‹ Instructions morales sur la doctrine chrétienne (volume 3)Chapitre 13 sur 45 · Cela supposé, venons au premier point que nous nous · texte numérisé non relu

Cela supposé, venons au premier point que nous nous

SLT. LES VERTUS TIITOLOGALF.?. \\\

sommes proposé, et voyons avec quelle sorte de biens les riches sont tenus à faire l'aumône. JNolrc divin Sauveur a décidé cette grande question en peu de mots : Quod supcrcsi, date elcemosinam(Uw. 11.4). Donnez l'aumône de votre superflu. Voilà donc ce que les riches doivent distribuer aux pauvres: ce qui ne leur est pas nécessaire, ce qui leur est superflu. C'est là un bien qui appartient proprement aux indigents, et dont les riches ne sont que les dépositaires et les dispensateurs. C'est la règle que saint Paul assigne aux riches: Que votre abondance , dit-il , supplée à l'indigence des pauvres , afin qu'ainsi tout soit réduit à une sainte égalité: Veslra abundantiailiorum inopiam suppléai, vt fiai œqitalitas (2. Cor. 8. M). Mais la grande difficulté consiste à savoir trouver et reconnaître ce superflu. Four y mieux réussir , nous pouvons distinguer trois sortes de superflus: superflu de la nature; superflu dos passions ; superflu de l'état et de la condition. Le superflu delà nature est tout ce qui n'est pas nécessaire pour la conservation de la vie ; et comme la nature se contente de peu , il n'y aurait plus de pauvres, si on leur distribuait tout ce superflu. Le superflu de la passion serait tout ce qui excéderait le désir et la cupidité des hommes; et si les pauvres n'avaient pas d'autres ressources, ils n'auraient jamais rien, parce que cette cupidité humaine est insatiable, et qu'au sein de la plus grande abondance , les avares trouvent toujours de nouveaux besoins. Le superflu de l'état est ce qui reste après un honnête entretien proportionné à sa condition. Sur quoi il faut remarquer que ce qui est superflu dans un état peut être nécessaire dans un autre; par exemple , ce qui serait superflu pour un artisan est nécessaire à un négociant pour sa table, pour son vêtement , pour sa maison , pour ses meubles. Ce qui est superflu à ce négociant sera nécessaire à une personne élevée en dignité. Ce qui est superflu à un grand du inonde qui vil dans le sein de sa famille, sera nécessaire à un ministre, à celui qui représente son gouvernement. Ce qui est superflu à celui qui a peu d'enfants sera nécessaire à celuiqui a une nombreuse famille à entretenir , à établir et à doter. Et il faut raisonner de même par rapport à tous les autres étals. 4. Suivant celte règle, j'appelle superflu tout ce qui excède le juste nécessaire pour le maintien convenable de votre étal, tout ce sans quoi vous pouvez honnêtement conserver votre rang et votre condition , non point en suivant les impulsions de l'avarice ou de l'orgueil, non plus que les maximes elles usages reçus dans le momie, mais eu vous conformant aux

maximes de i'Evan.-jle et aux lois de ia uiuaerauon chrétienne, à laquelle il appartient d'établir les justes bornes dans lesquelles doivent se restreindre les diverses professions de la vie civile. Enfin j'appelle superflu tout ce qui étant enlevé à une personne ne lui causerait aucun préjudice du moins considérable , ni relativement à l'entretien de sa famille , ni par rapport à sa qualité, à sa charge ou à son emploi. Voilà ce que l'on doit regarder comme superflu, et comme devant être distribué aux pauvres en vertu du précepte divin delà charité. C'est la doctrine de tous les théologiens, et celle de saint Thomas en particulier : Quod est ultra decentiam status débet in eleemosinas depulari, et hoc cadit sub prœceplo (2. 2.q. 23. art. ô ). 0 Riches, combien vous trouveriez de superflu pour secourir les pauvres, si vous preniez cette doctrine pour règle de votre conduite ! Et vous , ô Pauvres, comme vous seriez abondamment assistés , si les riches vous faisaient part de tout ce superflu!

5. Ce n'est pas seulement ici la doctrine de tous les théologiens , c'est encore celle des saints Pères qui tous tiennent le même langage, et disent clairement que le superflu des riches est un bien qui appartient aux pauvres, et qu'ils doivent le leur distribuer par ordre de Dieu. « Quand vous faites » l'aumône à un pauvre de votre superflu , dit saint Ambroise, » vous ne lui donnez pas une chose qui soit à vous ; vous ne » faites que lui rendre ce qui est à lui. El si vous le retenez, » vous usurpez et vous gardez pour vous seul ce que Dieu a » donné pour l'usage commun. La terre esta tous, et non » pas seulement aux riches : vous ne donnez donc pas une » chose qui soit de votre libre choix ; vous ne faites que vous » acquitter d'une dette (Div. Ambros. lib. 1 . de Hab.) : Debi- » lum ig'itur reddis , non largiris indebilum. » Si vous avez quelque chose au-delà de ce qui vous est nécessaire pour votre nourriture et pour votre vêtement, disait saint Jérôme à one dame très riche, ayez soin d'en faire l'aumône, et en agissant ainsi, soyez persuadée que vous ne ferez que voire devoir. Les choses qui sont superflues pour les riches, dit saint Augustin , sont nécessaires aux pauvres, et si vous les retenez, vous possédez ce qui ne vous appartient pas , et ce qui appartient à autrui: lies aliéna1 possidenlur, cùm superflua possidentur (In Psal. 117). Quand nous accordons au pauvre ce qui lui est nécessaire, dit le pope saint Grégoire, nous ne lui donnons pas ce qui est à nous, mais nous lui rendons ce qui lui appartient. INous remplissons un devoir que l'on doit

appeler une obligation de justice , plutôt qu'une œuvre de miséricorde ( L. pastor. c. 22 ). Ainsi parlent saint Basile et saint JeanChrysostùmc qui était appelé le prédicateur de l'aumône. Voilà donc ce que l'on doit entendre par superflu , et quels sont les biens que les riebcs doivent distribuer aux pauvres pour subvenir à leurs besoins.

6. Si nous ne sommes tenus à faire l'aumône que de ce qui est superflu relativement à notre état et à notre condition , nous ne serons donc jamais obligés de la faire ; car loin d'avoir ce superflu , à peine nos biens peuvent-ils nous suffire, vu les dépenses qui nous sont indispensables pour tenir notre rang dans la société. C'est là ce prétexte si ancien, et que l'on ne manque jamais d'apporter pour se dispenser de l'obligation de faire l'aumône. Mais qu'entendez-vous par ce superflu que vous n'avez pas, et par ce que vous appelez nécessaire à votre état? Voulez-vous parler du superflu des passions, et de ce qui est nécessaire pour contenter la cupidité, l'ambition, la vanité, pour vivre dans le luxe, dans l'intempérance, pour vous livrer au jeu et à tous les désordres qui régnent dans le monde? Si c'est là ce que vous appelez superflu, je vous ai déjà dit que vous nelc trouverez jamais, parce que la cupidité est insatiable. Comme aussi, en parlant de votre état , si vous entendez un état tel que je viens de le signaler, je conviens que vous n'avez que le nécessaire , et que les plus grands patrimoines suffisent à peine à celui qui veut entretenir le luxe dans sa table, dans ses babils, qui veut mener un grand train, exposer au jeu des sommes considérables, et suivre toutes les maximes du monde. Mais cet état est indigne d'un chrétien honnête , pour ne pas dire même d'un païen, et par conséquent , ce n'est pas le vôtre. Votre état est celui d'un disciple de Jésus-Christ, qui doit se conformera la loi de Dieu et aux maximes du saint Evangile. Or, dites-moi, celte loi divine et ce saint Evangile vous permettent-ils de courir après les vanités, les modes et les pompes du monde et du démon, d'aller aux théâtres, aux l'êtes, aux bals et aux autres spectacles profanes? Non ; parce que, dans votre baptême, vous avez promis d'y renoncer. Ce saint Evangile autorise-t-il le luxe dans les tables et dans les habits? ÎNon ; il le condamne dans le mauvais riche. Vous permet-il devons divertir dans les jeux, et d'y exposer des sommes considérables? INon ; parce que cet argent faisant partie de votre superflu . il vous impose l'obligation de le distribuer aux pauvres. Vous dit-il que , pour alimenter votre avarice et votre ambition , vous pouvez faire de^

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amas d'or et d'argent? Non; il vous enseigne à les mépriser, et à vous créer ùes trésors dans le ciel, où la rouille ne gale point, où les voleurs ne peuvent point dérober. Enlevez donc de votre état tout ce que vous dépensez dans le jeu , dans le luxe de la table et des habits; tout ce que vous consumez pour satisfaire la vanité , l'ambition , l'intempérance, cl-pcut être encore quelque autre passion plus désordonnée : conduisez-vous selon les maximes de l'Evangile, et je vous déclare avec certitude que vous aurez beaucoup de superflu pour soulager les pauvres.

