‹ Instructions morales sur la doctrine chrétienne (volume 2)Chapitre 8 sur 26 · DIX-HUITIEME INSTRUCTION · texte numérisé non relu

DIX-HUITIEME INSTRUCTION

De la paresse.

Si nous voulons considérer les maux (fue produit la paresse, et les biens qu'elle méprise et néglige d'acquérir, il n'y a pas de vice qui procure plus communément la ruine éternelle des âmes. C'est un vice ennemi de toutes les vertus , qui rend l'homme pire que les animaux et inférieur à toutes les créatures. Le Saint-Esprit, parlant parla bouche du Sage {Prov. 6. 6), envoie le paresseux à récolede lalourmi, alin quelessoins qu'elle prend et les sollicitudes qu'elle se donne pour se procurer , pendant l'été , la nourriture qui lui sera nécessaire pour l'hiver, lui apprennent à s'occuper des choses qui regardent Dieu, qui ont rapport à son àme et à son salut éternel. Envoyer le paressinix apprendre son devoir de la fourmi , qui est un animal si vil et si petit, n'est-ce pas reslinier inférieur à cet être privé de raison ? De cela seul vous pouvez conclure que l'on doit éviter la paresse a\ecleplus giand soin. En vous parlant de ce péché, je vous montrerai en quoi il consiste elen combien de manières on peut le commettre; en second lieu je vous exposerai les motifs qui doivent nous engager à le fuir , et enûn je vous assignerai les moyens à prendre pour vous en préserver.

I. Le mot paresse considéré dans toute l'étendue de sa signilication , exprime toute espèce d'ennui et de tristesse que l'on éprouve dans l'exercice des vertus , à raison de la peine et des difficultés qui s'y rencontrent. En ce sens , la paresse n'est pas un vice particulier, mais général, dit saint Thomas (2. 2. q. 35. art. 2), parce que tout vice est oi)])Osé à la vertu contraire, et est contraire à cette vertu. Et cette paresse sera un péché mortel ou véniel, selon qu'elle fera transgresser uu précepte d'une manière grave, ou seulement en matière peu importante. La paresse prise dans son propre sens et telle que nous la considérons ici, est, selon le même saint Thomas, un dégoût et une tristesse que l'on ressent par rapport aux choses spirituelles et divines, que l'on considère comme fastidieu- >cs et incommodes, à raison des difficultés que l'on éprouve ponracquérir et pour conserver ces biens spirituels |)ar l'exercice pénible des verlu> e( la fuite des i)lai>ir> illiciîes el dé-

si:n i.E PÉCHÉ I8t

(e\\âttS:Est tristilia de bono divino quod secundùm clutritaUin diUfjendum est (ib. art. 1). On dit que c'est un dégoùletune tristesse que l'on ressent des choses spirituelles considérées Itou point en elles-mêmes , mais par rapport à nous. Ainsi la paresse dilTère de la haine de Dieu et de l'envie. La haine de Dieu, qui est le plus grand de tous les crimes, consiste à s'affliger des perfections divines, comme étant propres à Dieu ; et Tenvie est une tristesse que Ton ressent des biens qu'il lui a plu d'accorder à notre prochain: mais la paresse est une tristesse que l'on éprouve des choses divines envisagées dans les lapporls qu'elles ont avec nous-mêmes.

II. La paresse est donc une tristesse que l'un ressent du hieu spirituel, en tant que ce bien regarde riiomme lui-même. Mais (ju'esl-il ce bien spirituel? C'est la gloire élernclle, et loutce- <p.u peut nous aidera l'acquérir, comme sont les vertus, les sacremenls,les commandements, les conseils, les exhortations. Nous devons nous réjouir de ces biens , les considérant comme les nôtres propres, et cela par un elïet de cette charité «jue nous devons avoir pour nous-mêmes. La paresse csl donc opposée à cette joie que devrait nous inspirer le désir de ces lïiens spirituels. L'honnne paresseux voudrait n'avoir pas été créé pour ces biens; il désirerait qu'il n'y eût ni béatitude, ni vertus, ni sacrements, ni autres moyens pour gagner le ciel. Ce vice vient principalement dedeux causes : de la trop grande allection pour les choses temporelles et terrestres, et pourles plaisirs des sens; en second lieu de l'appréhension des diflicullês qui se rencontrent, et des peines qu'il faut se donner pour acquérir les biens spirituels; car , dès que l'on aime d'une manière désordonnée les choses de la terre, on se dégoûte des ihoses du ciel et de la vertu, et une fois qu'on a perdu le goût de la vertu, on n'éprouve que peine et ennui à la pratiquer.

