par les artifices de la perfide Dalila, laquelle, étant parvenue adroitement à lui faire avouer que sa force consistait dans ses cheveux, les lui coupa et le livra ainsi entre les mains de ses ennemis. Aussitôt qu'il fut en leur pouvoir , ils se hâtèrent de lui arracher d'abord les yeux: Sidlini eruerimt oculos rjiis (.luUc. IG. 21). lis le conduisirent ensuite dans leur ca-

AS VI. KNSTllLCTiO.N

pitale, îc chargèrent tic chainos , et !c jelèicni, (icnio une prison, où il devint le jouel des hommes el des cr.!;u)i?.

V. On ne peut exprimer d'une uiaiiière plus vive les jvrincipeset les progrès du péché, ainsi que raveuglemcnt iui e-.j est la suite. Et d'où vient en elïet le péclié? 11 vient do l'amour désordonné des créatures , de la coiîCiiijisccnce , des passions qui veulent être satisfaites, et qui, comme le Ut Dalila envers Samson , attirent les hommes par les fatix plaisirs qu'elles présentent, elles rendent esclaves ou de rorgucil, ou de la sensualié, ou des autres vices. Ensuite ce? passions aveuglent les hommes de telle sorte, qu'ils ne p.>i.<ciît plus qu'à les satisfaire. Et , à dire vrai , (ju est-ce qui a pu porter ces impies, dont parle l'Esprit-Saint, à être persuadés qu'il n'y avait plus rien après celte vie, el à s'animer les uns les autres à prendre tous leurs plaisirs en celle-ci , à se couronner de roses, à contenter toutes leurs passions? Ce n'était autri chose, répond le Sainl-Ksprit lui-même, que leur malice qui les aveuglait : llœc co(jilcn-cruiit el erraçcrunl; excœcctvii enini ilhs iiKilit'nieorniu (8ap. 2. 2! ). V^oilà donc l'aveuglement (]UC produit le péché dans l'esprit des pécheurs, aveuglement qui provient de la perte de la grâce, la vraie lumière de notre àme : ainsi aveuglée , elle perd la liberté des enfants de Dieu et celle force spiriluelle au moyen de laquelle elle avait coutume de résister aux tentations les plus fortes, et de mettre en fuite toutes les j)uissances de l'enfer; livrée enfin à la puissance du démon, elle en devient l'esclave infortunée.

VI. D'où nous (levons conclure que ce n'est pas seulement le péché qui produit cet aveuglement dans l'âme du pécheur, mais encore le démon qi^i , par ses artifices et ses suggestions, fait à ce malheureux pécheur ce que les Philistins firent à Samson. Mous avons dit que les Philistins ne se contentèreipas de lui avoir arraché les yeux, mais qu'ils se servirent de lui comme de leur jouet pour se divertir. Par un effet de la permission divine , le démon agit de la même manière envers ses dévoués, ils lui servent aussi de jouet. El que sont en effet tant de jeunes gens dissolus qui tombent sans réflexion de précipice en précipice, courant sans cesse, les uns aux théâtres el aux spectacles , les autres aux bals el aux soirées , ceuxci aux jeux, ceux-là aux festins , ou se jetant dans les autres

I occasions dangereuses ? Que sont-elles ces persoimes qui consument une bonne partie de leur temps à s'ajuster devant lui miroir, afin de tendre ensuite des pièges à l'innocence/ Ce sont là tout autant de Samsons , auxquels le démon a ari-c-

sun i.E prniK, - ii)

ché les yeux pour qu'ils servent de jouet à sa rage infernale: Ridicitli ejiis eriiut (Habac. 1. 10. ). Et comment cela? C'est que le démon ne leur tend jamais ses filets sans qu'ils ne s'y laissent prendre ; il ne leur présente jamais des tentations sans qu'ils ne restent vaincus. 11 ne faut pas nous en étonner: ce sont des aveugles, ils marchent par un sentier glissant, et le démon les suit , les fait chanceler pour se procurer le cruel plaisir de les voir tomber à chaque pas.

VII. Figurez-vous un homme qui, pendant une nuit très-obscure, se trouve engagé dans un sentier glacé et tout bordé de précipices; j)eut-il laire un pas sans courir le plus grand danger de tomber dans un abime profond? Telle est, selon le Roi- Prophète , la situation d'un pécheur aveuglé parle démon. II est seml)lai)le à un voyageur qui suit un sentier glissant au milieu des })lus épaisses ténèbres : Fiat cia illonim icnebrœ il Inhriciiin (Ps. 34. G). Ne vous semble-t-il pas, dit saint Anguslin commentant ce psaume, qu'une seule de ces deux choses, c'est-à-dire ou les ténèbres, ou les précipices , serait suffisante pour perdre le malheureux voyageur? Et quel est, en effet, celui qui ne tremblerait pas , s'il se voyait surpris par une obscurité comi)lèîe au milieu d'un chemin Irès-mauvais, ou qui se trouverait même eu plein jour dans un scnlier bordé de précipices? Mais si cet infortuné se voyait en même ienips au milieu des plus épaisses ténèbres, et environné de précipices, pourrait-il faire un seul pas sans s'exposer à une mort inévitable? Voilà, conclut ce saint Père, la situation des pécheurs. Privés des lumières de la grâce, ils marchent dans les ténèbres et au milieu des précipices. Ce sérail donc une espèce ù^^ prodige si chacun de leurs pas n'était marqué par une nouvolir chute.

VIII. Ce n'est pas là que se borne l'inforlune du pécheur aveuglé : non-seulement il marche dans les ténèbres et au milieu des précipices, mais le démon survient encore, dit le Projjhète royal, pour le faire chanceler et pour muiliplier ses chutes : Fiut vin i lui nul (cnchrœ ( t luhriiiivi : cl Ainjcliis Dotitihi persequchu cos. Oui, malheureux pécheiu" ! tu es un aveugle, marchant par un sentier dangereux, et le démon est toujours à tes côtés, qui t'aveugle de i)lu3 en plus par ses prestiges, et qui précipite tes pas vers l'abiine: c'est encore là une de ces vérités sur lesquelles la sainte Ecriture ne laisse aucun douf-\ F.ntreun grand nombre d'exemples , citons seulement celui de l'impie Achab, roi 'd Israël. Méritant d'être puni pour ses cri^ mes multipliés, Dieu permit audénKii de le tromper an fnn- .-n

oO Vr. INSTRUCTIO.N

(le ses faux prophètes. Comme ce prince était engagé dans une guerre contre le roi de Syrie, il demanda à ces prophètes du démon quel serait le sort de ses armes ; et bien qu une défaite honteuse et une mort ignominieuse l'attendissent, ils lui prédirent tous des victoires et des triomphes; et cela, parce que Dieu avait permis à l'esprit de mensonge de parler par leur bouche: Dédit Dowinus spiritum mendncii in ore omnium prophelarum tuoriim{3. Reg. 22. 23). Combien de fois Dieu agita l'égard des pécheurs comme il agit à l'égard d'Âchah , permettant qu'au lieu de tomber entre les mains d'un directeur éclairé qui les retirerait de l'erreur, ils rencontrent des guides qui, ne connaissant pas les âmes qu'ils conduisent, parce qu'elles ne se font pas connaître, les laissent dans leurs égarements qui les mènent enfin au précipice.

IX. Vous apercevez déjà qu'après avoir assigné pour cause de cet aveuglement le péché avec sa malice, le démon avec ses artifices, nous ne pouvons plus dissimuler la troisième cause plus terrible que les autres , et qui est Dieu lui-même , par un effet de ses redoutal)les, mais justes jugements: c'est ici une de ces vérités qui surprennent et qui paraissent difficiles à croire. On ne peut concevoir que Dieu en vienne à celle extrémité d'aveugler le pécheur ; il est donc nécessaire de mettre cette vérité dans tout son jour. Supposez un père plein de bonté, qui a un fils désobéissant et pervers ; ce bon père n'emploie pas d'abord les derniers châtiments. Il commence à avertir sou lils avec douceur , il lui met ses désordres devant les yeux et l'exhorte à changer de conduile; si ces avis ne suffisent pas,il lui en fait donner par ses amis; s'il ne peut le faire rentrer eu lui-même par ces moyens de douceur, il en vient à quelques légères punitions; si elles sont encore inuliles , il en emploie de pins sévères et de plus rigoureuses : s'il voit enfin que, malgré tous ces moyens de douceur et de sévérité , ce fils persiste dans son obstination , il le regarde dès lors comme iucorrigi- Mo, il l'abandonne, le chasse de la maison paternelle , et ne le regarde plus comme son enfant.

X. ÎNous devons nous figurer, dit un pieux auteur, que telle est la conduite du Père céleste envers ses enfants dénaturés qui l'outragent par leur vie criminelle. Tantôt par ses inspiralions intérieures, tantôt par la voix des pasteurs , des confesseurs, des prédicateurs , il les invite charitablement à se convertir; si ces moyens sont inuliles, illeur enverra quelque léger c!iùtimenl,pour les faire rentrer en eux-mêmes; s'ils résistent encore, il les afnigo perdes pcir.es plus grandes: ce sera

SUR LE PÉCIIIÎ. 51

une grèle, une perle de biens, pour délacher leurs cœurs des choses de cette vie ; ce sera une maiadie,une infirmité, ou toute autre disgrâce capable de les désabuser du monde: s'ils ne se rendent ni par ces moyens de douceur, ni par ces châtiments, «ju'ils s'obstinent au contraire avec plus de perlinacité dansle mal, Dieu finit par leur retirer ses lumières et ses grâces qui pouvaient leur faire connaître leur état déplorable. E'j un mot, il abandonne ces pécheurs àleur sens réprouvé.

XI. Que ne puis-je vous montrer clairement l'état funesîe d'une âme que Dieu n'éclaire plus de ses lumières, à qui il relire ses grâces , et qu'il laisse au milieu de ses ténèbres et de ses désordres. Ah î vousen seriez effrayés. Malheur à l'homme jicdieur, dit Dieu lui-même , si je m'éloigne de lui : Vœ cùm recesscro ab eis {Os. 9. 12). Malheur à ceux que Dieu, après une longue résistance à ses grâces, laisse vivre selon les désirs déréglés de leur coîur, sans plus se mettre en peine de les châtier. Lorsque Dieu, par le moyen de quelque disgrâce, enlève aux pécheurs ce qui servait à entretenir leurs passions, à alimenter leurs vices; quand il les dépouille des biens et des richesses qui fomentaient leur licence et leur ambition; plusieurs s'imaginent que c'est là un signe de sa colère, tandis que ce n'est eu réalité qu'un effet de sa miséricorde. Ces peines, ces châtiments, lorsqu'ils veulent en profiter ,sontles moyens les plus propres à opérer leur conversion. Ils font, dit le l\oi-Prophèle, que les pécheurs se hâtent de retournera Dieu : MuUiplicalœ sunt inflrmitales eorum ,pnslen acccleravci'unl {Ps. 15. 4). Et quand est-ce, en effet ,que les Hébreux , qui abandon» naientsi souvent le Seigneur pour se livrer au culte des idoles, reconnaissaient l'indignité de leur conduite , et revenaient à ïeur Dieu? c'était lorsqu'il les condamnait à une honteuse servitude ,et qu'il leur faisait éprouver ses plus terribles châlillienls : Ci'im occideret cas, quœrebant eum , et revertebanlur, et diluculo veniebant ad eum (Ps. 77. 34). Mais il n'en est pas de même de ceux qu'il laisse au sein de l'abondance et de la prospérité sans les punir, ou qu'il ne châtie que par ce déplorable aveuglement de Tesprit. Il n'y a point de châtiment plus sévère, dit saint Augustin, que celui de l'impunité dont jouissent les pécheurs iNdiHest infelicius felicilate peccantium,quâ pœnalis nuiriiiir impuniias (Epist. 5. ad Marcell.).Et il en faut dire autant de l'aveuglement de l'esprit: ce n'est plus le châtiment d'un père qui ne désire que le retour de son fils égaré, c'est celui d'un ennemi qui voudrait voir son adversaire mort et anéanti: c'est un châtiment, dit saint Augustin, semblable à ce-

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lui (les réprouvés, qui les punit et ne les convertit pas : Puntanlur sed non convertitntiir.Pe\i[-\\ être plus terrible ?

Xll. Voilà donecomment,non-sculemenl le péché par samalice, le démon par ses ruses, mais encore Dieu lui-môme par lasoustractiou de ses grâces, contribuent à produire cet aveuglement dans Tespril du pécheur. Maintenant que nous en avons reconnu les causes, disons quelque chose de ses effets. Mais ils sont si nombreux et si funestes , ces effets , qu'il n'est pas possible de les faire connaître tous, ni d'une manière suffisante, .l'en toucherai néanmoins quelques-uns, afin que, de leur malignité, vous puissiez conclure quelle est celle des autres. Lb j)remier effet de cet aveuglement est celui dont nous avons déjà parlé, et qui consiste en ce que le pécheur reste privé deslumières de la grâce qui rend l'homme enfant de Dieu, chéri de Dieu, héritier de la gloire de Dieu. Ces lumières, Dieu les accorde aux âmes qui vivent selon la loi sainte de l'Evangile, et îl les enlève à ceux qui vivent selon les lois du monde et du idémon. Il est vrai que ces pécheurs peuvent encore conserver la foi ; mais ce n'est pas cette foi vive, agissante, accompagnée de la charité : c'est une foi qui est sans les œuvres, une foi morte. Us croient les vérités de l'Evangile, mais ils refusent d'y conformer leur conduite ; et tandis que les justes, par leur détachement des choses de ce monde, par leur humilité, par leur pénitence, mettent en pratique les maximes de Jésus-Christ, les pécheurs agissent tout différemment , et ne courent qu'après les richesses , les honneurs et les plaisirs. Voilà le premier efïet de cet aveuglement spirituel que produit le péché.