7. 11 estvrai, me diront ici quelques-uns, qu'il nous reste quelque ebose dont nous pourrions faire l'aumône ; mais la charité doit commencer par nous-mêmes. Mous avons une nombreuse famille; il faut, avant tout, pourvoir au bien-être de nos enfants. C'est encore ici un prétexte , dit saint Augustin (in l'sal. 38) qui, loin de vous excuser , ne fait que vous rendre plus coupables. Si vous avez du superflu, vous n'êtes point dispensés de secourir les pauvres parla raison que vous avez des enfants. 11 ne vous est pas permis d'être avares et cruels envers les enfants de Dieu, pour laisser aux vôtres de grandes richesses qui, comme nous l'apprend l'expérience , ne serviront peut-être qu'à les entretenir dans le vice, et qui par conséquent ne seront pour eux qu'un moyen de ruine et de perdition. Ne serait-il pas plus avantageux pour eu:; que vous leur laissassiez en héritage les exemples d'une conduite charitable ctchrélienne,et que vous fussiez ces hommes de miséricorde dont les bonnes œuvres ne tarissent jamais, selon l'expression de la sainte Ecriture ? Alors on verrait se vérifier dans votre famille ces paroles de l'Esprit-Saint : Leurs enfants seront toujours comblés de toutes sortes debiens : Cum semine eortim permanent 6o«a (Eccl. 40. 11), et vous attireriez sur elle toutes les bénédictions du ciel. Vous dites que vous avez beaucoup d'enfants. C'est précisément pour cette raison, dit saint Cyprien (de Oper. et Elccm), (pie vous devez être plus libéraux envers les pauvres, et leur faire de plus abondantes aumônes.' Si vousêtes obligés de leur conserver la vie du corps, vousdevez,à plus forte raison, veiller à la conservation de celle deleur aine: et vous ne pouvez mieux réussir à leur conserver cette vie spii ituelle, qu'en faisant l'aumône. Mais leur oombi e vous met en peine Eh bien! dit le même Saint, faites de grandes larj ses aux malheureux; ils sont les agents de Dieu, et entre leurs mains vos aumônes vous rapporteront au centuple. Faites que 1,1**1 suit le tuteur de vos enfants, et vous ne pourrez pas met-

SIR LFS VFBTrs TIlfiOLOGAf ES. I \ o

trecn pins grande sûreté leur héritage el leur sorl à venir. raites ce que faisniile saint homme lob, lequel offrait à Dieu chaque jour autant île victimes qu'il avait d'enfants, afin de leur obtenir la sagesse; offrez aussi à Jésus-* hrist,dans la personne de ses pauvres.des aumônes proportionnées au nombre de vos enfants, afin qu'il daigne les conserver purs et innocents. Vous dites encore que vous devez avant tout pourvoir àleur bienêtre, .le ne veux point le nier. Mais je vous demande avec saint Augustin: Combien avez-vous d'enfants ? En avez-vous deux, trois, quatre? Mais si I Heu VOUS en avait donné un cinquième, vous seriez obligés de veiller à son entretien comme à celui des autres, et vous ne pourriez pas le priver de sa légitime. Faites donc, dit le Saint, que Jésus-Christ soit ce cinquième fils; et ce que vous auriez employé pour lui , donnez-le aux pauvres. Mais vous dites que vous avez ce cinquième fils. Eh bien! faites que Jésus-Christ soit le sixième ; et si vous en avez déplus, faites que Jésus-Christ soit toujours à la place de celui que vous n'avez pas. Et ne craignez pas de vous appauvrir en faisant ainsi l'aumône, parce que , comme dit l'Esprit- Saint, celui qui vient au secours du pauvre ne manquera jamais du nécessaire: Qui dul puuperi , non indlgebit (Eccl. '28. 27).

8. Mais les saisons sont mauvaises, nous ne pouvons pas obtenir ce qui nous est dû, notre gain est peu considérable ,et par conséquent, nous ne pouvons pas faire l'aumône , ou du moins , nous ne donnons que peu de chose. Voilà un beau langage ! Parce qu'on se trouve dans un temps de diseite el de calamité, il faut faire des épargnes en cessant de soulager les pauvres î Mais pourquoi , si les saisons sont mauvaises , ne retranchez-vous pas le luxe de vos tables en vous restreignant aune moindre quantitéde mets et à une nourriture plus frugale et plus commune ? Pourquoi ne retranchez-vous pas les modes, la somptuosité des vêlements , vous contentant d'en avoir qui soient convenables à votre état, il est vrai, mais en même temps simples et modestes ? Pourquoi ne retranchezvouspas les jeux et tant de dépenses superflues que vous occasionnent les cercles , les fêtes , les bals et les théâtres? Si vous agissiez de la sorte, malgré les temps fâcheux, vous auriez de quoi secourir les pauvres. Mais le mal est (pie, si les années sont mauvaises, il faut qu'elles le soient non pour vous, ni pour vos divertissements desquels vous ne voulez rien retrancher, mais seulement pour les pauvres. Et cependant il en devrait être tout autrement ; et plusla disette est grande, plus

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on adcmolifs de faire de grandes aumônes pour obtenir de Dieu qu'il la lasse cesser; puisqu'il esl certain qu'elle estsouvent un effet de la colère de Dieu qui se venge ainsi de la dureté et de la cruauté des riches envers les pauvres, comme il nous le dit clairement lui-même par la bouche du Roi-Prophète: Prupter miseriam inopum et gemilum paupefum , mine exurgam dicit Dominus (Ps. 21. 6): Parce que vous n'êtes nullement touchés de compassion à la vue des misères où languissent tant de pauvres , parce que vous fermez les oreilles aux gémissements et aux cris de tant de malheureux, je vous ferai sentir les effets les plus terribles de ma justice. Les saison: sont mauvaises ; c'est un temps de calamité. Mais c'est precisément pour celle raison que vous devez secourir plus abondamment les pauvres; car si les temps sont mauvais pour tous, ils le seront bien davantage pour eux; si vous vous ressentez de la calamité publique, vous qui avez de grands revenus, les misères des pauvres seront donc extrêmes , et par conséquent , vous êtes bien plus obligés de voler à leur secours.

9. C'est ce qui me donne lieu ae passer à l'examen de la seconde question, qui est de savoir quand et dans quels besoins les riches sont tenus à assister les pauvres. Sur quoi il faut que vous sachiez que les théologiens distinguent trois sortes de nécessités dans les pauvres : la nécessité extrême, la nécessité grave, et la nécessité commune. La nécessité extrême a lieu lorsqu'une personne, à moins qu'elle ne soit secourue,est dans un danger évident de perdre la vie, ou son honneur, ou sa liberté, ou bien d'éprouver tout autre malheur considérable. La nécessité grave existe lorsqu'une personne ne peut se conserver la vie qu'avec bien des difficultés, lorsqu'elle est forcée à déchoir deson état, qu'elle se voit menacée de tomber dans quelque grave maladie , ou d'endurer les rigueurs de la faim, ou de ne pouvoir vivre qu'avec beaucoup de peine, si personne ne vient à son secours pour la préserver de ces disgrâces. La nécessité commune est celle qui est accompagnée de certaines incommodités relativement aux choses nécessaires pour la nourriture, pour le vêtement et pour l'état delà personne, mais qui n'est pas telle, qu'elle la fasse déchoir deson propre état, de sorte qu'en travaillant, u en demandant, elle peut en quelque manière pourvoir à ses besoins. C'est celle où se trouvent les pauvres qui vont cherchant ce qui leur est oécessairepotu1 leur conservation et leur entretien. Cela supposé ,. je dis en prcmiçi'iicu que les riches sont obligés, sous peine de péché

SUB LES VERTl'S THEOLOGALES. 1 Î7

grave, de subvenir aux besoins des pauvres qui se trouvent dans cette nécessité commune , et de le l'aire en se servant pour cela de leur superflu, et de ce qui leur reste après avoir décemment pourvu au maintien de leur état. La raison en est que, lorsque la sainte Ecriture parle de l'obligation de faire l'aumône, elle ne la restreint pas à la nécessité grave, ou à la nécessité extrême; mais elle l'élend à toute espèce de nécessité, et même à la nécessité commune; et Jésus-Christ, en condamnant ceux qui ne l'ont pas secouru dans ses pauvres, ne fait mention que des besoins ordinaires, comme sont la nudité , la faim, la soif, les infirmités , misères auxquelles sont sujets les pauvres mêmes qui ont l'habitude de mendier. En outre, chacun est tenu d'aimer son prochain comme soi-même, et de lui faire, comme dit Jésus-Christ , tout le bien qu'il voudrait que l'on fil à lui-même. Or , quel est celui qui ne désire pas raisonnablement qu'on vienne à son secours, lors-même qu'il ne se trouve réduit qu'à une nécessité commune ?ll est donc obligé d'agir de la même manière envers les autres. Et enfin, si vous refusez tout secours aux pauvres qui vont mendiant, il peut arriver que les autres le leur refusent également, et ainsi ils se trouveraient réduits à une nécessité grave, et quelquefois peut-être à une nécessité extrême. Vous ne pouvez donc pas, sans vous rendre coupables de péché, vous montrer insensibles à leur misère , et les renvoyer sans secours. 10. Mais comme les pauvres qui sont dans une nécessité commune, et qui vont cherchant leur pain, s'ils ne reçoivent pas de l'un, reçoivent de l'autre, serait-ce un péché que de nous servir de notre superflu, au lieu de le distribuer en aumônes, pour acquérir de nouveaux biens , pour améliorer notre état, et pour nous élèvera un plus haut rang dans le monde? Vous touchez ici un des points les plus délicats de la morale chrétienne. Selon la doctrine delà sainte Ecriture et des saints Pères, il n'y a rien de plus dangereux pour le salut du chrétien, que de chercher à améliorer sa position, à s'enrichir et à s'élever. Jésus-Christ nous dit (Matlii. 19. 24) qu'il est plus facile qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille, qu'il ne l'est qu'un homme riche entre dans le royaume des deux. Cet oracle divin est bien suffisant pour faire trembler tous les riches, et pour étouffer en eux le désir de s'enrichir davantage. Ceux qui veulent devenir riches, dit saint l'aul(l.Ti;n. G.!J), tombent dans la tentation et dans le piège du démon, et en nulle désirs inutiles et pernicieux, qui les précipitent dans l'abîme de la perdition et de lu mort étemelle. Eu effet, ceux qui se

