‹ Instructions morales sur la doctrine chrétienne (volume 3)Chapitre 9 sur 45 · Il y a eu dans le monde, et l'on trouve encore de n i · texte numérisé non relu

Il y a eu dans le monde, et l'on trouve encore de n i

jours de"î personnes vertueuses dont le cœur est si plein de bonté , le caractère si doux , L'abord si agréable , qu'elles sa rendent aimables à tous ceux qui ont le bonheur de les connaître et de s'entretenir avec elles. C'est un plaisir de les entendre exprimer leurs sentiments avec tant de grâce et d'affabilité, surtout lorsqu'elles parlent de Dieu et de choses spirituelles. Et quoique ce ne soient pas des personnes de grands talents ni d'une science profonde , et qu'elles ne soient pas douces de ces qualités qui attirent les regards des mondains, chacun néanmoins recherche avec empressement leur conversation. Saint François d'Assise, saint François de Paule étaient loin d'être de grands savants , et néanmoins non-seulement les personnes du peuple, non-seulement les nobles , les grands, les cardinaux et les prélats de la sainte Eglise , mais les rois eux-mêmes elles souverains pontifes s'estimaient heureux d'être on leur compagnie et de pouvoir converser avec eux. Quel n'eût pas été notre bonheur , si nous eussions pu traiter familièrement avec le patriarche saint Joseph et avec la très sainte Vierge lorsqu'ils étaient sur la terre ; s'il nous eût été donné d'être témoins de leur modestie virginale, de leurs belles actions , d'entendre leurs discours, leurs entretiens qui ne respiraient que vertu cl sainteté! Mais qu'est-ce donc qui rendait si aimables ces personnes, et qui , de nos jours, nous fait encore trouver tant de plaisir lorsque nous nous entretenons avec ces saintes âmes qui tendent à la perfection ? Une petite partie, une ombre de celte bonté immense qui se trouve en Dieu , et que leur communique sa divine miséricorde , une étincelle , un rayon de cet amour dont il daigne faire part ù ces âmes privilégiées. Or, si celte petite partie, cette ombre, cette étincelle, ce seul rayon de la boulé divine et du saint amour de Dieu communiqué à ces âmes, les rendaient si aimables et si pleines de charmes, combien notre Dieunedoilil pas être infiniment plus aimable, lui qui seul est bon en luimême, et qui est la source delà bonté et du saint amour! 10. Et cependant, aveugles et insensés que nous sommes, nous nous éloignons de celle source divine de toute bonté, pour nous attacher à ces choses visibles ; et nous négligeons d'aimer celui qui seul est bon et véritablement aimable, pour aimer ce qui mérite le moins d'être aimé. Nous refusons notre amour et notre cœur à ce Dieu de bonté , à ce Dieu tout-puissant, au souverain Maître de l'univers. Mille fois nous lui avons préféré...Et quoi? ah ! nous devrions en rougir de houle, et en avoir le cœur brisé de regret; nous lui avons préféré un vain niai-

sir, un vil intérêt, une satisfaction criminelle, l'accomplissement de nos désirs, l'assouvissement de nos passions les plus désordonnées. Vivre de la sorte ce n'est pas aimer Dieu, c'est le mépriser. Continuerons-nous donc à mener ce genre de viejusqu'à la mort? Voulons-nous sortir de ce monde en faisant cet aveu forcé , que nous avons eu un cœur cl des affections pour tout autre chose que pour Dieu seul qui méritait d'être aimé? Non, Chrétiens; revenons de notre égarement, et soyons fortement résolus d'aimer désormais notre Dieu de tout notre cœur , parce qu'étant notre souverain Maitre , il nous le commande ; parce qu'il est infiniment beau, infiniment bon, cl par conséquent infiniment aimable , et enfin parce qu'il nous aime lui-même , et qu'il nous comble de ses bienfaits et de ses laveurs.

11. Comme il est plus facile de connaître une cause en examinant les effets qu'elle produit à l'extérieur, qu'en la considérant en elle-même , ainsi nous pourrons plus aisément comprendre combien Dieu est bon , combien il est aimable , et combien par conséquent il est juste que nous l'aimions, si nous réfléchissons à l'amour qu'à a lui-même pour nous, aux bienfaits sans nombre et aux faveurs signalées dont il nous a comblés : et qu'il nous prodigue à chaque instant. C'est une des raisons les plus fortes que saint Jean, le disciple bien-aimé, apporte pour nous exciter à aimer Dieu. Mes Frères, dit-il, aimons notre Dieu , parce qu'il nous a aimés lui-même le premier : Diligamus Deum, quoniam ipse prior dilexil nos (1. Joau. A. 19 ). Et combien ne nous a-t-il pas aimés ? Et que île grà< i ; cl de bienfait-, ne nous a-t-il pas accordés? 11 suffi de dire avec l'Apôtre que tout ce que nous avons vient de Die.:. Et qu'avonsnous que nous n'ayons reçu de lui (1. Cor. 4. 7 )? L'être? Il est un don de Dieu et un effet de son amour. C'est ce saint amour qui de toute éternité lui a fait concevoir l'amoureux de de nous tirer du néant: In cantate perpétua dilexi te, iJeoattraxi te (.1er. 31.3). Cette raison dont nous sommes doués est un don de Dieu, qui a voulu nous distinguer de toutes les créatures. Si nous avons une intelligence capable de le connaître, une volonté capable de l'aimer, ne sont-cepas là tout autant de bienfaits que nous avons reçus de sa libéralité/ Etqui est-ce qui nous conserve la vie, et qui nous empêche de tomber dans le néant? Oui est-ce qui nous conserve la santé, qui guérit nos infirmités, qui nous donne la nourrilure dont nous avons besoin? N'est-ce pas Dieu? Pourquoi a t il créé !e ciel, la terre» le soleil, la lune, les planètes, les

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étoiles, les poissons, les oiseaux et tant d'autres espèces Q'animaux? C'est pour notre amour , et afin que toutes ces creaturcs servent aux besoins de l'homme, ftien plus , les Anges mômes, ces princes de la cour céleste qui environnent son trône , il les a destinés à notre garde pendant les jours de notre pèlerinage sur la terre. Tous les êtres créés sont donc , dit saint Augustin, autant de dons cl de gages d'amour que nous avons reçus de cet amant divin : Munera amiei, el arrhas spomi. 12. Mais s'il en est ainsi, ô Hommes , scra-t-il possible que vous n'aimiez pas ce Dieu qui vous a tant aimés, et qui vous comble de tant de bienfaits? Un Dieu qui a tout fait pour vous ne trouverait pour lui dans votre cœur aucun sentiment d'amour et de reconnaissance! 0 Hommes, Dieu pouvait-il faire quelque chose de plus pour vous montrer l'excès de son amour, et pouviez-vous attendre de sa part quelque chose de plus pour vous croire obligés à l'aimer? Un Dieu qui n'avait nullement besoin de vous, puisqu'il est infiniment heureux eu :mc, daigne, par un trait «le son immense charité, jeter les yeux sur vous, el vous donner l'existence. Un Dieu veut bien former voire corps de ses propres mains, pour me servif des paroles de la sainte Ecriture, et l'animer d'un souffle divin.Un Dieu, pour votre amour, donne l'être à tout ce qui existe sur la terre; et vous n'aimerez pas es Dieu si plein d'amour et de libéralité à votre égard! 0 Hommes, vous êtes sensibles el reconnaissants envers une créature, et le moindre bienfait que vous en recevez vous porte à l'aimer, et vous serez froids et insensibles envers ce Dieu de qui, ave- l'être, vous avez reçu toutes choses! Interrogez les animaux, dit le saint homme Job, et ils vous instruiront : Inlerroga jumenta, et docebunl te (Job. 12. 7). Quelles marques de reconnaissance ne donnent pas ceux surtout qui partagent avec vous vos travaux, lorsqu'ils reçoivent de vous une vile nourriture? Et vous, vous n'éprouveriez nul sentiment de reconnaissance envers Dieu. de qui, outre les aliments , vous recevez toutes choses? O Hommes, si vous n'aimez pas votre Dieu après qu'il vous a donné tant de marques de son amour pour vous, fuyez la compagnie, je ne dirai pas seulement des hommes, mais des animaux mêmes qui vous environnent, et retirez-vous dans le sein iWs forêts pour y aller vivre avec les bêles sauvages. Mais (pie disje, avec les bêtes sauvages? elles vous reprocheront encore volreingratitude, parce que l'expérience nous apprend qu'elles reconnaissent elles-mêmes les bienfaits. Vous seuls y seriez insensibles! Voir:- seuls seriez sans reconnaissance pouf

les meniaiis sans nombre par lesquels Dieu vous moalre sou amour infini!

13. Si nous voulons maintenant fixer notre attention sur ses bienfaits spirituels, qui regardent le salut éternel de notre âme, ob ! combien son amour paraitra bien plus grand encore, et que de nouveaux motifs nous découvrirons et qui seront propres à nous exciter de plus en plus à l'aimer ! Parle pécbé de notre premier père , ayant perdu la justice originelle et la grâce, nous étions tous devenus les esclaves du démon, et des victimes destinées à l'enfer. Nous n'aurions eu ni salut, ni paradis à espérer, si Dieu nous eût abandonnés dans ce malheureux état. Mais, ô amour plein &' tendresse, amour magnanime de notre Dieu qui n'a pas voulu notre perle' Cet amour infini l'a porté à opérer notre rédemption ; et tandis qu'il avait mille moyens de nous racbeter, il a voulu employer le plus admirable de tous, en envoyant sur la terre son Fils unique pour être lui-même noire Rédempteur. Dieu a tellement aimé le monde, dit lésus-Cbrist dans l'Bvangile selon saint .!ean(3. 16), qu'il lui a donné son Fils unique. Dieu a fait paraître son amour envers nous, dit saint Jean dans une de sesEpitres (1. 4, 9), en ce qu'il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que, par lui, nous ayons la vie de la grâce icibas, et la vie éternelle dans le ciel.

M. Mais qui pourra jamais comprendre l'excès de cet amour divin par lequel le l'ère éternel mû par sa seule charité , a voulu donner son divin Fils qu'il a engendré avant tous les siècles dans la splendeur des Saints, pour nous délivrer de la mort, nous misérables pécheurs et esclaves du démon? Qui pourra concevoir l'étendue de l'amour qui a porlé ce divin Fils consubstantiel à son l'ère , à venir lui-même en personne payer la dette immense de notre rachat ? Fl cependant Dieu le l'ère nous a aimés réellement jusqu'à livrer pour nous son Fils unique, et ce divin Fils nous a aimés jusqu'à descendre du ciel en terre, comme dit la foi, pour nous misérables pécheurs, et pour notre salut ; jusqu'à s'incarner dans le sein très pur de Marie ; et, pour nous donner un gage plus sensible de son '.endre amour, il a bien voulu se revêtir des dépouilles de noire humanité, se faire semblable ù nous, et devenir notre frère : El liomu fœtus est. El nous n'aimerons pas notre Dieu, après qu'il nous a tant aimés? Et nous aurons un cœur pour d'autres que pour cet amant divin? Si nous devons lui consacrer tout notre cœur el toutes nos affections par la raison qu'il nous a créés, que lui donnerons-nous pour nous avoir racbe-

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IV? Mais quelles ne seraient pas noire ingratitude et notre ] erfidie, si nous voulions encore partager entre lui et les cresp* tares on cœur, un amour que nous lui devons tout entier A tant de titres?

15. Ce qui rend cet amour plus incompréhensible, c'cstqu'ctant venu dans le inonde pour noire salut, il pouvait naître ; i scindes grandeurs , et vivre dans un? chair impassible au milieu des plaisirs et des délices. Mais non, il a voulu naître dans la pauvreté et l'abjection . et mener, dans une chair sujette aux souffrances , la vie la [tins dure et la plus mortifiée. i ar un soupir, par une larme, ou par une seule goutte de son « tng infiniment précieux, il pouvait, sans mourir, racheter l'univers entier. Mais non, il a voulu soumettre son corps adorable aux coups, aux soufflets , à tous le.-, supplices , et son àme innocente à la tristesse et à toutes les angoisses; i! a voulu répandre son sang précieux par gouttes dans le jardin des Olives, par torrent dans le Prétoire, et verser enfin tout celui qui coulait dans ses veines, en mourant sur une croix. Mais pourquoi, ù mon Dieu, ô mon aimable Sauveur , avezvous voulu endurer tant de tourments, puisque vous pouviez me sauver à si peu de Irais? Puisque, ù doux Jésus, vous pouviez, sans mourir, et par une seule goullc de votre sang précieux, racheter le monde entier, pourquoi avez-vous voulu tout le répandre en mourant sur une croix? Ah ! s'il l'a voulu ainsi , dirent les saints Pères et les âmes contemplatives, ce n'a été que pour nous faire connaître combien il nous aimait, etnous donner une marque et un témoignage de son amour infini.

16. Oh! qu'il est donc plein de bonté le Dieu des chrétiens! On rapporte de quelques peuples orientaux qu'ayant entendu de la bouche des missionnaires tout ce que Dieu avait Wt'A pour nous, et combien il nous a aimés, ils s'écriaient dans les transports de leur admiration : Oh ! qu'il est bon le Dieu des chrétiens ! Quel bonheur pour eux d'avoir un Dieu si plein de bonté! Oh! qu'il est bon , devons-nous dire nous-mêmes avec eux, qu'il est aimable notre Dieu qui nous a tant aimés ! Mais qu'auraient-ils dit ces peuples, s'ils avaient su que les chrétiens n'ont point d'amour, ou qu'un amour très faible pour ce Dieu si bon et si aimable? Qu'auraient-ils dit, s'ils avaient su qu'il eu est un grand nombre qui, non-seulement ne l'aimenl pas comme il le mérite, mais qui ne craignent nullement de lui déplaire cl de l'outrager? Que serait-ce, si mous étions nous-mêmes de ce nombre, et si, au lieu d'avoir aimé ce bon Maître qui nous a fait tant de bien, nous l'avions ,.ii!!' fois offensé de lama-

r ? vin. msTRUcnoif

nièrc la plus indigne? Hélas! ce D'est point une supposition, mais une vérité incontestable. Notre conscience nooslerepro che, el plût à Dieu que nous en fassions couverts de confusion, et pénétrés de douleur et de repentir. Oui, il n'est que trop vrai cpie nous n'avons correspondu à ses bienfaits sans nom lire que par des outrages. Voilà, viles et misérables créatures. la conduite que nous avons tenue envers notre aimable Créateur!* Voulons-nous continuer à vivre, comme nous l'avon fait jusqu'à présent, dans une aussi noire ingratitude et dan.': une aussi détestable perfidie?

17. Non , Seigneur , nous n'avons été jusqu'à ce jour que trop perfides et trop ingrats. Celle pensée qu'au lieu de vous aimer, nous n'avons correspondu à vos bienfaits que par nos offenses, nous rendra inconsolables, et notre repentir durera aulant que notre vie. 0 beauté et bonté infinie, nous voulons vous aimer de tout notre cœur , de loute notre âme , de tout notre esprit, et de toutes nos forces. Donnez-nous vous-même ce saint amour qui ne peut nous venir que de vous. Mettezle dans toutes nos facultés, afin que, par un amour ardent et enflammé, nous puissions désormais réparer les manquements dont nous nous sommes rendus coupables en vivant autrefois sans vous aimer.

autres raotifs que nous avons d'aimer Dieu.... Quand ce précepte oblige-t-il?

Elles sont sans nombre les raisons qui devraient nous porter à aimer notre Dieu. Mais pour me conformer à la faiblesse de notre intclligence,je les ai réduites, dans la dernière instruction, à trois principales, dont la première est que Dieu luimême nous le commande ; la seconde, qu'étant infiniment bon cl infiniment beau, il est par là-même souverainement aimable, et la troisième enfin , qu'il nous a aimés d'un amour infini et qu'il ne cesse de nous combler de bienfaits. 11 faudrait donc que nous lussions pins durs qu'un roeber et plus ingrats que les bêles féroces, pour ne pas aimer Dieu de tout notre cœur, malgré le commandement exprès qu'il nous en fait, quoique sa beauté et sa bonté infinie nous y engagent si fortement, et qu'ayant reçu de sa part tant demarquesde son amour, la , connaissance nous obligea le payer d'un juste retour. Mais

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nvons-nous passé en revue loules les faveurs que nous avons reçues de la bonté de Dieu et qui doivent nous porter à l'aimer? Non, il nous en reste encore un grand nombre à considérer ; et c'est ce que nous allons faire en ce moment ; après quoi nous examinerons quelles sont les circonstances dans lesquelles nous sommes tenus de remplir ce précepte.