-MU. Le second consiste en ce que le pécheur ne counait plus l'état malheureux où il se trouve. «C'est un malade, dit » un pieux orateur (P. N. de l'Orat.), dont la maladie peut » être appelée incurable. Tant qu'un malade sent son mal «-f « le connaît, on ne doit pas désespérer de sa guérison ; il « peut l'obtenir au moyen de quelques remèdes. Mais quand il >) ne sent plus son mal , qu'il ne le connaît plus , qu'il se croit 5> en santé , qu'il refuse tout remède , alors on peut dire qu'il » n'y a plus d'espoir. Tels sont ces infortunés que le péchi; » aveugle. Leur cécité étant spirituelle, est bien différente d- » l'aveuglement corporel. Ceux qui sont privés des yeux du M corps connaissent leur état ; ils cherchent les moyens de re- » couvrer la vue, et s'ils ne peuvent réussir à les trouver, » ils se procurent un bon guide qui les conduise et les tienne « éloignés du précipice. H n'en est pas ainsi de ceux qui sont »» dansTaveuglomont spirituel ; ceux-ci ne connaissoii pns Ir^ur

srp. i.K vùM, , SI

» état, etbici! (jii'ils .soient aveugles, ils croient voir aussi clit- » rement que les autres. D'où il suit qu'ils ne cherchent aucun » remède, qu'ils ne prennent aucun moyen pour recouvrer I) cette lumière qu'ils ne croient pas avoir perdue , qu'ils ne se » mettent nullement en peine de chercher un guide pour se » faire conduire, se flattant de connaitre mieux le chemin que » tout autre. Tels lurent ces philosophes superbes dont parle » saint Paul, qui, croyant être sages, sont devenus insensés, et » qui , trompés par cette fausse croyance , se sont misérable- » ment perdus : Diccntes se esse sapientes , stulli f'acli sunt » (Rom. 1. '22).»

XIV. Le troisième effet de cet aveuglement des pécheurs est celui dont parle notre divin Sauveur dans l'Evangile, qui iconsiste en ce que ces infortunés s'imaginent voir et qu'ils ne voient point , qu'ils croient entendre et n'entendent point z Ut vidcnles non vidcaiil^ el audientes non intcllic/finl ( LuC- 8. 10). Ceci semble un paradoxe, el parait d'abord incroyable; voilà cependant ce qui a lieu dans un dans nombre de chrétiens qui , s'étant révoltés contre Dieu , sont devenus les esclaves du démon , du péché et de leui's passions. Ils ont des yeux pour voir les choses de ce monde , les choses temporelles et terrestres; ils n'en ont point pour voir les choses spirituelles et divines qui regardent Dieu et leur âme. Nous trouvons une figure bien claire de ce que je dis, dans le premier livre des Rois (II. 2). Le roi Naas ayant conçu le projet de subjuguer la ville de Jal)ès , réunit pour cet effet une puissante armée. Les habitants de celle ville épouvantés lui envoient des ambassadeurs pour le supplier de faire alliance avec eux, lui promettant qu'ils lui seront toujours fidèles. Ce prince barbare leur répond qu'il consent à accorder ce qu'ils demandent, mais à cette condition qu'il leur fera arracher à tous l'œil droit: In hoc feriam vohisciiDi fœdus, ni eriiam omninvi veslmni ocidos dexiros. Voilà ce qui arrive aux pécheurs , qui refusent de servir Dieu pour faire alliance avec le démon , avec le monde , avec leurs passions dont ils deviennent les esclaves. Ces niailres cruels les reçoivent volontiers à leur service, mais à cette dure condilion qu'ils se laisseront arracher l'œil droit , celui avec lequel ils pourraient connaître les grandes vérités de la Religioa otles maximes de l'Evangile, qui sont la règle d'un parfait chrétien. Ces mailres bai'bares ne leur laissent que l'œil gauche, au moyen ducjuel ils puissent rechercher les richesses, les honneurs et les plaisirs.

XV. El n'est-ce pas ce qui arrive tous les jours ? Oui, înj'br-

tuué pécheur, tu as lait alliance avec tes implacables ennemis; tu l'es engagé à leur service et lu leur as fait serment tic fidélité. Mais telles sont les dures conditions de celte alliance, que tu ne conserveras qu'un œil pour voir les choses de la terre et tout ce qui peut causer ta ruine éternelle, et que tu seras aveugle pour ne pas voir ce qui pourrait contribuer à ton salut éternel. Et combien n'en voit-on pas de tout état et de toute condition qui sont très-habiles pour les affaires de la terre, qui connaissent tous les secrets de la politique, tous les tours et les détours du barreau , et qui n'ont aucune conlîaissance des maximes éternelles , et de ce qui rend l'homme vraiment chrétien? Combien de chefs de famille qui sont tout œil pour l'économie, pour le maniement de leurs affaires tempo relies, el qui sont aveugles pour les choses spirituelles? Ce rùarchand connaît toutes les manières différentes de maintenir son entreprise , d'augmenter son gain , de grossir ses capitaux ; mais il ignore les moyens d'accroître ceux avec lesquels il pourrait acheter le ciel, et assurer sou salut éternel. Cet arti ian, cet homme de la campagne, sait toutes les règles de son iu"!, de sa profession; mais il ne connaît pas les conditions nécessaires pour faire une bonne confession , et pour recevoir dignement et avec fruit les autres sacrements de l'Eglise. «'elle personne connaît toutes les manières de se faire estimer t î. déplaire aux hommes imprudents; mais elle ignore l'art indispensable de se sauver el la vraie manière de plaire à Dieu. Tous ont fait alliance avec le démon, le monde et leurs passions, qui leur ont laissé l'œil gauche pour voir les choses d'ici-bas , et leur ont arraché l'œil droit , pour qu'ils ne puissent regarder les choses du ciel.

XVI. Le quatrième effet de l'aveuglement spirituel est de rendre les pécheurs rebelles à la lumière , selon l'expression du saint homme Job : Jicbelles lumini (24. 13); c'est-à-dire, de les porter à rejeter les inspirations divines, à repousser ces rayons célestes que Dieu, par un trait de sa miséricorde, fait encore briller de temps en temps dans leur âme pour les éclairer au milieu de leurs ténèbres. Tels sont ces libertins, ces incrédules, ces esprits forts, qui travaillent à éloigner d'eux la pensée des vérités les plus essentielles de la Religion, Tels sonî ces pécheurs voluptueux qui , pour jouir sans inquiétude et sans remords de leurs infâmes plaisirs, ne veulent pas mémo qu'on leur parle des maximes de l'Evangile et des vérité;, éternelles. Ceux qui ont la témérité de dire à Dieu, comuio nous l'apprend le Saint-Esprit : Eloignez-vous de nous, Seigneur,

ne répandez -pas dans notre âme votre science , ni les rayons de vos lumières ; parce qu étant résolus de satisfaire tons nos sens et tontes nos passions^vos lumières ne servent quà nous troubler et à nous importuner : Dixerunt Deo : Recède à nobis, scientiam viarum tuaruin nolumus {Job, 21.14).

XVII. Le dernier effet de cet aveuglement, pour ne pas parler de tant d'aulres, consiste en ce que le pécheur, réduit à celle extrémilé , ne dislingue plus le vrai du faux et prend même le mensonge pour la vérité. Malheur , dit Dieu, parla bouche du prophète Isaïe, malheur à ceiLX qui appellent le bien mal, et le mal bien : Vœ qui dicunt malum bonum , et bonum malum. Et pourquoi? parce que prenant les ténèbres pour la lumière, et la lumière pour les ténèbres, ils se trouvent dans un état évident de perdition. Selon la doctrine des saints Pères, il n'y a point de signes plus certains de réprobation pour une âme, que lorsqu'elle prend le mensonge pour la vérité , parce qu'alors elle se trouve dans cette erreur funeste qu'elle pourra parvenir au ciel et se sauver, en marchant par une voie que l'Evangile condamne. Qui eût jamais cru que le péché pût produire un aveuglement si déploral)le , et que cet aveuglement eût des suites si funestes !

XVIII. Je désire, mes Frères , que cette Instruction vous fasse rentrer en vous-mêmes, pour examiner soigneusemenÉ si pour votre malheur, vous vous trouvez dans ce terrible aveuglement, et s'il a produit en vous ces tristes effets. Voyez si, vous êtes suffisamment instruits des vérités de la Religion dont la connaissance est nécessaire au salut, ou si vous n'êtes point plutôt dans une coupable ignorance de ces vérités. Examinez si vous avez l'œil droit de votre esprit bien ouvert à tout ce qui a rapport aux biens célestes et éternels, ou si le démon, le monde et vos passions ne vous l'ont pomt arraché, ne vous laissant que l'œil gauche pour voir les choses temporelles et terrestres. Voyez enfin si vous n'avez point élé rebelles aux lumières, aux inspiralions divines ; si vous n'avez point cherché à éloigner de vous la pensée des vérités de la Religion ; si vous avez pris le mensonge pour la vérité, le mal pour le bien, vous figurant que vous pourrez vous sauver en menant une vie condamnée par rEvangile,une vie d'oisiveté, de plaisirs et de diverlissemcnls. Plaise à Dieu que vous n'ayez pas ressenti ces funestes effets que l'aveuglement produit dans i'àme du pécheur î Que si vous les avez éprouvés, recourez sans délai à Jésus-Christ, la lumière du monde, afin qu'il répauuo sur vous les rayons de sa miséricorde, et dites-lui; et.

fi6 VII. INSTRIXTION

disons-lui tous avec le Roi-Propliète : Seigneur, éclairez mes ténèbres. Illumina (enebras meas (Ps. 17. 29). Daignez les faire disparaître par les lumières de voire grâce divine: Illumina oculos meos^ ne wtquai)i obdormiam in morle (Ps. 12.4). Le moment de notre mort n'est pas éloigné, dessillez nos yeux, de crainte qu'elle ne nous surprenne assoupis dans l'étal du péché. Faites qu'ils ne voient plus les vanités du monde, ni les objets dangereux et trompeurs ; mais qu'ils aperçoivent tous les dangers auxquels nos passions nous avaient exposés, el que nous soyons enfin désabusés des erreurs du siècle où nous vivons. Soyez donc notre lumière et notre guide en cette vie, a(in qu'étant conduits par votre main paternelle,nous ayons le bonheur de parvenir au bienheureux séjour de vos élus.

SLR LE rÉCIIÉ.

Le péclié mortel cause rcnilurcissement du cœur*

Un autre effet du péché, plus fimesle encore que l'aveuglement, est l'endurcissement du cœur, dont je viens vous parler aujourd'hui. Je vous ferai comprendre comment le pécheur, aveuglé dans son esprit, y arrive, et quels sont ses effets terribles. Plaise à Dieu que je puisse parier de cet étal déplorable d'une manière qui soit capable d'en tirer ceux qui ont eu le malheur d'y tomber !

I. La manière la plus facile de vous faire concevoir combien un pécheur endurci mérite de compassion, est de vous donner la description de son état. Qu'est-ce donc qu'un pécheur endurci dans le mal? C'est un homme dont la vie esl une succession continuelle de péchés , dont presque tous les pas sont marqués par autant de chutes. C'est un homme obstiné qui, à force de résistances à la grâce, a été enfin abandonné de Dieu, et livré à la merci de ses passions effrénées... C'est un homme dont la vie est une chaîne de crimes. Après avoir aban- <loiméle Seigneur, il s'esl laissé emporter par la violence de ses désirs , et s'esl vu tomber de précipices en précipices. Mais ce qui est le plus propre à nous faire trembler et à nous engager à prendre des précautions, c'est qu'ordinairement ce mal provient d'un principe très-léger ; ce sera quelquefois d'un regard de curiosité; ce regard fait naître une pensée criminelle; à celte pensée succède un mauvais désir ; ce mauvais désir

si'n LB l'Éciii:. ' 57

est suivi de la détermination à cominetlrele péclié; on en vient A l'action , et, de péclié en péché , jusqu'à s'endurcir dans cet état et y persévérer sans remords.

II. Kt comment David parvint-il à s'endurcir pendant plusieurs mois dans son péché , jusque-là qu'il n'entendait plus ïes reproches de sa conscience ? Vous le savez , l'origine de son malheur fut un regard lascif jeté sur une vaine beauté. Et «•,'esl ce qui arrive chaque jour à tant d'âmes imprudentes qui, p:Hii' être intervenues à cette soirée, à cette conversation, à cette (été moiulaine, à ce bal, à ce spectacle ; pour avoir voulu traiter trop librement avec des personnes dont elles auraient dû s'éloigner, pour avoir voulu regarder ce qu'elles ne devaient pas voir, passant de ces petites libertés à des libertés plus graves, ajoutant péché à péché , sont enfin devenues le scandale <le leurs parents et de leurs voisins. Le saint homme .lob prévoyait très-bien les conséquences ordinaires d'un regard trop libre ; aussi nous assure-t-il qu'il a fait un pacte avec ses v eux pour qu'ils ne se portent jamais sur aucun objet capable de réveiller les passions : Pepit/i fœdus cuvi ocitlis mcis , ul ne cogitarcm quiilem de virginc (31. l). Mais pourquoi tant de circonspection dans cethomme juste, jusqu'à refusera ses yeux un regard même innocent? C'est, dit le pape saint Grégoire {Ub, 21. Mor. in hune locum ) , que l'âme active ne s'en lient pas à ce regard , mais elle commence à désirer ce qu'elle a vu: Animaprœceps et cœca ineipit desiderarc qitodvidil. Du désir elle en vient au consentement, du consentement à l'acte, des actes se forme riiabitude , et bientôt enfin l'endurcissement.

III. Et telle est l'erreur d'un grand nombre de chrétiens, i\ii ne faire aucun cas d'un premier péché, s'imaginant que lorsqu'ils se seront satisfaits une fois ou deux, ils quitteront le crime. Est-ce donc un si grand mal , disent-ils, de satisfaire une fois ses passions? îNousnous arrêterons là , nous n'irons pas plus avant. Ne tenez pas ce langage , dit saint Thomas (/). TIt. 1.2. Q. 75. art. Sresp. ) , parce (pie je vous dis qu'un péché est pour l'ordinaire la cause d'un autre péché , comme un acte humain peut être la cause d'un autre. Ce qui peut avoir lien en plusieurs manières. Premièrement un péché peut être la cause efficiente d'un autre , ou par lui-même , ou par accident; par lui-même, comme lorsqu'un péché commis imprimes dans l'àme une disposition qui porte à retomber dans un autre. Et il n'est que trop vrai que ces personnes qui se sont une fois abandonnées à la colère, à la volupté, ou à quelcpic autre vice, se >eii!enl portées bien plus fortement à se livrer de

5â VII. INSTRUCTION

nouveau à ces crimes. Un péché est la cause d'un autre par accident , lorsque , par exemple , ce péché faisant perdre à celui qui le commet cette crainte, cette pudeur qui le relenal: auparavant , le dispose par-là même à des chutes bien multipliées. Et de combien de désordres la perte de ce frein salutaire n'est-elle pas la source parmi la jeunesse , et même parmi les personnes du sexe le plus faible?

iV. En second lieu, un péché peut être la cause matérielle d'un autre; ce qui arrive lorsqu'il en fournit la matière. Ces; ainsi que l'avarice , l'amour des richesses rend l'homme ambilienx , superbe , et lui donne occasion d'opprimer les faible: ctles pauvres. C'est ainsi quel'intcmpérance ell'ivrognerie produisent la luxure. TertuUien regarde comme impossible d'être chaste, et d'être en même temps sujet à des excès dans le boire ei dans le manger. Enfin un péché peut devenir la cause formelle d'un autre péché. Supposons un homme qui a commis un larcin; combien de mensonges, de serments et de parjures n'cmploirat-il pas pour se montrer innocent , comme il arrive tous les Jours parmi les enfants de famille , pour n'être pas repris de leurs parents, parmi les serviteurs, pour n'être pas punis par leurs maîtres?