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laissent dominer pnr eelte passion ne gardent plus de mesure dans leurs projets d'agrandissement ; pour eux, tout est nécessaire, rien n'est superflu, parce qu'ils suivent dans la pratique celle doctrine proscrite par PKglise : que les séculiers et les rois eux-mêmes ont rarement quelque chose de superflu à leur état, et que puisqu'on n'est tenu à faire l'aumône que du superflu , à peine y a-t-il quelqu'un qui soit obligé de 1 faire (Prop. 12. lnnoc. XI); d'où il résulterait que le précepte de l'aumône ne serait plus qu'un fantôme. Ne sera-t-il donc jamais permis d'améliorer son étal? Ce n'est point ce que j'entends; et je dis même qu'il vous est permis de le faire, mais à condition qu'en y travaillant, vous aurez toujours soin de vous restreindre dans les bornes d'une modération cliréticime, et surtout que vous n'omettrez point de secourir dans leur indigence les pauvres de lésus-Christ.Oue vous soyez plus riches ou plus élevés, ce n'est pas ce qui est nécessaire; mais ce qui l'es!, c'est que vous fassiez l'aumône aux pauvres de votre superflu. 11. Si on doit le faire dans la nécessité commune, on y est obligé, à plus forte raison, dans celle qui est grave. Comme nous l'avons dit , la nécessité grave est celte qui fait éprouver au prochain un détriment notable ou une grande détresse qui lui rend la vie extrêmement ennuyeuse et pénible. Or, il est certain que chacun est tenu, par la loi delà charité, à délivrer son prochain d'un mal considérable, quand il le peut sans éprouver lui-même un grave désavantage; ce qui est loin d'avoir lieu lorsqu'on donne son superflu. El comme, dans le monde, celui qui refuse de secourir son ami quise trouve dans an grand besoin , montre évidemment qu'il veut rompre tous les liens de l'amitié qui l'unissaient à lui; de même le chrétien qui omet de secourir son prochain, dans le cas d'une grave nécessité, fait voir qu'il n'a point de charité pour lui, et qu'il n'a point d'amour pour Dieu lui-même, qui regarde. comme lui étant refusé ce qu'on refuse au pauvre. J'ajoute même que le riche est tenu de secourir le pauvre qui se trouve dans une grave nécessité, non-seulement avec son superflu, mais encore avec ce qui serait en quelque manière nécessaire pour se maintenir à la hauteur de son propre état. Par conséquent, il doit le faire vu retranchant quelque chose au luxe de sa table, à la somptuosité des habits, dans le nombre des domestiques, dans l'ameublement, et ainsi des autres choses. Et il est obligé de remplir ce devoir, lors même qu'il en éprouverait que!. ;ue incommodité. Car comme vous désireriez que l'on se couduisit de cette manière à votre égard , si vous étiei

réduits à une semblable nécessilé, ainsi devez-vous le (Vire envers les autres , selon la règle si souvent mentionnée de l'Evangile, Uilreinent comment pourriez-vous dire que, comme le veut l'apôtre saint Jean, vous aimez votre prochain comme vous-mêmes, par les œuvres et en vérité, o/x-re et vcitaie? Et comment la charité de Ifieuse trouverait-elle en vous?

12. Que faut-il dire maintenant du cas où le prochain se trouve réduit aune nécessilé extrême?. le dis qu'alors toutes choses étant communes, nous sommes tenus à le secourir nonseulement de noire superflu, mais encore de ce qui est nécessaire pour maintenir notre état. La raison en es» que la charité véritable et bien ordonnée nous enseigne à préférer la vie de notre prochain, son honneur, sa liberté et autres biens semblables, à tous nos biens temporels, cl à sacrifier ces biens pour délivrer nos frères du danger où ils seraient de perdre ceux que je viens d'indiquer. Et cependant, où sont ceux qui soient persuadés de celle importante vérité, et qui aient soin de la mettre en pratique? La plupart se figurent que ce sont ici des exagérations, el que c'est vouloir porter trop loin l'obligation de faire l'aumône. 0 Chrétiens! quand je me mets à considérer celle somptuosité que l'on voit aujourd'hui dans les tables, tant de vanité dans les ornements, tant de richesse, et de magnificence dans les habits, tandis qu'en retranchant convenablement sur toutes ces choses , il resterait encore beaucoup de superflu; quand je considère tous ces brillants, tout cet éclat de pierres précieuses sur les femmes, tous ces meubles recherchés, toute cette riche vaisselle que l'on conserve par ostentation, cet or, cet argent que l'on dépense dans les hôtels, dans les maisons de jeu , et même dans les lieux de débauche , ou que l'on emploie pour entretenir des bouffons et des comédiens, des cantatrices et des danseuses dont la vue ne sert qu'à irriter les passions, et dont la profession est de faire revivre ces spectacles que l'Eglise a toujours condamnés, cl que tous les saints Pérès ont regardés comme tellement opposés à la morale évangélique, qu'ils refusaient les sacrements à ceux qui se permettaient d'y assister, les regardant comme autant d'apostats et de prévaricateurs qui manquaient ouvertement aux promesses de leur baptême; quand je considère ces sommes considérables qui ne servent qu'à alimenter l'avarice de ceux qui les possèdent.

13. Quand, dis- e, je considère tout cela, et que d'un autre côté je réfléchis qu'il y a tant de misérables qui, privés de toutes choses , mènent une vie que l'on peut bien plutôt appeler

une mort continuelle ; tant de pauvres qui sont réduits à manger un pain auquel ne voudraient pas toucher des animaux domestiques nourris dans les maisons des seigneurs , et qui souvent ne peuvent pas en avoir pour apaiser leur faim; tant de malheureux qui pendant l'hiver meurent de froid, sans avoir de quoi se couvrir et se réchauffer; tant d'infortunés chargés de dettes, sans ressources pour les acquitter, et qui sont poursuivis judiciairement par des créanciers qui les font souvent languir dans les prisons des mois et des années entières; quand je réfléchis encore qu'il se trouve tant de mères accablées d'enfants qui leur demandent du pain , et auxquels elles ne peuvent accorder que des larmes ; tant de jeunes personnes pauvres qui courent risque de perdre leur honneur et leur innocence, pourn'avoir aucun moyen d'existence; quand je réfléchis à tout cela, et que je vois qu'avec cet argent que l'on garde, ou que l'on dépense inutilement dans les jeux, dans les fêtes, dans les théâtres, dans le luxe de la tahle et des habits, on pourrait abondamment secourir les pauvres dans toutes leurs misères, et qu'on ne le fait pas : je me demande à moi-même : Ces riches qui se conduisent de !a sorte sont-ils chrétiens? croient-ils à l'Évangile? croient-ils que ces pauvres représentent la personne même de Jésus-Christ , qu'ils sont ses membres, et que c'est pour eux un devoir rigoureux et indispensable de les secourir? Mais en agissant ainsi, pourront-ils se sauver ? pourront-ils s'approcher des sacrements? sont-ils dignes de l'absolution? On la refuse, seloo toute la théologie, à ceux qui entretiennent quelque commerce criminel, à ceux qui retiennent le bien d'autrui , à ceux qui ne veulent pas pardonner; comment donc pourrait-on l'accorder à ceux qui négligent d'assister les pauvres dans leurs misères? Vous médirez que c'est une témérité de ma part de tenir ce langage. Mais puis-je parler autrement, sans trahir votre conscience et la mienne? Ai-je dit quelque chose de plus que ce que dit l'Evangile? ai-je avancé quelque proposition que l'on ne puisse pas prouver avec ce même Evangile à la main? Ob î combien de vérités dans la morale chrétienne, auxquelles on ne veut pas ajouter loi, ou que l'on se plaît à ignorer!

H. Ecoutez un fait que je vais vous raconter, et vous ne pourrez moins que d'être attendris elen même temps effravés comme je le suis moi-même. Oir rapporte de saint Grégoire-le-Grand qu'enlr'aulres vérins que l'on vil briller en lui, on remarqua surtout son étonnante charité envers les pauvres. Ce grand pontife uoarriMRtt dans Rome trois mille vierges

SUR LES VERTUS THEOLOGALES. loi

religieuscs.il admettait ions les jours un grand nombre de pauvres à sa table ; il les servait de ses propres mains, et il eutle bonheur de recevoir cl de servir lésus-< hrist lui-même sous la forme d'un étranger. Il avait un livre où il tenait écrits les noms et la qualité de tous les pauvres de la ville et des lieux circonvoisins; cl il avait soin de pourvoir chaque jour à tous leurs besoins, selon qu'ils étaient plus ou moins grands. En un mot, il n'avait de revenus que pour les pauvres. On vint un jour lui annoncer qu'un malheureux étail mort, et que l'on croyait que c'était faute de nourriture. Alors il sentit toutes ses entrailles s'émouvoir; il se mit à verser des torrents de larmes, à s'accuser d'avoir été trop négligent à rechercher s'il n'y avait point d'aulrcs pauvres qui eussent besoin de son secours; comme s'il se fût cru coupable de cette mort, il s'abstint pendant trois jours delà célébration des divins mystères, pensant qu'il ne méritait d'avoir aucune part avec Jésus- Christ, puisqu'il n'avait pas veillé avec assez de soin aux besoins des malheureux, el qu'il n'était pas digne d'ofl'rirle redoutable sacrifice de notre rédemption avec une main qui n'avait pas rempli assez exactement le précepte de faire l'aumône aux pauvres.

