Voyuns maintenant de quelle manière il faut pratiquer
celle chanté envers le prochain, en ce qui regarde les biens
emporcls ; car je me réserve de vous parler un autre jour
de ce quia rapport aux biens de l'àme. Je demande donc: Fai-
sons-ueusà ootre prochain tout le bien que nous pouvons lui
faire ? Nous réjouissons-nous des avantages temporels de no? frères ? Sommes-nous bien aises devoir que Dieu les a comblés rie richesses ?quc leurs champs produisent en abondance,que tout réussit selon leurs vœux? Aimons-nous à les voir estimés cl loués, à les voir parvenir à celle charge, à celte dignité, et cela de la même manière que nous nous réjouirions de posséder nous-mêmes ces avantages? Ou bien, n'éprouvons-nous point un certain déplaisir, une jalousie secrète,en voyant qu'ils ont plus d'esprit et de talents que nous, qu'ils sont plus estimés, plus puissants, qu'ils ont plus de protections, plus de biens, plus de crédit, qu'ils sont plus heureux que nous dans leurs ventes, dans leurs achats, dans leur trafic , dans leur négoce? Ne nous arrive-t-il jamais de ne nous faire aucun scrupule démettre obstacle à la réussite de leurs projets?
10. Oh î que cette belle et sainte vertu de la charité est devenue rare de nos jours! combien il en est peu qui prennent i'tO'ûi règle et pour mesure de l'amour du prochain la règle et la mesure dont ils se servent pour s'aimer eux-mêmes ! Oh ! qu'il est tendre l'amour que nous avons pour nous-mêmes î comme nous désirons que rien ne nous manque ; que dans nos infirmités , dans nos afilictions et dans tous nos maux , chacun prenne parla nos peines,ct vienne nous consoler; que, dans nos besoins chacuu s'empresse de nous secourir î Mais hélas ! que nous nous conduisons bien différemment envers notre prochain ! Car,en effet, quel bien lui faisons-nous? quels secours lui procurons-nous? A peine savons-nous lui donner une preuve de notre compassion , lui dire une parole capable de porter la consolation dans son âme ; à peine pouvons-nous lui faire part de notre superflu, pour subvenir à ses besoins les plus pressants. S'il est malade, on dit: qu'il le garde pour lui. S'il est misérable , et qu'il n'ait pas de quoi vivre , on dit : que Dieu lui fournisse ce qui lui est nécessaire. Nous ne voulons point de mal à notre prochain, nous serions bien aises qu'il fût plus heureux , nous avons du regret de le voir dans la misère; mais qu'il vive comme il pourra. On devrait lui donner des secours; mais ce n'est pas notre affaire. Tel est le langage, telle est la conduite d'un grand nombre. Ft ce serait là aimer le prochain comme soi-même ? Et c'est là la charité qui règne parmi les chrétiens?
11. Mes chers Enfants, disait l'apôtre saint Jean,u'aimons pas de parole, ni de la langue, mais par les œuvres , et en vérité: Filiotimci, non diligauuu verbo, neque lingua, sed opere il w'italc ([. Joan. 3. 18). Quand nous savous que uolre pro-
si:r LCS VERTUS THÉOLOGALES. 123
chafn se trouve dans quelque besoin, et combien de fois ne s'y trouvc-t-il pas , et même dans des besoins très pressants? Quand nous le voyons accablé de quelque infirmité, de quelque disgrâce, et qu'il est en noire pouvoir de l'aider et de le soulager, nous sommes tenus de le faire, sous peine de péché très grave. Dans ces cas , la seule bonne volonté, les seules bonnes paroles ne suffisent pas; il faut l'aider effectivement : opère et ver Haie : autrement nous perdons la charité cl lu grâce. Ce n'est point ma doctrine que je vous fais entendre; c'est celle de saint Jean lui-même. Un homme, dit-il, qui a des biens de ce monde, et qui voit son frère dans quelque nécessité, qui le voit, par exemple, malade sur son lit, ou retenu dans les prisons pour ses dettes, ou manquant de nourriture et de vêtements, et qui néanmoins lui ferme son cœur et ses entrailles, et le laisse sans secours, comment aurait-il en lui la charité et l'amour de Dieu (1. Joan. 3. 17)? Mais s'il n'a paslacharilé et la grâce de Dieu , comment peut-il croire qu'il pourra se sauver, et que poui ra-t-il attendre autre chose que l'enfer et la damnation éternelle? 11 faut donc conclure que beaucoup se damnent , puisqu'on en voit un si grand nombre qui agissent de la sorlc.