V. Mais lorsqu'un péché est le but, la fin d'un autre, c'est alors que les crimes se multiplient, et que l'on parvient bientôtà l'endurcissement. Le roi Âchab veut s'approprier la vigne delNaboth; que fait-il? il le fait périr, et la mort d'un innocent est le moyen dont il se sert pour exécuter son coupable dessein. Cet homme veut entretenir son luxe , persévérer dan? le jeu, satisfaire sa gourmandise, les moyens lui manquent: il se met à dérober, à commettre toutes sortes d'injustices. Ccl autre a résolu d'attenter à l'innocence de celte personne; pour arriver à ce but, que de complaisances criminelles, que dedisirs impurs, que de moyens iniques d faut mettre en œuvre. Et pourquoi tant de crimes? parce qu'ils sont tous nécessaires pour obtenir la fin coupable qu'il s'est proposée. Voilà la manière dont se forme l'endurcissement d'un pécheur , au moyea d'une chaîne, d'une succession non interrompue de crimes et d'iniquités.

\1. Ce qui rond cet endurcissement plus funeste esll'abandon de Dieu qui, en punition de tant de résistances faites à ses divines inspirations, de tant d'ingratitudes pour ses bienfaits, par un secret, mais juste jugement, lui retire ses faveui s particulières, son assistance, sa protection, ne l'excitant plus au bien par sa gràrc, le laissant en proie aux désirs déréglés

SUR LT rScnF. tiO

de son cœur, (^e cœur devienl dur comme une pierre : Cor ejus inditrabitur tanquam lapis (Job. 41. îo);d'où il arrive que tous les coups que les prédicaleurs, les confesseurs, les amis déchargent sur ce cœur sont impuissants pour l'amollir et le plier, et le rendent au contraire toujours plus dur, comme il arrive au fer sous les coups du marteau: El stringctur tavnuam mulleatoris inciis. Oui, pécheur obstiné, il y a tant d'années que tu résistes aux coups de la grâce et des inspirations divines ; il y a lanld'années que i<ieu,par les doux traits de sa miséricorde, frappe à la porte de ton cœur, et il n'a pu encore l'ébranler ni l'attendrir ; tu sens les remords de ta conscience, et tune veux pas te rendre. En vain tes pasteurs t'ont supplié ; eu vain les prédicateurs ont fait retentir leur voix à tes oreilles, en vain les confesseurs,au tribunal delà pénitence, en vain tes amis,(lans des entretiens privés,se sont efforcés de te retirer du chemin de la perdition par leurs avis charitables. Tuas méprisé les prières , les menaces, les avertissements, tu as voulu persister à élî'e rebelle envers Dieu et obstiné dans ton crime. Que te reste-t-il donc à attendre, sinon que Dieu t'abandonne dans ton obstination, et t'endurcisse encore luimême ?

Vli.Je sais que si l'on a de la répugnance à croire que Dieu, essentiellement bon et miséricordieux, abandonne le pécheur, on en éprouve bien davantage à croire qu'il l'endurcisse dans son péché. Mous devons néanmoins eu être persuadés, puisque tel est le langage des saintes Ecritures. Si cet endurcissement ne venait de Dieu en quelque sorte , comment aurait-il dit, en parlant de Pharaon : J'endurcirai son cœur ? E(ju indurabo co/' e/ifi' (Exod. 7. 3). Comment l'Evangile nous dirait-il, cnpai'lanl des Hébreux : Dieu les a aveuglés, il a endurci leurscœurs? Excœcuvil oculos eornm , et indarai'il cor eora»/. Gomment entin le prophète Isaie aurait-il dit à Dieu: Vous avez endurci notre cœur, pour lui enlever votre crainte ? Induraslicor nosiraiu, ne limcrnnus le (63. 17)? ('ependanl, pour diminuer rclïi'ui que ce langage pourrait produire dans les âmes vertueuses, d'accord avec saint Augustin et tous les saints l'ères, nous déclarons que quand on dit que Dieu endurcit le pécheur, on ne doit pas entendre qu'il le fasse d'une manière positive, eu ce sens qu'il devienne l'auteur de la malice donlson cœur est souillé, il le l'ait seulement d'une manière, négative, en ne lui accordant plus ses grâces, du moins les plus abondantes elles pluselficaccs qui pourraient l'amollir et le changer, et cela en punition de la longue résistance et ck

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l'obslinalion (le ce pêcheur: pcccdiurcf. t.'ou oh(hiral Driis(S. Aug. Ep. ad Si\î. cap. 3), impirliemlo maliliam, sed non imperticmlo viiscrirniditnn. C'est ainsi que le soleil n'est pas la cause positive de la glace ; mais il en est la cause négative, en ce sens que, refusant ses rayons et sa chaleur, l'eau se glace et s'endurcit.

VIII. Nous trouvons un exemple dccecidansle roi Pharaon, que les saints Pères et spécialement saint Augustin nous représentent comme une vive image d'un pécheur incorrigible. Lasainte Ecriture dit de lui à la vérité, que Dieu l'endurcit: mais ajoute saint Augustin (Oc Grat. el Lib. Arb. cap. 23), on ne doit pas entendre ce passage en ce sens qu'il ait enlevé à Pliaraon son libre arbitre : ce fut ce roi imi)ie qui voulut persévérer dans son péché. En effet, de quels prodiges elTrayants n'avail-il pas été le témoin? combien de plaies et de châtiments Dieu ne lui avait-il pas fait éprouver ainsi qu'à son peuple, pour vaincre son obstination, et le déterminer a permettre au\ Hébreux de sortir en liberté de son royaume? Pourquoi donc voulut-il persister dans sa résistance? Plusieurs fois il dit à Moïse : Priez Dieu qu'il détourne ses fléaux, et je vous laisserai partir, et après en avoir été délivré, jamais il ne tient sa promesse. II endurcit son co}ur, dit le texte sacré,etnc voulut pas renvoyer le peuple : Ingravcn'it Pharao cor snnm, et nn- !uii dimiiiere populuni {[L\. 8.32). Ainsi, conclut saint Augustin, Dieu l'endurcit jvar un effet de ses justes jugements, que provoqua Pharaon lui-même : Etper hoc Deus induravit perjusluinjudicùim, el ipse Pliarao per liberuin arbilriinn.

IX. Voilà une figure de ce qui se passe dans l'endurcissi'nient de tant de pécheurs. Ce sont eux qui, par leur résistance à la grâce, parleur ingratitude envers Dieu, se l'attirent volontairement ; ce sont eux qui se préparent ce châtiment par leur obstination à ne vouloir jamais céder aux coups de la miséricorde et de la justice divine, ni à tant de moyens dont Dieu se sert pour les convertir. Comme Pharaon, qifi s'obstinait à nc pas reconnaître le doigt de Dieu dans les maux qu'il endurait, ainsi ces pécheurs ne veulent entendre parler ni de Dieu, ni de sa loi ; et alors il ne se met plus en peine de leur salut. Ils Pont abandonné par leurs péchés, Dieu les abandonne en les pri\antdela grâce. Ils se sont endurcis contre Dieu, et Dieu s'est endurci contre eux. Ils n'ont pas voulu profiter de sa miséricorde, Dieu la leur refusera parce qu'ils s'en sont rendus indignes, dit saint Augustin {fbiil. in Epist. ad Xistum), pour en avoir si longtemps abusé.

suri i.r pÉciiÉ. • 6{

X. Ce que nous venons de dire de cet abandon de Dieu ne doit pas elTrnyerles ànies timorées, mais les rendre loujours plus attentives à faire le bien et à éviter le mal; car, dit encore saint Augustin dans son livre de la Grâce et du likrc Av' bitre, si vous persévérez jusqu'à la fin dans vos saintes résolutions de pratiquer la justice et la piété, vos travaux ne seront l'oiiu inutiles; mais Dieu, juge équitable et rémunérateur libériil de tous ceux qui le servent fidèlement, vous en accordera l;i récompense et la couronne, selon que nous l'apprend l'apôtre saint Paul (I . Cor. 15. 58). Ne vous découragez donc pas si vous voyez que Dieu abandonne tant de pécheurs à leurs sens réprouvés, et les laisse vivre sans remords dans le péché. C'est là un juste châtiment de leur obstination : ils doivent se l'imputera eux-mêmes. Dieu, étant infiniment bon, dit le même saint Père, n'abandonne personne, s'il n'en est abandonné le {)remier. C'est la doctrine du concile de Trente que tous les fidèles sont obligés d'admettre: Dcus suaçiralia seineljastifica- ^».s• non (leserit, nisi prias uh cis deseralur (Sess.6. C. 1 1). Soyez fidèles observateurs de ses divins préceptes, et jamais il ne manquera de vous aider de son secours et de son assistance divine. Dieu ne désire rien tant que le salut de ses créatures. C'est pour leur salut qu'il a envoyé sur la terre son divin Fils Jésus-Christ, afin que tous ceux qui croiront en lui ne périssent pas, mais qu'ils aient la vie éternelle. C'est pour leur salut que .lêsus-Chrisla tant souffert, qu'U a donné sa vie, qu'il a répandu jusqu'à la dernière goutte de son sang précieux. Mais tremblez, ô vous qui ne voulez pas mettre fin à vos crimes, ef qui avez déjà formé en vous ce funeste endurcissement; oui, tremblez sur votre sort. Après vous avoir exposé les causes qui précipitent dans ce triste état, et qui sont, comme nous l'avons vu, unelonguechaine de crimes, l'obstination dupécheur à vouloir vivre dans le crime et à repousser toutes les inspirations de la grâce, et enfin l'abandon de Dieu même, je vais vous en montrer maintenant les effets terribles.

XI. J'avoue que si j'ai éprouvé bien des difficultés pour vous inire connaître quebiues-uns des elTets que produit l'aveuglement dans l'esprit du pécheur, ces difficultés sont infiniment plus grandes, lorsqu'il s'agit de vous parler des elTets bien plus fmiestes que produit l'endurcissement du cœur. Saint Bernard (Ul). I. de Comhl. ad Euij.) en rapporte un si grand nombre, qu'on ne peut les entendre sans être saisi d'épouvante. « Un » cœur endurci, dit ce saint l'ère, est celui qui n'est point brisé »> parla douleur et la couiriiion , qui n'est point attendri par

62 vu. !>'STr.!TTION

» la dévolion et la piôfé, qui n'est point ômu par- les prières ni » épouvanté par les menaces , ({ui résiste aux coups el aux » châtiments, qui est sans reconnaissance pour les bienfaits » qu'il reçoit , qui méprise les avis qu'on lui donne , qui est » cruel enversson prochain, qui est sans pudeur , présomj)- » lueux dans les dangers , inhumain envers ses semblables , » téméraire à l'égard des choses divines, oubliant le passé, ne » s'inquiélant point du présent, ne prévoyant point l'avenir. » Un cœur endurci, en un mot, est un cœur qui ne craint plus M ni Dieu ni les hommes...» Peut-ou faire une description plus cffraj anle du pécheur endurci ?

XII. Reprenons, et disons quelque chose de chacun de ces caractères. Un pécheur dont le cœur est endurci est celui qui n'est point brisé par la componction :6'or dunun esi, qiiod cornpnnctione non sci)iiliiur. Avant de tomber dans ce malheureux état, Use faisait un scrupule de manquer à une seule de ses pratiques de piété. Il aurait éprouvé une grande peine , s'il avait laissé passer un dmianche ou une solennité sans s'approcher des Sacrements. Lorsqu'il était tombé dans une faute mémelégère, il en était inconsolable, Une pouvait prendre son repos avant d'être allé soulager sa conscience, en déposant le poids qui l'accablait aux })ieds d'un conicsseur. Maintenant, plus de douleur, plus de repentir, depuis ({ue, par ses rechutes multiphées U s'est familiarisé avec le péché , et s'est endurci ; bien plus, à rexenq)le de ces impies dont parle l'Esprit-Sainl (Prov. 2. 14), il va jusqu'à se réjouir du mal qu'il a fait , jusqu'à s'en faire un sujet de gloire el de vanité aux yeux de ses compagnons de désordres: Lœianlurcùm malefecerinl,et exultant in rebas pessimis.

XIII. En second lieu, le pécheur endurci est insensible aux menaces de Dieu et à ses châtiments: Minisnon cedit, flucjAlis indurutar. De temps à autre Dieu menace le pécheur de la guerre, delà peste, de la famine, delà mortalité parmi les aiùmaux. U lui envoie une longue maladie qui met sa vie en danger, un procès, une grêle, une sécheresse, une inondation, une mort «juiîui ravU ses enfants, ou bien d'autres disgrâces; si ce pécheur, correspondant aux desseins de laProvidence,reçoit ces coups de la main de Dieu avec humihlé el résignation, qu'il s'en serve pour mettre iin à ses crimes , pour se détacher ^c^ choses terrestres , pour se jeter entre les bras de la divine miséricorde ; oh quel bonheur pour lui ! Mais si ces maux ne servent qu'à le faire murmurer contre Dieu, à le rendre touloursplus obstiné, plus endurci, U lui arrivera ce qui arriva à

ces impics dont pai-lele proplièlc Jérémie (5. 3) :Se!gncur,ditil , vous les avez frappés et ils ne se sont pas repentis, vous les avez punis et ils n'ont pas voulu recevoir comme des avertissements les maux dont vous les avez accablés: Percussisii eos et non doluerunt ; aUrivisli cos , et rcnnerinH accipere discipUnam. Leur cœur est devenu plus dur que la pierre, ils n'ont pas voulu revenir à vous: Induraverunt faciès suas suprù pelram, et noluerunt rêver li...