1. Si nous sommes naturellement portés à aimer ceux qui nous font du bien, comment pourrons-nous ne pas aimer notre Dieu qui mus a donné tous les biens dont nous jouissons? Nous devons donc lui consacrer notre amour, parce qu'il nous a accordé des bienfaits sans nombre. Mi ! nous pouvons bien recevoir ses faveurs divines -et en jouir; mais en calculer le nombre, et en concevoir la grandeur et l'excellence, nous ne le pourrons jamais. Pour y réussir, il faudrait compterions les instants de notre vie passée, toutes les créatures qui nous ont servis, qui ont contribué à noire bien-être ; et avec tout cela nous n'aiiricns encore qu'une connaissance tivs-imparfafle des bienfaits que nous avons reçus de sa libérable. Néanmoins comme, outre les bienfaits que je vous ai indiqués dans l'instruction précédente , je vous ai promis de vous en faire connaître aujourd'hui d'autres dont je ne vous ai pas encore parlé, commençons par celui qu'il nous a accordé, en nous faisant naître au sein de la véritable Eglise, en nous appelant à la vraie foi, et en nous élevant à la dignité de chrétiens par le moyen du saint baptême. Oh! quelle faveur singulière ' faveur que n'ont pas reçue les infidèles , les mahomclans , les hérétiques, qui sont au milieu des ténèbres de l'erreur et des ombres de la mort. Quel bonheur pour nous d'être le peuple choisi , la nation sainte , et d'avoir été appelés, à l'exclusion de tant d'autres, à jouir de l'influence de la lumière admirable du Seigneur! Par cette grâce d'adoption, non-seulement il nous a délivrés de l'esclavage du démon et du péché, il nous a encore donné la liberté des enfants de Dieu, le titre glorieux doses amis et de frères de Jésus-Christ. 0 charité admirable ! ô amour ineffable! Voyez, disait l'apôtre saint Jean, jusqu'où est allé l'amour de Dieu pour nous : jusqu'à vouloir que nous soyons appelés ses enfants, et que nous le soyons en effet: Videte quolem caritatem dedilnobis Patertut filii Dei nominemur, etsir mus(i. Joan. 3. 1). lise plaît à nous entendre l'appeler notre Père, et c'est son divin Fils lui-même qui nous a appris à lui donner ce doux nom. Et nous serons encore froids et insensibles envois ce Père si plein de tendresse pour ses enfants? Et nous n'aimerons pas un Dieu si plein d'amour pour non > ?

2. Maïs pour nous communiquer ses faveurs et ses gr;W^ , il ne s'est pas contenté d'instituer seulement le sacrement de baptême, et de nous appeler à le recevoir; il a voulu encore instituer tous les autres qui , selon l'expression du saint concile de Trente, sont ces sources divines et ces canaux par lesquels toute justice vient dans notre âme, qui nous communi quent la grâce, qui l'augmentent en nous, ou qui nous la fonl recouvrer quand nous avons eu le malheur de la perdre (Sess.7. in Oecr. de Sacrament.). Oui, outre le baptême, par lequel 1; première grâce nous est conférée, il a voulu instituer un autre sacrement par lequel cette grâce nous fût rendue. Quand nous sommes assez aveugles et assez insensés pour perdre par le péché l'innocence baptismale, nous mériterions que Dieu nous abandonnât à notre sens réprouvé , et qu'il nous condamnât à l'enfer ; mais son amour infini s'y est opposé, et dans le sacrement de pénitence, il nous a fourni une seconde planche qui, après le funeste naufrage de notre innocence, pût encore nous transporter heureusement au port du salut éternel. Et quel motif de reconnaissance cl d'amour ne nous donne pas cette faveur signalée? Parmi ces sacrements, il en a établi un qui contient réellement Jésus-Chrisl notre Dieu, notre Fxédempteur, Fauteur même de la grâce. Dans ce sacrement, se trouvent substantiellement son corps, son sang, son âme et sa divinité. 11 nous y nourrit de sa propre chair et de sa propre personne, pour nous faire vivre de sa propre vie. 11 l'a institué pour perpétuer la mémoire de sa passion et de la mort cruelle qu'il a endurée pour nous, pour y combler notre âme de grâces , et pour nous y donner un gage de cette gloire éternelle qu'il nous réserve dans les cieux. En un mol, il a voulu déployer dans ce sacrement toutes les richesses de l'amour infini qu'il nous porte, selon l'expression du saint concile de Trente : In qno divitias divini sut ergahomine* ainoris celui effudit (Sess.13. de Euch. c. 2). Et nous n'aimerions pas un Dieu qui nous a donné un gage si précieux de son amour?

3. El il a lait cela tout en prévoyant que nous ne serions le ; lus souvenl que des ingrats, et que nous l'outragerions encore de la manière la plus indigne par nos péchés. Àh ! combien de Ibis n'avons-nous pas mérité qu'il nous punit par les plus terribles châtiments, qu'il nous enlevât de ce monde, et qu'il nous ensevelit dans l'enfer ! Coupez, s'écriail la divine justice, coupez cet arbre qui, au lieu de produire des fruits de vie, ne produit que (k> fruits de mort. El combien celle justice n'en li t-elle pas effectivement ôtéde ce inonde, pour les précipiter

vJb LES VERTUS THÉOLOGALES. 77

dans l'enfer où ils brûlent, et où ils brûleront éternellement!

Nous y serions nous-mêmes plongés si, après les premier» péchés que nous avons commis, et tandis que nous étions ennemis , il nous eût frappés dans sa fureur. Mais la divine miséricorde s'y est opposée, et elle a suspendu le châtiment que nous a\ ions mérité. 11 nous a supportés pendant bien des années, et pendant toutes ces années il nous a attendus , nous donnant la grâce et le temps de faire pénitence. Quelle faveur, quel amour! Ali' que celte bonté et cette patience dont il a usé envers nous devraient être un motif pressant pour nous porter à l'aimer de l'amour le plus tendre et le plus ardent ! 4. Mais outre ces bienfaits, qui sont communs à un grand nombre cl frappent les yeux du public, il en est de secrets et de particuliers , qui ne sont connus que de ceux qui les reçoivent, comme dit saint Pierre d'Alcantara dans ses Méditations (Trait, de TOrais. et de la Médit.). 11 y en a même qui sont tellement cachés, que celui qui les reçoit les ignore lui-même, et qu'il n'y a que celui qid est l'auteur de tout don parlait qui en ait connaissance. Combien de fois, par notre orgueil , par notre négligence, par notre ingratitude, n'avons-nous pas mérité que Dieu nous eût abandonnés, comme pour de semblables manquements il en a abandonnes tant d'autres? Et cependant, il ne l'a pas fait. De combien de maux , de combien de péchés, de combien d'occasions dangereuses ne nous a-t-il pas détournés par autant de traits de sa providence , en rompant les (ilels par lesquels noire ennemi infernal cherchait à se saisir de nous, en rendant inutiles toutes ses ruses? Combien de fois, tandis que le démon se préparait à nous broyer comme un grain de froment, selon Tcxpression dont se sert Jésus-Christ parlant à saint Pierre, notre avocat divin n'aura-t-il pas prié son l'ère pour nous, de crainte que nous ne vinssions à manquer de litlélité à notre Dieu ? Oui peut connaître tous ces bienfaits secrets, excepté ce Dieu de bonté oui nous les accorde? >ious pouvons quelquefois, continue le mémo Saint, avoir connaissance des bienfaits positifs, mais qui pourra connaître ceux par lesquels il nous a si souvent délivrés du mal? Nous entendons dire souvent, et nous le voyons nousmêmes de nos propres yeux, que plusieurs infortunés sont tombés, et tombent chaque jour dans les crimes les plus graves; pour l'ordinaire, nous nous irriions contre eux, et nous les condamnons. Ah ! Chrétiens, humilions-nous devaul Dieu, en pensant (pie nous aurions elé capables de commettre les mêmes fautes. Si nous en avons été préservés, ce n'est point

un effet de notre vertu , c'est un trait de prédilection et de

miséricorde de la pari de notre Dieu qui a bien voulu nous assister parla force de sa grâce toute-puissante. Oui, mes Frères, si nous n'avons pas commis les péchés les plus énormes, nous ne pouvons pas nous en glorifier; mais nous sommes redevables de ce bonheur à la main bienfaisante de notre Père céleste qui nous a retenus. Quel motif pressant pour nous de correspondre par noire amour à l'amour infini que Dieu nous a témoigné par tant de bienfaits particuliers et secrets qu'il nous a accordés, soit en nous préservant de tant de maux, soit en nous empêchant de tomber dans les plus' grands crimes !

5. Ce qui doit néanmoins nous déterminer plus efficacement à consacrer sans réserve et notre personne et lout< affections, à cet amant divin , c'est la fin qu'il s'est proposée en nous aimant, et en nous comblant ainsi de ses bienfaits. Ou'estelle cette fin? C'est notre salut éternel, le bonheur du ciel. II veut qu'après que nous l'aurons servi et aimé sur la terre nous allions un jour le bénir, l'aimer, le posséder éternellement dans cette patrie bienheureuse. Si Dieu le Père nous a aimés jusqu'à nous donner son divin Fils, c'est afin que tous ceux qui croiront en lui ne périssent pas, mais qu'Usaient la vie éternelle. C'est pour nous, misérables pécheurs, et pour notre salut que ce divin Fils est descendu du ciel en terre, et qu'il a voulu endurer une passion si douloureuse et une mort si cruelle. C'est pour nous rendre nos droits à cette gloire éternelle que nous avions perdus, et pour nous ouvrir la porte de cette patrie céleste don! le péché nous avait fermé l'entrée , que ce divin Sauveur a bien voulu sacrifier sa vie et répandre tout son sang adorable. S'il a institué les sacrements,c'est afin qu'ils fussent pour nous autant de .moyens par lesquels nous pussions acquérir et conserver la grâce en celle vie pour pouvoir arrivera la gloire dans l'autre. S'il ne nous a pas enlevés de ce monde, pendant que nous étions dans l'étal du péché; s'il nous a attendus à pénitence ; s'il nous a donné la grâce cl le temps de nous repentir de nos fautes et de les expier , c'est uniquement parce qu'il désire notre salut, et qu'il veut nous sauver.

fi. En un mot, tout ce que notre Dieu a fait, cl tout ce qu'il fait pour nous, ton-; ses bienfaits, toutes ses faveurs tendent à ce seul but , que nous soyons sauvés , et que nous ayons le bonheur un jour de régner avec lui dans la gloire. C'estpour cela qu'il frappe -ans cesse à la porte de notre cœur par les

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impulsions de sa grâce. Et que pensez-vous que. soit celle grâce? Elle est, dit saint Augustin, une semence de la vie éternelle ,

une inspiration de l'amour divin et l'effusion mêu* de cet amour ( S. Aug. 1. 4. ad Konifacium,c.5).Par cette gràco,Dieu éclaire notre entendement, il enflamme noire volonté, et, nous faisant perdre le goût de toutes les choses mondaines ei terrestres, il nous attire à lui, il nous attache à lui d'une manière si douce et si forte en même temps, qu'au mépris de tous les faux plaisirs du monde , des illusions de la chair, et des tentatives du démon, il nous fait agir pour son amour, il nous unit étroitement à lui ici-bas , afin que nous lui soyons un joui étroitement unis dans le ciel. Le paradis est donc la lin à laquelle Dieu nous destine ; ce royaumc.où régnent la paix la p\us parfaite, tous les plaisirs, toutes les délices, est l'héritage qui nous est réservé. 11 l'a fait ce beau paradis pour qu'il fût ledernier de tous les traits de l'amour infini qu'il a pour nous. Là nous pourrons l'aimer et le posséder à notre loisir , et l'aimer et le posséder sans aucune interruption pendant toute l'éternité. Mais nous ne pourrons l'aimer dans le ciel , qu'autant (pie nous l'aurons aimé sur la terre. Et nous serions assez ennemis de nous-mêmes pour ne pas l'aimer ?Et nous refuserons encore de l'aimer, après qu'il nous a comblés de tant de bienfaits, et qu'il nous a lui-même tant aimés uniquement pour nous déterminer à lui consacrer notre amour ? Et après tout ccla,nous voudrions encore employer les facultés de notre esprit et de notre cœur à tout autre chose qu'à l'aimer ? 0 Chrétiens, y en aurait-il un seul parmi vous qui ne fût pas résolu d'aimer son Dieu ?

7. Non , nous voulons tous l'aimer ce Dieu de bonté, qui nous a comblés de tant de bienfaits, et qui nous a tant aimés. Après nous avoir instruits de ce qui concerne les deux autres vertus théologales, la foi etl'espérance,nous désirons que vous en fassiez de même pour ce qui a rapport à la charité et à l'amour que nous devons à Dieu , nous disant s'il existe réellement un précepte particulier qui nous oblige à l'aimer ; ct,supposé qu'il existe, quelles sonl les circonstances où nous sommes tenus à le remplir. Puisque je vous vois disposés à aimer votre Pieu par la raison qu'il le mérite, étant infiniment aimable en lui-même, et que vous ayant aimés le premier , et comblés de ses bienfaits, il vous a fourni tant de motifs de loi consacrer votre amour, je réponds à votre demande, et je vous dis en premier lieu qu'il existe un préceple particulier d'aimer Dieu; et dire que l'homme n'es! pas tenu de temps en lemp ,

50 v.'ir. rssraocT

pendant la vie, de faire dc> actes «le chari ime r.tr'

dos actes de foiel d'espérance, cl cela en vertu t\c> pré i divins qui regardent ces vertus, est, comme vous l'avez déjà entendu, une doctrine condamnée par l'Eglise (Alex. VU). Jésus-Christ, ainsi que nous l'avons remarqué plusieurs fois , nous a dit clairement qu'aimer Dieu de tout notre cœur , de toute notre âme et de tout notre esprit, est le premier el le plus grand de tous les commandements, Ce précepte nous défend,a la vérité, tout sentiment de haine contre Dieu ; mais en même temps il nous prescrit d'une manière positive de l'aimer;ce qui ne s'entend pas seulement de l'amour habituel qui consiste à observer exactement la loi, el à ne rien faire qui lui soit opposé; mais d'un amour actuel qui consiste à faire de temps en temps des actes d'amour de Dieu , et à l'aimer comme notre premier principe et noire dernière fin.

8. Mais supposé qu'il existe un précepte particulier de produire des actes d'amour de Dieu, sullira-t-il de le faire une fois seulement dans la vie, ou tous les cinq ans; ou bien ce précepte n'obligcra-t-il que lorsque nous serons tei eeouvrer la grâce de Dieu , et que, pour cela, m ms n'aurons pas d'autre moyen que celui de faire un acte d'amour de Dieu ? Ah ! gardez-vous , Chrétiens , de jamais vous régler sur ces doctrines erronées justement proscrites par l'Eglise (Innoc. HT). lit comment pourrait-on différer si longtemps l'exécution du premier et du plus grand de tous les commandements, (\e ce commandement dans lequel est renfermée la plénitude delà loi, dece commandement dont l'observance établit noire union avec Dieu et nous assure son amitié? Ne répugne-t-il pas à la raison même dédire qu'il suffit d'aimer une seule luis dans la vie ce Dieu qui est notre premier principe et notre lin dernière ? Non, mes Frères, cela ne suffit pas, et soyons persuadés que nous sommes tenus bien plus souvent de faire des actes d'amour de Dieu.

9. Si donc il existe un précepte d'aimer Dieu, et s'il est nécessaire de faire plusieurs fois dans la vie des actes d'amour de Dieu, en quel temps, et dans quelles circonstances ce précepte non--, obligera-t-il? Je réponds à cela que ce précepte oblige par lui-même, sous peine de péché mortel, à faire des actes intérieurs d'amour de Dieu premièrement aussitôt, moralement parlant , que l'homme a l'usage de la raison , et une connaissance suffisante de Dieu: connaissance que chacun est tenu d'acquérir selon sa capacité el ses moyens. C'est le sentiment de saint Thomas el de tous les théologiens qui avec I i

SUR TE; VER I US TnÉOLOGALES. Cl

enseignent la saine doctrine (I. 2. qu. 89. art G). La raison en est que, puisque ce premier et grand commandement 'l';i; mer Dieu oblige en certains temps de la vie , comme on ne peut le nier , il doit obliger spécialement, lorsque la raison ilant développée dans l'homme, il peut connaître Dieu comme son premier principe et son créateur. Alors il doit se sentir porté par une force surnaturelle à l'aimer par-dessus toutes choses et de tout son cœur. Voyez, en effet, avec quelle impétuosité toutes les créatures même inanimées sont portées vers leur centre. .Mais quel est le vrai centre, quelle est la véritable fin dernière de l'homme ? C'est Dieu. Aussitôt qu'il a le bonheur de le connaître, il doit donc être porté à Humer de tout son cœur, et à diriger vers lui toutes ses pensées et toutes ses affections. Et un grand nombre de théologiens sont d'avis que celui qui aurait un doute fondé d'avoir manqué de le faire en ce temps, serait tenu à s'accuser de celte omission.

10. En second lieu, dans un danger probable de mort, tout chrétien est obligé de faire des actes d'amour de Dieu, même après qu'il s'est muni des sacrements de l'Eglise. Car, si l'on doit souvent produire ces actes pendant la vie, en quel temp ; sera-t-il plus nécessaire de le faire que lorsqu'on est sur le point de mourir? Si, selon la parole de l'Apôtre, nous devons vivre pour Dieu, et mourir de même pour lui : Sive enim vivimus, Domino vivimus ; sive enim morimur, Domino morimur (Rom. 14.8) ; il s'ensuit que nous devons spécialement tendre de tout notre cœur vers ce Dieu qui est notre fin dernière, lorsque nous sommes sur le point de quitter cette vie. En troisième lieu, ce précepte devient obligatoire pour l'homme, quand il se trouve en danger de tomber dans un péché mortel, et qu'il ne peut s'en préserver qu'en faisant des actes d'amour de Dieu ; quand il éprouve des tentations si graves , qu'il ne peut les surmonter que par ce moyen ; car si en vertu du précepte delà charité, nous devons éviter tout ce qui peut offenser Dieu, nous sommes tenus par-là même à prendre les moyens nécessaires pour atteindre ce but.

11. Enfin, Tonne peut nier que le chrétien ne soit obligé souvent, pendant le cours de sa vie, de faire des actes d'amour de Dieu. La charité , qui est la fin de tous les préceptes et de toutes nos aclions.ne peut être oisive dans l'âme de celui qui aime; parce que la charité étant une vertu par laquelle nous aimons Dieu, etpar laquelle nous nous unissonsà lui, la nature de cet amour <vi de celte union, ainsi que la bonté infinie de Dieu, exigent que

82 VIII. IWSTRUCTTOH

nous ne différions pas longtemps de raimcr,et que nous foi infestions souvent notre amour. En outre, quand Dieu, dans I • Deuléronome(G.'ï), nous impose l'obligation de l'aimer, il veut, comme je vous l'ai dit , que nous l'aimions de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces ; (pic nous ne perdions jamais de vue ce précepte ; qu'il soit toujours gravé dans notre cœur; que nous le méditions assis dans notre maison, marchant dans le chcmin,la nuit dans les intervalles du sommeil et le matin à notre réveil , qu'il soit lié pour ainsi dire à noire main , et écrit sur les poteaux et sur la porte de notre habitation. Or, Dieu, en nous imposant ce commandement avec tant de sollicitude, ne nous fait-il pas connaître qu'il ne se conteme pas que nous lui témoignions notre amour seulement de temps à autre et rarement, mais qu'il exige que nous dirigions vers lui, aussi souvent que nous le pouvons, les affections de notre cœur?