12. Vous me direz peut-être que, sans être si charitables et si pleins de libéralité envers le prochain, vous espérez encore être sauvés, parce que vous avez la vraie foi et que vou chrétiens. Ayez la foi, soyez chrétiens tant que vous voudrez, si vous n'avez pas la charité envers le prochain , si vous ne pratiquez pas à son égard les œuvres de la miséricorde, vous n'avez point de salut à espérer , vous ne devez vous attendre qu'à être condamnés à l'enfer sans miséricorde , comme dit saint Jacques: Judicium sine misericordia fiel Mi qui non faeit misericordiam (cap. 2. 13). Que servira-l-il à un homme , ajoute le même Apôtre, de dire qu'il a la foi et qu'il est chrétien, s'il n'a point les couvres de la charité qui accompagnent cotte foi? Celte foi sans les œuvres pourra-t-clle le sauver : certainement. Si un de vos frères, poursuit-il encore, ou une de vos sœurs n'a ni de quoi se vêtir, ni ce qui lui est nécessaire chaque jour pour vivre ; si vous le savez, s'il vient avec humilité vous demander les choses dont il a besoin pour se vêtir ou pour se conserver la vie, et que, sans être touchés de sa misère , vous lui disiez : Allez en paix ; je vous souhaite de quoi vous garantir du froid, el de quoi manger , sans le soulager dans son indigence ; quid prod erit ? à quoi lui serviront vos souhaits (Jac. 2. I fj ? Quel avantage retirerez -voua
I2î xif. nmtuciKM
vous mêmes de loiit ce que vous vous imaginerez faire de saint ctde parfait, cl de tous vos exercices de piété , taudis que vous serez dépourvus des œuvres de la charité et de la miséricorde? Vous n'eu retirerez aucun, et vous vous damnerez comme étant les transgresscurs de ce grand précepte.
13. S'il en est ainsi, il faut donc dire encore une fois qu'il en est bien peu qui se sauvent; car il en est bien peu qui n'aient de graves reproches use faire relativement aux œuvres de la miséricorde. Pour vous convaincre de celle vérité, que tous ceux qui n'usent pas de miséricorde seront condamnés sans miséricorde, suivez-moi par la pensée dans la vallée de Josap'.iat, pour entendre la sentence qui sera prononcée sur les hommes. Jésus-Christ y paraîtra au grand jour du jurement, accompagné des hiérarchies célestes, environné de puissance et de majesté. Toutes les nations ayant été rassemblées devant lui, au son de la trompette, il les séparera comme un pasteur sépare les brebis d'avec les boucs, mettant les élus à sa droite, et les réprouvés à sa gauche. Alors se tournant vers ceux qui seront à sa droite, il leur dira : « Venez, » les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été » préparé dès le commencement du monde. Car j'ai eu faim. » et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, cl vous m'a- » vez donné à boire ; j'ai eu besoin de logement, et vous m'a- » vez reçu sous votre toil ; j'ai élé nu, et vous m'avez velu ; j'ai » été prisonnier, et vous êtes venu me voir ; j'ai élé malade, » et vous m'avez visité (Mat th. 25. 31). Alors, continue PE- >) vangile, les justes lui diront: Seigneur, quand est-ce que » nous vous avons vu avoir faim, et que nous vous avons » donné à manger ; avoir soif, et que nous vous avons donné » à boire? Quand est-ce que nous vous avons vu sans abri, et » que nous vous avons logé ; ou nu, et que nous vous avons vêtu ? » Ou quand csl-cc que nous vous avons vu malade ou prison- » nier, et que nous vous avons visité ? Et Jésus-Christ leur » dira : Je vous dis en vérité, que toutes les fois que vous avez » fait des actions de charité envers les moindres de mes frères, » c'est envers moi que vous les avez faites (Matin. 25. 37).