XIV". Mais ce qu'il y a de plus déplorable dans le pécheur endurci, c'est qu'il ne se met plus en peine d'écouter Dieu quand il lui parle, et qu'il se rend volontairement sourd à ses divines paroles. Il peut se faire de trois manières ditîérentes qu'un homme n'entende pas les paroleset la voix d'un autre ; ou parce qu'il a l'esprit appliqué à une autre chose, ou parce que des humeurs accumulées dans les oreilles empêchent au son d'entrer dans l'organe de l'ouïe , ou parce qu'ime grande confusion de voix ne permet pas de distinguer celle de la personne qui parle. Ah ! combien de fois Dieu , oubliant les ingratitudes du pécheur qui Tasi indignement abandonné pour se jeter entre les bras des créatures, cherche encore à faire entendre à son cœur la voix intérieure de ses saintes inspirations,pour le détourner de l'objet de ses passions et le rappeler à lui ! Mais comment cet infortuné pourrait-il entendre celte voix divine, tandis que son esprit et son cœur sont appliqués à tant d'objets temporels et terrestres ? comment ponrrait-il entendre cette voix divine, tandis que sespassions,comme autant d'humeurs nuisibles, lui ferment le passage, et l'empêchent de pénétrer jusqu'au fond de son cœur? Comment enfin, au milieu du bruit et dd la confusion de tant de voix, des passions qui crient si fortement et qui veulenttoutcs être satisfaites , pourrait-il entendre la voix de Dieu qui l'appelle? Et combien de voix différentes se font entendre à ce cœur endurci? 11 aspire à ce poste, à cet honneur , à cette dignité ; il faut tenter tous les moyens pour y parvenir : voilà une voix de l'orgueil et de l'ambition. Il se présente une occasion favorable de faire un gain, d'accroître des capitaux, d'acquérir des biens, il faut profiter delà circonstance : voix d'avarice et d'intérêt. Ce voisin a causé un dommage, il a dit une injure, il faut une éclatante réparation : voix de haine et de vengeance. Une autre voix appelle celui-ci au jeu, celui-là au bal , au théâtre, dans telle société, dans telle occasion dangereuse. Comment, au milieu de tant de voix différentes , serait-il possible d'entendre celle de Dieu, qui , comme l'a dit imProphèlc (0.s\ 2. îf), ne parle aux âmes que dans le silence et la solitude ?

()4 Mi. l^.^lKL(:^lOl"S

- XV. Ce n'est pas seulement par ses inspiralions intérieures <jue Dieu parle aux âmes, c'est encore au moyen de sa divine parole qu'il fait annoncer par ses ministres , ou par des personnes picuses.qui, à temps et à propos , donnent de chanta- Lies avis à ceux qui s'égarent. Or, le pécheur endurci ne méprise pas moins cette parole extérieure des avis et de la prédication, que la voix intérieure des inspirations divines. Qu'une personne zélée pour la gloire de Dieu et le salut des âmes emploie les manières les plus douces, les plus insinuantes pour lui mettre sous les yeux ses crimes et ses égarements , afin de i'inviter à revenir à Dieu ; hien loin de prendre en honne part ces avis dictés parla charité la plus sincère, il en devient plus insolent et plus pervers, il s'élève avec audace contre celui <|ui l'avertit , et se raillant de ses conseils , il proleste (ju'il veut vivre à sa volonté et selon ses caprices. Ceux qui méi)risent ainsi les corrections et les avis, TEsprit-Saint les menace d'une mort subite et imprévue : Viio , qui conipieiUem ilura ccrvicc conlemnil , rcpciUiinis et snpcrveniel iiileridia (Prov. 29. 1). On a lieu de désespérer de leur salut. Et combien n»? voit-on pas de ces obstinés (|ui méprisent les avis et les corrections, qui méprisent même la |iarolc divine qu'on leur aimoncc du haut de la chaire de vérité, (lui ne daignent pas l'cntendn' i)U qui ne l'écoulent (jue pour la censurer? c'est là la inanjuc la plus évidenle et un des elTels les plus terribles de l'endurcissement. Ce sont là ces impies doiU parle l'Esprit-Saint, lorsqu'il «lit qu'ils s'efforcent de ne pas comprendre, de crainte d'èln; portés au bien : Noluit inleUigere ul benè ogeret (Ps. 3o. ^t). Et que peut-on attendre de bien, et que ne doit-on pas allendre <le mal d'un pécheur de ce genre qui refuse de connaître les moyens qui pourraient le sauver ! Combien est grand néanmoins le nombre de ces pécheurs! et quel est le motif qui /'ioigne desprédications tant de personnes sans pudeur, sinon la crainte que les remords de leur conscience n'étant réveillés par la parole de Dieu, elles ne se voient forcées d'abandonner ^'cs sociétés, de ronipre ces amitiés qui sont pour elles la cause de tant de crimes? Quel est le motif qui inspire à tant déjeunes gens dissolus du dégoût pour les instructions , sinon la crainte de se voir obligés de cesser ces visites trop fréquentes et ces manières trop libres ? Qu'est-ce qui en éloigne tant d'iiontines avares, sinon la crainte que le prédicateur ne vienne à Mla(|uer cet amour de l'argent dont ils ne veulent pas se déla- <'h<M', ces usures palliées, ces monopoles secrets et tant d'.iulre> aii:iivT> dont ils se servent poui' sucer le sang dos pauvres?

Slli LE i'LCllK. - 65

Oh î si lantde personnes, qui en auraient si i)ien le loisir, se donnaient la peine de venir entendre ees maximes de l'Evangile, elles pourraient se convaincre que celte vie molle et efféminée qu'elles mènent, et qu'elles passent tout entière à chercher des biens , des plaisirs et des honneurs, n'est pas une vie chrétienne et qui puisse les conduire au ciel. Maisnon, elles fuient autant qu'il leur est possible les instructions, alin de pouvoir vivre sans remords au sein de leurs désordres.

XVI. Mais comme il serait impossible de parler en détail dt' tous les effets de l'endurcissement , je n'en toucherai plus que queliiues-uns en passant. Un endurci , continue saint liernard , est celui qui n'a aucune crainte, aucune appréhension de< dangers les plus graves; il les méprise tous, il fait de longs voyages sur terre et sur mer, il ne craint pas les coups qu'o;i peut lui porter dans des disputes animées , il assiste de sang- Iroidà des combats où à chaque instant il est sur le point de perdre la vie, bien qu'il sache qu'entre l'enfer et lui il n'y a qu'unpas : Iinpa(.idum adpcricula. 11 voitdespauvresdénuésdc toul, il n'est point louché de leur misère , il nage au sein de l'abondance, et les laisse languir de faim à sa porte ilnhumauvvi ad hitmana. 11 tourne en dérision la religion et la piété; il profane les fêles du Seigneur par ses dissolutions et ses intempérances, le lieu saint par ses irrévérences, les Sacrements par ses sacrilèges : Tcmcrarium ad divtna. H sait qu'il est coupable devant Dieu des crimes les plus énormes, il les oublie; il pourrait s'en repentir dans le moment, il ne s'en occupe point; il n'ignore pas qu"il doit mourir, il n'y pense pas : Prœitritofiiin obliviscens, prœseutia ncriligois, fiilurorinn non pi'œvidens. En un mot, il n'a aucune crainte ni des jugements de Dieu, ni des jugements des hommes : Et ni breviliurrib'dis mali malu coiiipU'clar : ipsuin est , quod ncc Deum timcl , uec hominem veretur. Que peut-on dire de plus?

XVII. Permettez, chrétiens, que je termine celte instruction sur l'endurcissement du cœur , comme j'ai terminé la dernière sur l'aveuglement de res|)rit ; c'est-à-dire, en \i»us priant de rentrer en vous-mêmes, et d'examiner simallieureusement vous avez marché par tous ces degrés qui conduisent à cet endurcissement funeste : examinez si votre vie n'a été qu'une succession continuelle de crimes ; si par vos résistances multipliées à tant de saintes inspirations par lesquelles Dieu frappait à la porle de votre ciour pour vous en demander l'entrée, vous avez justement mérité qu'il vous a!);iiidonnàt , qu'il retirât de vous ses giàces , vous livrant à voire

sens réprouvé , et laissant votre cœur s'endurcir dans le mal. Voyez si vous apercevez en vous ces effets terribles et déplorables dont je viens de parler; c'est-à-dire, si votre cœur est resté dur et insensible, au lieu d'être brisé par la douleur de vos péchés ,~ attendri par la jîiété , ému par les menaces et les châtiments de Dieu ; si vous avez méprisé les corrections et les avis que l'on vous donnait pour votre bien ; si vous avez refusé d'entendre la parole de Dieu , afin de vivre sans remords dans vos désordres ; si vous avez abusé des Sacrements ; si , en un mot, vous êtes restés obstinés dans le crime, sans craindre ni les jugements de Dieu, ni ceux des hommes. S'il en est ainsi, vous êtes dans ce funeste endurcissement. Je veux croire cependant que vous n'y êtes pas encore tombés ; mais si vous ne prévenez le danger par une prompte conversion , qui sait si vous n'êtes pas sur le point d'y tomber, et par conséquent à la veille de votre perte éternelle ? Que devez-vous donc faire? ce que vous apprend le Saint-Esprit (Eccl. 21. 1) : Fili, peccasli'i non adjicias ilerùm : Mon fils, vous êtes dans les liens du péché, n'allez pas plus loin, n'en ajoutez pas d'autres à ceux que vous avez commis : Non adjicias ilerian. Le premier que vous commettriez serait peut-être le dernier : renoncez-y donc , et suppliez la miséricorde infinie de Dieu qu'elle daigne vous pardonner ceux dont vous vous êtes reniUis coupables : Sa/ et de pristinis depvccare, ni tibi dimiltaïUur. Hodiè si i'ocevi Domini aiidierilis, noUie obdurarc corda veslrOé Ecoutez aujourd'hui la voix de Dieu qui vous appelle au repentir, et n'endurcissez i)Uis vos cœurs dans le péché, lleuicux si, en ce moment, vous ouvrez ce cœur à la giàce qui vous jiresse. Malheur à vous si vous résistez; c'est peut-être la dernière mvitation de la part de Dieu ; pensez-y sérieusement , et précautionnez-vous contre le danger qui vous menace.

Troubles et inquiétudes que le péché cause dans l'âme du pécheur.

En voyant les pécheurs qui, après avoir secoué le joug de la loi divine, marchent par une voie large et commode, vivent à leur lil)erlé au milieu des plaisirs et des divertissement?, satisfaisant toutes leurs passions, on serait tenté de croire qu'ils jouissent de la paix et de toutes sortes de consolations. Maisiï

SUR LF. pÉcn:':. . 07

iren est pas ainsi ; il n'y a que les homme? de bonne volonté , c'est-à-dire, les justes, qui jouissent en celte vie d'une pai\ véritable, entière et perpétuelle, de cette même paix dont ils jouiront dans le ciel, de cette paix que les Anges vinrent ajiporter sur la terre au moment de la naissance de Jésus-Christ, et que ce divin Maître laissa lui-même à ses disciples après s;i résurrection. Les pécheurs, au contraire, n'en peuvent goùteiaucune, selon celte sentence portée par le Saint-Esprit : xYo;« est pax impiis, il n'y a point de paix pour les impies (/s. 48.22). Ils n'en ont aucune pendant leur vie, ils n'en auront point à 1 1 mort, et bien moins encore après la mort. Ce seront les troi.^î points de ce discours.

I. Les jusles sont donc les seuls qui jouissent d'une paix véritable dès cette vie. 11 est vrai que la terre étant une vallée de larmes, un lieu de misères et de calamités, les justes même sont quelquefois éprouvés par les disgrâces ; mais ils ne perdent pas pour autant leur paix intérieure. Persuadés que tout ce qui arrive est un cflet de la permission de Dieu , et son bon plaisir étant la règle de leur conduite, ils se résignent en toutes choses à sa sainte volonté. Ils reçoivent également les biens et les maux de la main du Seigneur , et rien n'est capable de troubler leur paix et leur repos. iNous en trouvons un exemple dans le saint homme Job. Dieu, pour éprouver sa fidélité, avait permis au démon de lui enlever ses enfants, ses richesses et sa santé. Tous ces maux réunis ne lui firent point perdre la paix qu'il avait toujours possédée ; mais se soumettant aux ordres de la Providence : Puisque, disait-il, nous avons reçu les biens de la main de Dieu , pourquoi n'en recevrions-nous pas aussi les maux? Et il le bénissait et le louait dans son aflliclion, comme il l'avait fait dans la prospérité : Si boita suscepimus de manu Dci , malaquare non suscipiamus (2. 10)?

H. La raison de ceci est que la paix intérieure et la possession du Saint-Esprit sont le partage des âmes justes, qui vivent bien avec Dieu, et qui se conforment en toutes choses à sa divine volonté. Cette paix consiste dans une sérénité, dans une douce tranquillité provenant du bon témoignage de leur conscience qui leur certifie qu'ils servent Dieu avec fidélité et qu'ils observent sa loi dans tous ses points. Or , qu'est-ce qui pourrait la troubler en eux cette paix, puisqu'ils ont lieu d'espérer qu'ils sont en grâce avec leur Dieu? Ah! dit l' Apôtre {Psat. 4. 7), c'est là une paix qui surpasse tout ce que nous pouvons imaginer: Quœ exsupcrat omnem sensum; elle est celle

'68 vin. INàTRUCTIO.N

maiine cachée dont parle saint Jean ( Apoc. 2. 17 ), qui n'est <,'onnue que de celui qui la goùle , et qui, dès celte vie, fait participer ceux (iui la possèdent à la félicité même dont jouisseni les bienheureux dans le ciel.

m. Maisqu'ilcn est bien autrement des infortunés pécheurs, lis ne peuvent en avoir aucune ici-bas : Non est pax impiis, cUcît Doiiiiitus. Ils se sont révoltés contre Dieu, ils ont eu la témérité de secouer le joug si doux et si léger de sa loi sainte ; ils ne veulent pas servir Dieu, ni le reconnaître pour leur Maître souverain ; ils se sont mis sous l'esclavage du démon , du monde et de leurs passions; ils sont toujours au milieu des agitations et des tempêtes. Le prophHe Isaïe (.57. 20) les compare à une mer sans cesse agitée par les vents les plus furieux : Iin~ pii quasi mare fervcns , qaad qnicsccre non polest. Au milieu de leurs plaisirs cl de leurs divcrlissemenls, ils sont tourmentés sans relâche par les remords de leur conscience , et le ver rongeur qui les suit en tout lieu. 11 leur arrive ce qui arriva à IMiaraon (Gen. 8 ): comme il s'obslinail à refuser aux Hébreux la faculté de sortir de son royaume, Dieu, entre autres châlimenls, lui envoya une quantité innombrable de mouches et d'autres insectes. Pour se délivrer de leur imporlunité, il se cachait dans les lieux les plus obscurs et les plus retirés de son palais ; mais en vain , ces insectes le poursuivaient partout pour rinquiéleret troubler son repos, sur son trône, comme à sa table et dans son lit: il en est ainsi des pécheurs.