12. Mais serait-il possible de déterminer d'une manière précise en quel temps et combien de fois nous sommes tenus à faire ces actes d'amour , pour ne pas transgresser ce commandement? Je vous dirai qu'il n'est pas si facile de le faire. Le précepte d'aimer Dieu étant affîrmalif, il oblige toujours, à la vérité, mais non en tout temps, et, comme disent les théologiens, pour toujours. 11 est vrai pareillement que d'après les termes pressants dont Dieu s'est servi en nous imposant ce précepte de l'aimer , il semble exiger de notre part un amour continuel. Mais, vu notre faiblesse, il faut dire qu'il n'est pas ici question d'une continuité physique , cl qu'il s'agit seulement d'une continuité morale. Or, cette continuité morale demande nécessairement que ces actes soient répétés souvent dans le cours d'une année ; et de graves théologiens soutiennent qu'on en doit faire plusieurs dans un mois, de manière que ce serait se rendre coupable d'un péché mortel que de rester un mois entier sans faire un seul acte d'amour de Dieu. En effet, si la charité est la vie de l'âme, ne doitron pas regarder comme morte celle qui, pendant un mois tout entier, n'en produit aucun acte, aussi bien que l'on tiendrait pour mort un corps qui serait un mois entier sans donner aucun signe de vie?

13. Ainsi donc, pour sortir de l'état de doute, embrassons le sentiment du vénérable docteur Jean Scot(in 4. D. 17. <j. 1), qui dit que nous sommes tenus à l'aire des actes de charité de la même manière que nous devons faire des actes de foi et d'espérance les jours de dimanches cl de l'êtes ; par-là il y

SLR LES VERTUS THEOLOGALES. S3

oura dans ces actes une espèce de continuité morale. Un outre , les jours de dimanches et de fêtes étant consacrés au culle de Dieu , nous ne pouvons pas lui rendre un culte qui lui soit plus agréable que celui que nous lui rendons en lui offrant l'hommage de notre cœur par le moyen des actes d'amour. Mais ne soyons pas si avares de notre amour envers Dieu. Il serait à désirer que nous en fissions des actes fervents non pas seulement tous les huit jours, mais tous les jours, et s'il était possible, à toute heure et à tout moment, protestant sans cesse à notre Dieu que nous voulons l'aimer de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces, comme il nous le commande, comme il veut que nous l'aimions. 11 serait à désirer que les pères cl les mères enseignassent à leurs enfants à réciter le malin et le soir dans leurs prières ordinaires les actes de foi , d'espérance et principalement de charité et d'amour de Dieu. 11 serait à désirer enfin que notre cœur fût sans cesse blessé par les flèches du divin amour, et que notre âme, enivrée du vin d'une charité parfaite, lût sans cesse absorbée eu Dieu.

M. Mais vous seul , Seigneur , pouvez blesser de la sorte notre âme et notre cœur. Nous savons , et la foi nous l'enseigne , ([lie comme sans l'impulsion de votre esprit divin et de votre sainte grâce nous sommes incapables de faire une bonne œuvre qui soit méritoire pour le ciel, de même sans votre secours nous ne pouvons pas vous aimer comme il est convenable que nous vous aimions. Daignez donc, dans votre miséricorde embraser nos cœurs du feu de celte sainte charité. Vous nous commandez de vous aimer, ù Dieu souverainement aimable, et pour avoir notre amour, vous faites agir toutes vos infinies perfections : votre autorité, en nous l'ordonnant , votre toute-puissance en nous comblant de vos bienfaits, votre bonté en le désirant, voire bénignité en nous le demandant, et votre miséricorde en le sollicitant par vos inspirations continuelles. Donnez-nous donc ce saint amour que vous nous commandez d'avoir, et alors, vous dirons-nous avec saint Augustin, commandez-nous tout ce que vous voudrez : Da, Domine , quod jubés, et jubé quoil vis. Brisez par votre grâce notre cœur dur et insensible, et faites qu'il n'ait plus d'affection que pour vous. Non, Seigneur, nous ne voulons plus vous offenser; nous vous promettons de vous aimer toujours. Nous préférons mourir dans votre grâce, plutôt que de vivre en vous offensant. Nous vous offrons notre liberté, notre volonté et notre cœur, afin que ce cœur soit tout à vuii^

et que vous le remplissiez de votre amour. Faites donc <\:ry. nous vous aimions de tout notre cœur, de Ircameet

de toutes nos forces en cette vie , aliu que us le bon-

heur de vous aimer éternellement d'un amour plus ardent dans le ciel.

NEUVIÈME 1NSTUUC I ION.

Manière d'aimer Dieu dans la pratique!

En vous parlant de Ta troisième vertu théologale, qui e.ct la charité , je vous ai proposé les nombreux motifs qui doivent nous porter à aimer Dieu, et je vous ai indiqué le temps elles circonstances où nous sommes obligés de faire des actes de cet amour. Si nous aimons naturellement ceux qui nous font du bien , nous ne pouvons pas nous dispenser d'aimer notre Dieu, qui nous en fait tant. Ayons donc soin de nous habituer à lui témoigner souvent notre amour, à le lui témoigner plusieurs lois le jour, et s'il est possible, à toute heure et à tout moment. Mais, pourrez-vous dire, vous nous avez beaucoup parlé de l'amour de Dieu , de la nécessité ounoussommes de l'aimer, des motifs qui nous y portent, du temps et des circonstances où nous devons le faire; mais jusqu'ici vous ne nous avez rien dit delà manière dont il faut que nous fassions ces actes d'amour de Dieu. .levais vous satisfaire; mais comme cette matière est si importante, qu'on ne saurait trop la développer, je vous expliquerai aujourd'hui comment dans la pratique nous devons et nous pouvons faire des actes d'amour de Dieu, et quels sont les moyens qu'il faut employer pour acquérir ce saint amour. *

1. Avant de vous montrer la pratique de l'amour de Dieu, je veux vous faire remarquer deux choses. La première , que comme la charité est la plus nécessaire et la plus sublime de toutes les vertus, ainsi quiconque désire, je ne dis pas devenir saint et parfait, mais simplement se sauver , doit se proposer dans toutes ses actions de plaire à Dieu, et diriger vers lui toutes ses pensées et toutes ses affections. C'est afin que nous l'aimions que Dieu nous a mis au monde; c'est pour cette même fin qu'il nous laisse sur la terre, et c'est pour allumer en nous ce fou céleste que son divin fils esl descendu du ciel (Luc. 12.49). Il fuul donc «raver profondément dans notre

creur celte grande vërilé , que la plus étroite de toutes nos obligations est celle d'aimer notre divin Créateur ; d'où il suit que c'est à cela que doivent tendre tous nos exercices spirituels et toute notre dévotion. Il est très utile pour nous d'honorer la sainte Vierge et tous les Saints ; mais pour que celte dévotion soit véritable, il faut qu'elle nous porte à aimer noire Dieu par-dessus toutes choses. Quelle a été sur la terre, et quelle est maintenant dans le ciel l'occupation delà très sainte Vierge et des Saints, sinon d'aimer Dieu? ei que désirent-ils autre chose que de le voir aimé de tous les hommes ? ha vraie dévotion , la dévotion au-dessus de toutes les dévotions est doue celle qui consiste à nous exercer dans le saint amour de Dieu.

2. La seconde chose que je dois vous faire observer est que toute la honte et tout le mérite de nos actions dépendent de la charité et de l'amour de Dieu, et que c'est cet amour divin qui sanctifie toutes nos œuvres ; faisons des prières , des aumônes, des pénitences autant que nous serons capables d'en faire ; si tout cela n'est accompagné de l'amour de Dieu, si dans toutes ces actions nous nous proposons un autre but que celui de plaire à Dieu, elles ne seront jamais des actes de vraies vertus, elles n'auront aucun mérite pour la vie éternelle. L'Apôtre ne nous laisse aucun lieu d'en douter, lorsqu'il dit aux Corinthiens que quand il opérerait toutes sortes de merveilles et de prodiges, s'il n'avait pas la charité , tout cela lui serait inutile : Si charitatem non liabuero, niliil ntihi prodest (I. Cor. 13. 3). C'est une vérité qu'il nous importe grandement de bien considérer, puisque pour ne savoir pas la mettre en pratique en dirigeant toutes nos actions vers Dieu, nous perdons tant de mérites que nous pourrions acquérir. 11 en est un grand nombre qui ne se rendent pas coupables de crimes énormes, qui ne dérobent point, qui n'exercent pas la vengeance, qui ne causent point de dommage au prochain ; mais quel est leur but, quel est le motif qui les relient? C'est la crainte de la justice humaine, ou l'impuissance où ils se trouvent de se satisfaire. D'autres font de longues prières, d'abondantes aumônes et un grand nombre de bonnes œuvres ; mais ils ue cherchent par tous ces moyens qu'à s'attirer la vaine estime des hommes. On en voit qui se tiennent éloignés desjeux,des spcctacles,dcsbals des fêtes mondaines, qui mènent une vie chaste cl frugale : niais c'est par économie, parce qu'ils y trouvent leur intérêt, OU pour tout autre motif humain. S'ils ne le font pas pour plaire à Dieu et pour son amour, ils n'acquièrent aucun

IV > IX. INSTRrCTIOS

rilc devant lui. Ayons donc toujours soin de diriger noire intention vers Dieu, de foire toutes nos actions pour son amour, lui prolestant souvent que tout ce que nous faisons , nous le faisons pour lui plaire, pour lui être agréables.

3. (lela supposé, il faut donc exercer notre coeur à faire à chaque instant, s'il est possible, des actes de ce saint amour,et plus ces actes seront parfaits, plus nous avancerons dans les voies du Seigneur. Ainsi donc quand nous disons : Seigneur mon Dieu, je vous aime, je veux toujours vous aimer par-dessus toutes choses ; je suis prêt à renoncer à tout et à tout souffrir plutôt que de\ous offenser; nous devons avoir l'intention de dire en premier lieu que nous sommes disposés à perdre la vie , nos biens et tout ce que nous avons de plus cher, plutôt que de transgresser sa loi sainte en commettant un péché mortel. Et ce sera là un acte parfait d'amour de Dieu (Murât. Exerc. spirit). Il sera plus parfait encore si par ces paroles nous avons l'intention de dire que nous sommes résolus de perdre tous les biens, et de souffrir tous les maux plutôt que d'offenser Dieu par des péchés véniels. Enfin ce sera l'acte le plus parfait d'amour de Dieu de protester, comme font bien des âmes plus embrasées de ce feu divin, dont quelques-unes s'y engagent même par vœu, que nous sommes disposés à perdre tout ce que nous avons et à endurer tout ce qui peut nous arriver de mal, lors-même qu'il ne serait question ni de péché mortel, ni de péché véniel, pourvu que nous puissions par ce moyen lui plaire davantage, el procurer sa plus grande gloire.

4. Mais une chose qu:il ne faut pas ignorer , c'est que le saint amour de Dieu ne doit pas consister dans la seule tendresse du cœur , dans U\ seule affection intérieure que nous éprouvons pour lui, et qui peut être quelquefois purement naturelle, dans les seules paroles, dans les seuls désirs; mais comme nous l'avons dit ailleurs, il faut qu'il se manifeste par les œuvres. L'amour doit être comme le feu, qui est toujours actif. Un bon serviteur qui aime son maître, et qui désire de lui plaire, ne se contente pas de lui donner des marques de son attachement seulement par ses discours; il cherche encore à le lui prouver par ses œuvres et par toute sa conduite. Si nous aimons vraiment Dieu, il faut donc lui manifester notre amour de la même manière : el pour cela il faut eu venir à la pratique, et exécuter dans les occasions la résolution que nous avons formée de l'aimer par-dessus toutes choses. A quoi nous servirait-il d'avoir une belle maxime dans l'esprit et

SUR LES YF.MTS TIIÉ0L0CALES. 87

dans le cœur, si nous n'en faisions pas usage dans le besoin? 11 faut donc profiler des occasions qui se présentent , pour témoigner à Dieu notre amour. Par exemple ,jc suis atteint d'une maladie grave, je suis même en danger de perdre la vie ; je pourrais me délivrer de ce danger en usant d'un remède qui est défendu par la loi de Dieu; mais comme je ne puis remployer sans offenser Dieu, je préfère mourir , plutôt que de me conserver la vie par un péché. On me propose un contrat que je reconnais illicite; on veut que j'intente un procès que je vois évidemment être injuste ; je me garderai bien de passer ce contrat, d'entreprendre ce procès, puisque Dieu en serait Offensé. J'ai reçu une injure , si je n'en lire pas vengeance , on me traitera de lâche et d'homme sans cœur. On dira de moi tout ce que l'on voudra; je renonce à la vainc estime des hommes pour conserver l'amitié de mon Dieu. Je ne puis me procurer ce plaisir , celte satisfaction qu'en commettant un péché véniel, je veux m'en priver, pour ne pas offenser mon Dieu, même par une faute vénielle. Sans offenser Dieu, je pourrais aller dans cet endroit, prendre cette récréation, me vêtir de telle manière ; mais je veux m'en abstenir, parce que je sais que par le moyen de ces privations je serai plus agréable à Dieu, et que je procurerai davantage sa gloire , et que je veux toujours faire ce qui est plus conforme à son bon plaisir. Voyez, mes Frères, combien d'actes d'amour de Dieu l'on peut faire dans une journée.

•k lui second lieu , ce sera un bel acte d'amour de Dieu que de conformer ivoire volonté à la sienne dans toutes les disgrâces qu'il nous envoie, et dans tout ce qu'il permet qui nous arrive. La volonté du maître doit être celle d'un bon serviteur. Nous ne serons donc jamais de vrais serviteurs de Dieu, si nous ne voulons pas souffrir qu'il exerce sur nous son empire ; et nous ne pourrons jamais dire que. nous l'aimons réellement, si nous ne nous soumettons pas de tout ootre cœur aux ordres de sa providence et à sa sainte volonté ! Faisons-lui donc le sacrifice de notre volonté et de notre cœur , et gardonsnous bien de jamais laisser échapper la moindre plainte , lorsque, dans sa sagesse infinie, il dispose de nous et de nos biens, et qu'il nous envoie quelques revers, quelques adversités. Vous me direz peut-être que, dans les maux dont Dieu vous afflige, il vous est impossible de ne pas ressentir quelque douleur, quelque chagrin, quelque ennui; mais ce n'est pas ce qui vous empêchera de l'aimer. Que votre âme s'attriste , nn'eUe soit dans la désolation, n'importe; pourvu que

88 ,x. msTïwcnoH

cœur soit en même temps uni à Dieu , cl que voire volonté,

loin de s'opposer à la sienne, lui soit soumise, c'est alors

principalement que vous lui donnez des preuves de votre amour, et que vous faites une plus grande acquisition de mérites. Croyez-vous que les saints Martyrs ne ressentissent pas l'ardeur des flammes, les douleurs terribles que leur causaient les pointes de Ter ou celle de l'épée? Ils les ressentaient sans doute ; mais ils les enduraient volontiers pour l'amour de Dieu; Es lui offraient leurs tourments, et c'est ainsi que leur martyre devenait un acte parfait d'amour de Dieu. Lai donc l'âme et le corps sentir le poids (\as tribulations et des souffrances ; mais qu'en même temps notre cœur soit toujours uni à Dieu, que notre volonté soil toujours résignée et couforme à la sienne, et par-là nous l'aimerons véritablement. Ne perdons jamais de vue cette vérité, elle nous sera d'une grande consolation dans toutes nos peines. Habituons-nous à dire fréquemment et de bon cœur ces paroles: Seigneur, que votre très juste, très aimable et très sainte volonté s'accomplisse en moi et sur tout ce qui m'appartient, maintenant et, dans tous les siècles, et alors notre vie sera un acte continuel du plus saint et du plus parfait amour de Dieu.

6. En troisième lieu, ce sera faire un acte d'amour de Dieu que de nous réjouir en pensant à sa grandeur, à sa bonté, à sa sainteté, à tous ses divins attributs, et spécialement à sa gloire infinie. 11 est vrai que Dieu étant infini en lui-même et dans toutes ses perfections, il ne peut rien recevoir de nous. Cependant, en lui montrant la joie que nous éprouvons de savoir qu'il est infiniment grand, infiniment saint, infiniment glorieux, nous lui donnons une marque certaine de nuire amour. C'est ce que faisaient dans le. ciel, comme le vit Isaïe , et ce que feront pendant toute l'éternité les Séraphins et tous les Esprits bienheureux, en s'écrianl sans cesse: Suint, saint, saint est le Dieu des armées. C'est ce que notre divin Maître a vouli nous enseigner, en nous faisant dire chaque jour, dans l'Oraison dominicale : Que cotre nom soit sanctifie ; c'est-à-dire, soyez, ô mon Dieu, connu, honoré, aimé et servi de tous les hommes. Aussi la sainte Eglise répèle-t-elle à la fin de chaque Psaume, et dans bien d'autres circonstances, ce beau versel: Gloria Palri, et Filio , et Spirilui Sancto, pour nous apprendre que notre plus grand soin doil être de rei. Ire gloire à noire Dieu un en essence el subsistant en trois personnes. (Mie si nous devons désirer qu'il soil glorifié de tous les hommes, combien ne devons-nous pas avoir plus & cœur de lui

sur, i.rs VERTUS T!l£0L0GALE3. 89

procurer nous-mêmes celle gloire? Que ce soit donc là noire but, non-seulement d'empêcher, autant qu'il est en nous que Dieu ne soit offensé , mais de faire qu'il soit honoré et aimé de tous les hommes , et que son saint amour croisse et s'augmente spécialement dans noire cœur. Tel est, dit saint Bernard, le caractère du saint amour de Dieu, lorsqu'il règne dans une àme : il > est dominant, et attire à lui toutes les autres affections: il s'y rend absolu, et anéantit touteattache aux créatures (I). Bernard. Serin. 38. in Cant. ). En un mot, il ne veut que Dieu , il ne désire que sa gloire; et non content de cela , il cherche tous les moyens pour avoir des compagnons de sa lélicité , et pour faire que ions aiment et glorifient cet amant divin.