m. La paresse est de sa nature un péché mortel et un péché très-grave, parce qu'elle est opposée à l'amour de Dieu cl à la charité que nousnous devonsà nous-mêmes. On ne peut douter que celui qui souhaite un mal considérable à son prochain, ou qui s'afllige d'un bien notable qui lui arrive, ne pèche moricllement ; à plus forte raison commettra-t-il un péché mortel, s'il agit de la sorte envers lui-même, en s'aflligeant des biens spirituels qui regardent le salut éternel de son âme. Cet ennui et ce dégoût sont un signe manifeste qu'il a éteint en lui celle eharilé avec laquelle chacun est obligé de s'aimer spirituellement, el (ju'il éprouve celte tristesse du siècle qui, selon 1' \po;;\::^L'. (:,i . 'i . ;0 , |)roduillauii>i'l : ■'iii.'i-uli (vi^i.Uia inoitan

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operatur. En second lieu, le vice de la paresse est opposé au premier et au plus grand de tous les commandements, qui est celui de l'amour de Dieu. Nous devons aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces;mais comment peut-on tlire qu'il aime Dieu de la sorte ce chrétien paresseux , qui est si nonchalant, si tiède et même si froid dans les choses les plus indispensahlement nécessaires pour le salut de son àme ? Aussi Dieu nous assure-t-il qu'il ne peut supporter un homme qui vit dans celte tiédeur et dans cette uouchalance, et qu'il est forcé de le vomir de sa bouche {Apoc.^. 16), c'est-à-dire de l'abandonner, en le privant du secours de ses grâces. Le fruit de cet amour que nous devons à Dieu, et que nous nous devons à nous-mêmes, est un ardent désir delà sainteté et delà justice, qui est une des béatitudes de l'Evangile : Bienheureux ceux qui onl faim el soif de la justice , parce qu'ils seront rassasiés (Vîatlh. 5. 6). Mais pouvons-nous dire qu'ils aient faim et soif de la justice , ceux qui n'ont que du dégoût et de l'indifférence pour les œuvres de piété nécessaires au salut? ceux qui sont si paresseux et si négligents à remplir les obligations de leur étal etlesdevoirs de la vie chrétienne ? Non, certainement. Et que peuvent-ils donc attendre, sinon les tourments d'une faim et d'une soif éternelles dans l'enfer?

IV. Mais vous nous remplissez de scrupules avec cette Instruction. Si toute espèce d'ennui et de dégoût des biens spirituels est un péché grave , notre conscience doit être chargée d'une infinité de péchés mortels. Je réponds que je ne me propose point dans mes Instructions de mettre des scrupules dans les âmes, mais de les instruire de leurs devoirs. Quand je dis que la paresse est un péché mortel, j'entends qu'elle est telle cîe sa nature et en elle-même, comme parlent les théologiens , el lorsqu'elle a pour objet des choses indispensables,des devoirs que l'homme est obligé de remplir sous peine de damnation. Mais si elle ne regarde que ce qui est purement de conseil , et que l'homme n'est pas tenu de faire, alors , dit saint Thomas {ib. a. 3. ad. 2), elle n'est pas un péché grave, comme dansle cas où le chrétien éprouverait quelque dégoût en faisant une couvre de piété, parce que cette disposition provient de !a répugnance naturelle et du combat de la chair contre resprit. Eien plus, celui qui travaillerait courageusement à vaincre celte répugnance, acquerrait par-là même un plus grand mérite. Saint Bonaventure ajoute (Spec. an. cap. ,3) qu'en cette natière, le péché n'est (luc véniel, premièrement lorsfuie le dé-