14. Alors se tournant avec indignation contre ceux qui se- » ront à sa gauche,il leur dira : « Retirez-vous de moi, Mau- » dits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le dr- » mon et pour ses anges. Car j'ai eu faim, el vous ne m'avez » pas donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas » donné à boire; j'ai eu besoin de logement, et vous m"avez * repoussé Iuiu du seuil de votre maison; j'ai élé nu. et vous
SUR I.C5 VERTUS TIIL0L0GÀLE3. 12-j
* ne m'avez pas vêtu; j'ai été malade et prisonnier, et vous » ne m'avez pas visité. Alors ils lui diront aussi: Seigneur, » quand est-ce que vous voyant avoir faim et soif, ou sans lo- » gement, ou malade, ou prisonnier, nous avons manqué à » vous rendre ces devoirs(v.4l) ? » Ouel eût clé l'homme assez cruel et assez insensible pour ne pas s'empresser de secourir voire divine personne dans un si triste état ? Ah ! vous prétextez votre ignorance maintenant. Mais ne vous a-t-on pas dit mille fois de ma part que les pauvres représentaient ma personne? C'est donc à moi-même que vous avez refusé la nourriture, toutes les fois que vous l'avez refusée à cet indigent : c'est à moi-même que vous avez refusé le vêtement, toutes les fois que vous l'avez refusé à ce pauvre qui était nu: c'est à moi-même que vous avez refusé le logemcnt,chaquc fois que vous avez laissé l'étranger sur le chemin : c'est moi-mémo que vous avez refusé de visiter, lorsque vous avez dédaigné de visiter ce malade ou ce prisonnier. Telle sera la réponse quc.lcsus-Christ fera aux réprouvés ; et ceux-ci n'ayant rien ù répliquer, iront avec les démons au supplice éternel, tandis que les élus monteront avec Jésus-Cbrisi dans l'éternel séjour delà gloire (Mallh. 25. 41).
15. Oui d'entre nous ne sera pas étonné, en réfléchissant que le seul chef d'accusation que Jesus-Chrisl apportera au grand jour du jugement pour condamner les réprouvés, sera qu'ils n'auront pas exercé les œuvres de miséricorde, c'est-àdire qu'ils auront manqué de charité envers le prochain dans les choses temporelles? Tellement qu'il semblera ne venir, à \a tin des siècles, avec an appareil si formidable, que pour condamner la cruauté et la dureté de ceux qui auront négligé, ou refusé de mettre en pratique celte sainte vertu. 11 a donc tellement à cœur l'exécution de ce précepte de la charité envers le prochain nécessiteux, que tout le bien que l'on fait à celui-ci, il le tient pour fait à lui-même, et qu'il regarde pareillement comme faits à sa personne tous les mauvais trailemcnls et toutes les duretés dont on use envers le prochain. lise met lui-même dans la personne de notre frère qui se trouve dans le besoin. Et après cela, il y aura des chrétiens qui négligeront encore d'accomplir ce grand précepte , qui abandonneront le prochain dans ses misères, sans l'aider, sans lui procurer aucun secours ?