7. En quatrième lieu, nous ferons des actes parfaits d'amour de Dieu, lorsque nous exciterons dans notre cœur le regret de nos péchés. La crainte des peines de renier est très utile en elle-même pour rappeler le pécheur des voies de l'iniquité ; elle est un don céleste et un mouvement dû Saint-Esprit; lorsqu'elle exclut toute volonté de pécher, Ainsi , il est bon de ne pas offenser Dieu par la crainte de l'enfer, et pour celui qui l'a offensé, il est bon qu'il s'en repente par la crainte des châtiments réservés aux méchants. Mais il est bien plus à désirer que ce soit la crainte Qliale qui nous fasse éviter le péché , que nous délestions nos fautes passées , non point parce qu'elles nous ont privés du ciel, mais parce qu'en les commettant, nous avons offensé un Père si plein de bonté, un Dieu si aimable, et que quand il n'y aurait point d'enfer à craindre, ni de paradis à désirer, nous soyons résolus de ne plus lui déplaire , de le servir et de l'aimer toujours de plus en plus. Cel acte de contrition, provenant du pur et ardent amour de Dieu, est si parfait , qu'il remet en grâce eljustifie le pécheur même sans le sacrement de pénitence.

8. Telle est la pratique du saint amour de Dieu , et telles sont les diverses manières d'en produire des actes. Mais, me direz-vous, ce saint exercice suppose une âme bien établie dans cet amour , et qui a eu le bonheur de l'acquérir dans le degré le plus parfaite! le plus sublime. Comment pouvons-nous y parvenir nous-mêmes, et quels sont les moyens que nous devons prendre pour y arriver? (.'est la seconde chose que je me suis proposé dé vous montrer. Saint Laurent Justinien assigne pour cela trois moyens principaux: Penser volontiers i. Dieu, donner volontiers pour Dieu, souffrir volontiers pour Dieu: Libenlcr de Deu cogilare , Ubenler pro Dcodare, libenter

30 ix. msTstcni n

proDcopati. Le premier moyen d'acquérir un grand amour dd Dieu est donc de penser souvent à lui. Pour aimer une personne, il faut d'abord là connaître, et connaître aussi ses belles qualités; et plus nous les connaîtrons, plus nous la jugerons digne de notre amour. Nous ne pourr du moins que sentir s'enflammer en nous un ardent amour pouf noire Dieu, quand nous nous mettrons à considérer souvent sa majesté suprême, sa grandeur infinie, son immense bonté, sa généreuse libéralité envers tous, et spécialement envers qu'il a comblés et qu'il comble de biens en celle vie , en attendant qu'il nous lasse participer à son propre bonheur en l'autre. 11 sera donc souverainement utile pour nous de méditer sur ses perfections divines, sur les œuvres admirables qu'il a faites pour nous, de lirelcs livres, d'écouler les instructions qui traitent de l'amour de Dieu. Plus nous nous occuperons de Dieu, plus nous penserons à lui, plus nous parlerons de lui, plus nous considérerons ses bienfaits sans nombre, plus aussi nous nous sentirons portés à mépriser les eboses de la terre, à nous attacher à celui qui est noire premier principe, notre fin dernière et l'objet de noire béatitude éternelle. Pour pouvoir penser plus facilement et plus sérieusement à notre Dieu , il sera pour nous d'un grand secours de nous retirer du fracas et du tumulte du monde. Je ne dis pas que vous soycÇ, obligés d'aller passer votre vie dans les déserts, dans les groi» les cl les cavernes, comme les anciens solitaires, ou de von renfermer dans des cloîtres comme les religieux: vous n'en au riez pas le courage , et d'ailleurs votre élat et votre condilior ne le permettraient pas. Mais au moins, ne laissez pas passer une année sans faire une retraite de quelques jours; faitesen une d'un jour tous les mois , et employez une heure ou une demi-heure chaque jour à penser aux eboses spirituelles, à votre Dieu , et ce sera un moyen liés efficace pour vous faire acquérir son saint amour. Pourquoi les Saints étaient-ils sans cesse embrasés lu feu de l'amour divin? Parce que, sans presque jamais penser à autre chose, ils restaient les jours et les nuits entières absorbés dans la contemplation des eboses divines. Imitons-les au moins en quelque chose, si nous ne pouvons pas arrivera la même perfection.

9. Mai- où sont ceux qui aujourd'hui se livrent à cette sainte occupation? qui se servent de l'esprit, de l'intelligence que Dieuleur a donnée, pourpeuserà lui ? Voyez cel homme puissant , pensc-l-il à son Dieu? H ne s'occupe que <\r- moyens ■ne ta fortune, il ne pense qu'a s'élo lus en

plus, qu'à dominer, qu'à passer son temps dans les plaisirs cl les divertissements continuels. 11 fera peut-être le matin une courte prière sans goût, sans attention, et avec cela il se croit dispensé d'élever de temps en temps son cœur à Dieu pendant la journée. Et ce marchand, cet homme de négoce , pensc-i-ilà son Dieu? 11 a une trop grande multitude d'affaires i soigner, il en est tellement préoccupé, que pour lui les heures, les jours, les semaines et les mois passent avec la plus étonnante rapidité, et il s'imagine faire beaucoup, si les dimanches et les l'êtes il entend une messe à la hâte et avec une distraction continuelle. Du reste, il ne lui arrive jamais d'élever ses regards vers le ciel. Pensc-t-elle à son Dien celle jeune personne pleine de vanité? Y pense-t-elle celte femme qui \\'. selon les lois do monde? Ah ! elles ont bien d'autres occupations, selon elles plus sérieuses. Le luxe, les conversations, les vi-

. les parties de jeu, les danses, les spectacles, le désir de plaire, l'ambition d'être admirées et estimées, voilà autant d'objets qui absorbent tomes leurs pensées. Elles ne négligent rien de ce qui regarde !a beauté de leur visage , l'ajustement dans les babils , l'ornement de leur personne. Craignant de n'avoir pas assez bien fait leur toilette, elles ne cessent de pirouetter autour d'un miroir, pour examiner si leurs cheveux sent bien tressés, si les rubans et les fleurs sont à leurs pla-

Voilà le grand objet de leurs pensées et de leurs occupations. Mais quand penserez-vous donc à Dieu et à voire sain;? Vous ne voulez pas y penser maintenant, parce que vous avez d'autres choses qui vous préoccupent. Sachez donc que Dieu vous abandonnera aussi. Viendra an jour où vous frapperez à la porte du ciel, et où vous demanderez à entrer dans la joie du Seigneur; mais cette faveur vous sera refusée, parce que cette porte ne s'ouvre qu'aux vierges sages et laborieuses, et qu'elle demeure fermée aux vierges làiies et insensées. La raison donc pour laquelle tant d'âmes sont vides de l'amour de Dieu, c'est qu'elles ne pensent presque jamais à lui.

10. Le second moyen d'acquérir cet amour, c'est de beaucoup donner pour lui, et de faire beaucoup dans la vue de lui plaire. Il y a des malheureux à vêtir, des infirmes à soulager, de jeunes personnes à établir, des pauvres qui demandent du pain, d'autres nécessiteux à secourir, et tous vous prient de les aider au m. m de Dieu, pour l'amour de Dieu. Faites donc des aumônes selon vos moyens , selon que votre élat et voire condition peuvent vous le permettre. Retranche/ luit ce qui est superflu dans les vêlements, dans la table,

92 tt. INSTRUCTION

daos l'ameublement. Nous pouvons donner à Dieu tant d'autres choses qui nous sont chères : par exemple, nous aimons certaines commodités , certains divertissements; faisons-en à

noire Dieu un beau sacriûce; renonçons pour son amour aux choses qui nous plaisent davantage. Mais nous éprouvons delà répugnance à nous en priver : c'est précisément pour cette raison (pie vous aurez plus démérite. Oh! que nous serions heureux , dit un pieux auteur (Murât. Exere. Spirit.) si, au momentde la mort, nous pouvionsdire à Dieu: Seigneur, j'ai donné pour votre amour tout ce que j'usais, il ne me reste plus à vous donner maintenant que mon âme. Ayons soin pareillement de lui offrir chaque jour, et même plusieurs fois dans la journée, notre personne, tout ee que nous avons, nos biens, notre santé, notre vie même, afln qu'il dispose de tout selon son bon plaisir. Offrons-lui toutes m» actions , tout ee que nous faisons en remplissant les devoirs de notre état, fatigues, voyages, travaux, toutes choses, en un mot; lui protestant que nous voulons agir en toul pour obéir aux ordres de sa Providence, pour lui plaire, pour sa gloire et pour son amour. Oliî quel puissant moyen, quel moyen efficace pour acquérir le saint amour de Dieu!

11. Mais qui sont ceux aujourd'hui qui se servent de ce moyen, donnant beaucoup, et agissant beaucoup par amour pour Dieu? Combien ne s'en trouve-l-il pas qui vivent sans faire presque rien pour lui, tandis qu'ils font tant pour le monde et pour les choses du monde? .le suis étonné et confus, lorsque je pense à un reproche que saint Bernard se faisait à luimême sur ce point. « .le ne sais, disait-il, comment se passent » les heures elles semaines. Me voici à la fin de la journée. » et je ne saurais dire ce que j'ai fait pour mon Dieu qui m'a » donné ce temps que j'ai consumé inutilement. 0 Soleil, re- » viens sur l'horizon; revenez, Moments, Heures perdues; » revenez, afln que je donne à mon Créateur et à mon Sau- » veur quelques marques de ma servitude et de ma soumis- » sion. Pourquoi m'a-l-il mis au monde , sinon pour agir7 El » pour qui dois-je travailler, sinon pour lui, à qui appartien- » lient mon esprit, mon cœur et toutes mes forces? » Ditesmoi , Chrétiens, quel est celui d'entre nous qui s'esl jamais adressé ces reproches que saint Bernard se faisait à lui-même? Ce grand saint Bernard, que l'on sait avoir tant fait pour la gloire de Dieu et pour le bien de son Eglise! Qu'avons-nous fait pour notre Dieu? Nous sommes arrivés à l'âge de vingt ans, de Ironie ans, de quarante ans, de cinquante ans, cl quelques*

uns sont dcjà parvenus à la vieillesse. Pendant toutes ces années, nous avons beaucoup travaillé pour nous procurer des plaisirs, pour faire fortune, pour plaire à nos amis, pour assurer un heureux sort aux membres de notre famille ; mais qu'avons-nous fait pour notre Dieu? Dans un si grand nombre d'années, combien de moments, d'heures, de jours, de semaines, de mois ont été sacrifiés à l'intérêt, à la vanité , à l'ambition, à l'intempérance! et pour notre Dieu, encore une fois, qu'avons-nous fait? Rien, absolument rien. Oh! quel compte terrible nous aurons à rendre à la fin de la vie ! Mais avec tout cela faut-il nous étonner si l'on en voit si peu qui aiment vraiment Dieu, puisqu'on ne fait presque rien pour son amour?

12. Le troisième moyen pour acquérir l'amour de Dieu , est de beaucoup souffrir pour lui. 11 faut nous désabuser, et croire que tout ce qui n'est pas mortification de nous-mêmes, de nos sens et de nos passions , peut avoir une apparence de vertu, mais non point la réalité. Toutes les pratiques extérieures de dévotion, tous les exercices de piété, s'ils ne produisent pas en nous un vrai désir, un désir efficace de souffrir volontiers pour l'amour de Dieu, sont des arbres revêtus de belles feuilles, mais qui ne produisent aucun fruit. La vraie dévotion, le véritable amour de Dieu doit nous porter à réprimer nos passions , à renoncer à notre volonté , à celte vaine estime que nous avons de nous-mêmes, à tout amour-propre. y tous les plaisirs, à toutes les commodités de la vie. Alors , en un mot, nous montrerons que nous aimons vraiment Dieu , quand nous chérirons les souffrances et les croix, et que nous le prouverons non par les paroles, mais par notre conduite et par nos œuvres.

i 3. Nous trouvons une excellente preuve de cette vérité dans le saint Evangile (Joan. 21). Jésus-Chrisi ayant demandé ii saint Pierre s'il l'aimait : «Oui, Seigneur, lui répondit l'A- » pùtrc; vous savez que je vous aime. » Le divin Sauveur ne se contente pas de celte réponse, et lui dit une seconde fois : « Pierre, m'aimez-vous? » Saint Pierre lui fait encore la même réponse, en disant: Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit une troisième fois : Pierre, m'aimez-vous? Alor> saint Pierre, s'affligeant de ce que .lésus lui faisait celte demande pour la troisième fois, lui répondit : Seigneur, vous connaissez toutes choses; vous savez que je vous aime. Mais pourquoi Jésus-Christ lui fait-il ces trois demandes? C'est, dit le texte sacré, pour l'avertir que si, lorsqu'il était jeune, dallait où il voulait, lorsqu'il sera sur la lin de ses jours, on Iq

conduira où il ne voudra pas, lui faisant ainsi entendre quel genre de mort il devait glorifier Dieu. Un grand nombre

(lisent qu'ils son! disposés à agir par amour pour Dieu; mais c'est à condition et avec celle réserve qu'ils ne feront que les choses auxquelles ils se sentent portés par goût et par inclination, et qu'ils n'auront à souffrir ni reproches, ni outrages, ni humiliations.

14. Mais aimer Dieu avec celte réserve, ce n'est pas l'aimer. Jésus-Christ, pour donner à saint Pierre une marque à laquelle il puisse connaître s'il aime son Sauveur, l'avertit que si, autrefois, il faisait ce qui lui était agréable, il doit se soumettre maintenant à faire ce qui est naturellement contraire à sa volonté, mais qu'il exige cependant de lui. Or, qu'exigc-l-il de cet Apôtre? Qu'il consente à souffrir les contradictions, les ignominies, la prison, l'exil, le martyre et la mort. Oh '.combien est rare pour celle raison le véritable amour de Dieu ! qu'il est peu de chrétiens qui soient disposés à souffrir pour l'amour de Dieu ce qu'il veut qu'ils souffrent. Alors donc, mes Frères, je dirai que vous aimez Dieu de tout votre cœur, quand vous serez disposés à accepter pour son amour toutes les disgrâces qui peuvent vous arriver , toutes les persécutions qui vous seront suscitées, toutes les médisances et les calomnies que l'on pourra faire contre vous , les procès qui vous seront intentés, et tous les autres maux auxquels vous éles sujets. Alors je dirai que vous aimez Dieu de tout votre cœur, quand, en proie aux douleurs les plus aiguës, aux revers les plus affligeants, aux affronts les plus sensibles, je vous entendrai dire avec une parfaile résignalion : .le pourrais m'impatienter. m'échapper en plaintes et en murmures , je pourrais me venger de ceux qui m'ont offensé injustement; il ne tiendrait qu'à moi de perdre et d'anéantir celui qui me cause celte peine . ce chagrin : il n'eu sera pas ainsi: par;1'1 que j'aime Dieu, je veux, pour son amour, supporter toutes choses, et, pour son amour, je pardonne de bon cœur. Oui, Chrétiens, quand vous serez animés de ces sentiments généreux, alors vous pourrez dire avec vérité que vous aimez Dieu, cl (pic vous remplissez ce grand commandement dans lequel est renfermée toute la loi.

15. Mais, comme je l'ai dit ailleurs, le saint amour de Dieu est un feu qui ne peut pas s'allumer naturellement dans notre cœur. Il faut qu'il vienne d'en haut, c'est-à-dire de la fournaise ardente du cœur de Dieu. C'est donc à lui qu'il faut le demander, et le demander sans cesse, avec instance et avec ferveur. Jl faut le priei qu'il excite dans nos cœurs , qui sont si froids,

MJB rE> VERTUS TnÉOLOGALFS. 95

h Gamme de son saint amour , qu'il vienne avec cet an iur divin régner dans notre âme pour y détruire nos passions , et pour en éloigner toute affection étrangère. 11 faut lui demander qu'il remplisse notre cœur de ce saint amour, qu'il nous rende des serviteurs fidèles, des enfants bien nés et toujours disposés à lui plaire cl à faire en toutes choses sa sainte volonté. Oui, ù Dieu plein d'amour, nous vous offrons nos personnes , notre cœur, notre liberté, notre volonté; nous consacrons tout à votre souverain empire pour être toujours sous votre dépendance ; et pour tout ceIa,nous ne vous demandons pas autre chose que vous-même et votre saint amour! Ajoutez à tous vos immenses bienfaits celui, le plus grand de tous, d'attirer à vous tout notre cœur et toutes nos affections. 11 vous est aussi facile de nous accorder celle gràee que tout autre; daignez donc nous l'accorder par un effet de votre bouté infinie (Saint Pierre d'Alcant. Trait, de l'Orais.). 0 très sublime, très clémente et très sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, Dieu seul et véritable , enseignez-nous toutes choses, et spécialement la manière de vous aimer !0 Père divin, par votre puissance infinie, remplissez notre mémoire de saintes et amoureuses pensées! 0 Verbe éternel, par votre sagesse sans borne, éclairez notre entendement , lui faisant connaître votre grandeur et notre néant! 0 Esprit divin , amour du Père et du Fils, par votre bouté incompréhensible , daignez réformer notre volonté, et l'enflammer d'un amour si ardent, que rien sur la terre ne puisse jamais l'éteindre! Seigneur, vous qui avez purifié par le (eu les lèvres du prophète Isaïe, purifiez notre cœur de (ouïe affection terrestre par le feu de votre amour, afin que ce cœur n'aime que vous, ne cherche que vous, ne trouve son repos qu'en vous , qu'il vive de vous et en vous seul en celte vie, pour pouvoir vivre sans fin avec vous dans le ciel.