lo. Que diles-vous de ce fait, ô Chrétiens? Ne vous sentezvous pas d'un côté attendris, el d'un autre effrayés en voyant une si grande délicatesse de conscience dans ce saint Pontife? Qu'en diront-ils tous ces hommes riches el opulents, qui nonseulement ne s'informent jamais des misères despauvrcs,mais qui refusent cruellement de les soulager quand ils les connaissent, qui évitent la rencontre des malheureux, ci qui détour* Dent leurs regards dans la crainte qu'ils ne se voient obligés de les assister? Que diront-ils ces hommes avares qui se tiennent comme en garde contre ceux qui leur exposent les besoins des indigents ; qui se hâtent de prévenir par leurs refus, et de condamner ces demandes ou comme étant une importunilé de la part des pauvres, ou comme le fruit du zèle indiscret des dévols ? Que diront-elles ces femmes nourries dans le luxe, dans les plaisirset dans les délices, auxquelles la rencontre d'un mendianLsurlouls'ilesl affligé de quelque plaie ou de quelque infirmité, fait horreur, au lieu d'exciler dans leur âme des sentiments de pitié elde compassion? Que diront-ils tous ces chrétiens des remords de conscience qu'éprouvait le grand Pontife que je viens de citer, dans la crainte qu'il ne fût coupable de quelque négligence pour n'avoir pas secouru ce pauvre? Le condamneront-ils comme ayaut été un

homme simple et scrupuleux qui n'avait pas me connaissance parfaite de la morale chrétienne ? Mais il a été un des ptas excellents maures de cette morale cl un des pins illustres docteurs de la sainte Eglise. Voulez-vous savoir d'où lui venait celte inquiétude ? De ce qu'il était vivement pénétré de celte grande vérité, que l'aumône, pour celui qui peut la faire, est un précepte ; que celui qui la fait au pauvre la fait à Jésus-Christ lui-même; que celui qui la refuseau pauvre la refuse à Jésus- Christ ; el qu'un riche, quand il n'aurait point d'autre péché que celui d'avoir été dur et cruel envers les malheureux, sera trouvé assez coupable pour être condamné aux flammes éternelles. Voilà ce qui rendait ce grand Pontife si plein de charité envers les indigents, et ce qui lui faisait toujours craindre de ne pas accomplir assez exactement le précepte de l'aumône.

16. Nous sommes persuadés de toutes ces vérités, el nous voulons en faire la règle de notre conduite en ce qui regarde l'aumône. Mais y a-t-il un ordre à observer en la faisant ? C'est la troisième question que je me suis proposé de résoudre. Saint Jean Chrysostûme a fait une homélie entière pour démontrer que l'on ne doit pas examiner avec trop de rigueur quels sont les pauvres auxquels on fait l'aumône; quand ils la demandent pour l'amour de Dieu et que l'on sait qu'ils en ont besoin, il faut la faire à tous indistinctement. Soyez miséricordieux (Luc, 6. 36). Imitez votre Père céleste qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et qui envoie la pluie aux justes el aux injustes (Matth. 5. 45). C'est ainsi que nous devons être disposés à faire l'aumône indifféremment à toutes sortes de personnes , sans nous laisser conduire ni par l'affection, ni par l'antipathie, ni par toute autre passion. Et quand celui qui se trouve dans le besoin serait notre ennemi, nous devrions nous empresser de le secourir. Saint lean , patriarche d'Alexandrie, que sa charité extraordinaire a fait appeler T Aumônier, voulait qu'on donnât l'aumône à tous ceux qui se présentaient à son palais pour la demander; et comme il voyait que ses économes faisaient difficulté delà donner à certaines femme* qui étaient bien velues, il les reprit en (lisant que Jésus-Christ les avait établis pour èlre les dispensateurs de ses biens, et non pour satisfaire leur curiosité en cherchant à connaître l'état et la qualité des personnes; el que leur devoir était de donner à tous ceux qui demandaient.

17. Néanmoins, comme il y a un ordre à ohserver dans la charité en général, il en doit eue de même en particulier de

l'aumône. Lorsqu'on ne peut pas la faire à tons, il faut, lit sainl \ugustin, qu'elle soil réglée selon la diversité des lemps, des lieux et des personnes, préférant toujours celles qui nous sont unies par les liens du sang ou de l'amitié, et celles qui éprouvent de plus pressants besoins. II est hors de doute que, dans une égale nécessité, on doit secourir de préférence un père, une mère, et ainsi des autres,selon les degrés de parenté, ou selon les bienfaits qu'on en a reçus autrefois. Pour ce qui est des autres avec lesquels vous n'avez pas les mêmes rapports, vous devez èire disposés à soulager ceux qui sont dans une plus grande nécessité, plutôt que ceux qui se trouvent dans une moindre; ceux qui n'ont aucun moyen d'existence, plutôt (pie ceux qui peuvent par eux-mêmes se procurer le nécessaire ; ceux qui travaillent à procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, comme les prêtres et les autres ministres du sanctuaire, les religieux et les vierges sacrées, qui jour et nuit s'occupent à prier pour détourner la colère de Ineude dessus le peuple chrétien, et pour attirer sur lui ses grâces; ces personnes doivent certainement être préférées aux autres.

18. Mais la plus belle charité , l'aumône la plus agréable a Dieu, sera celle que vous ferez à ces pauvres veuves , à ces jeunes personnes, qui préfèrent vivre dans la plus profonde misère, plutôt (pie d'eu sortir par des moyens criminels. Il en faut dire autant de ces pauvres qu'on appelle honteux, lesquels étant d'un côté pressés par le besoin, et d'un autre retenus par la crainte du déslioiiiieur,u'osenl pas demander publiquement l'aumône. Ce sont ceux-là principalement qui doivent être préférés aux autres. Ceux qui par honte se tiennent cachés, sans pouvoir prendre sur eux de chercher un secours qui leur serait nécessaire, voilà ceux qu'une charité plus ingénieuse doit aller chercher elle-même pour les secourir. Oh ! combien il y en a, dit encore le même Saint, qui rougissent de demander, et qui préfèrent endurer toutes les peines d'une indigence secrète, plutôt (pie de souffrir la confusion d'aller mendier publiquement! ('est sur ces infortunés, ajoute-l-il, que nous devons spécialement jeter les yeux, les soulageant par des aumônes plus abondantes, afin de leur procurer en même temps deux jouissances: celle de se voir secourus, et celle d'être délivrés de l'humiliation (Serin. 8. de Coll. et Eleem.).

19. Mais cette recherche que nous devons faire des pauvres, doit-elle aller jusqu'à les prévenir? Oui, Chrétiens; et telle était la charitable sollicitude du patriarche Abraham envers

lof XV. INSTRUCTION

les pauvres et les étrangers, le ne puis nTempêcher de verser des larmes, lorsque j'entends saint Ambroise (Lib. 2. deOffic. c. 2!.), avec les expressions de la sainte Ecriture, me parler de ce saint patriarche, et qu'il mêle représente immobile sur la porte de son logis, attendant les voyageurs pour les introduire, allant à leur rencontre et les suppliant d'entrer. Comme les voleurs se tiennent en embuscade pour surprendre les passagers et les dépouiller, ainsi , dit le saint , Abraham promenait ses regards de tous côtés pour apercevoir les étrangers qui passaient, afin d'aller à leur rencontre et de les invitera loger chez lui. Et comment les invitait-il? De la manière la plus engageante : si vous me jugez digne de celte faveur , si je la mérite de votre part, ne passez pas devant la maison de votre serviteur sans y entrer: Domine, si inveni graiiam in oculis luis , ne iranseas ptterum tuum. Et les ayant introduits, il faisait apporter un vase rempli d'eau , leur lavait les pieds , préparait la table , et les servait de sa propre main (Gen. 17.3).

20. Voilà comment un chrétien doit exercer la charité envers les pauvres: leur donnant l'aumône de bon cœur, avec joie , comme si en la faisant il recevait lui-même une grâce extraordinaire , et il la reçoit en effet. C'est là tout ce que j'avais à vous dire sur l'aumône. Vous avez vu combien elle est avantageuse à celui qui la fait: qu'elle n'est point un conseil, mais un précepte fondé sur la divine providence, qui amis entre les mains ùes riches le fonds destiné à l'entretien des pauvres : que ce fonds est leur superflu même. Vous avez vu enfin combien sont nombreux les besoins des pauvres , et quel ordre vous devez observer dans les secours que vous pouvez leur procurer. Soyez fidèles à remplir exactement tous ces devoirs en cette vie, afin que vous puissiez jouir en l'autre du fruit de vos aumônes et recevoir la récompense que Dieu a promise aux âmes charitables, c'est-à-dire la béatitude éternelle, que je vous souhaite.

Delà chariltî envers le prochain en ce qui regarde l'âme.

L'homme étant composé d'un corps et d'une âme, nous devons le soulager lant dans ses besoins corporels que spirituels. On l'assiste dans les premiers spécialement par le moyen de l'aumône; et après avoir vu avec quels biens, quand, et dans

SLR LES VERTUS THÉOLOGALES. t55

quel ordre il faut la faire, nous avons démontré que relativement au SU perdu, celui qui n'en t'ait pas un bon usage, s'attire une éternelle réprobation. Que si c'est là le sort réservé à celui qui refuse de secourir le prochain dans les choses temporelles et en ce qui regarde le corps, qu'en seral-il de celui qui néglige de le faire dans les choses spirituelles et en ce qui concerne le salut de rame? C'est le sujet important que je me propose de traiter aujourd'hui; et je vous montrerai à quoi nous oblige la charité envers le prochain en ce qui a rapport aux biens spirituels.