16. Ah! malheur donc à ceux qui, ayant reçu de Dieu les moyens de soulager les pauvres dans leur infortune, n'ont point à cœur d'entrer dans les inleulious de sa providence. Mal-
123 mi. instruction
heur à ceux qui vivent dans l'abondance et dans les délices,' tandis qu'ils laissent les indigents manquer des choses les plus nécessaires à la vie! Malheur à ceux qui, tout appliqués à accumuler richesses sur richesses, à faire acquisitions sur acqui- Uons,se mettent peu en peine que le pauvre endure les rigueurs de la faim, que le malade languisse dans ses peines et ses souffrances. Mais s'ils ne pensent pas à ceux qui sont dans l'infortune, Dieu y pense, et viendra un jour où, malgré eux, ils y penseront aussi eux-mêmes. J'ai eu faim, leur dira-t-il, et vous m'avez refusé jusqu'à un morceau de pain, et une petite pièce de monnaie. J'ai été nu dans la personne de tant de misérables, et vous m'avez refusé le plus mauvais haillon pour me couvrir. J'ai été languissant dans les prisons et les cachots, j'ai été infirme dans tant de maisons, et vous n'avez pas daigné faire la moindre démarche pour venir me visiter. Allez donc avec mon éternelle malédiction brûler dans les feux de l'enfer! Je vous juge, ol je vous condamne sans compassion et sans miséricorde, puisque vous n'avez eu ni compassion , ni miséricorde, ni charité envers votre prochain.
17. Ah ! Seigneur, non, ne nous jugez pas sans miséricorde. Nous sommes persuadés que la pitié envers les malheureux, et la charité envers le prochain, sont le caractère disUnetif de vos vrais disciples. Nous l'aimerons donc désormais ce prochain selon la règle et la mesure que vous nous avez assignées, c'est-à-dire comme nous-mêmes. Jamais nous ne donnerons entrée dans notre âme à l'envie, à la jalousie, à la malveillance ; nous souhaiterons, au contraire , et nous souhaitons à notre prochain, tout le bien que nous nous souhaitons à nous-mêmes. Nous n'aurons pour lui que des entrailles de miséricorde; et considérant votre divine personne dans celle de nos frères, nous les aîderons,nous les soulagerons selon nos moyens, pour avoir uo jour le bonheur d'entendre de votre bouche ces paroles pleines de douceur: Venez, les bénis de mon Père céleste Ainsi soit-il.
Oc l'aumône.
Que tous ics hommes, parents et étrangers, amis et ennemis, chrétiens cl infidèles soient désignés sous le nom de notre prochain, et que notre charité doive s'étendre sur tous,
SLR f.ES VERTUS THÉOLOGALES. 127
c'est ce que nous avons vu dans la dernière instruction. Après avoir dit que Le motif de cet amour ne doit pas être l'intérêt, ni la chair, ni le sang, ni aucune passion désordonnée, mais seulement l'ordre de Dieu à la gloire duquel il doit se rapporter, nous avons montré que la règle et la mesure de cet amour est d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, lui souhaitant tout le bien que nous nous souhaitons à nous-mêmes, lui procurant,selon nos moyens,tous les secours que nous désirerions recevoir nous-mêmes, si nous nous trouvions dans la même nécessité. Cette charité ne doit pas consister seulement dans les paroles ; il faut qu'elle se montre par les œuvres. Mes Enfants, disait l'apôtre saint Jean aux premiers fidèles, n'aimons pas de parole, ni delà langue, mais par les œuvres, et en vérite. Mais comme, parmi les œuvres de charité qui regardent le corps, L'aumône occupe le premier rang , je me propose d'en faire aujourd'hui le sujet d'une instruction particulière, dans laquelle nous \ errons ses avantages précieux, l'obligation imposée aux riches de la faire, et le fondement sur lequel ce précepte est établi.
1. Avant donc de parler de l'obligation de faire l'aumône, je pense qu'il convient, et qu'il est même nécessaire de dire quelque chose de ses avantages inestimables. Mais comme je ne finirais pas, si je voulais tous les énumérer, je me contenterai d'en indiquer quelques-uns. L'aumône délivre de la mort, disait l'archange Raphaël à Tobic ; elle purifie du péché ,cllc fait trouver la miséricorde et la vie. Ce qui s'entend non de la mort temporelle , mais de la mort spirituelle et éternelle ; comme aussi lorsqu'on dit qu'elle purifie du péché , et qu'elle fait trouver miséricorde , on n'entend point qu'elle remette les péchés, mais qu'elle obtient de Dieu des grâces abondantes qui disposent le pécheur au repenti!' de ses fautes, et que ce Dieu plein de bonté use de miséricorde envers celui qui en use lui-même à l'égard des pauvres (Tob. 12.9). C'est ce que disait aussi le vieux Tobic à son fils : L'aumône délivre de tout péché et de la mort , et elle empêche que l'âme ne tombe dans les ténèbres (ibid. 4. 11). Mettez votre aumône dans le sein du pauvre, dit l'Esprit-Saint dans l'Ecclésiastique (29. 15); elle priera pour vous, et elle vous préservera de toute espèce de mal. Faites l'aumône, dit notre divin Rédempteur, et vous serez purifiés de toutes vos taches (Luc 11. 41 ). Peut-on dire quelque chose de plus pour faire connaître tout le prix et tous les avantages de l'aumône?