Sur l'amour de Jusus-Chrisl Nolre-Scigueur.

Je vous ai fait plusieurs instructions sur la charité et le saint amour de Dieu. Nous avons examiné la nature de cette charité et les qualités qu'elle doit avoir; je vous ai exposé les principaux d'entre les motifs sans nombre qui doivent nou^ porter à aimer Dieu. Nous avons vu quelles sont les circonstances où ce précepte de la charité nous oblige à en faire des.

CO X. IKSTRUCTIOB

actes, et eoflnje veus ai expliqué la manière rie les faire dansi la pratique. Mais ce n'est pas là que s'arrêtent ceux qui aiment vraiment Dieu. Le livre où ils puisent ce divin amour a deux parties, dont L'une regarde la divinité de Jésus-Christ, et l'autre son humanité. Le Fils de Dieu fait homme, le \ erbe incarné, est en même temps et leur livre et leur maître. Or , que nous a-l-il enseigné ce divin Maître? Que la vie éternelle consiste à connaître le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ son divin Fils qu'il a envoyé (Joan. 17.3). Mais comme Dieu veut être connu pour être aimé, la vie éternelle consiste à connaître cl à aimer ce Dieu vivant et véritable et son divin Fils Jésus-Chri-i en cette vie, pour pouvoir l'aimer en l'autre durant toute l'éternité. Ainsi donc, comme Jésus-Christ, dans son Evangile, unit ces deux connaissances comme étant également nécessaires au salut, de même nous devons unir ces deux amours , celui de Dieu et celui de Jésus-Christ. Après avoir parlé de l'amourdc Dieu, disons donc quelque chose de l'amour que nous devons à Jésus-Christ. Uest vrai que, dans les instructions précédentes, j'ai fait mention de ce divin Sauveur et des motifs qui doivent nous porter à l'aimer; mais il ne sera pas hors de propos de traiter celle matière en particulier. Nous examinerons donc premièrement les raisons que nous avons de l'aimer, et en second lieu, je vous exposerai les diverses manières de faire dans la pratique des actes de cet amour.

1. Comme les motifs que nous avons d'aimer Dieu sont innombrables, ainsi je ne finirais pas, si je voulais indiquer tons ceux qui doivent nous exciter à aimer Jésus-Christ, le ue vous parlerai doué que de quelques-uns , dont le premier sera (pic Jésus-Christ est le Fils de Dieu et vrai Dieu comme son Père. Jésus-Christ, dit l'Apôtre, est l'image parfaite du Père éternel, la figure de sa substance et la splendeur de sa gloire fHeb. 1. 3). Jésus-Christ, comme nous l'enseigné la foi. est le Fils unique de Dieu le l'ère, né du Père avant tous les des, Dieu qui procède de Dieu, lumière divine de la lumière divine, vrai Dieu qui procède du vrai Dieu, engendré par le l'ère, et non fait; il est consubstanliel au Père, et par lui toules choses ont été faites (Symb. Me). C'est là cette grande vérité que l'orgueil des païens, l'aveuglement des Hébreux, l'impiété des Irions et des autres hérétiques n'ont cessé de combattre, mais qui a triomphé de tous ces ennemis; vérité que toute la religion chrétienne nous enseigne, el qui en fait le fondement. Oui. tout ce qui prouve que la religion chrélicuuc est véritable, prouve contre les païens que Jésus-Christ

SUR LES VERTUS Tm'OLOr.U.ES. 97

est Dieu. Tout ce qui prouve que Jésus-Christ est le Messie et Venvoyé de Dieu, prouve contre les Juifs qu'il est Dieu. Tout rce qui prouve enfin qu'il fout écouler l'Eglise , et que la foi de tous les temps doit être la règle de notre croyance, prouve contre les Ariens que Jésus-Christ est Dieu. Or, cela seul doit élre pour nous un des motifs les plus pressants d'aimer Jésus-Christ comme Dieu le Père, de tout notre cœur, de toute notre âme, et de toutes nos forces. D'où il faut conclure qu'il existe une différence infinie entre Jésus-Christ et les Anges et les Saints. Quoique ceux-ci régnent avec Dieu dans le séjour de la gloire, ils ne sont cependant que de pures créatures et ses serviteurs. Mais Jésus-Christ est Dieu, comme vous venez de l'entendre, né de Dieu, égal et consubstanlicl à Dieu son Père ; et par conséquent nous lui devons un amour incomparablement supérieur à celui que méritent les Anges et les Saints.

2. Mais ce divin lïls, engendré de Dieu avant tous les siècles, s'est fait homme dans le temps. Ce \ orbe divin , dit saint Jean, qui était en Dieu de toute éternité, et qui était Dieu lui-même , s'est fait chair: Et Verfnim caro faelum est (loan. 1.14). Et pourquoi s'est-il ainsi fait chair ? Pourquoi cst-il descendu du ciel sur la terre? Pourquoi a-t-il voulu se revêtir de notre humanité dans le sein d'une vierge innocente, unir celle humanité à sa personne divme,clsc faire homme? C'est uniquement pour notre amour et pour notre salut, c'est pour nous préserver de la mort éternelle : Pi opter nos homines^cl propler nustram sùlutem descendit de cœlis... cl Homo faclus est (Symb. Nicen.). Comment n'aimerions-nous pas ce divin Sauveur qui nous a aimés jusqu'à se revêtir de notre chair mortelle , se faisant homme pour notre salut? Si nous trouvant entre les mains des barbares, menacés de mort à chaque instant, nous voyions un roi de la terre descendre de son trône , et venir luimême en personne nous délivrer de ce dur esclavage, nous ne croirions pas avoir assez de sentiments de reconnaissance pour correspondre à tant d'amour et à un si grand bienfait. Mais ce n'est pas un monarque de la terre, c'est le Monarque de L'univers qui est descendu du ciel, pour venir lui-même eu personne nous délivrer de la triste servitude du démon et du péché. Et nous n'aurons nicœur,ni sentiments pour cet aimable Sauveur? Et c'est envers lui seul (pie nous serons froids et insensibles?

3. Et étant ainsi venu au monde pour notre amour, et pour nous tirer d'un si dur esclavage , l'a-l-il fail, comme il l'aurait pu, sans peines et sans souffrances ? Non ; comme sa vie fut un exercice continuel de sou amour pour nous, elle ne fut

98 X. INSTnCCTlOS

aussi qu'une suite non interrompue de travaux, de fatigues et de tourments auxquels il voulut se condamner pour, notre amour. Mais ce qu'il y a de plus étonnant, dans son amour pour nous, et ce qui serait même incroyable, si la foi ne nous l'eût pas enseigné, c'est que cet amour l'a porté à endurer la passion la plus douloureuse et la mort la plus cruelle,la mort de la croix. Il suffit de jeter les yeux sur l'image de ce divin Sauveur mourant, pour être convaincus de cet excès d'amour et de l'obligation où nous sommes de l'aimer nousmêmes. II n'y a point de plus grande marque d'amour , dit notre divin Rédempteur lui-même, que de donner sa vie pour la personne que l'on aime (Joan. 15. 13). Or, c'est par-là que Jésus-Cbrist a voulu nous témoigner le sien. Oui, Chrétiens,c'est pour. notre amour qu'il a voulu non-seulement souffrir, mais encore répandre jusqu'à la dernière goutte de son sang ; et c'est au prix de tout son sang et de sa vie qu'il nous a rachetés de l'esclavage du péché, et qu'il nous a acquis la liberté des enfants de Dieu. Ne soyons donc plus froids et insensibles envers ce Dieu si généreux et si magnanime ; ayons soin, au contraire, de correspondre à son amour par l'amour le plus tendre et le plus ardent !

4. C'est ce que nous devrions faire, quand il n'aurait rempli à notre égard que l'office de Rédempteur, en nous délivrant de la servitude du démon et du péché. Mais il va plus loin, et fait encore pour nous l'office d'avocat auprès de son Père éternel , cherchant à nous réconcilier avec lui , lorsque nous avons eu le malheur de retomber dans notre premier esclavage. La convenance et la raison exigeraient qu'après avoir été rachetés à un si grand prix, c'est-à-dire au prix du sang et de la vie de Jésus-Christ, nous prissions tous les moyens pour ne pas devenir encore les esclaves du démon en consentant de nouveau au péché. Mais hélas ! combien de fois nous y consentons! Faut-il, pour cela, nous livrer au désespoir ?Non, par le moyen de ce divin Sauveur, nous pouvons eucore obtenir notre pardon. Mes Enfants, disait l'Apôtre bien-aimé,je vous écris ceci afin que vous ne péchiez point. Cependant s'il arrive que quelqu'un pèche, il ne doit point pour autant perdre courage , parce que nous avons pour avocat auprès de Dieu le Père, Jésus-Christ, qui est juste. C'est lui qui est la victime depropiliation pour nos péchés ; et non-seulement pour lesnôtres , mais aussi pour ceux de tout le monde (1. Joan. 2). Oui, c'est en notre tout-puissant et tout aimable avocat Jésus-Christ que nous devous mettre notre couûance, nous pauvres pécUçurs;

c'est ù lui que nous devons avoir recours, si nous voulons obtenir le pardon de nos fautes. Vous me direz que la très sainte Vierge Marie est aussi L'avocate des pécheurs; que les Anges et les Saints sont aussi nos avocats auprès de Dieu. J'en conviens ; mais il y a une différence infinie entre la sainte Vierge, les Anges , les Saints et Jésus-Christ. Ceux-là peuvent prier et intercéder, mais non satisfaire. Jésus-Christ est le seul qui peut donner à son Père une pleine satisfaction pour nos péchés (Murât. Exerc. Spirit.), en lui offrant les mérites infinis de sa douloureuse passion et de son sang précieux , comme dit saint Jean : Sanguis Jcsic Christi ftlii ejus emundat nos abomni peccalo (I. Joan. 1. 7). Quel ne doit donc pas être notre amour envers ce divin Sauveur qui, après nous avoir délivrés de l'esclavage du péché, nous réconcilie encore avec son Père, quand nous avons eu le malheur d'encourir de nouveau sa disgrâce?

5. II n'est pas seulement notre avocat, mais, comme dit saint Paul, il est encore l'unique médiateur entre Dieu et nous(l. Tim. 2. 5). Non-seulement c'est lui seul qui a pu nous réconcilier avec son Père, et détruire par sa mort les inimitiés qui existaient entre Dieu et les hommes, pacifiant toutes choses par son sang (Ephes. 2. 14), mais c'est encore en lui seul et par lui seul que nous pouvons avoir part au bienfait de cette paix qu'il a établie entre Dieu et nous , et en recueillir les fruits admirables qui sont toutes les grâces dont nous avons besoin pour vivre unis à Dieu en celle vie, et pour mériter sa gloire en l'autre. C'est donc par ce canal que nous est transmis tout le bien que nous recevons delà bonté de Dieu : Gratia Deiper Jesum Chrislum Dominum noslrum (Rom. 7. 25). C'est pour cette raison que l'Eglise instruite par l'Esprit-Saint, termine toutes les prières qu'elle adresse à Dieu, par ces paroles : Par Jésus-Christ Noire-Seigneur : Per Dominum nostrum Jesum Chrislum : Per Chrislum Dominum noslrum. Notre divin Rédempteur lui-même, pour nous engager à demander à Dieu toute espèce de grâces, pourvu qu'elles ne soient pas contraires à sa gloire, ni au salut de notre âme, nous enseigne que nous les obtiendrons certainement si nous les demandons à notre Père céleste en son nom: Amen dico vobis , tiquid pelierilis Patron in nomine n,co, dabil vobis (Joan. 16. 23).Ç'<o</rumque pelieritis Patron in nomine meo, hoc faciam (Joan. 13. 19). Oh! que nous sommes donc redevables à Jésus-Chrisi ! Quelle obligation pour nous de l'aimer , puisque c'est de lui que nous sont venues toutes ies grâces , et que c'est par lui

seul que nous devons attendre colles dont nous aurons besoin ù l'avenir !

6. Mais pour reconnaître que nous sommes obligés de l'aimer et de l'aimer de tout notre cour, il suffit de nous rappeler que nous sommes chrétiens, que nous faisons prolession d'être les disciples de ce divin Maître qui , par sa sainte doctrine nous a enseigné le chemin du ciel, et que nous marchons sous la conduite de ce chef puissant que Dieu nous a donné pour qu'il nous aidât à conduire à sa fin la grande œuvre de notre salut. Il n'y a point de salut par aucun autre que par Jésus- Christ, disait saint Paul aux Juifs; et nul autre nom sous le ciel n'a été donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés (Act. 4. 12). C'est par lui seul, ajoute l'Apôtre, que nous avons accès auprès de Dieu le Père. Celle seule réflexion sera suffisante pour nous persuader que si nous vivons sans l'honorer et sans l'aimer , nous ne pouvons pas nous flatter d'être de vrais chrétiens, mais que nous ne le sommes que de nom. Et comment serions-nous de vrais chrétiens aux yeux de Dieu, si nous n'aimons pas de tout notre cœur son divin Fils? Ce ne sera qu'autant que nous l'aimerons, que nous serons aimés de Dieu son Père. 11 a prolesté et sur les rives du Jourdain, et sur le hautduThabor que c'était là son Fils hien-aimé, l'objet de toutes ses complaisances, et que nous devions tous l'écouler (Malth. 3. 17. 5), par où il nous a fait voir clairement que si nous voulons être ses vrais disciples, nous devons nécessairement l'aimer. Et savez-vous pourquoi Dieu nous aime? C'est, comme nous l'a dit Jésus-Christ lui-même, parce que" nous aimons son Fils bien-aimé : Ipse enim Paler amat co5, quia vos vie omasiis (.loan. 16. 27). Et ailleurs il avait déjà dit que celui qui l'aime, sera aimé de son Père céleste : Qui diligilmt , diligeluf à Paire meo (Joan. 1 \. 21). Le moyen assuré de nous faire aimer de Dieu le Père, est doue d'aiimv beaucoup son divin Fils.

7. Un autre motif bien pressant que nous avons d'aimer Jésus-Christ, c'est qu'il est notre Seigneur et notre Maître. Le beau titre de tfotre-Seigneur est celui qui lui est donné dans le Symbole des Apôtres et dans les autres Symboles adoptés par l'Eglise; et c'est celui que lui donne cent fois et mille fois FapiHre saint Paul. En sa qualité de Fils de Dieu, tout lui appartient. 11 est le maître, et, comme dit le même Apôtre, l'héritier de toutes choses (Hcb. 1. 12). Tout ce qui est à moi est à vous , dit-il à son Père dans le discours qu'il fit après la Cène, et tout ce qui csià vous, est à moi [Joan. 17.10);

SUR LES VERTUS THÉOLOGALES. iui

parce que son Père, en l'engendrant de tonte éternité, lui communique tout ce qu'il a et tout ce qu'il est. Et à combien de titres ce Fils adorable est-il notre Mailre et notre Seigneur? 11 l'est comme Dieu à raison de la création , puisque c'est lui qui nous a faits ce que nous sommes. Tout , dit saint Jean, a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait , n'a été fait sans lui (Joan. 1. 3.). Or, quel litre plus légitime de domaine et de possession , quecelui de l'ouvrier sur son ouvrage , et du créateur sur ses créatures? Il l'est comme Homme-Dieu à raison de la rédemption , parce qu'il nous a rachetés et sauvés par sa passion et par sa mort , et que nous sommes sa conquête et le fruit de ses glorieuses victoires.

8. Mais, quand Jésus-Christ ne serait pas notre Maitre et notre Seigneur par tous ces titres , ne lui avons-nous pas tous clé consacrés dans notre baptême? Oui , Seigneur, notre baptême est le titre de noire servitude. En votre nom, nousy avons été régénérés; nous y avons renoncé pour toujours au démon comme à un injuste usurpateur; aux œuvres du démon, qui sont le pécbé, titre maudit de notre premier esclavage; aux pompes du démon et aux vanités du monde, qui sont autant d'appâts qui pourraient nous y faire tomber de nouveau. Nous avons promis solennellement de ne suivre que vous seul. Les fonts sacrés, où nous avons été lavés dans les eaux sanctifiantes, en ont élé les témoins, ou, pour mieux dire, le ciel et la terre qui ont entendu nos promesses cl nos va?ux, se lèveraient contre nous, si nous venions à être infidèles. Vous êtes donc , divin Jésus , notre Mailre et noire Seigneur, et trop heureux si nous remplissons tous les devoirs que celle qualité nous impose.