sur. LE l'Écnc. tb'S

goût des choses spiriliielles n'est pas accompagné d'un consentement parfait, comme lorsqu'il provient de la violence de> passions ou de la multitude des occupations mondaines, et qu'il peut être même sans péché, comme lorsqu'il est plutôt l'efiel d"une tentation qu'un acte libre de la volonté. En second lieu, ce dégoût n'est qu'un péché véniel, lorsqu'il n'a pour objet qu'une chose légère, comme lorsqu'on s'attrisle d'un bien spirituel, non pas considéré en lui-même, mais à raison de quelques circonstances de temps, de lieu, ou d'autres sembla- Lies. Par exemple, on est fâché que l'r.giise prescrive un tel jeûne, parce qu'on se trouve dans le temps de l'été; qu'elle ordonne d'assister à la sainte Messe, parce qu'on la célèbre trop matin, ou trop tard ; cependant cette personne observe ce jeûne, et elle entend la messe.Ces dégoûts,ces murmures ne seront que des péchés véniels. Voilà donc tous les scrupules dissipés.

V^ Maintenant, vous voulez savoir quand la paresse serami péché mortel. Elle l'est lorsqu'on s'ennuie , qu'on se dégoûte d'un bien spirituel qui est nécessaire et indispensable pour obtenir la vie éternelle ; lorsque la chair prévaut contre l'esprit, et que la volonté consent à ce dégoût, au point de détester et de fuir ce bien spirituel ; lorsque , par une suite de ce dégoût, on abandonne entièrement les exercices de piété pour retomber dans ses premiers désordres ; lorsqu'on est tellement attaché aux biens et aux plaisirs de ce monde, et que l'on .«se met si peu en peine des biens célestes et éternels , que l'on serait disposé à renoncer totalement à ces biens éternels, pom' pouvoir jouir des biens temporels, et le nombre de ces impies n'est que trop grand ; lorsqu'on s'afflige des préceptes naturels et divins, comme par exemple, si on était fâché de ce que Dieu défend les fornications , les adultères, l'ivrognerie et d'autres i-riraes auxquels on est habitué. Il est certain que, dans tous ces tas, on se rend coupable de péchés mortels. L'oubli du salut, qui est devenu si commun de nos jours, la négligence à se servir des moyens établis de Dieu pour gagner le ciel, cette nonchalance à remplir ses obligations et les devoirs de son état, voilà, selon les oracles des saintes Ecritures et des saints Pérès, tout autant de péchés mortels de paresse. Chrétiens, examinez-vous tous sur un point si important ; mais vous spécialement, chefs de famille, pères, mères, enfants, maîtres et servitems. On se rend coupable du péché de paresse toutes les fois que, par ennsn ou par dégoût, on ne travaille pas à acquérir la perfection propre à sou clr.î. Ceux-là pèchiMit aussi mor-

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tellement par paresse , qui se trouvant dans l'état du péché mortel, diffèrent de se convertir et de faire pénitence, non pas des jours et des semaines, mais des mois, des années entières. Ces chrétiens lâches résistent à la voiv du Saint-Esprit qui los appelle : ils ne peuvent s'attendre qu'à une mort éternelle, et abusant de la honlé de Dieu et de sa patience, ils amassent sur leur tète un trésor de colère pour le jour de son redoutable jugement.

VI. Que dirons-nous ensuite de ceux qui passent le temps si court et si précieux de la vie présente, que Dieu leur accorde ])our travailler à Taffaire seule imporlnme de leur salut , ou dans un repos presque continuel, ou dans les jeux , ou dans des entretiens frivoles, ou dans les veillées, ou dans les théâtres, ou aux spectacles mondains? On ne peut nier qu'ils ne se rendent coupables de péchés mortels de paresse. Et ceux qui laissent s'écouler inutilement les jours de dimanches et de létos, consacrés à Dieu, ne sont-ils pas encore plus condamnables? Quel dégoût, quelle nonchalance, dans ces saints jours, pour les (euvres de piété , et pour rendre à Dieu le culte et les hommages qui lui sont dus! On entend une messe par respect humain, afin de ne pas passer pour des hommes sans religion ; on y assiste avec un esprit distrait et dissipé; et une fois hors de l'église, on n'y rentre plus Pour ces chrétiens, les offices divins paraissent trop lon^s , la parole divine Jcs ennuie, ils craignent toujours que le ministre sacré, qui célèbre la sainte Messe, ne se tourne vers le peuple, pour lui adresser une courte exhortation. Mais pourquoi tant de dégoût pour les choses qui regardent Dieu et leur âme?