2. Si, selon les expressions de la sainte Ecriture , l'aumône
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préserve de la mort éternelle, si elle purifie du pécbé , si elle nous fait trouver gçàce et miséricorde auprès de Dieu, s'il suffit de (aire l'aumône pour être purifiés de toule souillure, nous pouvons donc prendre tous nos plaisirs, tous nos divertissements, nous livrer à toutes nos passions, sans craindre ni la damnation, ni l'enfer, puisque nos libéralités envers les pauvres nous mettront à couvert de tous les effets de la justice divine? Ah! il n'est que Irop vrai que ce sont là les sentiments elle langage d'un graud nombre de pécheurs , qui malgré leur volonté perverse de persévérer dans le péché, se flattent qu'ils pourront se sauver seulement en faisant l'aumône. 0 hommes aveugles! détrompez-vous. Si vous avez cette intention criminelle de continuer à vivre dans le désordre , toutes vos aumônes vous seront inutiles , et elles ne vous préserveront pas de la damnation éternelle. Voulez-vous savoir , dit saint Augustin, quels sont les pécheurs qui retirent un grand profil de leurs aumônes? Ce sont ceux principalement qui déjà ont changé de vie. Si vous êtes dans ce cas, alors vous donnez à Jésus- ( hrist pauvre,pour effacer vos fautes passées. Si,au contraire. vous faites l'aumône pour avoir un prétexte de persévérer plus longtemps dans le crime, sans craindre les châtiments de Dieu, alors vous ne soulagez plus .lésus-Christ dans ses pauvres mais vous vous efforcez de corrompre la justice divine : Noi Christian pascis , sedjudicem comunpcre canaris ( D. Au^ Scrm. 39).
3. Ne vous faites donc plus illusion , ô vous , s'il en est ici quelques-uns, qui vous obstinez à vivre dans l'ivrognerie et la débauche, à entretenir vos rapports criminels, à vous faire une habitude des injustices, des jurements , des blasphèmes, cl qui, vous appuyant sur vos aumônes, vivez tranquilles dans vos iniquités! Ce n'est plus là nourrir Jésus-Christ dans ses pauvres; c'est vouloir le rendre protecteur du crime; c'est vouloir corrompre sa justice , afin qu'elle ne vous punisse pas selon que vous le méritez. Mais les aumônes faites par les pécheurs ne leur seront-elles donc d'aucune utilité? Non , lorsqu'elles seront faites dans de si mauvaises fins; au contraire elle ne les rendront que plus coupables. Quand est-ce donc qu'elles scrontavanlageuses,mème à ceux qui malheureusement se trouvent dans l'état du péché mortel ? Lorsqu'elles seront faites dans le but de porter la divine miséricorde à leur accorder la grâce de se convertir, grâce qui est une des plus signalées qu'un pécheur puisse attendre de Dieu. Faites donc l'aumône, conclut saint Augustin , daus l'intention qu'elle engage Dieu à
exaucer vos prières, à vous aider à changer de vie, si vous êtes pécheurs; ou, si vous êtes déjà convertis, faites-la, afin que par son moyen Dieu vous remette les peines ducs à vos péchés, et qu'il vous rende un jour participants de sa gloire éternelle (ibid. in fine).