1. La charité envers le proenain nous impose donc deux obligations: celle de lui faire tout le bien que nous voudrions qui nous fût fait à nous-mêmes relativement à la vie temporelle du corps ; et celle de nous conduire à son égard, comme nous serions bien aise qu'on le fit envers nous quant aux choses spirituelles qui regardent notre ■âme. Non , il ne suffit pas de lui porter secours lorsqu'il se trouve dans quelque nécessité corporelle , de lui procurer toute sorte d'avantages temporels, de ne jamais lui causer aucun dommage, et d'éloigner de lui autant que possible tout ce qui pourrait nuire à la vie de son corps; mais nous devons principalement être attentifs à lui procurer les avantages spirituels et tous les biens qui regardent le salut éternel de son âme, faire tout ce qui est en nous pour que tous nos frères vivent dans la grâce de Dieu, cjui est le véritable et le plus grand bien que puisse avoir un chrétien, et qu'ils se tiennent toujours éloignés du péché, qui est le seul mal véritable et le plus grand qui puisse leur arriver. Autrement nous ne pourrons jamais dire que nous aimons notre prochain comme nous-mêmes, cl comme Dieu nous le commande.

2. Mais, hélas! combien peu comprennent cette charité, et combien moins encore la pratiquent ! Combien peu ont à cœur de procurer le bien spirituel du prochain et de contribuer à son salut étcnel î On se plaît à voir ses proches , ses amis nager au sein des richesses, occuper les charges les pKis honorables, ce qui, loin d'être un moyen de salut, y met ordinairement obstacle ; et l'on ne daigne pas ouvrir la bouche, ni faire un pas, pour empêcher qu'ils n'encourent la disgrâce de Dieu par le péché , qu'ils ne perdent leurs droits au bonheur éternel , qu'ils ne se précipitent dans l'enfer. En agissant de la sorte , nous croirions avoir la véritable charité envers notre prochain, l'aimer comme nous-mêmes, et de cet amour avec lequel Jésus-Christ veut que nous l'aimions? OucIIo cireur î quel aveuglement i

3. Vous voulez donc nous imposer une obligation qui n'est pas propre à notre état; car il ne nous appartient point à nous qui sommes des personnes du monde ; il n'appartient qu'aux prêtres et aux religieux de procurer le bien spirituel du prochain et de le diriger à sa fin dernière. Est-ce un devoir pour nous , nous est-il même permis d'aller prêcher dans les temples ou sur les places publiques? Je ne dis pas que vous deviez monter dans les chaires , ou sur les autels, et vous arroger l'office et le ministère des pasteurs ; mais il y a mille autres manières ingénieuses dont un bon chrétien peut se servir pour coopérerai! salut de ses frères. Le précepte d'aimer le prochain comme soi-même ne regarde-l-il que les religieux et ceux qui ont l'emploi de prêcher? LN'oblige-t-il pas indistinctement tous les hommes? Si tous les hommes doivent aimer leur prochain comme ils s'aiment eux-mêmes , si cet amour doit tendre principalement à lui procurer les biens spirituels et le salut de l'âme , chacun est donc tenu , selon son pouvoir et sa capacité, de faire en sorte que les autres vivent dans la grâce de Dieu, qu'ils observent sa loi, qu'ils évitent le péché, et qu'ils méritent le bonheur éternel.

4. Dieu, nous dit l'Esprit-Saint, a recommandé à chacun d'avoir soin de son prochain: Mandavit Detisuiiicuiquedeproximo tuo (Rccles. 17. 12). 11 convient donc qucvous sachiez de quelle manière vous devez l'aider dans les choses qui regardentson âme. Enseigner aux enfants la doctrine chrétienne, voilà un bel acte de charité. Veiller à ce que leurs enfants, leurs serviteurs, et tous ceux sur qui ils ont quelque autorité, soient bien instruits des choses divines et des maximes éternelles, voilà pour les pères et les mères, et pour tous les chefs de famille un saint exercice de charité, en même temps que c'est pour eux l'accomplissement d'un devoir rigoureux et indispensable. Une admonition secrète, une parole dite à propos, une correction faile à cette personne qui murmure, à cette autre qui se permet des jurements, ou des blasphèmes, voilà tout autant d'actes de charité infiniment agréables à Dieu, nui détournent bien des âmes du vice, et qui les font rentrer dans la voie de la vertu. Une maxime relative à l'éternité, à la mort, au jugement, à l'enfer, au paradis, amenée pour interrompre ces discours où l'on ne parle que de la terre, que des choses du monde, et quelquefois même d'obscénités, ce sont là tout autant de moyens de désabuser les âmes des vanités du siècle et de les élever aux choses spirituelles et célestes. Si nous ne faisons rien pour le bien sprilucl de notre

SFR I.FS VFMTS THÉOLOGALES. 157

prochain, si nous restons indifférents à son malheur lorsqu'il est dans l'état île péché , si nous ne sommes nullement touchés de compassion en le voyant courir à sa perte éternelle, comment pouvons-nous nous flatter de l'aimer de la manière que nous l'ordonne notre Dieu, qui est notre souverain législateur?

5. En effet, dit sainte Thérèse, si nous éprouvons de la peine en voyantdans l'affliction ou dans les souffrances une personne quelle qu'elle soit, et bien plus encore si c'est un parent ou un ami, quelle peine ne devrions-nous pas ressentir en voyant une àme qui, à cause des péchés qu'elle commet, ou dans lesquels elle vit, est prèle à tomber dans le plus grand des malheurs, qui est la damnation éternelle? Car si les peines et les disgrâces que nous voyons souffrir en ce monde aux personnes qui nous sont chères, excitent si fortement notre pitié, quoiqu'elles doivent bientôt Unir, comment pourronsnous voir de sang-froid tant d'âmes qui marchent à grands pas dans le chemin qui conduit à l'enfer, où elles seront pendant l'éternité, oui, pendant toute une éternité ensevelies dans ses flammes dévorantes?

6. 11 faut donc que notre charité s'étende principalement à employer tous les moyens qui sont les plus propres à retirer notre prochain de la voie de la perdition, et à le faire rentrer dans celle du salut. Car si Dieu commandait aux Hébreux de ramener à son mailre l'animal qui se serait égaré, et de l'aidera se relever lorsqu'ils le verraient tomber sous sa charge (Exod. 23. 4. 5); comment, lorsque nous voyons notre prochain errant loin du sentier de la loi et du salut ,ne nous empresserions-nous pas de prendre tous les moyens, pour le reconduire à son véritable maître qui est Dieu ? Comment , lorsque nous le voyons tombé sous le poids du péché, ne mettrionsnous pas tout en œuvre pour essayer de le relever? Celte obligation est si grande, que dùt-il nous en coûter même la vie , nous devons travailler à procurer le salut des âmes de nos frères. Je vous donne un commandement nouveau, nous dit Jésus-Christ (Joan. 13. 34) , c'est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. Mais comment nous a-t-il aimés ce divin Sauveur ? il nous a aimés, dit saint Jean, jusqu'à répandre son sang, et à donner sa vie pour nous; etpar conséquent, ajoute le même apôtre, nous devons aussi, lorsque la nécessité l'exige, donner notre Nie pour le salut spirituel de "OS frères : In hoc cugnoviwus chantait m Dei , qaoniam Me animam suam pro nobis po*uit , e| nosdebemuspro frati'ibus animum poncre (\ . Joan. 3. 16).

lo8 XV. INSTRC'CTIOJÏ

7. Telle était la charité dont brûlaient les Saints. L'apôtre saint Paul en avait le cœur tellement embrasé, qu'il eût consenti à ce que Jésus-Christ l'eût rendu anathéme pour ses frères (Rom. 9. 3). Sainte Thérèse avait coutume de dire que pour gagner une àmcà Dieu, elle aurait été disposée non-seulement à donner sa vie, mais encore à endurer les peines du purgatoire jusqu'au jour du jugement. Saint Jean Chrysostômc protestait qu'il aurait voulu sacritier mille fois sa vie pour procurer le salut éternel aux âmes de ses frères. L'abbé Pacôme , aussitôt qu'il voyait un infidèle, versait des larmes de compassion en pensant que c'était une âme privée de la connaissance du vrai lùeu, éloignée du véritable sentier du salut , et que tandis qu'elle serait dans cet état, il n'y avait point de paradis pour elle. Sainte Catherine de Sienne disait que la dignité d'une âme est si grande, que sa beauté est telle, que l'on doit regarder comme peu de chose toutes les peines et les fatigues qu'on pourrait endurer pour la gagner à Dieu. Etcombien n'en essuya-t-elle pas pour le salut du prochain, ainsi quenous le lisons dans sa vie ? L'abbé Sérapion pour arracher les infidèles et les païens à l'idolâtrie , les hérétiques à l'erreur et les pécheurs au vice, arriva jusqu'à cet excès de charité, de se vendre lui-même et de se réduire à l'esclavage ; et il réussit par ce pieux stratagème à conduire à Dieu un grand nombre d'âmes. Et aujourd'hui même combien de ministres de Jésus-Christ , qui pleins d'un zèle apostolique , abandonnent leur maison, leurs parents, leurs amis, leur patrie, et vonlse jeter au milieu des hérétiques et des infidèles, pour essav er de les ramener à Dieu, même au péril, et souvent au prix de leur vie ; s'estimant trop heureux s'il leur arrive d'eu convertir quelques-uns.