Vil. Voulez-vous savoir pourquoi ? parce qu'ils veulent s'appliquer, les uns à leurs intérêts temporels, à leur trafic, à leur négoce , les autres à leurs divertissements , à leurs plaisirs mondains. Pour ces intérêts et i)our ces plaisirs , ils sont, dit saint Bonaventure, pleins d'ardeur et d'activité {De reform. meni. p. 2, c. 12) ; mais pour le culte dû à Dieu, et pour les exercices spirituels qui regardent leur âme, ils sont lâches et paresseux. Ah! malheureux, vous ne voulez pas faire pour Dieu et pour le salut de votre âme ce que vous faites pour votre corps et pour les biens delà terre! A quoi vous servira de gagner l'univers, si vous venez à perdre l'un et l'autre?

VIII. La paresse n'existe pas seule; elle a ses filles comme les autres péchés capitaux. Les théologiens en comptent six : la première est le désespoir, qui est un péché par lequel l'homme regarde comme impossible de pouvoir se sauver, d'aula-it

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«m'ilnu pas le courage de rneltre en œuvre les moyens nécessaires au salut. Ainsi il rejette toute pensée qui pourrait avoir rapport à son ànie et à son éternité, et il s'abandonne sans frein à la violence de ses passions. Nous verrons, en traitant ailleurs des péchés contraires à l'espérance, que le désespoir est un des crimes les plus graves et les plus énormes. La seconde (ille de la paresse est la pusiliaiiimité , qui a lieu lorsqu'on refuse d'observer les commandements de Dieu , ou les préceptes de l'Evangile, parce qu'on les trouve trop pénibles et trop difficiles : si elle se rapporte aux commandements, et en matière grave, elle sera un péché mortel. Que la pusillanimité soit un péché, nous en trouvons une preuve dans ce serviteur de i'Kvangile, qui fut condamné aux supplices éternels, pour avoir négligé de faire valoir le talent qui lui avait été confié. La troisième est la langueur, ou Tengourdissement, qui lait (pie l'on omet l'observance des commandements, ou qu'on les observe avec une extrême nonchalance et à contre-cœur; si elle est cause de la transgression notable d'un i)i'éceplc, elle devient un péché mortel. Celte langueur est toujotu's dangereuse, parce qu'elle dessèche l'âme, lui enlève tout suc de dévotion, affaiblit ses forces , sème en elle l'ivraie de tous les vices, y produit une certaine obscurité, et finit par la dépraver de telle sorte, qu'elle la rend inhabile à l'exercice des vertus, commele prouve très au longsaini lîernard (Sc7'ni.63.>nCani.), C'est pour celte raison (pic ra|)ùlre saint i'aul nous recommande si fortement de n'élre pas paresseux , mais fervents et courageux dans le service duSeigneur : Solliciiudinfnwn pigri, sed Spirilu fcvvenles, Doniuio serviciih'S (Uom. 12. U).

L\. La quatrième fille de la pai'csse est la malice , avec laquelle on attaque et on combat les choses spisiluelles, cntnnK' ont coutume de le faire cerlains impies, (pii.^e i aillent de.-5 personnes simples et vcrlueuses, qui se moquent de leur piété comme d'une faiblesse d'esprit, et qui tournent en dérision les exercices pieux auxquels elles st; livrent, (^est encore ici un péché très-grave, et ces malheureux , comme k- dit rEs|)rJt- Saint dans le livre de la Sagesse (.>. .3. 4), ne se reprochent pas autre chose à eux-mêmes dans l'enfer, sinon de s'être raillé des justes, et d'avoir pris pour une folie la vie régulière qu'ils menaient sur la terre. l>a cinquième est l'indignation qu'éprouvent les paresseux contre les personnes qui, par leurs prédications, leurs exhortations, leurs avis et leurs conseils, les excilent à changer de conduile : ils ne font que dire du tnal d'elles, ils le- liiépris-';!. s-.iiisxwsihîii me!!:-.';! profil li'urs

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corrections charitables. Ils portentsur leurfrontla marque de la réprobation éleruelle, selon la parole derEsprit-Saint(P/'(H'. 2y. 1) : Viro, qui corripienlem dura cer\>ice, conlemnil^ repentinus ei superveniet hUerilus. La sixième fille de la paresse est la dissipation de l'esprit , qui fait que les paresseux éloignent la pensée des choses spirituelles, pour lesquelles ils n'ont que du dégoût, et ne s'occupent que des objets qui leur plaisent , qui leur sont agréables. Si cette dissipation est volontaire, et que les objets terrestres vers lesquels se porte Tàme soient illicites et défendus , elle sera un péché mortel. Puisque la paresse est la source de tant de crimes, un saint Père ay.aitdone bien raison de l'appeler le lit et l'oreiller du démon.