9. Mais, quel est le principal devoir qu'il exige de nou> comme étant notre Mailre et noire Seigneur? C'est que nous l'aimions, qu'il soit noire amour. C'est le beau nom que saint Ignace donnait à Jésus-Christ ( Kp. ad Rom.); et c'est celui que doit lui donner tout chrétien : Jésus-Christ est mon amour. Et en effet, s'il est descendu du ciel, c'est l'amour qui l'en a fait descendre. S'il s'est abaissé jusqu'à nous en se faisant homme, il l'a fait pour pouvoir répandre sur nous toutes les richesses île son amour , et afin que nous pussions nous approcher de lui avec confiance et avec amour. S'il fait annoncer à la fille de Sion qu'il viendra la visiter; la manière dont »! vient à elle est une preuve de sa douceur et de son amour. Tous ses mystères sont des mystères d'amour. Sa loi est une loi de grâce cl d'amour. Son règne est un règne d'amour; et la

reconnaissance qu'il demande de nous, est uue reconnaissance toute d'amour. De quel amour ne sommes-nous donc pas redevables à cet aimable Sauveur? Que ne devons-nous pas faire pour correspondre à celui qu'il nous a manifesté et pour lui témoigner le nuire? Les Apôtres, enflammés de cet amour divin, ont parcouru l'univers pour établir par leur prédication le règne de Jésus-Christ. Pour la défense de sa foi , les Martyrs ont répandu tout leur sang, les Confesseurs se sont livrés à tous les travaux , à toutes les peines , à toutes les fatigues. Les Vierges lui ont consacré sans réserve et leur cœur et leur personne. Tous les Saints, en un mot, n'ont voulu vivre que pour Jésus-Christ et pour sa gloire. C'est l'amour de Jésus-Christ qui inspira à saint Polycarpe ces expressions si tendres et si généreuses , au moment où le tyran voulait l'engager à renier son divin Maître (Ex Epist. Smyr. Eccl. ) : Il y a soixante et dix ans que je sers Jésus-Christ , il ne m'a jamais fait aucun mal ; il n'a cessé, au contraire,de me combler de bienfaits ; comment pourrais-je le renier et lui être infidèle? Soyons donc résolus de faire nous-mêmes quelque chose pour lui prouver notre amour.

10. L'amour de Jésus-Christ est encore le fondement le plus solide de notre espérance pour ce qui concerne notre salut éternel. Comme sans lui nous ne pouvons faire aucun bien , de même, sans lui, il nous est impossible (le parvenir à la gloire. Cette gloire immense est le fruit de ses seuls mérites , et nos actions, si elles sont méritoires, ne le sont que parce q/i'el'.es passent par cette riche mine de ses mérites infinis. Il est la voie qui nous conduit au ciel. Il est cette clef de David, qui seule peut ouvrir les portes de la céleste Jérusalem. S'il les ferme, personne ne peut les ouvrir; mais s'il nous les ouvre, personne ne peut nous les fermer : Claiulit, elnemoaperit; aperit, et nemo claudil ( Ap. 3. 7 ). Que Jésus-Christ soit donc notre espérance et notre amour. Consacrons-lui sans réserve notre cœur , nos pensées , nos désirs cl toutes nos actions ; et pleins d'une sainte confiance, disons tous avec l'Apotre ( Rom. 8, 35 ) : Qui donc nous séparera de l'amour de Jésus-Christ? Sera-ce l'affliction, ou les angoisses, ou la faim, ou la nudité, ou les périls, ou la persécution,' ou le glaive ? Non, nous sommes assurés qu'avec le secours de la grâce, ni la mort, ni la vie, ni les Anges, ni les Principautés , ni les Puissances, ni les choses présentes, ni les futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune créature ne pourront jamais nous séparer de l'amour de Dieu qui est en Jésus-Christ iNolrc-Scigneur.

11. Nous sommes enfin disposés, me direz-vous, à aimer de tout notre cœur Jésus-Christ notre divin Maitrc , puisque tant de motifs nous y engagent ; mais que devons-nous faire pour lui témoigner cet amour qu'il mérite à de si justes titres? C'est la seconde chose que je me suis proposé de vous apprendre aujourd'hui. La première manière de lui montrer notre amour, c'est de ne jamais lui déplaire, de ne jamais l'offenser. Comment pourrons-nous dire que nous aimons cet aimable Sauveur, si nous faisons ce qui lui déplait et ce qui est capable de l'outrager? Serions-nous encore assez insensés pour offenser celui qui nous a fait tant de bien , et de qui nous devons tout attendre pour cette vie et pour l'éternité ? Taire volontairement ce qui peut contrister unmailre si plein de bonté envers nous, n'esl-ce pas protester tacitement que nous n'avons que de l'indifférence pour lui, cl que nous ne voulons payer ses bienfaits que par notre ingratitude et par nos mépris? Soyons donc persuadés que le premier moyen par lequel nous lui manifesterons notre amour, sera de ne rien faire qui puisse être opposé usa sainte volonté. Ce n'est pas laque nous devons nous arrêter. Non-seulement il faut éviter ce qui pourrait l'offenser, il faut encore embrasser avec ardeur tout ce que nous savons lui être agréable. C'est ainsi que se conduisent des enfants bien nés envers un père chéri, des serviteurs fidèles envers un bon mailre; et c'est ce que doit faire envers la personne aimée quiconque aime véritablement. 11 ne faut pas se contenter des paroles cl de belles démonstrations, il faut en venir aux faits dans les occasions et dans les rencontres. Satisfaire nos appétits et nos caprices, nous conformer aux lois du monde,' et en suivre les maximes perverses , n'est pas une chose agréable à Jésus-Christ; il faut donc nous en abstenir à quelque prix que ce soit. Considérer dans les pauvres la personne de Jésus-Christ, devenir humble comme un petit enfant, choisir la dernière place , mépriser les grandeurs de la terre , voilà ce qui plail à Jésus-Christ ; et voilà aussi ce que je veux faire, malgré tout ce qu'en pourra dire le monde, malgré toutes les répugnances delà nature. Voilà la première manière d'aimer Jésus-Christ.

12. La seconde est de lui montrer une obéissance exacte et cnlièi e. En vain nous flalterions-ricus d'appartenir à Jésus-Christ et de l'aimer, si nous ne lui étions pas soumis, et fidèles à l'écouter età le suivre. Dieu par la bouche de Moïse (Deut. 1 8. 15) avait ordonné aux Hébreux d'écouter le grand Prophète qu'il leur enverrait et qui devait être Jésus-Christ; et sur le Tha-

Wk X. INSTRUCTION

bor i! ût !e même commandement ;iux disciples, et dans leur personne à tous les hommes (Maltli. 17. 5). Il est donc de notre devoir de l'écouter, et comme maître quand il nous instruit, et comme notre souverain Seigneur quand il nous commande. Nous devons l'écouter avec docilité et avec joie , lorsqu'il nous parle , soit qu'il le fasse par le moyen de son Evangile, ou par la bouche de ses ministres, ou par les mouvements de sa grâce. Il faut (pic nous soyons dans la disposition de pouvoir lui dire à chaque instant avec Samuel : Pariez, Seigneur, votre serviteur vous écoute (1. Reg. 3. 20); ou bien avec Saul converti : « Scigneur.que voulez-vous que je fasse?» Ce n'est pas assez derécouter,ilfautencorc le suivre fidèlement partout où il veut que nous soyons avec lui. C'est par-là que le sujet montre à son prince sa fidélité et sa soumission. C'est ce que fit envers David ce généreux Ethaï dont il est parlé dans le second livre des Rois (15. 21). « J'en prends à témoin, » dit-il, et mon Dieu et mon roi; que mon roi vive ou qu'il » meure, son serviteur le suivra toujours en tout lieu. » C'est ce que nous devons dire et faire envers Jésus-Christ notre véritable Roi et notre Seigneur. Il faut lui prolester que nous voulons toujours lui être unis , soit pendant la vie, soit à la mort; que nous sommes résolus de le suivre sur le Calvaire aussi bien que sur le Thabor , c'est-à-dire dans ses humiliations comme dans sa gloire ; dans les douleurs et les tourments de sa passion , comme dans les triomphes de sa résurrection et de son ascension dans le ciel. En un mot, nous ne devons plus nous regarder comme étant à nous-mêmes, puisque Jésus-Christ nous a rachetés au prix de son sang et de sa vie; et c'est pour cela qu'après l'avoir glorifié dans notre esprit, comme dit l'Apôtre (1. Cor. 6. 10) , nous devons le glorifier et le porter dans noire corps. Que personne donc , selon qu'il le dit ailleurs, ne vive pour soi-même. Si nous vivons, vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, mourons aussi pour lui: car, soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes toujours au Seigneur (Rom. 14. 7. 8).

13. La troisième manière d'aimer Jésus-Christ est de souffrir volontiers pour lui, et de chercher autant qu'il est possible à l'imiter. Si quelqu'un veut me suivre, dit-il dans saint Matthieu (16.24), qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix, et qu'il marche sur mes traces. Celui, dit-il ailleurs (Luc. M. 17), qui ne porte pas sa croix, et qui refus*' de venir après moi, ne peut pas être mon vrai disciple. Il ne faut pas nous faire illusion; h voie des souffrances e;>t celle qu'a suivie Jésus-

SLR LF.S VKRÏtS THÉOLOGALES, lfjj

Christ , et c'est par celte même voie que nous devons marcher, si nous voulons être véritablement ses disciples; et nous ne lui donnerons jamais des marques plus certaines de notre amour , que lorsque nous supporterons volontiers pour son amour les peines, les disgrâces et les croix. 11 a lui-même porté sa croix, et il l'a portée pour nous; et c'est dans l'amour de la croix qu'il a voulu faire consister le vrai caractère d'une âme prédestinée 'cl d'un enfant de Dieu. La croix, dit saint Augustin (Episl. 120. ad Honor.), est la grâce du nouveauTeslament; et Jésus-Christ a voulu la porter pour nous donner l'exemple. Toute sa vie a été une suite non interrompue de fatigues et de peines : In laboribui à juvénilité meâ(Ps. 87.16), puisque dès le premier instant de sa conception il a eu devant ses yeux et sa croix et ses tourments. Dès ce premier instant il s'offrit à Dieu son l'ère , et il entra dans le monde comme étant une victime destinée à expier les péchés du monde; en sorte que, selon qu'on le lit dans le texte Hébreu, on peut dire que sa vie fut une agonie continuelle : Fxp'irnns ego à juvenlute weà. Ses peines s'accrurent avec les années; il vint au monde dans une élable , il mourut sur une croix , et ses tourments furent si extraordinaires, que leurs rigueurs le forcèrent à se plaindre à son Père en lui disant : « Mon Père, » pourquoi m'avez-vous abandonne? » 11 fut méprisé , foulé aux pieds comme un ver de terre ; il devint l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple , Dieu voulant par-là nous donner à entendre qu'après la venue de .lésus-C.lirist, nous ne devons plus espérer des félicités temporelles , mais seulement la gloire éternelle qui est l'objet de notre foi, et qu'il nous réserve après celle vie. C'est pour cela que sainte Catherine de Sienne disait que Dieu a voulu faire de la croix un pont pour nous faire passer de la terre au ciel, cl saint Paul avait dit avant elle que c'est par le moyen de beaucoup de tribulations que nous entrerons dans la gloire (\ct. 11. 21). Et comment sont entrés dans le paradis ce grand nombre de saints que vit saint Jean dans son Apocalypse (c. 7. 14)? C'est par le moyen de grandes afflictions : De iribulatione magnù. C'est ainsi que nous y entrerons nous-mêmes, si nous avons soin d'imiter notre divin modèle et de lui devenir conformes en supportant nos croix avec résignation ; et c'est de celle manière que nous lui manifesterons véritablement notre amour.

14. Mais comme les actes par lesquels Jésus-Christ nous a principalement montré son amour, furent celui par lequel il voulut expirer pour nous sur la croix, et celui par lequel il se

10G X. flfSTBUCnOH

donna à nous en instituant le saint sacrement de l'autel , ainsi la dernière manière et la manière la plus parfaite de lui témoigner le nôtre, sera de nous signaler par notre dévotion envers ce dis in mystère, et de nous consacrer à son cuRe et à son honneur. Dans ce sacrement , comme je vous l'ai dit ailleurs, il a épuisé en quelque sorte les richesses de son amour infini; par conséquent il est hien juste que nous confondions à cet immense bienfait par la reconnaissance la pins vive , et par le respect le plus profond , et par l'amour le plus ardent. Assistons donc avec un saint tremblement au redoutable sacrifice delà messe, où se renouvelle celui qu'il oiTrit sur la croix. Faisons-nous un devoir de visiter souvent Jésus- Christ résidant jour et nuit dans nos saints tabernacles. Lorsqu'il est porté en procession, ou aux infirmes, ou qu'il est exposé à la vénération publique, ne perdons pas une si belle occasion de lui rendre nos hommages. Mai* surtout approchonsnous le plus souvent qu'il nous sera possible de la table sainte, pour y recevoir ce pain de vie avec une foi vive, une profonde humilité et une ardente charité.

15. Heureux si nous nous servons de tous ces motifs pour allumer dans nos cœurs ce feu divin de l'amour de Jésus- Christ»! Heureux si nous avons soin de l'aimer de toutes les manières que je viens d'exposer ! Et serait-il possible de ne pas aimer cet aimable Sauveur? Saint Paul regarde ce manque d'amour comme une chose si étrange, qu'il juge indigne de rester dans la société des fidèles celui qui s'en rendrait coupable, et qu'il lance contre lui la sentence d'excommunication: Si quis nen aniat Domimtm Jesum Christian, anathemasit (2. Cor. 16. 22). Mais elle ne tombera pas sur nous cette terrible sentence , ô aimable Jésus, parce que nous voulons vous aimerv vous qui êtes l'unique et véritable époux de nos âmes. Si vous vous montrez si aimable en tant de manières, ce n'est que peur, nous engager à vous aimer et pour embraser nos cœurs des flammes de votre saint amour. 0 boulé adorable! ô charité infinie! ô amour divin! ô Dieu tout d'amour! c'est avec une sainte crainte et un profond vspecl, mais en même temps avec confiance et avec amouVque nous vous demandons avec l'Epouse des sacrés Cantiques un baiser de votre bouche divine. Unissez-vous donc à nous, e! Élites que nous soyons tout transformés en vous parle moyen du saint amour, afin que jouissant déjà ici-bas de celle heureuse union, nous ayons le bonheur d'en goûter les ineffables délices dans le ciel pendant l'éternité.

De la charile envers I»' prochair..

J'ai parlé assez au long du premier et du plus grand de toiu les préceptes, qui est celui d'aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces ; et je vous ai montré quel doit être notre amour envers lui, pour remplir ce commandement. Mais ce n'est pas là que se borne la belle vertu de la charité. Non-seulement elle nous fait aimer Dieu de tout notre cœur ; elle nous engage encore à aimer notre prochain pour l'amour de Dieu, et à l'aimer non de quelque manière que ce soit, mais comme nous nous aimons nousmêmes. .lésus-Christ,après avoir dit(Matth. 22. 37): Vous aimerez le Seigneur voire Dieu de tout voire cœur, de toute voire àmcel de lotit votre esprit, et après nous avoir avertis que c'était là le premier et le plus grand de tous les commandements, ajoute qu'il en est un second qui est semblable au pre • mier; c'est celui-ci : Vous aimerez votre prochain comme vouamentes. Oui n'admirerait pas la bonté de notre Dieu, d'avoir voulu égaler le commandement de nous aimer les uns les autres, à celui qu'il nous a imposé de l'aimer lui-même ? Mais a\ ant à vous parler de ce second précepte, j'avoue que je ne puis moins que de perdre courage, en réfléchissant d'un coté à son importance et à la nécessité où nous sommes de le remplir, et en voyant d'un autre côté combien il est peu observé, la charité envers le prochain étant presque entièrement effacée du cœur des hommes. Et ce qui est plus propre encore à m'cfiïayer, c'est que l'amour du prochain a quelque chose de plus pénible et de plus difficile que l'amour de Dieu, car sa bonté infinie, ses aimables perfections, les bienfaits sans nombre dont il nous a comblés, les biens immenses que nous attendons de lui, voilà tout autant de chaînes douces, à la vérité, mais fortes en même temps qui nous attirent à lui, et qui nous forcent pour ainsi dire à aimer noire Père céleste. Hais au lieu d'avoir ces qualités qui le rendent aimable, combien de fois notre prochain n'a-t-il pas des défauts capables d'exciter notre haine et notre aversion ? Combien de fois, au lieu de nous faire du bien, ne nousaura-l-iî pas fait du mal ? Et cependant,malgré ces mauvaises qualités, malgré ces procédés peu honnêtes, Dieu veut que nous l'aimions; il nous eu fait uu

108 XI. mSTAGCTlOR

précepte, et un précepte qu'il met sur le même rang que celui qu'il nous impose de l'aimer lui-même. Mais si la diffieullé est grande, l'importance de ce commandement est plus grande encore, et plus elle l'est, plus aussi il est nécessaire que je traite cette matière. Nous verrons donc quelle est l'origine de la charité et de l'amour du prochain; nous en examinerons ensuite les motifs, qui nous en feront connaître l'indispensable nécessité.