8. Mais nous sentons-nous brûlés nous-mêmes de ce désir du salut de notre prochain ? Noire conduite est-elle conforme à ces grands modèles de charité ? Aimons-nous nos frères comme Jésus-Christ nous a aimés , jusqu'à être disposés à donner notre vie pour le salut de leurs âmes ? Sommes-nous embrasés de cette belle flamme de la charité qui dévorait le cœur des Saints, et qui consume encore aujourd'hui tant de ministres et tant de serviteurs de Dieu ? En un mot, aimonsnous notre prochain uniquement par rapport à Dieu, lui souhaitant le même bien spirituel que nous devons nous souhaiter à nousTmêmes , désirant et faisant en sorte, autant que notre condition et notre état peuvent le permettre, qu'il évite le pécUéj qu'il observe la loi de Dieu, qu'il vise dans sa grâce,

SUR LES VERTUS flléOLOGALES. lo9

afin qu'il puisse le posséder éternellement clans le ciel ? Oh ! qu'ils sont en petit nombre ceux en qui règne une charité si pure, si sainte , si désintéressée ! combien il existe d'illusions et d'erreurs dans l'accomplissement de ce grand précepte ! Si quelqu'un vient à perdre ses biens par suite d'une disgrâce, d'une faillite, d'un naufrage ou de tout autre accident, on en a compassion, on regarde comme un devoir de le secourir, et l'on s'empresse à le dédommager des pertes qu'il a essuyées; mais si par le péché il a perdu la grâce de Dieu , et qu'il se trouve par conséquent dans le plus grand danger de perdre son âme pour l'éternité, personne ne se croit tenu par charité à Importer secours en l'avertissant, ou en lui donnant un bon conseil. Si un mahomélan, un juif, un hérétique montrent par quelque signe même équivoque un certaine volonté d'embrasser la religion catholique et de se convertir, chacun s'empresse de coopérer en quelque manière à sa conversion;mais si une jeune personne court risque de perdre son honneur , ou si elle l'a déjà perdu; si un jeune homme vit plongé dans le vice, on ne se met nullement en peine de délivrer ces âmes et de les aider à sortir du précipice. Et combien, parmi ceux mêmes qui font profession de piété et de vertu, se font illusion sur ce point ! Pourvu qu'ils jeûnent le samedi en l'honneur de la très sainte Vierge, qu'ils restent plus longtemps que lesautres dans l'église, ils se croient en sûreté contre toute espèce de reproche de la part de leur conscience, ils se figurent avoir rempli toute la loi. Mais avec tout cela, que le premier et le plus important des commandements de Dieu , qui est celui d'aimer son prochain comme soi-même en ce qui regarde le salut de l'âme, que ce commandement ne soit pas observé, personne ne s'en fait un scrupule, personne ne se croit coupable, personne ne s'en confesse.

9. Ce n'est pas encore ici tout le mal. Non-seulement on n'emploie pas tous ses efforts pour retirer le prochain du désordre, mais un grand nombre se réjouissent del'y voir plongé, et cherchent même à l'y engager de plus en plus. Ce libertin est parvenu à faire perdre l'innocence à celte tille imprudente; elle est tombée dans le plus grand des malheurs , et si elle n'est pas touchée d'un repentir sincère, elle va se précipiter dans l'enfer. Celui qui l'a séduite en est-il touché de compassion ? s'empresse-t-il de la tirer de l'abîme ? Bien loin de là-, il se réjouit de l'y avoir fait tomber, il s'en glorifie,il en triomphe. Ce jeune homme est en danger d'offenser Dieu , et peutêtre l'a-t-il déjà offensé ; celte femme mondaine, par les li-

160 XV. INsTrtlT.TION

berlcs qu'elle prend, ou qu'elle laisse prendre, csl devenue pour les âmes un sujet de scandale, une pierre d'achoppement. Mais est-on affligé de voir que Dieu est ainsi offensé,et que tant d'infortunés pécheurs courent à grands pas dans la voie delà perdition.'' Irend-on les moyens d'exciter en eux le repentir et de les ramener dans le chemin du salut ? Hélas 1 bien Ioio d'agir ainsi, on approuve leur conduite, ou bien l'on reste indifférent à leur malheur; et tout ce que Ton sait dire, c'est que s'ils se damnent, c'est leur affaire, et que c'est à eux à y penser. Est-ce là avoir une véritable charité, un véritable amour du prochain en ce qui regarde le salut éternel de son ame?

10. Il est vrai cependant que plusieurs ne peuvent pas employer ces moyens propres à retirer les pécheurs de l'abîme où ils se sont précipités; mais ils en ont d'autres à leurs dispositions, et je me contente devons en suggérer deux, que chacun peut mettre en pratique. Le premier est celui dont parle l'apôtre saint Jacques (5. le»), qui consiste à adresser à Dieu des prières ferventes et continuelles pourobtenir que les justes persévèrent dans l'état de grâce, que les pécheurs abandonnent leurs désordres, et que les infidèles sortent de l'erreur: Orale pro inwcem,nt Kulvemini.Cesi par ses prières quesainle Monique parvint à obtenir la conversion de son fils Augustin. C'est à celles du premier martyr saint Etienne que saint Paul est redevable de la sienne. Prier Dieu nour vos frères, afin qu'il les éclaire par sa grâce, s'ils sont dans le péché , afin qu'il les convertisse , et qu'ainsi ils puissent parvenir au bonheur éternel, voilà, Chrétiens, le plus grand bienfait que vous puissiez leur accorder.

11. Le second moyen que vous devez mettre en œuvre pour contribuer au salut de votre prochain, est de conserver avec lui, autant qu'il est en vous, la paix cl l'union. L'apôtre saint Paul veut que les chrétiens soient unis entre eux , comme le sont les membres d'un corps humain. Ces memh'-es se servent réciproquement les uns les autres. Lorsqu'une épine s'est enfoncée dans le pied, dit saint \ugustm, le corps se plie, la main se présente pour la lirtr, tandis que l'œil la dirige dans celte opération charitable. On n'a jamais vu les membres d'un corps s'armer les uns contre ka autres, ou se séparer. Si les dents déchiraient les mains, si les mains happaient le visage , on s'écrierait aussitôt : \ oilà un furieux, il huit l'enchaîner. Et vous pourriez, sans être regardés comme des furieux, vous soulever les uns contre les autres , vous déchirer, et rompre la paix et l'union qui doit régner pai mi vous?

SUU LFS VERTUS THÉOLOGALES. 161

12. Combien n'en voyons-nous pas néanmoins q'ii ne se font aucun scrupule de la détruire cette union si nécessaire? Combien qui ne voudraient pas pour tout au monde manquer d'assister à la sainte messe, de réciter leurs prières accoutumées, de lire leurs livres de dévotion , et qui ne craignent nullement parleurs impatiences, par leurs colères, par leurs aversions, de briser les liens de la charité, de cetle charité qui, au rapport de noire divin Sauveur lui-m«sme, est la plus belle de toutes les dévotions , le sacrifice le plus agréable que l'on puisse offrir à Dieu? Dilnjere prorimum tuum tonquam scipstnu , majus est omnibus holocaulomuliftus et wrflcifa (Marc. 12. 33). Combien qui oui à cœur de ne rien faire et de ne rien se permettre qui puisse offenser la pudeur,et qui ne se mettent point en peine de ne rien faire et de ne rien souffrir qui soit capable de blesser la charité qui est la première de toutes les vertus, celle que Jésus-Christ nous a le plus fortement recommandée? Quoi ! dans l'arche de Noë qui, comme disent les saints Pérès, était la tigure de l'église et le symbole de la charité et de la paix, se trouvaient ensemble les loups elles brebis, les ours et les agneaux avec tous les autres animaux d'espèces si différentes, cl ils y vivaient sans se nuire; et des chrétiens d'une même ville, d'une même contrée, d'une même maison, ne pourront pas vivre ensemble sans se mordre, sans se déchirer? Comment habiterez-vous donc ensemble dans le ciel? Mais peut-être ne voulez-vous pas y aller, pane que là il n'y a plus de querelles; on n'y voit régner que la paix et la concorde la plus parfaite.

13. Non-seulement le chrétien doit avoir à cceur d'être toujours en paix avec les autres; mais il faut encore qu'il se garde bien de rien dire, ou de rien faire qui puisse allumer le feu de la discorde parmi ses frères. Oh ! combien de fois une seule parole met le trouble et la désunion parmi les membres d'une famille qui vivaient saintement unis. Combien de fois un rapport méchant n'a-l-il pas excité les haines les plus invétérées, des dissensions sans (in, et produit les maux les plus funestes? Mais malheur à ceux qui sèment la zizanie et la discorde! Dieu les a en horreur, il les déteste plus que les faux témoins, plus que les homicides eux-mêmes , ainsi que nous l'apprend le Saint-Esprit dans les Proverbes (6. 19): Sex mut quoi odit Boni nus , et teptimum deleoialur anima eju* : mais quelle est celle septième chose? qui Mttunai int<r praires tlhrqrdino. Dieu les maudit : Susurra et hilinguis maledictu* : et pourquoi? parce qu'ils troublent la paix des familles : Multos tnim turbabii pucem hubtnte» (Ecclcs. '2$. 15).

162 XVI. INSTRTCTIOJf

14. Ah! qu'il n'en soit pus ainsi de nous, Chrétiens! aa I/cu de détruire la paix , faisons tous nos efforts pour rétablir et pour la maintenir. Aimons notre prochain d'une charité toute pure et toute sainte , d'une charité qui soit fondée sur l'amour de Dieu, d'une charité qui nous porte à souhaiter à notre prochain et à lui procurer tout le bien que nous désirerions posséder nous-mêmes, et spécialement les biens spirituels, faisant tout ce qui est en notre pouvoir pour qu'il évite le péché, qu'il observe la loi de Dieu , et qu'il puisse ainsi arriver au ciel. Oui, Seigneur, nous sommes persuadés que le précepte de la charité envers le prochain, est un de ceux que vous avez le plus à cœur de voir accomplis, puisque vous l'égalez à celui que vous nous avez donné de vous aimer vous-même. Nous savons que notre amour envers le prochain doit ressembler autant que possible à celui dont vous nous avez aimés vousmême. Mais comment nous avez-vous aimés, ô très aimable Sauveur? Jusqu'à donner votre vie et votre sang pour notre salut et pour celui de tous nos frères. Nous voulons donc les aimer d'un amour qui tende, autant que possible , à procurer le salut de leur âme, et à faire qu'ils arrivent tous un jour à la possession de cette gloire que vous nous avez acquise au prix de tout vous-même. Faites, Seigneur, que nous nous aimions tous en cette vie , afin que nous ayons le bonheur de nous aimer eu vous aimant vous-même éternellement dans le ciel.