X. Je pense. Chrétiens, que, d'après ce que je viens de vous dire, vous êtes persuadés que la paresse est un péché trèsgrave, aussi bien que les autres péchés capitaux, et que par conséquent vous désirez connaître les moyens qu'il faut emplojer pour vous en préserver. Je vous indiquerai un seul de ces moyens, qui tiendra lieu de tous les autres , et qui est de fuir l'oisiveté et de vaquer toujours à quelque œuvre qui puisse se rapporter à la gloire de Dieu et au salut de votre àme. il n'} a pas une chose au monde qui ne se conserve par l'exercice et le mouvement, et qui ne dépérisse par le repos. Le feu s'éteint, si on ne le souffle et si on ne le remue; l'air qui n'est pas renouvelé se corrompt et cause des maladies pestilentielles; Teauqui n'a pas de courant, se gâte et se putréfie; la terre qui n'est pas labourée ne produit que des épines et des chardons; l'or ne brille qu'après avoir été purifié par le feu ; le fer et les autres métaux sont bien vite couverts de rouille , si l'on ne s'en sert pas de temps en temps ; les maisons qui ne sont pas habitées tombent en ruine ; il en faut dire autant de tous les autres objets matériels. La même chose arrive à notre àme, lorsqu'elle se livre à la paresse : ce vice pestilentiel consume en elle toutes les autres vertus, y détruit touti' espèce de biens , comme l'assure saint Jean Ciimaque ÇGraiL 13. n. IJ : Acidia el ifjnuviu ioliim viriuiis thcsaurtim dissipaici consumii. Non-seulement la paresse anéantit toutes les vérins dans notre âme, elle la remplit encore de tous les vices. J'iii passé par le champ du paresseux, dit l'Esprit-Saint (Proe. 24. 30), et j'ai observé qu'il était plein d'orties, et que les épines en couvraient toute la surface : Pcr a'jrumhominis pifiri transivi, cl ecce tolum replcerant urticce el operuercml suporpciem cjus stpinœ. On ne peut mieux exprimer la position dé- Dlorable d'une àme paresseuse; elle est comme un chami),

comme une vigne couverte d'épines et d'orties. Mais qui l'a i-otluite à un état si funeste? Les ennemis seraient-ils venus I;t l'avager? Les bêtes féroces l'auraient-elles saccagée ? Non, répond saint Bernard, la seule paresse , le dégoût des cliosi-spirituelles, la négligence à s'appliquer aux exercices de };i piété, voilà la cause funeste de ce ravage affreux. Et combien qui, pour avoir omis leurs prières accoutumées du matin etthi soir, l'examen journalier de conscience, la méditation, les visites au Saint-Sacrement, sont tellement tombés dans la tiédeur et dans le dégoût des choses spirituelles, qu'ils ont totalement renoncé à la vertu , et se sont livrés à tous les désordres de la vie la plus dissolue.

XL 11 ne faut pas nous en étonner : Dieu nous a créés pour faire le bien et mériter par-là le bonheur du ciel, il nous a mis au monde afin qu'en le servant, lui qui est notre maître suprême , nous puissions nous rendre dignes de cette récompense infinie qu'il prépare à ses élus. Dès l'instant que nous négligeons son service , nous nous éloignons donc de la fin à laquelle nous sommes destinés, et par ce seul manquement nous méritons d'être condamnés aux derniers supplices, comme des serviteurs inutiles. Mais, dira quelqu'un, pour nous sauver , ne suffit-il pas de passer notre vie sans faire aucun mal? iSon, mes Frères ; c'est là une erreur qui damne une infinité de personnes. 11 ne suffit pas de ne faire aucun mal, il faut encore de toute nécessité faire le bien. L'Esprit-Saint, par la bouche du Roi- Prophète (Pc. 36. 27) , ne dit pas seulement : Eloignez-vous du mal : Declinaà malu, mais il ajoute : Faites le bien : Foc tomnn. Et pourquoi? Parce que, selon saint Jean Chrysostôme (2. 10. inEphes.), c'est faire beaucoup de mal que de ne faire aucun bien : JVihUfacere boni , niliilei<taliiid, quàmaliquid facerc mali.