\. Après avoir donc considéré les précieux avantages de l'aumône, lorsqu'elle est faite avec des intentions pures, venons au second point proposé, qui regarde l'obligation delà faire. 11 y a peu de suuels que l'on ait tant de répugnance à entendre traiter, que celui qui concerne l'obligation et le précepte de faire l'aumône. Et comme on ne se fait point un cas de conscience , ni aucun scrupule de manquer à ce devoir, et que personne ne s'en confesse, ainsi l'on considère l'aumône comme une œuvre de subrogation et de conseil. Si on la fait, on se flatte d'en avoir tout le mérite, et si l'on y manque , on ne se croit nullement coupable. Mais jl faut encore ici , ô Chrétiens, vous désabuser de votre erreur, et être bien persuadés de celte vérité incontestable: qu'il existe une obligation, très étroite et fondée sur le précepte divin , de secourir notre prochain par le moyen de l'aumône, lorsqu'il se trouve dans quelque nécessité ; que ce n'est point là un simple conseil , mais un précepte rigoureux. Et, pour vous en donner des raisons qui soient convaincantes: deux choses principalement peuvent servirà faire distinguer un précepte d'un conseil. La première est quand celui qui a droit de commander se sert de ternies qui expriment un ordre, et qui montrent la nécessité d'obéir. La seconde , lorsqu'il menace de graves peines celui qui ne fait pas ce qu'il lui prescrit, démontrant par là qu'il transgresse formellement un point de la loi. Or, nous ne pouvons nullement douter que Dieu n'ait fait à ceux qui en ont les moyens, un commandement exprès de faire l'aumône, et qu'il ne le commande sous peine de damnation. Ht d'abord il en a fait un précepte: Je vous ordonne, dit-il aux Israélites dans le Deuléronome (15. 1 1 ), de faire l'aumône au pauvre et à l'indigent: Prœeîpio tibi ni aperias manum fratri tuo egeno et paupeii.' Faites l'aumône de votre superflu, dit Jésus-Christ dans saint Luc (11. 11): Quod superesl date eltemosynam. 11 le commande donc, avec autorité , et comme un maitre qui veut être obéi. Fondé sur la même autorité , l'Apôtre impose à son disciple Timolhée l'obligation non pas de conseiller , mais de commander aux riches de ce monde de faire volontiers l'aumône: Prœdpe diviiibus hujus sœculi... facile Iribuere , et cela afin dose créer \m trésor pour la vie future: Thesaurizare sibi ftinduminium honum in futur uni ( i . Tuïï. 6. 17).
1 30 Xllf. INSTRUCTION
5; El qui peut douter de l'existence de ce précepte? Puisque, dit saint Thomas , il nous est ordonné d'exercer la charité envers le prochain , il faut donc aussi regarder comme étant la matière d'un précepte toutes les choses sans lesquelles cette charité ne peut pas se conserver. Or, comme pouravoi;' une vraie charité envers le prochain, il ne suffit pas de lui vouloir du bien, mais qu'il faut encore agir pour lui, selon ces paroles de l'apôtre saint Jean : N'aimon* pas de paroi; cl delà langue, mais par les œuvres, el en vérité, il s'ensil nécessairement que nous sommes tenus à le secourir par !>' moyen de l'aumône, lorsqu'il se trouve dans le besoin et dans la misère, et que, par conséquent, l'aumône est la matière d'un véritable précepte : Et kleo eleemosynarum targilio est in prœcepio (2.2. q. a. 5 ). Et comment ne serait-elle pas la matière d'un précepte? Ou'est-il ce prochain? que sont-iïs ces pauvres qui ont besoin de votre secours? Ils sont vos frères ; ils sont votre chair ; ils sont, comme vous, les membres mystiqncs de Jésus-Christ; comme vous, ils sont les enfants de Dieu, appelés à la même grâce de l'adoption divine , à la même gloire éternelle; parce que, comme vous, ils sont les héritiers de Dieu, et les cohéritiers de Jésus-CUrist , dont ils représentent d'une manière spéciale la personne divine. Or, s'il en est ainsi, comment pourriez-vous voir ceux qui sont vos frères, votre chair, qui vous