1 . C'est une chose qui nous paraîtra d'abord incroyable et étrange, que ce Dieu qui nous ordonne de l'aimer de tout notre cœur et par-dessus toutes choses, veuille cependant que noire prochain partage avec lui notre amour. Mais il faut savoir que la charité est une tige admirable qui a deux branches : l'amour de Dieu et celui du prochain. Le précepte de la charité, dit saint Grégoire, est un double précepte qui renferme l'obligation d'aimer Dieu, et celle d'aimer le prochain. L'amour de Dieu produit l'amour du prochain, et l'amour du prochain nourrit et entretient l'amour de Dieu (Lib. 7. Moral.). Que celui donc qui veut aimer son prochain, aime son Dieu, et que celui qui désire acquérir un amour parfait de son Dieu, aime son prochain. Comme les lignes tirées de la circonférence d'un cercle, dit saint Dorothée, sont d'autant plus rapprochées les unes des autres, qu'elles s'approchent de plus près du centre , et qu'elles s'écartent d'autant plus les unes des autres qu'elles s'en éloignent davantage; ainsi plus nous serons unis par l'amour à notre véritable centre qui est Dieu, plus nous le serons entre nous par les liens de la charité ; et moins nous serons unis entre nous, moins aussi nous léserons avec Dieu. En un mot, dit encore saint Grégoire, ces deux amours sont comme deux anneaux d'une chaîne; ils ne peuvent pas être l'un sans l'autre

2. Voilà comment ces deux amours doivent être unis. Aimezvous Dieu, vous aimez aussi voire prochain.'. N'aimez-vous pas votre prochain , ne dites pas que vous aimez Dieu. Mais me dira quelqu'un, je suis certain que je l'aime : je fais tous les jours des actes d'amour de Dieu, et je lui proteste que je veux l'aimer toujours ; mais il m'est impossible, d'aimer cette personne qui m'est si contraire, et qui cherche sans cesse l'occasion de pouvoir me nuire ; je ne puis moins „■ que de nourrir contre elle des sentiments de haine et d'aversion. 0 homme ennemi de la vérité ! Vous dites que vous aimez Dieu, et vous n'aimez pas votre prochain? Vous êtes un menteur, dit l'apôtre gajui Jean : Si quis dixerit qaoniam diligit Dcuw, et frw

trcm suum oderit, mendax est (1. Joao.4. 20). Et c'est de Dieu même, ajoule-l-il, que nous avons reçu ce commandement : que celui qui aime Dieu, doit aussi aimer son frère (l.Joan. 4. 21). Si vous aimiez Dieu, vous aimeriez aussi celui qu'il vous ordonne d'aimer ; vous ne l'aimez pas, cl en refusant d'aimer votre prochain, vous méprisez son commandement ; il n'est donc pas possible d'aimer Dieu sans aimer le prochain, parce que, ainsi que vous l'avez entendu, l'amour de Dieu produit l'amour du prochain ; et non-seulement il le produit,mais,comînc dit sainte Catherine de Gènes,il est la marque qui lait connaître si on l'aime, et la mesure qui indique jusqu'à quel degré on l'aime. Les Saints qui brûlaient d'amour pour Dieu, étaient aussi animes d'une ardente charité envers leur prochain ; et il suffit de lire leur vie, pour nous convaincre que plus ils aimaient Dieu, plus ils se sentaient portes à aimer leurs frères et à les soulager dans tous leurs besoins corporels et spirituels. Ce serait donc se faire illusion à soi-même, et se laisser induire en erreur par le démon, que de croire que l'on aime Dieu, tout eu restant dur cl insensible envers le prochain.

3. Après avoir vu quelle est l'origine de cet amour, venons oiîx motifs que nous avons d'aimer notre prochain. I.c premier, le principal motif, le motif le plus efficace est que notre divin Rédempteur et notre Dieu non-seulement nous en fait un commandement qu'il égale, comme je vous l'ai dit, à celui qu'il nous fait de l'aimer lui-même, mais qu'il nous le fait en protestant que c'est là proprement son précepte : Hoc est prieceptummeum, ut diligatis invicem (Joan. 10. 1). Mais les commandements que Dieu nous a donnés ne sont-ils pas tous de lui? Pourquoi dit-il donc que celui-ci est le sien? Il est vra que tous les commandements nous viennent de Dieu ; mais i: appelle celui de la charité le sien,' pour nous donner à entendre qu'il a spécialement à cœur de le voir observé. Je vous donne un commandement nouveau, dit Jésus-Christ dans un autre endroit: c'est que vous vous aimiez les uns les autres: Mandatum novum do çobù ut diligatis invicem (Joan. 13. 34). Mais sainlJcan ne dit-il pas que ce commandement de s'aimer les uns les autres, les hommes l'ont reçu dès le commencement du monde? S'il est si ancien, pourquoi Jésus-Chris; l'appelle-l-il donc un commandement nouveau? C'est que les hommes en ayant perdu le souvenir, et ne le mettant plus en pratique, Jésus-Christ le leur a fait de nouveau connaître, et l'a remis en vigueur, cl qu'en le remettant ainsi en vigueur, il en a fait son commandement spécial et un commandement eu quelque sorte nouveau.

4. Mais ce qui est plus propre à nous porter aie remplir, c'est qu'après nous eu avoir recommande' l'observance dans son saint Evangile, il le fait d'une manière spéciale dans le discours qu'il adressa à ses apôtres dans la dernière cène, étant près de mourir. Il nous y laisse ce précepte de nous aimer les uns les autres, comme par.1 testament; et comme étant l'expression de ses dernières volontés. Jésus-Christ fit alors,dit saint Augustin, ce que fait un bon père de famille, qui ayant plusieurs fois recommandé à ses enfants et à ses héritiers une chose d'une grande importance, se trouvant près de la mort, la leur recommande plus fortement que jamais, et fait insérer cette recommandation dans son testament. C'est ainsi que notre divin Rédempteur, après nous avoir plusieurs fois inculqué ce commandement de nous aimer les uns les autres, en fil comme l'expression de ses dernières volontés et son testament, nous en recommandantl'exécution d'une manière plus spéciale dans le temps où il était sur le pointde donner sa vie, et de répandre tout son sang sur la croix pour notre salut.

5. Quel est votre sentiment, Chrétiens ? Notre Dieupouvait-il nous inculquer avec plus de zèle et de force ce commandement de nous aimer les uns les autres, qu'en l'appelant son commandement particulier , son commandement favori , un commandement nouveau, et en nous le laissant comme par testament dans le temps où il allait mourir pour notre amour? 11 n'est rien qu'un enfant bien né ait plus à cœur de mettre à exécution, que ce qu'un bon Père lui a prescrit comme étant sa dernière volonté. S'il en est ainsi , quel est celui d'entre nous qui osera apporter des prétextes pour ne pas aimer son prochain ? Quel est celui qui pourra se dispenser de remplir ce précepte de la charité ? Lorsqu'un père ou un maître vous commande, ce commandement seul suffit pour vaincre toutes les difficultés et toutes vos répugnances. Lorsqu'un souverain donne des ordres, et qu'il manifeste sa volonté expresse d'être obéi, on se hàtcdcles exécuter, quelque durs et pénibles qu'ils poissent être. Et nous refuserions d'accomplir le précepte de la charité que nous impose notre Dieu , le Roi des rois , le Seigneur des seigneurs , et qu'il nous impose dans toute la plénitude de son autorité , et en nous manifestant sa volonté expresse, en même temps que le grand désir qu'il a de le voir observé ?

6. Nous sommes disposés, me direz-vous, à aimer notre prochain, mais nous voudrions restreindre notre amour seulement aux personnes qui nous font du bien , qui ont de belle*

SUR LES VERTUS TITIÎOLOGALES. lit

qualités et qui nous plaisent; car comment nous déterminer à aimer celles qui n'or.î, iii esprit, ni agrément, qui sont remplies de défauts et d'imperfections ? Comment aimer cette épouse qui ne veut suivre que son caprice , et qui ruine ma maison par ses dépenses inutiles? Comment aimer ce mari qui me traite sans cesse comme une esclave ? Comment aimer cette belle-mère qui ne s'occupe qu'à condamner en moi ces libertés et ces divertissements qu'elle prenait elle-même dans le temps de sa jeunesse? Comment aimer cette belle-fille qui s'érige en maîtresse , et qui voudrait toujours commander ? Comment aimer ces maîtres qui nous traitent comme si nous étions des animaux et d'une nature toute différente de la leur, qui voudraient que Dieu n'eût fait un paradis que pour eux, et qui lui reprocheraient volontiers d'y admettre des personnes qui ne sont pas de leur rang et de leur condition ? Ah ! n'en dites pas davantage ; ce sont là des murmures manifestes, et tout ce que vous publiez est loin d'être conforme à la vérité. Néanmoins quand tout serait vrai, vous devriez encore aimer ces personnes, malgré toutes leurs mauvaises qualités. Je ne dis pas que vous soyez obligés d'aimer leurs vices et leurs défauts, si elles en ont ; mais vous devez les aimer ellesmêmes, parce que, comme vous, elles sont des créatures formées de la main de Dieu , faites à son image, parce qu'elles sont votre prochain , et que Jésus-Christ votre maître et votre Dieu vous fait un commandement exprès de les aimer.

7. Ah ! qu'il connaissait bien ce grand devoir l'apôtre saint Jean, ce disciple que Jésus aimait plus que les autres î Après nous avoir exposé ce merveilleux discours que Jésus-Christ fit après la cène, cl dans lequel il inculque tant de fois la charité et l'amour du prochain ; après avoir dit dans ses Epitres que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères, et que celui qui ne les aime pas, est digne de la mort éternelle: que celui qui a de la haine contre son frère est un homicide, et que pour lui il n'y a ni paradis ni vie éternelle : que comme Dieu nous a aimés, ainsi nous devons nous aimer les uns les autres: que si nous nous aimons mutuellement, Dieu habile en nous, et que nous l'aimons lui-même d'une manière parfaite (1. Joan. 3. v. 14. et 4. v. 11). Après avoir parlé de celte admirable charité envers le prochain avec tant d'extension et de magnificence : après l'avoir prèchée par toutes les églises de l'Asie, étant parvenu, dit saint Jérôme, à un àgc très avancé, il s'arrêta et se fixa à Ephèse. Là il se faisait porter par ses disciples dans l'assemblée des fidèles, où ne

pouvant leur faire de longs discours , il se contentait de leurs dire : Mes enfants, aimez-vous les uns les autres : Filioli, diligïte aller ulrum. La disciples fatigués de lui entendre répéter si souvent les mêmes paroles, lui dirent : Maitre , pourquoi nous tenez-vous toujours le même langage ? Et il leur fit celte réponse que le même saint Jérôme appelle une sentence vraiment digne de l'apôtre saint Jean: Je vous fais toujours entendre (es mémei paroles, parce que c'est là le précepte du Seigneur, et s'il est bien observé , il n'en faut pas davantage pour cire sauvé.

8. Pour nous résoudre à aimer notre prochain, nous n'avons donc pas besoin de chercher d'autres raisons , ni d'autres motifs que celui-ci : Dieu le veut; il nous le commande expressément , cela doit nous suffire : Quia prœccptwn Domini est. 0 sainte charité ! ô saint amour du prochain ! combien tu seras méritoire et agréable à Dieu , lorsque lu auras pour seul motif l'amour même de Dieu et son ordre! Quia , etc. Celle personne n'a aucune qualité naturelle ou surnaturelle qui la rende aimable ; elle est au contraire remplie de tous les vices et de tous les défauts les plus propres à inspirer de l'éloignement et de l'aversion. N'importe : elle est votre prochain, votre frère ouvolresœur en Jésus-Christ ; vous devez l'aimer, parce que Dieu vous l'ordonne: Quia, etc. Cette épouse est un peu capricieuse ; ce mari vous traite avec trop de rigueur ; cette belle-mère est avancée en âge, et par conséquent elle vous devient à charge ; cette belle-tille est d'un mauvais naturel, elle n'a pas pour vous tous les égards que vous méritez; ces serviteurs sonl grossiers et exécutent toujours mal vos ordres; ces pauvres sonl importuns et n'ont que des manières dégoûtantes : n'importe : il faut les aimer, parce que Dieu vous le commande; qu'ia prœceptum, etc. Ce maitre vous parle toujours avec hauteur ; il ne cesse de vous insulter et de vous maltraiter ; celle maîtresse est insupportable, il est impossible de la contenter; celui-ci vous a chargé d'injures, cet autre a dit du mal de vous , il vous a porté un préjudice notable ; n'importe : c'est votre prochain ; Dieu vous ordonne de l'aimer ; vous devez le faire malgré tous ces mauvais traitements , toutesces injures, toutes ces injustices: Quia prœceptum Domini est.

9. Mais Jésus-Christ ne s'est pas contenté de nous faire un commandement d'aimer notre prochain ; il nous a encore fourni un motif si pressant de le faire, qu'il est impossible d'y résister. Je vous fuis uu commandement nouveau, nous dit-il:

Sl'ft LES VERTUS THÉOLOGALES. 113

c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés moi-même. Et c'est à l'amour que vous aurez les uns pour les autres que l'on vous reconnaîtra pour mes disciples: In hoc cognoscent ovines quiad'iscipuli mei estis, si dilectionem habueritis ad invicem (Joan, 13. 35). Voilà donc la véritable marque du chrétien. Voilà la devise et la livrée que doit porter tout vrai disciple de.lésus-Chrisl : la charité envers le prochain. Faites tout ce que vous saurez imaginer de plus grand et de plus parlait ; passez les jours et les nuits en prières ; jeûnez toute votre vie; donnez-vous la discipline jusqu'au sang; confessez-vous aussi souvent que vous le voudrez , communiez même tous les jours ; si vous n'aimez pas votre prochain, si vous entretenez dans votre cœur quelques sentiments de haine contre vos frères, vous n'avez pas le vrai caractère des disciples de Jésus-Christ, il ne vous reconnaît pas pour siens. Les longues prières , les jeûnes rigoureux cl continuels, les mortifications et les austérités , la fréquentation même des sacrements, tout cela peut être accompagné d'illusion et d'erreur ;mais l'amour du prochain est la inarque infaillible des disciples de Jésus-Christ.

10. Saint Augustin expliquant ces paroles du divin Sauveur: On connaîtra que vous êles mes disciples à l'amour que vous aurez les uns pour les autres, parle ainsi en la personne de Jésus- Christ: «Ceux qui ne sont pas mes disciples ont aussi mes au- » très dons, comme vous les avez vous-mêmes; ils ont non-seu- » lement l'être , la vie, les sens, la raison , le don des lan- » gués; ils ont encore les sacrements , comme le baptême au- » quel participent les hérétiques eux-mêmes ; le don depro- » phélie, comme l'eurent Balaam et Caïphe ; la science et la » foi, comme les ont tant de mauvais chrétiens. Mais parce » qu'ils n'ont pas la charité, ils ne sont que des cymbales rej> lenlissanles, ils ne sont rien. Ils ont ces dons qui sont bons » et excellents en eux-mêmes, parce qu'ils viennent de moi , » et que peuvent avoir un grand nombre d'autres hommes » qui ne portent pas le nom de mes disciples ; mais la mar- » que infaillible à laquelle chacun pourra connaître que vous » êtes mes vrais disciples, c'est l'amour (pie vous aurez les » uns pour les autres (Tract. 55. in Joan.). »

11. Mais s'il en est ainsi, hélas! qu'il est pétille nombre des vrais chrétiens, des vrais disciples de Jésus-Christ ! sont-ils vraiment chrétiens et disciples de Jésus-Christ cet époux et celte épouse qui vivent dans une désunion continuelle ; ces membres d'une même famille parmi lesquels on ne voit ré-

gner que la division et la discorde ? Ont-elles la charité ce? femmes jalouses et colères qui ne cessent de se, déchirer les unes les autres , qui ne peuvent jamais se voir de bon reil? Ont-ils la charité ces ouvriers,"' ces artisans qui cherchent à faire tout le mal possible à ceux de leur profession , qui les haïssent, qui les décréditent, qui s'opposent autant qu'il est en eux à leur gain, à leur profit? Ont-ils la charité ces hommes puissants qui oppriment les faibles et les pauvres ? Peut-on les reconnaître comme étant disciples de Jésus-Christ et enfants de Dieu? non certainement ; parce qu'ils n'ont pas celte charité euvers le prochain qui en est la vraie marque et le caractère propre. De qui sont-ils donc enfants? De qui sont-ils partisans ? du démon.

12. Voici à quoi, dit saint Jean, l'on reconnaitles enfants de Dieu et les enfants du démou : à la charité envers le prochain. Quiconque n'est point juste, n'est point né de Dieu, non plus que celui qui n'aime point son frère (1. Joan. 3. 10). La seule charité, dit saint Augustin, distingue les enfants de Dieu de ceux du démon. Que tous fassent sur eux le signe de la croix, que tous soient baptisés, qu'ils viennent à l'église, qu'ils chantent avec les autres alléluia , qu'ils répondent avec les autres amen : ce n'est pas là, poursuit-il, ce qui distingue les enfants de Dieu de ceux du démon ; mais ceux-là sont enfants de Dieu, qui sont unis entre eux par les liens de la sainte charité, et non point ceux qui vivent dans la discorde. 0 Chrétiens, voudriezvous donc renoncer au beau caractère d'enfants de Dieu? Voudriez-vous porter sur votre front le caractère de la bête infernale ? Voudriez-vous vous rendre les partisans et les esclaves de Satan ? Voudriez-vous aller brûler avec lui dans les flammes éternelles de l'enfer? Non , sans doute. Aimez-vous donc les uns les autres en Jésus-Christ, et ayez des entrailles de miséricorde envers votre prochain. Supportez mutuellement vos défauts , et, comme Dieu l'a fait si souvent à notre égard, pardonnez de grand cœur à vos frères les injures que vous en avez reçues ; faites régner parmi vous celte belle et excellente vertu de la charité; protestez à Dieu que vous ne ferez jamais à votre prochain aucune chose qui puisse lui causer le moindre déplaisir ou le plus petit dommage , mais qu'au contraire vous voulez lui faire tout le bien qui vous sera possible.