Xll. Et pour vous en donner une preuve plus sensible : Vous avez, dit le Saint, un serviteur qui ne dérobe point, qui ne s'enivre pas , qui ne vous répond jamais d'une manière impertinente, qui est au contraire fidèle, sobre, exempt de tout vice; il n'a qu'un seul défaut, qui est d'èire lâche , paresseux; vous ne le voyez jamais travailler. \ous avez confié votre champ , votre vigne à un agriculteur qui ne vous fait aucun tort; c'est un homme de bien, soumis, respectueux et de bonnes mœurs; mais il ne laboure point votre terre, il laisse vos champs stériles, sans les cultiver, sans les ensemencer. Or, dites-moi, donneriez-vous le salaire à ce serviteur oisif et négligent? Le gardericz-vous à votre service ?Laisseriezvous encore voire champ et votre vi-ne entre les mains de ce

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ciillivateur paresseux? Lui donneriez-vous une partie des fruii*? que vos dKim])s auraient produits d'eux-niOnios? !<on, sait< doute, et bien loin de lui donner une partie des fruits, vous lui feriez i)ayer la valeur de ceux qu'il aurait dû faire produire; <!t au lieu de garder ce serviteur dans votre maison , cl de lui doiuier un salaire, vous le congédieriez bien vite , en lui liisanl les rei)roches qu'il mérite. Mais ce serviteur n"a commis aucun crime , ce cultivateur n'a fait aucun mal? N'est-ce p;;s un grand crime pour un serviteur, diriez-vous, que dercsler dans la maison , oisif, paresseux, sans jamais rien faire ? ÏN'estce pas un grand mal pour un agriculloiu* de ne pas cultiver le cbamp qu'on luiconlie? C'est pour cela que nous ne les gardons pas à notre service, et qu'au lieu de récompense, ils méritent des punitions.

Xlll. Chrétiens, si vous êtes sujets à la paresse, que vous n'ayez pas soin de vous appliquer aux bonnes œuvres qui Jen- «lent à la gloire de Dieu; si , par les exercices de piété , vous 1)!' cultivez pas la vigne spirituelle de votre àme , vous venez de prononcer contre vous-mêmes la sentence d'exclusion du ciel, et de la condamnation à un enfer éternel. Dieu ne tient pas dans sa maison des serviteurs oisifs et paresseux , et ne leur donne aucun salaire: il ne souflre et ne récompense que ceux qui travaillent pour lui , et qui le servent avec ardeur. ÎNous sommes tous des agriculteurs que Dieu a envov es travailler à sa vigne avec la promesse d'une juste récompense: lie ci vos in çinemn meam , et quod jnstiim faeril dubn iohis (Mattu. 20. 4). Mais cette récompense il ne la donne pas à ceux qui n'ont pas travaillé : Voca openirios. cl da illis uiercedem (v. 8). Qu'est-elle? la gloire du paradis. Sicile est une récompense, pour en jouir il faut donc travailler et se fatiguer. Les négligents , les lâches et les paresseux ne doivent donc pas se flatter de la recevoir un jour. Et que peuvent-ils donc attendre, sinon d'être condanuiés à l'enfer ? Mais nous n'avons commis ni adultères, ni fornications, nous n'avons ni tué , ni dérobé ; nous pouvons donc nous croire innocents; nous avons donc lieu de prétendre à la gloire du ciel , et d'espérer que nous ne serons pas condamnés àl'enfer? Ces vierges,que l'Evangile appelle folles, s'étaient-elles souillées de quelque tache qui pût blesser les yeux du divin Epoux? Non, seulement elles étaient dépourvues d'huile, c'est-à-dire, de bonnes œuvres, et pour cela seul elles fiuent réprouvées et exclues du ciel ( .^failli. 25. 12 ). Ce .serviteur, que l'Evangile appelle inutile, n'était pas un hoinic'i'.ie ; seulement il avait été assez paresseux pour ne pas faire

SL[\ LE Pl'CllÉ. f8f)

valoir son t;ik'iit, selon la volonté de son maîlrc; et il n'eu Inllul pas davantage pour le faire condamner à l'enfer avec ks autres réprouvés (.I/o////, l'o. 30), Tout arbre (|ui ne produit pas de Ijons fruits sera coupé et jeté au feu ( .^failli. 3. 10). Ce sont là tout autant d'oracles renfermés dans l'Evangile.