IV. Qu'ils cherchent la paix où ils voudront, ils ne la trouveront jamais , ni dans le lieu de leur re|)os , ni à table , ni dans leurs plaisirs et leurs divcrlissemenls. Qu'ils s'occupent à les diversifier , les prenant aujourd'hui dans un lieu, demain dans un autre ; au bal, aux fêles, aux théâtres , dans les conversalions, dans les veillées, dans les sociétés les plus agréabhs, comme dans les solitudes les plus reculées; jamais ils n'auront <'elte paix: le remords les poursuivra en tout lieu pour les troubler elles déchirer. Le pécheur , dit saint Augustin (Scni,. 2.S. de Verb. npusi. ), porte toujours au fond de son cœur le bourreau cruel de sa mauvaise conscience qui l'afllige, le tourmente et le déchire sans cesse: Peccator Imhet insccreio cord>s stii toriorcni cuii.^cientiœ suce. Et qu'y a-t-il en cela d'étonnant? Dieu seul est l'objet du véritable amour, el le centre de la paix; il n'y a donc que ceux qui lui sont unis |)ar la grâce qui puissent en jouir. Or, les pécheurs sont sépai'és de Dieu à raison de leurs iniquités, dit le prophète Isaïe (-59.2): TwquUate» ^■estiœ dit'iscrual inler vos et Deinn restrum. Cominenl pour-

SLii LE rÉciii!. , 6D

raient-ils UoncTavoir, landis qu'ils chussenl Dieu de leur cœur, et qu'ils opposent une résistance continuelle à sa grâce? quel est l'homme qui a résisté à Dieu et qui a conservé la paix, dit l'Espril-Saint ( Job. 9 .4 ) : Qui restiiU ci, et pacem hahuil'i

V. Jésus-Christ, dans son Evangile, nous donne encore une autre raison de cette vérité , que les pécheurs n'en peuvent goûter aucune en cette vie; c'esl, dit-il, que celui qui commet le péché devient esclave du péché : Qui focil peccalurn , $erviis esl pcccaii. Pour connaître les malheurs de l'esclavage , il faudrait interroger quelques-uns de ces infortunés qui ont gémi dans cet état pendant plusieurs années: ils nous diraient qu'il ne peut y avoir de condition plus triste et plus dure que celle d'un malheureux soumis à un maître cruel et barbare. Sa vie n'est qu'une suite continuelle de travaux , de fatigues et de peines dont les coups et les mauvais traitements sont toute la récompense. Or , c'est là, dit saint Augustin (/. ih S. Joseph), la dure condition d'un pécheur. C'est un inforluné qui, sans jamais goûter ni paix ni repos, gémit jour et imit sous la cruelle servitude du péché. Son état est même plus triste , ajoute saint Ambroise, que celui d'un esclave qui n'a qu'un mailre , tandis que le pécheur en a autant qu'il a de passions qui le dominent. Est-il porté à rechercher les honneurs ell'estime des hommes? l'ambition est le mailre et le tyran à qui il doit obéir. Désiret-illes biens, les richesses? l'avarice est le mailre dont il doit faire la volonté. Cherche-l-il à satisfaire ses penchants les plus honteux? c'esl la volupté qui le domine. Ne peut-il souffrir aucune injure? c'est la vengeance qui le tyrannise ; et ainsi des autres passions.

VI. Mais, direz-vous, quand le pécheur les aura satisfaites, elles cesseront de le tourmenter, et celles-là du moins lui laisseront la paix et le repos ? Ah ! nous voyons tous les jouis le contraire, et c'est ce qui rend plus triste sa servitude. Combien de fois n'arrivc-t-il pas que, malgré tous ses efforts, il ne peut venir à bout de ses desseins criminels ? Cet homme ambitieux voudrait à tout prix parvenir à ce poste honorable, à v'clte dignité ; un autre plus habile vient le supplanter et lu: euleverses espérances. Cet homme avare cl intéressé cherche tous les moyens d'augmenter sa fortune ; mais au moment où 11 croit ses efforts couronnés du succès , voilà qu'une faillite, un naufrage, une injustice viennent le frustrer de ses longs Ira- "vaux. Ce voluptueux, après avoir tenté tous les moyens, ne peut réussir à contenter sa passion. Ce vindicatif voudrait anéantir son omemi, mais il esl plus fort et plus puissant ; s'il

70 Viii. I^sTRUcrION

l'attaque, il est Iiii-mème perdu ; il faut qu'il renonce à tous les moyens de vengeance. Et voilà tous ces infortunés agités de mille inquiétudes, réduits à dévorer intérieurement leur chagrin, parce qu'ils sont trompés dans leur attente, et qu'ils ne peuvent venir à bout de leur dessein.

VII. Supposons cependant que leurs désirs soient satisfaits ; ils ne jouiront pas pour autant de la paix. Car, ainsi que l'expérience nous le démontre, bien que toutes les passions soient unies pour procurer la perle des hommes, elles sont néanmoins toutes divisées quand il s'agit de les tourmenter. Donnez-moi, par exemple, un homme ambitieux, transporté du désir d'être honoré, de figurer dans le monde, et qui soit en même temps insatiable de richesses. Oh Dieu! comment accorder ensemble des passions si contraires? comment exprimer les angoisses auxquelles ce cœur est livré à chaque instant ? D'un côté, il faudrait être généreux et libéral pour paraître avec honneur; d'un autre côté,ravarice fait entendre sa voix, elle crie et demande à être exaucée. Il faudrait vivre dans le luxe, donner des fêtes, des repas splendides pour contenter rambition,taadis que l'esprit d'intérêt voudrait toujours épargner et vivre dans la frugalité. Est-il possible de jouir delà paix au milieu de ces guerres intestines ?

VIII. Voici toutefois un pécheur qui n'est pas dominé par ces passions opposées, mais par une seule : c'est l'ambition, ou l'impureté, ou l'avarice. L'ambitieux a déjà obtenu les honneurs auxquels il aspirait ; l'impudique est parvenu à contenter ses infâmes voluptés ; l'avare a fait l'acquisition de tant de richesses, que quand il aurait encore cent ans à vivre, il pourrail passer le reste de ses jours dans l'abondance. A ceux-ci, du moins, leurs passions accorderont quelques moments de paLx et de repos ? gardons-nous bien de le croire. Cet ambitieux est parvenu aux honneurs qu'il désirait; sa passion leporte à en désirer toujoursde plus grands. Ce voluptueux a contenté ses désirs;sa passion est devenue plus impérieuse et demande de nouveaux aliments. Cet avare a accumulé richesses sur richesses ; ce qu'il a acquis n'est rien en comparaison de ce qu'il voujdrait acquérir ; il lui semble qu'il n'en aura jamais assez : Creseilamor nummi, quantum ipsa pecunia crescit, a dit un païeu même: l'amour de l'argent croit à proportion de l'augmentation des richesses. Et le Saint-Esprit, dans VEcclésiaste (o. 9), dit avec plus de vérité que l'avare, quand il aurait tous les trésors du monde, n'est jamais rassasié : Avants non implebituv pecunia. Et,pour vous en donner un exemple, avez-vous jamais

SUR LE rËClIÉ. 71

Ml un hydropique ? tourmenté d'une soif ardente, il se met à boire en abondance, mais qu'arrive-t-il ? c'est qu'au lieu d'étanchersasoif, il l'augmente de plus en plus. De même l'ambitieux, l'avare, l'impudique, bien loin d'apaiser leurs passions désordonnées, les irritent, les enflamment, tout en voulant les contenter. Les saints Pères, les maîtres de la vie spirituelle, comparent les passions au feu. Dites-moi, s'il vous plaît : Estce un moyen d'éteindre le feu que d'y jeter toujours de nouveau bois, de nouvelles matières? au contraire, c'est le moyen de le rendre de plus en plus ardent: la vraie manière de l'éteindre c'estde lui enlever tout aliment. De même les passions s'éteindront en vous si, par la morlirication,vous refusez de les satisfaire; au lieu que plus vous leur obéirez, plus elles s'eaflammeront. C'est ainsi que vous permettez, Seigneur, que les pécheurs vous ayant abandonné pour vivre sous leur tyrannique empire, ne puissent jamais goûter aucune paix, et qu'ils soient toujours dans le trouble et l'inciuiétude : ainsi parlait avec vérité votre grand serviteur saint Augustin : Fecisli nos,Domine, ad te, et inqui.eUim est cor nostruni, donec requiescat in te : nous sommes faits pour vous, et hors de vous nous ne trouverons ni paix ni repos. C'est la raison pour laquelle les pécheurs ne peuvent la trouver en ce monde. Ils la trouveront bien moins encore à la mort, comme nous le verrons dans le second point. IX. Les justes,par ]?s soins qu'ils ont pris d'être toujours unis à Dieu par sa grâce, et de se conformer en tout à sa sainte volonté, ont joui de la paix pendant leur vie, malgré les tribulations et les disgrâces qu'ils ont endurées. Ils la possèdent encore au moment de la mort. Leur vie ayant été une continuelle préparation à ce passage redoutable, ils ne se troublent point lorsqu'on vient leur annoncer leur dernière heure, ci, qu'ils la voient s'approcher d'eux : bien plus ils lui vont audevant avec allégresse. Et combien en ce moment ont entonné des cantiques de juie? Ce n'est point surprenant, ils se voient environnés de tant de bonnes œuvres ; ils ont passé leurs jours dans l'innocence ou dans la pénitence ; ils se trouvent détachés de toutes les choses temporelles et terrestres ; \h aperçoivent déjà ouvert devant leurs yeux ce beau paradis qui a été si longtemps l'objet de leurs plus ardents désirs. Mais il en est bien autrement des pécheurs : ils ont refusé de servir Dieu pour se rendre esclaves de leurs passions et du péché ; comme ils n'ont point eu de paix pendant leur vie, ils n'en auront point à la mort; et cela parce qu'ils seront troublés, effrayés par leur conscience coupable, qui leur mettra devant

r2 Viil. IfiSTRt.CriON

les \eii\ lous les crimes qu'ils imroiilcoiiunis. lisseront troublés, effrayés par la dure nécessilé de (|ui!ler dans quelques inslauls ce monde auquel ils avaient toujours été si criminellement attachés. Ils seront entin troublés et effrayés par la vue de l'enfer qu'ils auront mérité par leurs péchés. Disons brièvement quelque chose de chacun de ces motifs qui exciteront leur crainte et leur effroi...

X. Et d'abord, ils seront troublés par le témoignage de leur conscience qui leur rappellera le souvenir de leurs crimes.U y a une grande différence entre le temps de la vie oùles pécheurs prennentleurs plaisirs, et celui où une dernière infirmité les relient étendus sur un lit de mort. Pendant la vie, ils cherchent à éloigner la pensée de leurs crimes, ou bien s'ils y réfléchissent, bien loin de les pleurer, ils les considèrent comme l'objet de leurs divertissements les plus chers. Mais à la mort, leur conscience dont ils avaient étouffé les cris et les remords, se déchaîne enlin, el, comme un animal furieux, se met à leur déchirer les entrailles. Elle représente un par un au moribond les péchés dont il s'est rendu coupable, et cet infortuné est contraint de les voir tous devant lui comme autant de furies qui vieîment lui ravir son repos. 0 Dieu '.qui pourrait nombrerles crimes d'un pécheur qui a toujours vécu selon les désirs déréglés de son cœur ? Ddicla qiiis iniclligill \ls surpassent en nombre les cheveux de sa tète. MaUipUcatœ siint super capillos capitis. Combien d'iniquilés commises dans la jeunesse, dans l'âge mùr, dans la vieillesse ! combien de péchés de pensées, de [)aroles et d'actions ! Celte multitude de crimes se présentant à la mémoire du pécheur,le troublcnt,répouvautenl et l'accablent. iNon-seulement il en voit le nombre ; Dieu lui ouvre les yeux, pour lui en montrer en même temps la laideur et la difformité. 11 n'avait jamais voulu en concevoir la monstruosité, il la conçoit maintenant qu'il est sur le bord de la tombe, et au moment de parailrc devant le Juge suprême. Quelle noire tempête cette vue excite dans son âme! que d'affreux mais inutiles remords ! Non, dit saint Bernard, il n'y ; point d'amertume pareille à celle ijue cause dans un cœur une conscience chargée de tant de crimes. ; XI. Mais, direz-vous , ce n'est que dans les âmes faibles, ; et non dans les esprits forts si nombreux dans le monde, que île péché peut produire ces troubles el ces agitations au momeiU de la mort. Comme ces derniers méprisent tout , se raillent de la religion , étouffent les cris de leur conscience pendant leur vie, ils conservcroni celle iiUrcpidiléjusqu'à ce qu'ils aient

scp, if: iM-{:îiK. 73

rendu le dernier soupir. Ali! ne le croyez pîis;la«oinle Eci-ilurc nous donne un exemple du conlrnire dans In personne du roi Anlioclius. 11 avait porté au loin l'épouvante et la terreur par le bruit de ses armes, il avait profané le temple du Seigneur à Jérusalem , il en avait enlevé l'or et l'argent, et tout ee qui appartenait au culte de Dieu ; et voilà que tout-à-coup il aperçoit la mort qui s'approche. Alors il se trouble, il pâlit, il tremble, et, oubliant tout le reste, il ne pense qu'aux maux qu'il a laits à Jérusalem , et aux sacrilèges qu'il a commis dans le temple : IVimc l'eminiscoi'' malorum quœ feci in Jérusalem ( I. Mach.6. 12). Et ces impiétés, et ces sacrilèges qui ne lui avaient jamais causé le moindre trouble pendant sa vie, sont les bourreaux impitoyables qui , au moment de sa mort .lui enlèvent tout repos, et déchirent son âme. Voilà ce qui arrive à ces esprits forts et intrépides qui, pendant leur vie, sans crainte de Dieu ni de ses terribles jugements, se raillent de la religion et des choses les plus saintes. Auxapprochesduredoulablepassage, ils tremblent , ils sont dans l'effroi ; alors ils se rai)pellent toutes leurs iniquités. Et avec ce souvenir , comment pourraient-ils avoir un instant de paix et de repos?