Sur le* œuvres de miséricorde qui ont rapport à l'âme du prochain.

Je vous ai parlé dans l'instruction précédente de la charité que tout chrétien doit exercer envers son prochain dans les choses spirituelles; mais ne vous ayant qu'inculqué la nécessité de celte charité en général, j'ai jugé convenable d'entrer aujourd'hui dans quelques détails relatifs à cette matière si importante. Et comme en parlant de la charité en tant qu'elle regarde le corps, je vous ai indiqué quelles sont les œuvres de miséricorde qui y ont rapport; ainsi en traitant de la charité en tant qu'elle regarde l'âme du prochain , je vous dirai quelque chose sur les secours spirituels que nous devons lui procurer, cela étant un point essentiel de la doctrine chrétienne. Les œuvres de miséricorde corporelle sont au nombre de scpU

Donner à manger à ceux qui ont faim ; donner à boire à ceux qui ont soif; vêtir ceux qui sont nus ; loger les étrangers ; visiter les malades et les prisonniers; racheter les esclaves; ensevelir les morts. De même l'on compte sept sortes d'œuvresde miséricorde spirituelle : Instruire les ignorants; avertir les pécheurs ; consoler les affligés ; donner de bons conseils à ceux qui en ont besoin ; supporter patiemment les personnes qui ont des défauts ; pardonner les injures ; prier Dieu pour les vivants et pour les morts. Quant à la sixième , qui est de pardonner les injures, je n'en parlerai point ici, me réservant de le faire en expliquant le cinquième commandement. Pour ce qui est de la septième, je vous ai dit quelque chose dernièrement sur l'obligation de prier pour les vivants, et en vous expliquant dans le Symbole la communion des Saints , je vous parlerai des prières que nous devons faire pour les morts. De sorte que je me bornerai dans celte instruction à vous expliquer les cinq premières qui sont d'instruire les ignorants, d'avertir les pécheurs , de consoler les affligés, de donner des conseils à ceux qui en ont besoin , et de supporter avec patience les personnes qui ont des défauts.

1 . La première des œuvres de miséricorde spirituelle est d'apprendre aux ignorants les choses divines que chacun est tenu de savoir, et qui peuvent contribuer à leur salut éternel. C'est un devoir que les uns sont obligés de remplir à litre de justice, et les autres par charité, ('eux qui sont tenus par justice à enseigner les mystères de la foi, la loi de Dieu, les sacrements, la manière de les recevoir, et toutes les autres vérités qu'un chrétien doit connaître, sont les pasteurs envers tous ceux qui sont confiés à leurs soins: les pères et les mères envers leurs enfants, les maîtres envers leurs domestiques , et les supérieurs envers leurs sujets. Dans le cas où ils ne pourraient pas le faire par eux-mêmes, ils sont oMigésde les faire instruire par d'autres , et de les envoyer à l'église pour y entendre l'explication de la doctrine chrétienne. Et ceux qui ne voudraient pas se donner cette peine, l'apôtre saint Paul les regarde comme des hommes qui ont renié la foi; bien plus, il les juge pires que les infidèles eux-mêmes : Si quis suorum , et maxime domesticorum airain non habet, fvk'in negavit, el est infideli deterior (I. Tim. 5. 8).

2. Quant aux autres chrétiens, ils sont tenus par charité d'enseigner ces mêmes vérités aux personnes qu'ils connaissent les ignorer, et qui ne peuvent pas facilement les apprendre de ceux qui sont obligés de les instruire. Mais sera-ce une

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faute grave pour celui qui peut le faire, de négliger d'apprendre aux ignorants les vérités du salut? Quelquefois ce ne sera qu'une faule légère, comme lorsqu'ils peuvent se faire instruire par d'autres. Mais quand ils se trouvent dans une position telle, que si vous rclusez de les leur enseigner, ils les ignoreront toujours , parce que ceux qui sont obligés de le faire par justice ne remplissent pas leur devoir à -cet égard, dans ce cas vous vous rendriez certainement coupables de péché grave en ne le faisant pas vous-mêmes. < ar, dit saint \mbroise, comme un riche serait grandement répréhensible devant Dieu, s'il ne distribuait pas aux pauvres l'argent qu'il doit employer à celte œuvre de charité, ainsi Ton doit regarder comme gravement coupable le chrétien qui, pouvant le faire , n'apprend pas les divins mystères et la loi de Dieu à ceux qui les ignorent: Ui dives qui pecun'tam sua m non imper M pauperibus, Ha eliain qui doetriuam $uam non <livi<lii imperilûs, huud mcdiocrii reus est culpœ (Div. Ambr. 1. 8. in Luc).

3. VA gardez-vous bien de regarder comme vil et abject le ministère que vous remplirez en instruisant les pauvres et les ignorants. Quoi , vous rougiriez de vous livrer à ce saint exercice ? Mais dites-moi, je vous prie : éprouveriez-vous de la honte, si ayant la science et l'habileté nécessaires , vous étiez élevés à une chaire dans quelque Université pour y enseigner la Philosophie , les Mathématiques, les Langues ou les Belles- Lettres, ou que vous fussiez choisis pour faire l'éducation des enfants d'un prince , ou d'un mi de la terre ? Regarderiezvous ces emplois comme vils et déshonorants ? Ah ! vous vous croiriez au contraire élevés au plus haut degré de gloire où un homme puisse parvenir. Or , sachez que lorsque vous vous occupez à enseigner la doctrine chrétienne aux pauvres et aux ignorants qui sont, comme chrétiens, les enfants non d'un roi de la terre, mais de Dieu même, vous faites l'acte le plus noble, le plus glorieux , et dont vous devez vous tenir plus honorés, que si vous enseigniez les sciences humaines aux plus grands princes de la terre, ou dans les plus célèbres universités du inonde. Et pourquoi cela? Parce que vous exercez le même ministère que celui qu'exerça lt fils de Dieu fait homme, la sagesse incréée du Père éternel. Il proleste lui-même que son l'ère l'a envoyé en ce monde pour instruire les enfants qu'il voulait toujours avoir auprès de lui, et pour apprendre aux pauvres et aux ignorants sa sainte loi cl ses divins mystères: Kvangelizare paupenbit* mixîi me (Luc. 4. 18). Telle fut son occupation pendant les dernières années de sa vie. Tel fui

SUR LES VF.MTS Tn£OMfGALES. 1j*)

aussi le ministère qu'il confia à ses Apôtres : Mlez,leur ditil, et enseignez à toutes les nations co que vous avez appris de moi : humes (locctr omîtes gentea (Matlh. 28. ! 4). Votre office , encela,est donc le même que celui tic Jésus-Christ et des Apôtres; vous êtes ses coopéraletirs , et vous ne pouvez rien faire qui lui soit plus agréable. Et vous rougiriez d'exercer un si saint et si honorable ministère?

4. El ne dites pas q le vous êtes persuadés qu'apprendre aux ignorants la science du salut est une action bien noble et bien louable , mais que ce qui vous fait négliger celle bonne œuvre , c'est de voir le peu de fruit qu'ils retirent de vos instructions. S'il en est peu qui en profilent, vous ne perdrez point pour autant le mérite de cet acte de charité. Un saint évèqucde Mélitine, en Arménie, avait beaucoup travaillé pour enseigner au roi de l'erse la doctrine de l'Evangile et les vérités de la foi, et il n'avait pas réussi ;i le convertir. Affligé du mauvais succès de son entreprise, il en écrivit an pape saint Grégoire. Mais voici quelle fut la réponse de ce grand pontife : Que le roi de Perse n'ait pas embrassé noire sainte religion, et qu'il ne se soit pas converti , j'en conçois un véritable regret ; mais ce qui me cause une bien grande joie, c'est que vous lui ayez annoncé la vérité. Car, quoiqu'il n'ait pas mérité quesesyeuxsc soient ouverts à la lumière de l'Evangile, vous ne perdrez point pour cela la récompense de vos saintes instructions et de vos travaux apostoliques. Tel était le langage de sainl Grégoire (I. 2. Ep. 63), eltel est celui que je me permettrai de vous tenir à vous-mêmes. Enseignez, autant qu'il, vous sera possible,avce zèle et avec charité les vérités du salut; quoique les ignorants ne retireront pas de vos leçons les fruits qu'elles devraient produire en eux , vous n'en recevrez pas moins une grande recompose dans le ciel, où vous brillerez comme autant d'étoiles pendant toute l'éternité: Qui <ul jusii* tiam ertuliuni mullos , quasi ttellœ in perpelucis œlernilate» fulgebunt (Dan. 12.3).