\1V. \'ous voyez, mes Fières, combien c'est un grand mal de se livrer à la paresse et audégont pour les choses spirituelles. Vous comj)rcnez maintenant cond)ien il est dangereux de laisser aujourd'hui la lecture de piété, demain la méditation, un jour l'examen de conscience , et un autre jour la visite au Sainl-Sacrenient, ou quehiues autres exercices spirituels cpil servent à entretenir en nous la ferveur. Vous concevez en ce moment ce que c'est que la paresse. C'est un péché (jni seul peut nous exclure du ciel et nous faire condamner à l'enfer, quand nous serions exempts de tout autre crime. 11 importe, donc extrêmement de le fuir: et pour cela, il faut se faire un règlement pour ses prières et autres exercices de piété du matin et du soir, cire fidèle à l'accomplir, et faire chacjue jour luie lecture cdifianle , et une demi-heure au moins de méditation sur la passion de Jésus-Christ, ou sur un autre mystère. ou bien sur les lins dernières. On peut aussi entendre tous les Jours la sainte Messe , visiterle Saint-Sacrement, et une fois qu'on en a pris la résolution , il ne faut jamais y manquer. Si de temps à autre il vous survient (juelque ennui , quelque tristesse ou quehiue dégoût par rapport à la méditation , gardezvous bien de l'abandonner pour autant, selon que je vous l'ai recommandé en traitant le sujet de l'oraison , mais faites-la durer aussi longtemps qu'à l'ordinaire.

\V. Jésus-Christ lui-même éprouva une grande désolation, une tristesse profonde au jardin des Olives; mais U ne laissa point pour cela l'oraison : etcelle tristesse s'étant accrue, au point de le réduire dans une agonie mortelle, et de lui faire suer du sang, ce fut alors qu'il prolongea davantage sa prière. Si vous ne pouvez faire votre- méditation, ou tout autre exercice au temps accoutumé, ayez soin, dit saint François de Sales, d'y supi)léer ensuite. Le matin, aussitôt que vous êtes éveillés, élevez voire esprit et votre cœur vers Dieu, en faisant le signe de la croix. Remerciez-le de ses bienfaits, et demandez-lui avec instance et humilité qu'il vous préserve de tout péché par sa grâce. Faites un acte de foi, protestant que vous croyez toutes les vérités (lu'il vous a révélées ; un acte d'espérance, ayant confiance qu'il vous donnera la gloire du paradis, par sa miséricorde, par les mérites de sa passion et de

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sa mort, par les mérites des bonnes œuvres que vous ferez, et par sa grâce; ensuite un aete d'amour de Dieu, lui disant que vous voulez l'aimer par-dessus toutes choses, et votre procliain comme vous-mêmes. Dirigez toutes vos actions, quelles qu'elles soient, à la plus grande gloire de Dieu, el renouvelez cette intention le plus souvent que vous pourrez dans le jour; ayez soin de vous tenir continuellement en sa présence. N'omettez jamais vos exercices du soir, el surtout votre examen de conscience, demandant pardon avec une sincère douleur des fautes que vous aurez commises dans le courant de la journée. Rappelez-vous aussi que vous devez passer la plus grande partie, ou du muins une partie notable des jours de létes, à rendre à Dieu l'honneur et le culte qui lui sont dus, et à travailler plus spécialement que dans les autres au salut de votre âme.