XII. Et si, dans ce moment, ils viennent à réfléchir que la mort les sépare du monde et de tous ses objets enchanteurs, quelle n'est pas leur consternation? Elle est bien vraie celte parole de saint Augustin: Qu'on ne peut quitter sans douleur ce que l'on possède avec amour. Et plus l'attachement est fort, plus la douleur que l'on ressent de cette perte est amère. Or, ce pécheur regarde les biens terrestres qu'il possède comme les objets les plus chers à son cœur ; il a mis en eux toute sa félicité. Quelle douleur, quels regrets ne doit-il donc paséproiiver, lorsqu'il s'en voit séparé de vive force par la mort? 11 faut donc enfin mourir , se dit-il à lui-même ; et la mort va me priver des richesses , des honneurs, des plaisirs, des fêtes, des spectacles, des conversations, des amitiés, et de tout ce qu'il y avait pour moi de plus doux et de plus agréable ! quelle douleur , quelles angoisses ! ce pécheur voit qu'elle va le séparer de son corps et de tous les plaisirs du cor|)S , au monde et de tous les plaisirs du monde. Quelle déchirante séparation ! combien ne faut-il pas d'efforts et de violence pour tirer de la terre une plante qui a jeté des racines profondes et multiphées? De même, la mort usera de violence pour tirer le pécheur de ce corps et de ce monde auxquels il èlait attaché par des liens si nombreux et si forts. 11 se lamente , l'infortuné , il pleure, n gémit . et ces lamentations , ces pleurs et ces gémissemenls

74 VIII. I.NSTRICTION

ue font qu'enraciner plus profondément dans son cœur l'amour du monde , pour lui faire éprouver une douleur plus amère au moment de la séparation.

XIII. Mais peut-être recevra-t-il quelques adoucissements, quelques consolations du minislère d'un prêtre charitable qui, le crucifix à la main , avec les prières de l'Eglise , l'encourage à sortir de ce monde , lui souhaite l'entrée dans la gloire éternelle , et prie Dieu d'user de miséricorde envers lui. Ahî ce minislère de charité, bien loin de lui procurer des adoucissements et des consolations, ne lait qu'accroilre son amertume et sa peine. Quelle consolation pour une àme qui n'a aimé et qui n'aime encore que le monde , que de s'entendre dire: 0 âme , sortez de ce monde î 11 n'y a donc plus d'espérance , il faut donc partir ! qui pourrait exprimer l'agitalion et les angoisses au moment de ce triste départ? Les souhaits de bonheur que forme le prêtre, en lui désirant l'entrée du paradis, an lieu de le calmer, redoublent au contraire sa peine, parce, qu'il voit que , par ses péchés , il s'est lui-même fermé la porte de ce beau séjour. La prière que le prêtre fait à Dieu d'user de miséricorde envers lui est encore moins capal)le de le consoler, parce qu'il voit qu'après en avoir silongteinps abusé, le temps en est passé pour lui, et que l'heure du chàtmient est arrivée.

XI V^. 11 voit donc qu'il touche au moment où il doit être présenté au redoutable jugement de Dieu, pour lui rendre un compte exact de toute sa vie écoulée dans le crime. 11 voit que son Juge va être ce même Dieu dont il a tant de fois méprisé la puissance, blasphémé la sainteté, viulé la loi, repoussé les grâces; et que ce Dieu, justement irrité, ne l'attend que pour faire éclater sur lui sa vengeance. Il voit quil n'a pas à attendre une peine moindre que l'enfer; et ce lieu de tourments, et celle fournaise ardente se présente à lui d'une manière si vive, qu'illui semble y être déjà enfoncé. Le temps est fini, et il a été si court, qu'à peine se souvient-il d'avoir vécu; mais l'élernité commence, elle n'aura jamais de (in. Quel désespoir! s'il pouvait au moins éloigner l'idée de cette vérité si terrible; mais non, elle se présente toujours plus vivement à sou esprit. Afin de jouir plus impunément de ses plaisirs, il cherchait autrefois à se persuader que l'âme pouvait mourir avec le corps; et maintenant cette àme, éclairée d'une lumière nouvelle, lui dit clairement : Je suis immortelle. Ce jugement particulier, ce jugement universel dont on fait si souvent retentir les chaires, qui sait, disait-il , s'il aura lieu , ou si, peut-être, il n'existe

Sl'R LE PÉOIIÉ, 7a

fioiiU seulement dans la bouche des prédicaleurs importuns? Maintenant il entend une voix qui lui dit : C'est là une vérité incontestable, une vérité dont on ne parle pas même assez fré- <iuemnieut. Cet enfer, disait-il encore , qu'on nous dépeint si horrible, ces démons qu'on nous fait si hideux ne sont peutêtre que dans l'esprit d'un vulgaire insensé et trop crédule. Ah î oui, il existe cet enfer, ils existent ces démons; il le croit, il le confesse maintenant qu'il est sur le point d'éprouver les peines de l'un et les clïets de la rage des autres. En ce moment où il n'est plus à même de remédier à son erreur, il reconnaît la vanité des choses mondaines, la nécessité de faire pénitence et de ne pas la différer jusqu'à la mort. Oui pourrait exprimer le trouble et la consternation de ce pécheur, à la vue de ces vérités si redoutables, alors qu'il n'est plus temps pour lui d'en profiter? Pauvre moribond! de quelque côté qu'il se tourne , il n'aperçoit que des motifs de remords , de désespoiret d'horreur. Derrière lui, une vie qui le condamne. Au-dessus de lui, un Juge irrité qui ne l'attend que pour fulminer sa sentence. Devant lui, la mort qui va le frapper. Autour ^Ic lui, les démons dont il devient la proie. Au-dessous de lui, l'enfer et l'éternité où il va entrer. Au milieu de ces horreurs et de cette agitation , l'âme se sépare du corps, et le pécheur meurt entin pour être éternellement condamné à l'enfer.

XV. S'il n'a joui de la paix ni pendant sa vie, ni à la mort , aurez-vous peine à croire qu'il en jouira bien moins après sa mort , étant condamné à l'enfer, qui est un lieu de peines , de tourments et de confusions? Mais comme ce sujet est traité ailleurs, je n'en dirai ici que peu de chose. L'îisprit-Saint, dans le livre de la Sagesse (3, 3), dit, en parlant des justes : Ils ont paru souffrir et mourir aux yeux des insensés ; mais ils sont dans la paix. Ils ont goûté cette paix pendant leur vie et à leur mort, ils la goûtent d'une manière bien plus parfaite, maintenant qu'ils sont élevés au séjour de la gloire du paradis , où règne la paix véritable et perpétuelle : Illi autem sunt in puce. Les pécheurs, au contraire, n'ont aucune paix dans l'enfer. Ils seront troublés par une crainte horrible , dit l'Esprit-Saint {Sap. ô. p. 2. 3) : Tiirhabunhir timoré horribili. Ils n'auront en partage que le repentir , le trouble et les gémissements : Pœnileniiam agentes , et prœ angustia spirilus gementes. Laissant donc à part tout ce qu'il y aurait à dire d'ailleurs sur ce sujet, |e me borne à vous parler de ce trouble affreux, de ce repentir amer, de ces angoisses qu'éprouvent les pécheurs dans

76 vin. INSTRUCTION

l'enfer, en voyant qu'ils ont encouru ces peines éternelles pour des jouissances passagères, et qu'il leur était si facile d'éviter ce chàlimcnt.

XVI. Pour commencer par la première réflexion : il est vrai cjuele péché mortel, causerie leur condamnation, renfermant en lui-même une malice en quelque sorte infinie, est un mal si grand, que l'enfer tout entier n'est pas une peine qui soit proportionnée à son énormité. Mais ne le considérons pas relalivement à Dieu qu'il ofiense; envisageons-le par rapport aux avantages et aux plaisirs que le pécheur a éprouvés en le comjiiellant. Pourquoi donc est-il ré])rouvé cemalhcureuxpécheur? pour avoir voulu contenter ses passions brutales qui ne lui ont procuré qu'un ])laisir de quelques instants. Et combien sont dans l'enfer pour un seul plaisir d'un moment, qu'ils ont voulu goûter contre la loi de Dieu. Et cet autre, pourquoi est-il damné? pour avoir voulu satisfaire sa colère et sa vengeance; pour s'être procuré la cruelle satisfaction de morlilicr son ennemi, ou de le mallrailci'. Combien d'infortunés sont dans l'enfer poiu' avoir voulu se donner à eux-mêmes celte indigne satisfaction ! Et pour(iuoi tant d'autres se sont-ils damnés? pour avoir dérobé, ou retenu injustement le bien d'autrui, et s'être fait une idole des richesses. El pour ce peu de richesses qui ne leur ont produit que des épines et des aflliclions , et qu'ils ont dû quitter à la mort avec tant de regrels, ils sont dans l'enfer, où il faudra brûler éternellement au milieu des flammes. Et pour ce peu de bien , ils ont renoncé au paradis pour lequel Dieu les avait créés. 0 repentirs amers! ô cruels remords des malheureux réprouvés !

XVII. La sainte Ecriture nous apprend que Tinforluné Esaii, après avoir vendu son droit d'aînesse pour quelques lentilles, se mit à pousser des rugissements semblables à ceux du lion : Irruqiii damorc îaor/no(Gen. 27. 31). Quels doivent être les rugissements et le désespoir des réprouvés , pour avoir renoncé à leiu's droits sur l'héritage céleste, où l'on ne jjussède rien moins que Dieu lui-même? Oc quels remords ne seronl-ils p.irongés éternellement, en se rappelant qu'ils ont perdu cclh; gloire immense par leur faute , et pour lui avoir préféré dc> .satisfactions si légères et de si courte durée? Esprits vils et indignes, vous le connaissez maintenant l'échange que vous avez Tait; pour quelques regards lascifs jetés sur une beauté trompeuse, vous ne pourrez jamais voir celle face divine qui fait le boidieur des Anges. Pour n'avoir pas voulu rompre celte amitié, quillcr ce*? soriéîés (l'iîiv:'M'OM^os , vous ne serez, jninai.îî

srii LE PKcmt 1T

ndmis à la socioti' tics Anges eUles Saints. Pour avoir chercha à étendre vos possessions de quelques toises de plus , vous avez renoncé à toute l'étendue du royaume céleste. Pour un peu d'argent , vous avez perdu tous les trésors du ciel. Quel échange !

XVUI. Les repentirs des damnés deviennent encore bien plus amers, et leurs remords plus cruels, lorsqu'ils penseni: qu'ils pouvaient si facilement éviter ces peines et ces pertes immenses. Que de grâces Dieu leur avait accordées , que df. salutaires inspirations il leur avait envoyées, pour les détourner des objets de leurs passions et les ramener à lui ! combien de fois il les avait avertis par la bouche des prédicateurs et des confesseurs. Quels regrets ils éprouvent d'en avoir abusé ! Ils se mordent les lèvres de désespoir , quand ils pensent à ce prédicateur qui les exhortait avec tant de zèle au repentir et à la conversion. Ils se déchirent la langue, lorsqu'ils se rapj)ellent ce confesseur qui les invitait si charitablement à quitter sincèrement le péché. Ils frémissent de rage, lorsqu'ils considèrent la grande facilité qu'ils avaient d'éviter l'enfer et d'acquérir le ciel. Ils avaient péché, il est vrai, mais leur salut n'était pas désespéré. Ces tribunaux de miséricorde leur étaient toujours ouverts ; ils se sont obstinés à n'en vouloir pas profiter. Us avaient péché, il est vrai ; mais le roi David aussi avait péché, et en reconnaissant sa faute, il en obtint le pardon. Ils avaient péché, mais Magdeleine aussi avaitpéché, et en se jetant avec larmes aux pieds de Jésus-Christ, elle devinlune grande sainte. Us voient maintenant combien il est bon ce Dieu qu'ils ont perdu sans ressource, et qui les aurait sauvés, s'ils avaient voulu seulement reconnaître leurs crimes et les pleurer. VA que n'a-l-il pas fait pour les sauver? 11 est descendu du ciel, il s'est fait homme; il a réi)andu tout son sang pour leur amour , il est enfui mort sur une croix, les bras étendus pour les invitera la pénitence et pour les sauver, mais ils n'ontjamais voulu correspondre à ces témoignages d'amour ; ils ont voulu persévérer dans le péché: ils se sont précipités volontairement dans l'enfer. Us ont choisi librement les maux qu'ils endurent; ils ont consenti à perdre les biens véritables, pour goûter des plaisirs d'un moment, pour jouir de quelques biens périssables; tandis qu'il leur était si facile de gagner le ciel et d'éviter l'enfer. 0 déchirant souvenir !

XIX. Talia dixerxnil in inferno hi,qiiipeccaverunl(S^\i. 5.t4). Tels sont les regrets et les remords des infortunés qui ont pé- *hé, et qui sont maintenant dans l'enfer. .Fe vous ai démontré

que les pécheurs qui se sont révoltés contre Dieu n'ont aucune paix durant leur vie, étant troublés par le tumulte de leurs passions; qu'ils n'en ont point à la mort , étant troubles par leur conscience qui leur rappelle le souvenir de leurs crimes, parla dure nécessité de se séparer du monde, et par la vue d'un enfer justement mérité. Je vous ai démontré enfin qu'ils n'ont point de paix après leur mort, étant troublés par les regrets amers de s'être damnés pour si peu de chose, et tandis qu'il leur était si facile d'éviter la damnation. Pourrait-il encore y avoir un chrétien qui , se trouvant dans l'état du péché mortel, et par conséquent dans rinimilié de Dieu, voulût persévérer dans cet état de rébellion, et se mettre dans la dure nécessité de ne goûter aucune paix, ni pendant la vie, ni à h\ Rîort, ni après la mort? Ah ! chrétiens , effrayés à la vue du danger que vous avez couru, et que vous courez encore, si la mort vous avait surpris, ou vous surprenait dans l'état du péché mortel , allez pleurer aux pieds d'un crucifix votre vie passée dans le crime ; et puisque Dieu vous présente sa grâce cl vous offre la paix , profitez de sa divine miséricorde, et revenez à lui par une sincère pénitence, afin qu'après avoir icibas joui delà véritable paix avec Dieu, vous ayez le bonheur d'en jouir au moment de votre mort, pour l'éprouver enfin éternellement dans le ciel.

Malice du péché véniel.