sont unis si étroitement en celte vie , et qui doivent régner éternellement avec vous dans le ciel; comment, dis-je , pourriez-vous les voir endurer les rigueurs de la faim, les voir nus, sans avoir de quoi se couvrir, malades, sans remèdes ni aucun moyen de soulagement , opprimés par des créanciers barbares qui, les prenant à la gorge pour les étrangler, veulent impitoyablement être payés, tandis qu'ils sont dans l'impossibilité de le faire; les voir, en un mol , réduits à la dernière pauvreté , à la plus affreuse indigence , accablés de besoins el de misère , tandis que vous nagez au sein de l'abondance, sans vous empresser de les secourir , et d'adoucir autant qu'il est en vous les rigueurs de leur sort ? Mai-', me direz-vous, sommes-nous donc obligés d'employer notre argent à soulager leur infortune et aies délivrer delà misère? Eh! pouvez-vous douter que vous n'y soyez tenus? Si vous ne !<■ faites pas, dit saint Augustin , pouvez-vous vous flatter d'avoir la charité et l'amour de Dieu? Or, si vous n'avez pas la charité et l'amour de Dieu , vous êtes ses ennemis ; et vous l'êtes parce que vous transgressez le saint précepte qu'il vous a fait de soulager le prochain par vos aumônes, lorsqu'il se trouve dans la nécessité (Tract. 5. in Joan. ).
6. La seconde raison qui démontre qu'il existe un précepte formel de faire L'aumône, et qu'elle n'est pas seulement de conseil , c'est que fricu menace de l'enfer ceux qui refusent de la faire, lorsqu'ils eu ont les moyens. Pour preuve de cela, je n'ai qu'à vous rapporter la doctrine de l'Evangile, vous représentant en premier lieu ce riche dont parle saint Luc. Ses terres ayant rapporté une abondante moisson, au lieu de penser à en faire part aux indigents, il raisonnait ainsi en lui-même : « Que fcrai-jeVcar je n'ai point d'endroit assez spacieux pour » renfermer ma récolte. Voici , dit-il, ce que je ferai : j'abat- » trai mes greniers, et j'en rebâtirai déplus grands, où je mel- » trai toute ma récolte et tous mes biens. Et je me diraiàmoi- » même: Tu as de grands biens en réserve pour plusieurs an- » nées: repose-toi, mange, bois, fais bonne chère. «Trouvez-vous dans ses pensées et dans ses déterminations une faute grave pour laquelle il mérite d'être condamné? N'est-ce pas là la conduite que tiennent presque tous ceux qui possèdent de grandes richesses, soit qu'elles leur soient échues en héritage, ou qu'ils les aient acquises par leurs trafics, leur industrie et leurs travaux? Us ne pensent qu'à faire construire des maisons vastes et magnifiques, qu'à vivre dans le luxe, dans la bonne chère et dans les déiiees, sansse mettre en peine de secourir ceux qui sont dans l'indigence. Et cependant, ils se croient innocents, et ils espèrent se sauver. Mais les biens de ce riche dont nous parlons étaient-ils des biens mal acquis? étaient-ils , comme ceux de tant d'autres, le sang des pupilles et des orphelins, des veuves et des pauvres dépouillés et opprimés? Pensait-il à se servir de ses richesses pour assouvir ses passions les plus brutales, pour séduire l'innocence, pour attenter à la vie d autrui, ou du moins pour se venger de !a plus petite injure? Pensait-il à user de violence pour ruiner les faibles, à soutenir à force d'argent des procès injustes pour dépouiller de leurs biens de pauvres familles? Non , il ne pense qu'à bâtir des greniers , à manger, à boire, à vivre dans les délices. Et cependant, pour cela seul il est cité la même nui' au Tribunal de Dieu, pour y être condamné : Slulte, hac noetc animam luam répètent à le. Et, ce qui est plus propre à effrayer, c'est la terrible conclusion que tire Jésus-Christ, qu'il en sera ainsi de tout homme qui amasse des trésors pour lui-même . qui n'est point riche selon Dieu, et qui néglige les œuvres de la charité : Sic est qui sibi thesaurizat , et non est in Dcum divm(Luc. 12. 21).