XVI. Pour éloigner totalement de nous la paresse, et nous rendre plus fervents dans le service de Dieu, ne perdons jamais de vue l'exemple de notre Père céleste et de notre divin Rédempteur, qui ne cessent de s'occuper de notre bonheur et de notre salut: Pater meus tisque modo operalur, et ego operor {.loau. 5.17). Dieu est toujours attentif, non-seulement à nous conserver la vie, mais encore à nous procurer tous les moyens qui peuvent contribuer à notre salut ; et nous, nous refuserions de nous appliquer avec ardeur, et par esprit de reconnaissance, à toutes les bonnes œuvres qui sont de nature à procurer sa plus grande gloire et notre bonheur éternel ? Chrétiens, pour opérer notre salut, nous n'avons que le temps de la vie présente, qui est ivès-coml: Tempus brève est (I. Cor. 7. 26). Que devons-nous donc faire? Erçjo dam tempns habemus, operemur bonum (Gâl. 6. 10). Quelle folie ne sei-ait pas la nôtre, si nous le perdions inutilement, en nous livrant à la paresse et à la nonchalance, tandis qu'en travaillant, nous pouvons acquérir de si grands biens ? Si les Saints étaient sus- <'eplibles d'envie, ils désireraient notre position , parce que nous sommes dans un état où nous pouvons gagner à chaque instant un nouveau degré de gloire. Puisque cela est encore possible, employons donc, mais avec toute l'ardeur et toute l'activité dont nous serons capables, le temps de la vie présente, à nous appliquer aux exercices de piété, par lesquels nous mériterons la grâce de Dieu eu ce monde, et sa gloire i^lernelle dans le ciel.

Après avoir parlé derénormitédu péché mortel, de la malice du péché véniel, etde chacun des péchés capitaux en particulier, je viens en ce moment attaquer une des passions les plus violentes,un des vices les plus détestable qui puissent exister,et qu'un grand nombre regardent commeune habitude innocente, comme un exercice honnête etpermis. Vice contre lequel tousles saints Pères se sontélevés,et qu'ils ontcombattudetoutleurzèle etde toutesleurs forces. Saint Basile,prèchant àson peuple,crainl que ses auditeurs, au sortir de la prédication, ne s'engagent de nouveau dans cet exercice criminel aucpiel préside le démon en [ievsonne {Hixam.liom. 8). Saint Ephrem met ce vice au nombre des œuvres du démon, auxquelles doit renoncer quiconque a reçu le saint baptême. Saint Ambroise dit que ceux qui s'abandonnent à ce vice, à cette passion, se mettent dans le plus grand danger de perdre le ciel, et d'être damnés éternellement Qib. de Tohia). Saint Bernardin de Sienne appelle ce vice un vice maudit, et la source de toute malice et de touteiniquité (Ser. de Pass.). Saint Anlonin, après avoir énuméré plus de vingt espèces de péchés qui naissent de celte passion, comme la perte du temps, la dissipation de ses biens, les jurements, les blasphèmes, les injures, les contestations , les querelles, les scandales et tant d'autres, ajoute que celui qui s'y livre devient l'esclave du démon ; et que, comme Dieu amis dans les saintes Ecritures les préceptes de la céleste sagesse, ainsi cet esprit internai a mis dans ce vice toute espèce de malice, et que les hommes qui s'y laissent entraîner ne peuvent plus s'appeler chrétiens et disc!{)le3de Jésus-Chi'iîE (part. 2. t.\. cap. 23. % G). Le croiriez-vous? les philosophes et les sages de l'antiquité, qui n'étaient éclairés que par les lumières de la raison, l'ont eux-mêmes condamné. Aristote place ceux qui s'y abandonnent sur le même rang que les voleurs, elles déclare tous infâmes (4. £"//«. 1). Raton assure que ce vice est une invention du démon (m P/iœc/.).Alexandre-Ie-Grand ne voulut pas le soullVir à sa cour et le punit sévèrement. Ce même vice est condamné par les lois civiles et ecclésiastiques, etn n'y a pas de républiques ou de royaumes où l'on ne se. soit efforcé de le détruire par les édits les plus rigoureux. C'est ce vice que je viens attaquer aujourd'hui.

PREMIÈRE IISTERROGATION.

n'opî'ôs TînTreux portrait que vous nous faites de ce vice.

192 niAi.or.LE sia le jeu.

nous soiiiines loul surpris, cl nous croyons qu'il est un mal très pernicieux cl trcs-luncslc îuix royaumes, aux cilés, aux lamilU'S.et snrlout à nos âmes. l)iîcs-nous donc, s'il vousplail, quel est ce vice dcleslable, quelle est celle violeule passion '/

RÉPONSE

Oui, c'est un mal plus dangereux qu'on ne pourrait se l'imaiiiner, et très-funcsle aux élats, aux villes cl aux familles dont il produit lu ruine, elaux âmes qu'il entretient dans un étal continuel de péché, et qu'il précipite dans les enfers. Ct; vice est le jeu. Celte i)asslon est la passion de jouer.

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