13. Si tous ces motifs sont insuffisants pour vous déterminer à aimer votre prochain , laissez-vous du moins toucher par celle réflexion que j'ai réservée pour la dernière , et qui est, que votre prochain, voire frère, est comme vous la créa-

SUR LES VERTUS TnÉOLOGALCS. lto

lurc de Dieu et l'ouvrage de ses mains. Comme vous il porte gravée clans son âme l'image de Dieu et de la très sainte Trinité. Pour le salut de celle âme, le Père éternel a envoyé sur la terre son Fils unique. Ce divin Fils est descendu du ciel, s'est incarné dans le sein très pur de Marie , il s'est assujéti pendant trente-trois ans à toutes sortes de travaux et de peines ; il a enfin donné sa vie, il a répandu jusqu'à la dernière goutte de son sang précieux pour racheter cette âme. Votre prochain, votre frère a donc une àme pour laquelle ce divin Sauveur a bien voulu mourir. Il l'a aimé , il l'a estimé jusqu'à donner sa vie et répandre son sang pour son amour. Considérez combien vaut cette personne dont vous faites si peu de cas. Mettez sur une balance, dit saint Augustin, d'un côté l'âme de votre prochain , et de l'autre les souffrances cruelles , la mort ignominieuse de Jésus-Christ, le sang divin qu'il a donné pour la racheter , et alors vous comprendrez quelle estime vous devez avoir pour votre frère. Et après cela , on n'aimerait pas de l'amour le plus sincère ce prochain que Jésus-Christ a tant aimé? Et on irait jusqu'à nourrir dans son cœur des sentiments de haine contre celui qui est une image vivante de Dieu, et qui a coûté à son divin Fils sa vie et tout son sang ? Jetez un regard sur ce divin Rédempteur tout déchiré de coups et attaché à la croix. C'est par amour pour votre prochain comme par amour pour vous qu'il s'est réduit à un état si digne de compassion. Et vous seriez assez durs et assez insensibles pour ne pas aimer vous-mêmes celui que Jésus-Christ a aimé de la sorte ?

14. Ah! divin Jésus, nous l'aimerons ce prochain. Vous nous l'ordonnez," vous qui êtes notre souverain Seigneur, nous nous ferons gloire de vous obéirvVous protestez que c'est là votre commandement V votre commandement favori, un commandement nouveau. Vous voulez que l'on reconnaisse vos vrais disciples à l'amour qu'ils auront les uns pour les autres. Pour jouir de ce beau caractère, nous nous aimerons donc mutuellement pour votre amour. Mais ce qui nous touche le plus, c'est que notre prochain vous a coulé votre sang et votre vie, et c'est pour cela qu'après vous, nous voulons l'aimer de tout notre cœur. Vous considérant vous seul dans nos frères, nous les aimerons malgré toutes leurs mauvaises qualités et tous leurs défauts , et nous leur ferons tout le bien qui sera en notre pouvoir. Daignez vous-même, dans votre infinie miséricorde, les rendre tous participants de votre grâce ici-bas et de votre gloire éternelle dans le cieî.

Quelle doit être noire charité envers le prochain en ce qui regarde !<*

corps.

Nous ne pouvons aimer Dieu véritablement sans aimer notre prochain pour son amour. Le saint amour de Dieu produit l'amour du prochain, et l'amour du prochain nourrit et entretient l'amour de Dieu. Ce même Dieu qui nous ordonne de l'aimer de tout notre cœur, nous ordonne aussi d'aimer notre prochain comme nous-mêmes. Après avoir considéré l'origine , les motifs et la nécessité de cet amour, voyons maintenant ce qu'il faut faire pour remplir le précepte de la charité. Et comme notre prochain est composé d'un corps et d'une âme, commençons à envisager cette vertu en tant qu'elle regarde les besoins corporels.

1. Avant d'établir quel doit être notre amour envers le prochain, il convient d'examiner ce que l'on entend par le prochain. Faut-il entendre par ce mot seulement nos proches, nos amis, nos compagnons, ceux qui sont justes, et excepter les étrangers, nos ennemis, les pécheurs, les méchants? Faut-il regarder comme étant notre prochain les seuls chrétiens, ceux qui ont la même foi que nous, et sera-t-il permis de maltraiter les hérétiques, les mahométans, les juifs, les infidèles? Non, mes Frères, la charité embrasse tous les hommes sans en exclure un seul. 11 est vrai qu'elle a ses lois, et que même dans la charité il faut observer un ordre. Dans une égale nécessité soit spirituelle, soit corporelle, nous devons soulager de préférence ceux qui nous sont unis plus étroitement par les liens du sang, comme un père, une mère, une épouse, des enfants, un frère, une sœur et les autres parents. Nous devons préférer nos bienfaiteurs et nos amis à ceux de qui nous n'avons reçu aucun bienfait; comme aussi nous devons secourir ceux de notre même ville ou de notre nation plutôt que les étrangers, et ceux qui sont membres de l'Eglise catholique préférablement aux hérétiques et aux infidèles. Parlant néanmoins d'une manière générale, la charité doit, comme je l'ai dit, embrasser tous les hommes, quoiqu'ils ne nous soient point unis parles liens du sang ou de l'amitié, ou par tout autre titre; elle ne doit exclure personne.

2. Mais comment est-il possible que j'aime celui qui m'a fait des torts considérables t qui a ruiné ma maison , qui a ravi

mon bien , qui m'a enlevé mon honneur , qui a cherché ù m'ôtcrla vie, qui m'a fait, en un mot , tout le mal possible? N'importe : vous devez l'aimer ; et, me réservant de traiter ce sujet d'une manière plus étendue en vous expliquant le cinquième commandement de Dieu, je me contente de vous dire en ce moment que, selon la doctrine que Jésus-Christ nous a laissée dans son saint Evangile , et dont il a fait un précepte rigoureux et absolu, si vous voulez être chrétiens, vous devez aimer même vos ennemis , faire du bien à ceux qui vous haïssent, et prier Dieu pour ceux qui vous calomnient et qui vous persécutent. Aimez, dit-il , vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. priez pour ceux qui vous calomnient, rt qui vous persécutent (Matth.5.44). Ne rendez ù personne le mal pour le mal, dit saint Paul. Au contraire, si votre ennemi a faim, donnez-lui à manqer ; s' il a soif, donnez-lui « boire (Rom. 12. 17. 20). Ce qui nous montre évidemment que la charité chrétienne n'exclut pas même les ennemis.

3. Vous avez raison, me dira quelqu'un, lorsqu'il s'agit des chrétiens, qui professent la même foi que nous; mais ceci ne doit pas s'entendre des turcs, des hérétiques, des juifs et des autres infidèles. Pour moi , je ne me ferai aucun scrupule de les laisser mourir de faim ou de soif, de les tromper, de ravir leurs biens, et si je les voyais en danger de perdre la vie, je ne dis pas que je leur donnerais le coup de la mort, iiiais je ne prendrais pas la peine de faire un pas pour les secourir, et je les abandonnerais à leur malheureux sort. Gardez-vous, mes Frères, de jamais tenir un semblable langage. La charité chrétienne doit vous porter à aimer même ces infidèles. Quand Jésus-Christ nous impose l'obligation d'aimer notre prochain, il n'excepte pas un seul homme, dit saint Augustiu : Xirflum Iwmiuein excipit, qui prœcipit ut proximum diligamus (Lib. de Doctr. Christ. 30). II ne vous est point permis de les tromper , ni de leur faire aucune injustice; et vous seriez obligés de les secourir , si vous les voyiez en danger de perdre la vie. Us sont encore votre prochain; ils sont les créatures de Dieu ; c'est pour eux comme pour nous que Jésus-Christ est mort ; vous devez donc les aimer, renfermer tous les hommes dans les sentiments d'une même affection, c'esl la perfection et la sainteté de la religion.

4. Cela supposé, voyons quel doil être cet amour pour remplir ce prétexte de la charité. Vous conviendrez tous avec moi qu'il ne s'agit point ici de cet amour désordonné qu'éprouvent certaines personnes pour l'objet de leurs passions. Ce se-

rait profaner ce saint nom d'amour que d'appeler ainsi ces affections aveugles el insensées. Voulez-vous que je vous montre de quelle manière ces personnes aiment celles auxquelles elles disent avoir consacré tout leur cœur ? Avez-vous jamais vu un chasseur s'attacher à la poursuite de quelques oiseaux rares, ou de quelques animaux sauvages? Oubliant de prendre le repos et la nourriture qui lui seraient nécessaires , il parcourt les montagnes et les vallées, il s'engage dans les sentiers les plus difficiles pour pouvoir atteindre sa proie. Oh! quel amour pour cet oiseau , pour cette bête sauvage ! Mais attendez qu'il l'ait trouvée, et vous verrez comme il l'aime. A peine l'aperçoil-il , qu'il lui lance le coup fatal, la prive de la vie, et s'en sert pour apaiser sa faim. Voilà précisément la manière dont quelques-uns aiment certaines personnes. Au lieu de les aimer, ils n'aiment qu'eux-mêmes, et ne cherchent qu'à assouvir leurs passions criminelles. Ce n'est point là un amour, c'est une haine mortelle qui ne tend qu'à faire périr éternellement ces âmes infortunées.

5. Ce sera donc une excellente règle pour accomplir ce précepte de la charité , d'aimer le prochain comme un ami aime son ami, comme un père aime son enfant, comme uu fils aime son père , comme un époux aime son épouse, comme celle-ci aime son époux, comme un frère aime son frère7 Non, répond saint Augustin, ce sont là des amours naturelles, qui sont selon la chair et le sang, qui peuvent se trouver, et qui se trouvent en effet chez les infidèles, et même parmi les animaux. Delà vient que les amitiés mondaines se détruisent si souvent et si facilement. L'amour fraternel se change en haine et en jalousie , comme nous le voyons dans les frères de Joseph ; et quelquefois même on voit régner la division et la malveillance entre le père et le fils , entre la fille et la mère. L'amour du prochain doit donc être conforme à celte règle que nous a donnée Jésus-Christ : Vous aimerez votre prochain comme vous-même : Milù/es proximum tuum sicut teipsnm. Voyez donc , ô Chrétien, comme vous vous aimez vous-même : quelle compassion pour vous-même, quelle indulgence, quelle tolérance, quelle patience, quel soin et quelle attention à pourvoir à tous vos besoins! Cet amour n'est pas seulement dans les paroles, il est effectif; vous vous procurez tout le bien possible ; vous eberchez, vous éludiez tous les moyens d'éloigner de vous tout ce qui est mal; et vous voudriez que tous les hommes fussent pleins de bonté et de prévenance à votre égard. Cet amour n'est point passager et inconstant , mais il

est fort, persévérant et continuel. Il ne se ralentit jamais, il acquiert chaque jour, au contraire, une nouvelle force et une nouvelle vigueur. Voilà la règle , voilà la mesure avec laquelle vous devez aimer votre prochain , sicut teipsum , comme vousmême. Conduisez-vous en toutes choses envers les hommes, dit ailleurs Jésus-Christ , comme vous voudriez qu'ils se conduisissent envers vous : car c'est en cela que consiste la loi et les prophètes (Matth. 7. 12). Voilà, je le répète, la juste mesure et la véritable règle.

6. Mais, ajouterez-vous , l'amour-propre est pour l'ordinaire mauvais et blâmable; et l'Apôtre lui-même nous l'enseigne, quand il dit que, dans les derniers temps,il y aura de grands pécheurs, parmi lesquels il met au premier rangeeuxquiseront pleins d'amour pour eux-mêmes : Erunt homme* se ipsos amantes (2. Tim. 2. 3). Comment donc Dieu peut-il commander que l'on aime le prochain comme soi-même, puisque ce serait autoriser le péché? Saint Thomas répond que cet amour de soi-même est mauvais et blâmable quand Une regarde que les choses temporelles , les sens et le corps auquel on cherche à procurer toutes les satisfactions possibles , mais non point quanti l'amour de soi-même est réglé par la raison , et qu'il se rapporte à Dieu. Celui donc qui aimerait le prochain de la première manière , pécherait, comme il pécherait en s'aimanï lui-même delà sorte. Mais ce n'est pas ainsi que nous devons l'aimer; pour que cet amour soit méritoire, il faut qu'il ait Dieu pour objet premier, qu'il nous fasse aimer le prochain par amour pour Dieu, et relativement usa fin dernière. Et, pour me servir d'une autre belle expression de notre divin Rédempteur, nous devons aimer notre prochain comme il nous a aimés lui-même: Hoc est prœceptum meum ut diligaiis invicem, sicut dilexivos (Joan. 15. 17). Mais comment nous a-t-il aimés ce bon Sauveur? Nous a-t-il aimés de manière à nous rendre heureux en cette vie? Son amour pour nous lui faisait-il désirer de nous voir jouir de tous les plaisirs de la terre, de nous voir nager au sein de l'abondance et des richesses , environnés de gloire et de grandeur, goûtant toutes les satisfactions des sens? Non certainement. 11 n'a cessé au contraire, et par ses exemples et par sa doctrine, de détourner nos pensées et nos affections de ces faux biens. 11 nous a aimés , et en nous aimant, il n'a cherché qu'à nous rendre dignes de sa grâce en celte vie, et qu'à nous faire mériter la gloire éternelle en l'autre. C'est pour cela qu'il nous a inculqué si souvent au'il fallait nous renoncer nous-mêmes, réprimer nos pas-

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sions et morlifier nos sens. C'est donc de celle manier? el dans ce même but que nous devons aimer notre prochain; l'aimant comme nous-mêmes , et comme Dieu nous a aimés . c'est-à-dire non point seulement parce qu'il nous est uni parles liens de la parenté où de l'amitié, ou parce qu'il nous a accordé quelques bienfaits , mais parce qu'il est une créature raisonnable et destinée à la vie éternelle.

7. C'est celte manière d'aimer le prochain que nous expliquent admirablement bien les deux grands docteurs de l'Eglise, saint Augustin et saint Thomas. Le but que nous devons nous proposer en aimant noire prochain , dit saint Augustin , c'est de le porter à l'amour de Dicu(Ep. 53. ad Maced.). Aimez-vous les uns les autres, ajoule-t il, mais aimez-vous pour la vie éternelle (Lib. 2. de Serm. Dom. in moule, c. 12). Celuilà, dit-il ailleurs, aime véritablement son ami, qui aime Dieu en lui, et cela ou parce que Dieu habile en lui par sa grâce, ou pour faire qu'il revienne y babiler, s'il s'est séparé de lui à cause du péché : Ille ceracilcr amat amicum, qui Deum amat in amico, oui quia est in Mo, nul utsilin Mo (Serm. 133. Cap. 2). Etsaint Thomas, parlant de la manière dont nous devons aimer notre prochain, dit que notre amour pour lui doit avoir trois qualités. 11 faut qu'il soit saint, qu'il soit juste , et qu'il soit véritable. 11 faut qu'il soit saint, et il sera tel, quand nous l'aimerons par amour pour Dieu; car comme c'est en Dieu et par rapport à Dieu que nous devons nous aimer nous-mêmes, c'est aussi en lui et par rapport à lui que nous devons aimer notre prochain. En second lieu , il faut qu'il soit juste, c'està-dire qu'il ne doit jamais nous faire condescendre au prochain en ce qui est mal, mais seulement en ce qui est bien. 11 faut enOn qu'il soit véritable , c'est-à-dire qu'il ne doit pas nous faire aimer le prochain pour notre propre utilité , pour notre propre satisfaction, mais seulement parce que nous lui voulons le même bien qu'à nous-mêmes. Voilà donc la vraie manière d'aimer notre prochain pour remplir le précepte de la charité: il faut l'aimer comme Dieu nous a aimés , el comme nous nous aimons nous-mêmes.

8. Après l'examen de ces vérités préliminaires , venons à la pratique de ce saint amour. L'homme étant donc composé d'un corps et d'une âme, comme nous l'avons dit en commentant , nous devons , selon saint Augustin, avoir égard à l'une et à L'autre de ces deux parties (Lib. 1. Moral. Ecclcs. cap. 27;. Nous devons souhaiter à notre prochain tous les biens .ïpiriluclsct temporels qui lui sont nécessaires . comme nou]

SUR l-ES VERTl'3 THÉOLOGALES. Î0I

nous les souhaitons ù nous-mêmes, nous réjouir de ceux qu il possède, comme nous nous réjouissons de ceux que nous possédons noas-momes , et lui procurer selon nos moyens ceux qui lui manquent , comme nous voudrions qu'on nous les procurât, si nous étions dansle nvme besoin. Ce n'est pas assez: il faut nous abstenir de lui faire aucun mal , éloigner de lui, autant qu'il est en nous, tout ce qui pourrait lui être nuisible , comme nous serions bien aise que Ton fit à notre égard, D'où il faut conclure que ce précepte de la charité envers le prochain a deux parties : Tune qui s'appelle affirmative, et l'autre négative. Comme aflirmalif , ce précepte noua oblige à être intérieurement pleins de bienveillance envers lo prochain, et à montrer celle bienveillance par les actes extérieurs de la charité. J'ai dit qu'il faut être intérieurement pleins de bienveillance envers le prochain, pour ne pas tomber dans l'erreur de ceux qui ont enseigné celle doctrine condamnée par l'Eglise, qu'il suffit de pratiquer la charité par des actes (l'une bienveillance purement extérieure (Prop. 10. et 11. Innocent. XI). En tant que ce précepte est négatif, il nous oblige à ne point foire aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait à nous-mêmes, lin vertu de la partie affirmative nous sommes tenus à faire toujours du bien à notre prochain, niais non pour toujours , selon l'expression des théologiens ; c'est-à-dire qu'il n'y a pas obligation pour nous d'être continuellement occupés à le soulager et aie secourir, mais que nous devons le faire dans les occasions, dans ses besoins, et, comme on dit , à temps et à propos. Mais la partie négalhe nous oblige toujours et pour toujours , tellement qu'il n'y a aucun temps, aucune circonstance où il soit permis de faire du mal aux autres ; parce que c'est une loi de la nature gravée dans le cœur de chacun, cl que, relativement à la transgression de ce précepte, on ne peut apporter ni le prétexte de l'ignorance, ni aucune raison qui soit capable de nous justilier. Quel est celui d'entre nous qui se plait à être offensé, persécuté, maltraité, à entendre dire du mal de lui, à voir les autres porter atteinte à ses biens , à son honneur, ou à sa vie? Il n'en esl [>as un certainement. Et,par conséquent, nous devons nous conduire de la même manière envers les autres.

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