Elle n'est que trop vraie cette parole de saint Augustin (in Ench. c. 7D), que la balance avec laquelle nous pesons lagrièvelé du péché est bien loin d'être juste. II y a, dit-il,un grand nombre de fautes que nous regarderions comme très-légères, si la sainte Ecriture ne nous assurait qu'elles sont beaucou]) plusgraves qu'elles ne le paraissent d'abord. Si Jésus-Christ ne l'eût attesté dans son Evangile , eussions-nous jamais pensé que dire sans raison et par un mouvement de colère à son frère: Tu es un insensé, était un péché qui méritât l'enfer ï C'est pourquoi, ajoute le même Saint , il est très difficile de distinguer toujours le péché véniel du péché mortel. Sachez en outre que , parlant du péché qui n'est certainement qv.c véniel, il est indigne d'un chrétien de croire que ce péché csî

SUR LE PÉCnÉ. . 79

un mal léger, et le dire sérail une espèce de scandale. INon, lepéclié véniel n'est pas un mal léger, c'est mimai très-grave; grave en kii-même , dans ses effets et dans ses châtiments ; grave en lui-même, parce qu'il ternit la beauté de notre àmo, et qu'il offense la majesté infinie de Dieu ; grave dansses effets, parce qu'en diminuant la charité, et augmentant la concupiscence, il dispose au péché mortel ; grave dans ses châtiments , parce que , soit en cette vie , soit dans l'autre , Dieu le condamne à des peines sévères et terribles.

I.Dire que tons les péchés sont égaux en malice et en grièveté, c'est une erreur manifeste , selon la doctrine des saints Pères et des théologiens. Comme toutes les maladies ne causent pas la mort corporelle, de même tous les péchés n'occasionnent pas la mort spirituelle. Lorsque le péché, quiestune maladie deràmc, dit saint Thomas (1. 2. q. 88, art. l.7),produit un tel désordre , qu'il lui fait perdre le principe de sa vie, c'est-à-dire la charité et la grâce de Dieu, on dit que c'est un péché mortel, parce qu'il lui donne la mort, en la privant de la grâce qui est sa vie, de la même manière qu'on appelle mortelle une maladie qui prive le corps de celle dont il jouit ; et l'on dit qu'il est véniel, toutes les fois qu'il ne cause pas ce désordre capable de faire perdre à l'âme son principe vital,oc qu'il ne porte pas Dieu à la priver de sa grâce. Remarquons en outre que l'on peut pécher vcniellemenl de deux manières: par ignorance, par inconsidération ou par surprise, et par uîîc certaine faiblesse humaine, qui est comme une espèce d'intirmité spirituelle à laquelle notre âme est sujette dans l'état de la nature corrompue. Lesplus grands saints eux-mêmes ne sont pas exempts de ces sortes de péchés véniels. En second lieu, on pèche véniellement, avec inadvertance, de propos délibéré, et avec la connaissance que les actions que l'on fait sont des péchés et des offenses à Dieu ; ce qui devient plus grave, lorsqu'à cette volonté et à cette connaissance du péché , on en joint l'habitude : comme sont cette curiosité qui porte à voir les personnes d'un autre sexe, lors même que l'on ne va pas plus loin ; ces mensonges multipliés pour éviter la moindre disgrâce, la moindre mortification; cette habitude de se mettre en colère, de parle? avec hauteur, de se complaire dans ses quahtés, dans ses talents, d'aimer à se montrer, à se faire estimer, à se faire admirer, même sans autre lin criminelle. On serait encore j)lu> condamnable, si l'on tombait dans ces fautes, sans aucunscn;pule, et sans en faire aucun cas : on montrerait par-là que l'on ne craint point de déplaire à Dieu, ni de l'offenser, et que sil'on

•^0 IX. INSTnUCTrON

s'abstient du pcclié mortel , c'est bien moins par amour pour Dieu, que par la crainte de l'en.'jr.

il. Or, en parlant spécialemcnlde celte dernière espèce de péchés véniels, j'établis qu'ils ne sont point un mal léger , mai^ un mal très-grave, parce qu'en premier lieu, ils ternissent la beauté de l'ame, et la rendent moins pure et moins agréabl.^ aux yeux du Seigneur. Les péchés véniels n'enlèvent pas à l'âme sa beauté intrinsèque et essentielle , mais ils lui ôtent cette beauté extrinsèque et accessoire qui la rend plus belle; ils diminuent ce lustre , cet éclat dont elle brillerait devani Dieu , si elle n'en était pas tachée. Ils ne lui font pas perdre la sfàce, mais ils diminuent sa ferveur; ils ne la privent pas de l'amitié de Dieu , mais ils font que Dieu n'agit plus,poui ainsi dire, à son égard, avec la même contidence. En un mot , ils lui laissent la viede la grâce, mais ils la couvrent de certaines plaies et de certaines souillures, qui la rendent bien dé- (igurée, et qui diminuent considérablement sa beauté , comme la poussière et la boue défigureraient extrêmement une jeune personne qui en serait couverte. Et dans une âme qui est toujoursenla présence dec<; Dieu qui aime infiniment la blancheur <'t la pureté, et qui se plait parmi les lis, on regarderait cette souillure du péché véniel comme un mal très-léger?

m. Demandez à cette épouse si, étant ainsi couverte de poussière et d'ordure , elle voudrait se présenter dans cet état à son époux au jour de ses noces. Demandez à tant de femmes mondaines, qui passent plusieurs heures de la journée à s'ajuster devant un miroir, si elles oseraient paraître dans un état si dégoûtant, au milieu des sociétés, au bal , au théâtre, dans les visites de plaisir, de devoir ou de convenance; elles se tiendraient offensées d'une semblable demande : priez-les maintenant de vous dire si elles regarderaient comme un léger manqirement aux convenances de paraître en cet état dans une société respectable; elles vous répondront qu'elles jugeraient ce manquement si grave , qu'elles préféreraient se condamner à ne jamais se montrer en piiblic ( ce qui serait pour elles le plus grand des sacrifices), plutôt que d'y paraître d'une manière aussi inconvenante ; et une âme chrétienne regardera comme un léger manquement de se trouver devant son époux, étant souillée de tant de péchés véniels, qui lui causent une difformité d'autant plus grande , qu'elle est intérieure , et d'autant plus condamnable, (lu'elle est volontaire ! Et une âme ainsi défigurée osera se présenter devant son Dieu, qui n'aime i. 'lire chose que l'innocence et la pureté!

frp. LE pi?<:nÊ. ' 8t

rV'. Ahî qu'elles pensnienl bien dilTércminent delà grièvelé dii péché véniel , ces àmessainles et pures, qui étaient éclairées des rayons delà lumière divine! Elles le regardaienf comme un si grand mal, qu'elles auraient préféré mourir , plutôt que d'en commettre un seul avec réllexion, et de se présenter ainsi souillées devant Dieu, r.lles le regardaient comme un mal si grand, que si elles avaient le malheur d'en commettre un seul, elles étaient inconsolables , et ne cessaient d'en implorer le pardon. Saint Anselme et avec lui saint Thomas ((/. /Insc/. //&. (U- Shiiil. (I. Th. in ijuodi. c. art. 9) auraient préféré élredans l'enfer avec l'innocence, plutôt que d'être dans le ciel avec un seul péché véniel; parce qu'un innocent ne souffrirait aucune peine dans l'enfer, et qu'un pécheur ne pourrait pas jouir de la gloire du paradis. Sainte Catherine de Gènes, transportée un jour d'un amour excessif pour son Dieu, mit d'un côté l'enfer avec tous ses supplices , et d'un autre côté un péché véniel dans une âme qui aime Dieu d'un amour pur et sincère, et elle i)rote3ta que ce seul péché véniel dans cette âme lui paraissait plus insupportable que l'enfer.

V. Voilà le jugement que portaient du péché vénielles Saints éclairés delà lumière divine : leurs fautes, pour l'ordinaire, ne provenaient que d'inadvertance et de surprise , et ils reconnaissaient néanmoins qu'elles défiguraient leur âme aux yeux de Dieu. Ce n'est pas la seule raison pour laquelle ils regardaient le péché véniel conune un grand mal ; ils voyaient encore en lui une oflense faite à un Dieu inliniment grand , inliniment aimable , infiniment digne d'être honoré de tous les hommes. Et quel est celui, dit saint Basile {>n Rcrj. monacli. c, de Obcd.) , qui oserait appeler légère une faute quelle qu'elle soit? C'est un péché véniel , je l'accorde ; mais ce péché est un mépris de Dieu, il l'offense , il le déshonore ; et l'on traitera de bagatelle le mépris de Dieu, même dans une petite chose? Levé nunquàm est, etiam in ex'igiio, Deum conleninerc. En effet, un chrétien qui veut vivre selon les maxime» de l'Evangile, qui met toute sa confiance dans la grâce de Jésus-Christ, qui désire lui être fidèle, qui croit que rien de souillé n'entrera dans le royaume des cieux , que Dieu est saint , juste et jaloux , qu'il ne peut souffrir le moindre défaut, la moindre imperfection, ce chrétien reconnaît (]ue le péché véniel, quelque léger qu'il paraisse en lui-même, est toujours un mal très-grand par rapport à l'objet qu'il attaque et qu'il offense, qui est Dieu lui-même.

\ l. Voulez-vous savoir pourquoi certains péchés sont ainsi

appelés, à la différence des autres que l'on appelle morlcls ? l^oici les principales raisons qu'en apportent les théologiens : c'est, en premier lieu, que les péchés mortels détruisent totalement la grâce et la charilé , et privent entièrement de Tamilié de Dieu; tandis que les péchés véniels ne font que refroidir cette charité, et diminuer celle amitié. Secondement, les péchés mortels donnent la mort à Tàme, les péchés véniels la rendent seulement faible et malatle. La troisième raison est que les péchés mortels sont punis par des châtiments éternels; au lieu que les péchés véniels ne le sont que par des peines temporelles. Ceux-là privent l'àme de tous ses droits sur le ciel : ceux-ci lui en retardent l'entrée , jusqu'à ce qu'ils aient été expiés. Les péchés mortels enfin ne se pardonnent qu'avec une grande dilTiculté, tandis que l'on obtient facilement le pardon des fautes vénielles. Voilà ce que nous enseigne la théologie, mais je dis toujours que , relativement à Dieu , il n'y a point de péché qui puisse se dire léger, et je dirai, déplus, que ce serait un moindre mal que l'univers entier rentrât dans le néant, que d'ûiïenser Dieu par un seul de ces i)échés.

YII. Faisons donc une supposition : voilà une personne qui tient à sa main une torche allumée , avec laquelle elle va réduire en cendres le ciel et la terre et tout ce qui est créé; il ne lient qu'à vous d'empêcher ce mal ; mais il faut pour cela commettre un péché véniel. Pouvez-vous le faire? Non, il vaut mieux laisser réduire le monde en cendres que d'oiïenser Dieu; mais il s'agit de délivrer du purgatoire toutes les âmes qui y sont renfermées, et de les introduire dans le ciel. Bien plus, il est question de délivrer de l'enfer tous les réprouvés , il ne faut pour cela que dire un mensonge , ou commettre quelque autre péché véniel, pouvez-vous le faire? Non, parce que ce péché serait une offense à Dieu. Ah î malheureux que nou;> sommes , quand nous croyons le péché véniel un mal si léger, €t que nous le commettons si facilement et sans remords ! Il ne serait pas permis de dire un mensonge pour empêcher la ruine de l'univers, pour délivrer toutes les âmes du purgatoire, et tous les réprouvés de l'enfer, et ces enfants en diront à chaque instant pour éviter une légère réprimande de la pari d'un père ou d'une mère; et ces domestiques s"cn feront une ctude et un jeu pour se préserver de quelques reproches de hi part de leurs maitres , et cette femme l'aura sans cesse à 1;! bouche, afin de ne pas provoquer la mauvaise humeur de son mari. 0 folie! ô aveuglement!

Vill. Ames chréliennes , qui aimez votre Dieu, et qui cher-

sur. i.E pÉcniî. , 83

cliez à liii plaire, écoulez cette vérité que je vous prèdie. Si vous la gravez dans votre cœur, il n'y aura point de péché qui, par rapport à Dieu , ne vous paraisse, comme il Test eu effet, un mal grave et horrible. Qu'il soit léger par toutes les raisons que nous avons apportées, et qui le distinguent du péché mortel ; cpi'il soit léger par rapport à la matière qui est légère, ou parce qu'il ne cause aucun dommage ; qu'il soitlégcr eniln pour toutes les raisons que vous saurez imaginer , j'en conviendrai avec vous; mais peut-on dire qu'il est léger, quand on réfléchit qu'il ofl'ense ce Dieu qui doit être obéi dans les plus petites choses, comme dans les plus grandes, élanî celui dont nous avons reçu l'existence, et qui nous la conserve par un acte continuel de sa volonté , afin que nous ne rentrions pas dans notre premier néant! Peut-on dire enfin qu'il est un malléger, quand on pense qu'il outrage ce Dieu que nous devons aimer de tout notre cœur , de toute notre àme et de toutes nos forces !

IX. Je sais que plusieurs ont coutume de dire que si nous offensons Dieu par le péché véniel, ce n'est qu'en des choses de peu d'importance , comme par une parole dédaigneuse, par uiio légère vanité , par un mensonge ; mais c'est précisément la raison qui devrait nous porter à nous en abstenir; et nous sommes d'autant moins excusables , que pouvant si facilement mortifier notre passion, nous ne le faisons pcs, et que, pour nous contenter en si peu de chose , nous ne faisons point de difficulté d'offenser un Dieu si bon , et dont nous devons toujours préférer le bon plaisir au nôtre. Quand saint Augustin considère dans le paradis terrestre nos premiers parents, aux(iue!s Dieu ne fit d'autre défense, sinon celle de manger du fruit défendu, tandis qu'ils en avaient tant d'autres en abondance, et tous également doux au goût, et agréables à la vue, et qu'il voit que nonobstant celte défense, ils voulurent en manger, il les juge beaucoup plus criminels, parce qu'ils transgressèrent ce commandement, lorsqu'il leur était si facile de l'observer. De même nous nous rendons bien plus coupables, lorsque, pouvant si facilement nous abstenir d'offeuseï' Dieu par ces fautes légères , nous ne le faisons pas. Dieu ne nous ordonne pas de nous arracher les yeux , il veut seulement que nous les retenions dans les bornes de la modestie , afiii qu'ils ne se portent pas sur les vanités du monde, ni sur des objets dangereux. 11 ne nous dit pas de nous couper la langup, mais de la contenir, afin qu'elle ne se laisse pas aller à des paroles vaines ou blessantes, ou qui manifestent rimpatience. Si.

84 IX. iv^rsaciîcïN

en cela , nous refusons d'obéir à Dieu , et que nous ne fassions j)oint difficulté de l'outroger par ces péchés véniels, je le dis encore une fois, nous devenons d'autant moins excusables, qu'il nous sérail plus facile de nous abstenir de ces fautes.

X. Voici une autre raison qui nous fera mieux comprendre encore que le péché véniel étant une oflense à Dieu, ne peut être regardé comme un mal léger, ('iiacun sait qu'un alTronl, une injure devient plus ou moins grave, à raison de la qualité, delà condition de la personne à huiuelle on les adresse. Voilà, par exemple, une personne qui couvre d'ordures les habits d'un homme du peuple et de la plus basse condition : il est hors de doute qu'il lui fait un affront. Cependant, eu égard à sa condition , cet affront n'est pas jugé très-grave; Userait regardé plus grave, s'il avait été f iit à un nol)le, à un grand; plus grave encore , si c'était à un ministre qui représente la personne du souverain, très-grave encore, s'il avait été fait à la personne même du souverain. Mais après tout, celui qui a fait cet affront à ces personnes ne les a pas frappées, il ne leur a p;!S donné la mort? N'importe, diriez-vous, c'est un téméraire, il mérite les plus sévères châtiments. Vous diriez vrai , et il en serait aip.si en elTct. Mais que sont un noble , un grand, un ministre , un roi même de cette terre , comparés à un Dieu d'une majesté, d'une grandeur, d'une puissance infinies? Si donc souiller seulement les habits de ces grands personnages était regardé coinme un crime digne d'un sévère châtiment, que doit-on penser de l'action d'un chrétien qui oiTense la majesté intinie de Dieu même. 11 est vrai que ce péché ne tend pas à détruire Dieu , ni à crucifier de nouveau .lésus-ChrisI ; néanmoins, il est un mépris de Dieu , une oITense à Dieu: et ce mal nous semblerait léger? Avons-nous jamais bien pensé que la malice du péché véniel fût si grande ? lîlle est telle cejjendanl, surtout s'il est commis avec advertance.

XI. Que si le péché véniel est un mal si grand en lui-même, parce qu'il souille l'âme, et qu'il offense la majesté divine, il ne l'est pas moins dans ses effets, parce que, diminuant la charité et augmentant la concupiscence, il dispose au péché mortel. Je n'entends pas dire que le péché véniel change de nature, et devienne mortel; mais j'entends que l'habitude de ce péché conduit au péché mortel, et qu'une âme qui se pervertit et qui se damne, commence ordinairement par de petites fautes, que ces petites fautes commises volontairement et souvent réitérées la disposent à des chutes plus graves, et la jettent enfin dans un abîme de péchés énormes. Pour nous fairr

SUU LB PÉCIIÉ. 85

comprendre celte vérité, les saints Pères se servent de plusieurs comparaisons. Ce vaisseau si solide, et qui bravait la nier en fureur, vient de faire un triste naufrage. Est-ce une horrible temi)ètc qui l'a fait périr, ou bien a-t-il été jeté sur des écueils? jNon, dit saint Augustin (Ep. 108); mais une goutte d'eau est entrée par une fente inaperçue, et après celle-là une antre, et enfin en telle quantité, (|ue les matelots l'ayant négligée, cette eau est parvenue à faire couler au fond de la mer ce malheureux navire. Cet édifice qui semblait insulter les siècles vient de s'écrouler subitement. Est-ce la foudre, ou un tremblement de terre, qui ont causé sa ruine ? JNon, mais quel- «jues pierres s'en étaient détachées, on n'avait point pensé à réparer la brèche, et au moment où l'on s'y attendait le moins, l'édifice est tombé.

XIl.Lcs saints Pères emploient ces comparaisons et autres pareilles, pour nous apprendre que nous ne devons point nous habituer aux péchés véniels ; que nous devons les craiiulrc. puisqu'ils peuvent occasionner la ruine de notre âme. Ce n'est pas qu'ils puissent par eux-mC-mesla rendre digne de l'enfer, ni qu'un certain nombre de péchés véniels puissent former un péché mortel; mais c'est qu'ils disposciit l'àme aux péchés mortels, et cela, de plusieurs manières. Premièrement, en ce (|iic le péché véniel, quelque léger qu'il soit, accroît l'ardeur de celle concupiscence, qui nous porte si naturellement vers les choses terrestres, et diminue en même temps la charité , selon cette parole de saint Augustin, que l'accroissement de la cupidité est la diminution de la charité: et comme une légère plaie, si elle n'est pas soignée, parvient à corrompre tout le corps ; de même celui qui, dès le iirincipe, ne mortifie pas les passions de l'orgueil, de la colère, delà sensualité, qui commence, au contraire, à leur accorder quelques petits aliments, les rend bientôt plus insatiables, plus indomptables, et finit par Tomber dans les excès les plus graves. Lorsqu'une foison a pris la course par un chemin glissant et très en pente, il est presque moralement impossible de s'arrêter, jusqu'à ce que l'on soit parvenu au fond de la descente. Si Judas avait réprimé son avarice dès le commencement, dit saint Jean Chrysoslôme {Hon). 81. in Maiih.), il ne serait pas arrivé à ce dernier excès de vendre son divin iMaitre. 11 en aurait été de même de tant d'autres pécheurs, s'ils avaient mis d'abord un frein à leurs passions.

Xlll. En second lieu, les péchés véniels disposent au péché mortel, en ce qu'ils abattent ces remparts qui préservaient

Vàme des assauts de ses ennemis, et qu'ils emportent ces digues (jui retenaient le torrent des passions et les sens dans leurs limites. Ces remparts et ces digues sont la mortification, la tempérance et la modestie. Une fois que l'âme a perdu ces préservatits, elle n'a plus cette horreur du péché qu'elle avait auparavant ; et comme elle ne se fait plus difficulté de tomber dans les petites fautes, elle tombera bientôt sans retenue dans les plus graves. Celui cpii méprise les petites choses, dit l'Esprit-Saint {Eccl.ld), tombera peu à peu: Qui spernilmodica^ ■paulatim decidet. On ne saurait croire combien de ravages causent parmi la jeunesse d'aujourd'hui ces petites hbertés qu'elle donne à ses yeux de regarder toutes sortes de ligures; à sa langue, de parler avec toute espèce de personnes, de répondre à toutes les plaisanteries. De ces libertés , on passe bientôt à des libertés plus criminelles : en eflét , si ce jeune homme, celte jeune fille avaient réprimé d'abord celte curior site, ce désir de tout voir, de tout entendre, de traiter avec toutes sortes de personnes, ils ne seraient pas tombés dans tant de crimes détestables. Le démon, qui connaît parfaitement l'art de tromper les hommes, ne les porte pas dès le principe aux péchés les plus graves. 11 sait que ses propositions seraient rejelées : que fait-il donc ? 11 commence à habiluer les âmes aux petites fautes, pour les attirer ensuite dans les plus grands crimes. Personne ne devient subitement tout bon, ni tout mauvais : iVemo de repcniè fit siunnnis. Vous ne trouverez jamais un voleur, un assassin, un voluptueux de profession, qui soii; devenu tel, sans avoir commencé par de petites choses et par des péchés véniels ; et un péché qui mène à des extrémités si déplorables, on rappellerait un mal léger ?

XIV. La troisième raison pour laquelle ou peut dire que les péchés véniels disposent au péché mortel , c'est qu'ils refroidissent l'amour de Dieu envers nous , et font qu'il n'accorde plus à une âme ces grâces privilégiées (ju'il donne à ses plus lidèles amis , et qui les mettent à couvert , et les préseivent des tenlations du démon. 11 n'accorde donc plus à celte àme ces grâces puissantes avec lesquelles elle pouri-ait résister aux plus violents assauts. D'où il suit que le démon voyant qu'elle n'est plus aussi bien soutenue par le secours divin, la tente, la sollicite en mille manières, jusqu'à ce qu'il l'ait fait tomber dans les crimes les plus énormes, l'eul-il s'altendre à des faveurs spéciales de la part de son maître, ce serviteur qui n'a aucune attention à le bien servir, qui, à chaque instant, lui cause (les chagrins, qui gâte tout, qui ne fait rien delà manière dont

SUR LE PfCîîK. ' 87

il devrait le faire ? Au contraire , ce maître se dégoûtera bientôt d'un tel serviteur, et ne le voudra plus à sou service. Ce serviteur est la figure d'un chrétien qui ne fait point de cas des péchés véniels, qui, du matin au soir, souille ses actions par de semblables fautes. 11 corrompt l'une par la vanité, il accompagne l'autre d'une infinité de mensonges, il rend ses prières inutiles et même criminelles par ses irrévérences et ses distractions volontaires. S'il parle, il le fait avec hauteur, ou avec des transports de colère. En un mot, il ne fait rien, ou pres([ue rien qui soit exempt de fautes, et qui n'offense Dieu: et l'on pourrait croire que Dieu supportera longtemps un semblable serviteur? .^on, il s'en détachera , il l'abandoimera à ses passions et au démon, qui Tenlraineront bientôt dans les plus grands désordres. Disons maintenant que le péché véniel n'est pas un grand mal , un mal affreux!

XV. S'il est un grand mal en lui-même et dans ses effets, il ne l'est pas moins, par rapport aux châtiments dont Dieu le punit. Il suffirait, pour vous en persuader, de citer les exemples rapportés dans les saintes Ecritures. Marie , soeur de Moïse, pour s'être permis un léger mui-mure contre son frère, se voit subitement couverte d'une lèpre honteuse (Num. 12). Une parole inconsidérée , et une faute si légère , que saint Ephrem a de la peine à la reconnaître comme une faute, prive Moïse d'entrer dans la terre promise (De^l^ 34). La femme de Lot est changée en une statue de sel, pour avoir voulu contenter sa curiosité en regardant l'in'cendie de Sodôme , contre la défense que les Anges lui en avaient faite {Gen. 19). Ce prophète que Dieu avait envo} épour réprimander le roi Jéroboam fut condamné à mourir sous la dent d'un lion, à cause d'une désobéissance qui parait bien excusable (3. Rcg. 13). Pour avoir osé porter la main sur l'arche du Seigneur, afin de l'empêcher de tomber, Oza est frappé d'une mort imprévue (2, Reg. 6). Un mensonge officieux coûte la vie à Ananie et à Saphire {Act. Ap. 3). Or, si vous voyiez un coupable, dont vous ignorez le crime, si vous le voyiez, dis-je, condamné parle juge le plus équitable à perdre la vie sur un échafaud, ou à être dévoré par un lion , diriez-vous que cet infortuné n'est coupable que d'une faute légère? Mais avançons. David commande au général de ses armées de faire le dénombrement de tout le peuple de son royaume, pour satisfaire sa vanité, en se procurant le plaisir de connaître le nombre des sujets qui obéissent à ses ordres, et pour ce seul acte, dans lequel plusieurs auraient de la peine à trouver uiie faute, Dieu lui envoie

?" IX. INSTULCIION

dire qu'en punition de ce pécliê, il faut qu'il choisisse ou sept ' ans de lamine, ou une guerre de trois mois , ou une peste de \ trois jours. 11 préfère ce dernier ciiàtiment, et en trois jours, il voit soixante et dix mille de ses sujets frappés de morl ("2. Heg. '2i) : n'oubliez jamais ce fait mémorable. Si un assassiii enlève la Nie à un seul homme, ilest jugé digne de morl; s'il Tolait à dix, à vingt, à cent personnes, on le regarderait comme un monstre de cruauté , et on ne pourrait trop tuf li^ faire disparaître de dessus la terre : et nous commeUons si facilement et à chaque instant des péchés véniels, tandis qu'un seul , pesé dans la balance de la justice divine, qui est incorruptible, a été suffisant pour causer la mort de soixante ei dix mille personnes, et couvrir un royaume de deuil?

XVI. Que si Dieu ne punit pas aussi sévèrement uos péchés véniels, cette rétlexion que nous venons de faire est encore ])lus capable de nous elïra} er ; car puis(|uc chacun de nos péchés véniels mérite un si terrible châtiment, s'il nous épargne en cette vie , il nous punira plus rigoureusement dans les flammes du purgatoire ; que les peines que Ton y souffre soient ])lus terribles que toutes les poines de cette vie, c'est ce que vous avez entendu dire plusieurs fois. Or, la sainte Eglise, les saints Pères et les histoires les plus authentiques nous attestent que les péchés véniels sont punis par ces peines horribles. La sœur de saint IMerre Damien fut condamnée pendant plusieurs jours à ces peines, pour avoir écouté une chanson avec plaisir. Le bienheureux Albert-le-Grand y fut condanuié pour une légère complaisance qu'il avait éprouvée par rapport à sa science prolonde. Deux religieux furent condanuiés à y resterjusqu'au jour du jugement, s'ils n'étaient secourus par les suffrages des vivants; l'un, pour avoir négligé sa pénitence imposée en confession, l'autre, pour n'avoir pas incliné la lèti* au Gloria Patri. Saint Séverin, archevêque de (Pologne , faisait des miracles après sa mort ; il resta néanmoins quehjue temps en purgatoire, non point pour avoir omis son office, ou pour l'avoir dit sans attention , mais pour l'avoir difleré pour des affaires iinportantes. Et nous ai)pellerons un mal léger ce péché dont la punition est le feu; et nous le commettrons sans remords, et nous nous en ferons un jeu? 11 est vrai que ce feu n'est pas éternel; mais quel est celui qui voudrait commettre une faute , dont la punition serait de rester une demi-Iieure dans le feu?

XVII. Ah! chrétiens, combien nous nous sommes donc trompés ei» regardant comme un mal léger le péché \éniel, «iniesl

SUR LE PKOHÉ. - g^

un mal si grand en lui-même , dans ses efTels et dans ses châtiments. Mal grand en lui-même, parce qu'il souille l'àme et la rend difforme aux yeux de Dieu , et qu'il offense un Dieu d'une grandeur et d'une bonté infinies. Mal grand dans ses effets, parce qu'en diminuant la cliaritê, et augmentant les ardeurs de la concupiscence, il dispose l'âme à tomber dans le péché mortel. Mal terrible dans ses châtiments , parce que Dieu le punit par des peines effrayantes en celte vie et dans le purgatoire. Vous avez entendu, en outre , qu'il y a deux sortes de péchés véniels : les uns, que l'on commet par ignorance, par faiblesse, par inadvertance et par surprise. Ces péchés, dont nous ne pouvons pas être exempts sur cette misérable terre, ayons soin de les expier par une humble conl'ession, par des actes de contrition, par la récitation fervente de l'Oraison dominicale, et par tous les autres moyens que l'Eglise nous enseigne. Mais quant à ceux que l'on commet avec une pleine connaissance et volontairement, fuyons-les de fout notre pouvoir, puisqu'ils nous exposent à des maux si graves ; afin que, nous en tenant toujours éloignés, nous piiissions conserver notre cœur pur devant Dieu, et mériter le lionheur de le voir, de l'aimer, de le posséder dans le ciel pendant l'éternité.

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