5. La seconde œuvre de miséricorde spirituelle est d'avertir et de corriger les pécheurs. On dislingue trois sortes de corrections. La prcmière,qu'on appelle judiciaire, laquelle se l'ail par l'autorité publique pour châtier les coupables, non pas tant pour les corriger, que pour procurer le bien public qui demande que les délinquants soient punis. Celte correction, les juges et les magistrats sont tenus, a titre de justice, de l'exercer. La seconde s'appelle paternelle; et elle a lieu lorsque celui qui a quelque autorité sur le coupable le corrige sani

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forme de jugement, ayant en vue non-seulement le bien de h société, mais encore, et d'une manière spéciale, l'ulllitéde celui qui la reçoit. Les pères de famille, les maîtres et tous ceux qui ont quelque supériorité sur les autres, doivent la faire à ceux qui leur sont soumis, lorsqu'ils ont commis quelque faute notable, jusqu'à en venir même, selon les cas qui se présentent , à quelques punitions exemplaires. La troisième, qu'on appelle fraternelle , est celle qui tend principalement à l'amendement du prochain, et qui est cet acte de charité dont nous parlons. Et c'est celle que tout chrétien, par ordre exprès de Jésus-Christ, est obligé d'exercer envers son frère qui pèche. Si votre frère vous a offensé,dit-il; ou plutôt, comme l'expliquent les saints Pères, s'il a fait le mal en votre présence, prenez-le à part, et représentez-lui sa faute seul à seul : Si peccaveril in te frater tuus,vade et corripecum inter te et ipsum solum (Mallh. 18. 15). S'il vous écoute et reçoit bien votre correction, vous aurez gagné l'àme de voire frère : Si le audierit, lucratus es fratrem luum. Nous sommes encore tenus de lafaire,en vertu de la loi naturelle de la charité , laquelle nous oblige à secourir nos frères lorsqu'ils se trouvent dans quelque grand besoin. Et il n'y a pas de misère plus grande pour un homme que celle qui consiste à être dans l'état du péché mortel. De plus.si celui qui le peut est obligé de faire l'aumône à son prochain ; à combien plus forte raison ne doit-on donc pas lui faire l'aumône spirituelle, dont le but est infiniment plus sublime ?

6. Il faut remarquer cependant que comme l'aumône corporelle est l'objet d'un précepleafOrmatif qui n'oblige pas sans cesse, mais seulement quand le besoin l'exige, ainsi l'on n'est tenu à remplir ce devoir de charité spirituelle que selon les circonstances du temps, du lieu et des personnes. Lorsque vous êtes assurés que votre prochain est tombé, ou qu'il est sur le point de tomber dans quelque faute ; lorsque vous avez lieu d'espérer qu'il profitera de votre correction ; car si l'on prévoyait qu'elle ne dut servir qu'à l'aigrir et à l'entraîner dansde nouveaux péchés, il faudrait s'abstenir de la faire: quand vous croyez que votre frère ne se convertira qu'autant qu'il sera averti, et qu'il n'y a personne qui puisse mieux que vous lui faire la correction, ou que personne ne voudra s'en charger, je dis qu'alors vous êtes obiigés,sous peine de pèche grave, de la lui faire vous-mêmes. Il est vrai néanmoins qu'il faut la faire avec charité et avec prudence. Avec charité, c'est-à-dire sans passion , sans animosité , dans le seul but d'être utile au pro-

SfR LES VERTUS THÉOLOGALES. tfi?

chain et de le tirer du péché. Avec prudence , ayant égard aux personnes, à leurtempérament,à leur coiidition,employant les manières les plus propres à le ramènera Dieu, choisissant le temps et le lieu les plus favorables, usant tantôt d'une certaine force, et tantôt de douceur dans les paroles , vous servant même quelquefois de la prière ; et, pour l'ordinaire, les prières et la douceur triomphent des cœurs les plus rebelles, cl amollissent les cœurs les plus endurcis.

7. On lit d'un soldat valeureux,mais craignant beaucoup Dieu, que lorsqu'il entendait jurer ou blasphémer dans quelque société ou dans quelque maison, il y entrait et disait avec toute la douceur possible : Messieurs , pardonnez la liberté que je prends : avant d'élrc soldat de mon prince, je suis soldat de Jésus-Christ, et par conséquent, je suis obligé de défendre son honneur. Abstenez-vous donc de blasphémer son saint nom , et de le vilipender dans vos discours. Et l'on ne saurait s'imaginer combien il empêchait de mal, et quel bien il faisait par cette manière de corriger toute pleine de douceur. Sauriezvous me dire quel sera, dans l'autre vie,le lit de ceux qui dorment en celle-ci dans les plaisirs et les délices? diton saint religieux à un jeune libertin qui ne voulait pas qu'on lui parlât jamais ni de Dieu, ni de l'âme, .le l'ignore, répondit cet impie. Eh bien! reprit le religieux , le prophète Isaïe nous l'enseigne dans ce peu de paroles : Snbter te slernetur Unea, et operimentum titum erunlvermes (H. 11) : Vous serez étendu sur la pourriture, et vous n'aurez que des vers pour vous couvrir. Et ces seules paroles, prononcées avec fermeté, pénétrèrent si profondément dans le cœur de ce jeune homme, qu'elles le déterminèrent à quitter le inonde, et à aller s'ensevelir dans le cloître, où il vécut dans la pénitence et mourut saintement. Le roi David se rend coupable d'adultère cl d'homicide ; il persévère pendant quelque temps dans son péché au grand scandale de toute sa cour, de toute la ville, et de tout le royaume, et personne n'ose l'avertir et le reprendre. Cependant le prophète Nathan se rend auprès de lui, et lui dit qu'un homme riche qui avait un grand nombre de brebis, avait voulu donner un repas à un étranger ; mais que. pour épargner les siennes, il était allé ravir à un pauvre la seule brebis qu'il avait. Ce récit excita l'indignation du roi contre cet injuste usurpateur qu'il jugea digne de mort. Eh bien !ô IVinec, lui dit le Drophète^'estvous qui êtes cet homme et cet injuste usurpateur: Tu es Me ptfr. Et par cette sainte ruse, il le força à délester son crime, à s'écrier : J'ai péché contre le Seigneur : Peccavi Domino , et il le

Ifî8 xvî. IRSTnucnon

détermina à foire pénitence le reste de ses jours (2. Rcg. 12. 13). Voilà, mes Frères , ce que peut faire, et ce que fait une correction charitable donnée à lempset à propos. Elle estcapable de ramènera Dieu bien des âmes égarées, et d'empêcher une iBfinité de crimes. C'est le fruit que vous obtiendrez vous-mêmes si, animés d'un saint zèle, vous avez soin de remplir ce devoir de charité envers votre prochain.

8. La troisième œuvre de miséricorde spirituelle est de donner de bons conseils à ceux qui en ont besoin. C'est un acte de charité par lequel on exhorte, on persuade, on prie, on excite le prochain à faire quelque bien qu'il ne ferait pas, ou à éviter quelque faute qu'il commettrait, s'il ne recevait point de bons conseils. Sur quoi il faut remarquer que, comme on n'est pas tenu à faire l'aumône lorsqu'on est pauvre , ou lorsque, étant riche, on ne trouve pas des personnes qui en aient besoin ; ainsi les ignorants , ceux qui n'ont ni les talents, ni les connaissances nécessaires, ne sont pas obligés de donner des conseils. Et, lors même qu'on leur demanderait leur avis, ils doivent s'abstenir de le donner, de crainte de se tromper spécialement dans les matières difficiles ; comme aussi on ne serait pas tenu de le faire si, en ayant les moyens, on ne trouvait pas des gens qui eussent besoin de conseil. J'ai dit spécialement dans des matières difficiles, parce que relativement aux choses que chacun peut connaître, comme lorsqu'il s"agit des principes de la loi naturelle , ou de ce (pie Dieu nous défend ou nous ordonne expressément dans sa loi et dans son Evangile, tous peuvent facilement donner des conseils. Et quel est celui qui ne sait pas que c'est un grand péché de blesser la pudeur, et de s'abandonner au vice impur; de troubler la paix et de vivre dans la discorde? Vous" voyez cette fille avoir de fréquents rapports avec ce jeune homme qui la Halle, qui se permet avec elle certaines libertés peu décentes, et il vous est facile de comprendre que Si elle persévère dans cette confidence , elle perdra sa vertu et son honneur. La charité doit vous porter, quoique personne ne vous en ait prié, à lui faire connaître le danger où elle se trouve , et à lui conseiller de rompre celle amitié et de mettre (in à toutes ces intrigues. Vous savez que l'inimitié règne entre ces personnes, qu'elles nourrissent l'une contre l'autre une haine mortelle, et qu'elles cherchent à se faire tout le mal possible. Tandis qu'elles vivent dans cet étal, elles sont incapables de recevoir lessacrements; elles n'ont point de paradis à espérer; elles ne doivent s'attendre qu'à un enfer éternel. La charité doit vous enga-

£cr 5 prendre tous les moyens pour rétablir entre elles la paix et l'union, lien faut dire autant de tous les autres cas semblables , où il n'est pas nécessaire d'avoir une grande science pour donner des conseils, parce que les choses sont évidentes par elles-mêmes.

9. Quant à celles qui excèdent les connaissances communes du vulgaire, comme sont certaines difficultés, certains doutes relatifs à la loi de Dieu ou à la direction des consciences, ce n'est pas à toutes sortes de personnes, mais c'est principalement aux ministres de Dieu et aux prêtres qu'il faut recourir pour recevoir des conseils, comme étant ceux dont les lèvres doivent garder la science: Labia enim sacerdotis cuitodienl scientiam , et legem requirent exore ejus (Mal. 2. 7). Et, parmi eux il ne faut pas choisir les plus doux et les plus faciles, mais les plus savants et les plus pieux; c'est-à-dire, non ceux qui conduisent par la voie large, qui favorisent la liberté, l'intérêt et les passions, mais ceux qui sont pour la loi , et qui enseignent à marcher par la voie étroite qui , selon les oracles de Jésus-Christ , est celle qui conduit à la gloire. Quelles sont donc, me direz-vous, les qualités que doit avoir celui que l'on veut consulter? Saint François de Sal<s, qui fut un des plus excellents modèles des directeurs , dit qu'il doit être plein de charité , de science et de prudence. Plein de charité: et on connaîtra qu'il possède cette qualité, quand on verra qu'il serait disposé à prendre pour lui-même , et à mettre en pratique le conseil qu'il donne aux autres, s'il se trouvait dans les mêmes circonstances. 11 montre par-là qu'il aime son prochain comme lui-même, puisqu'il conseille de faire ce qu'il ferait dans de pareilles conjonctures. La seconde qualité est la science , parce que c'est elle qui éclaire l'esprit, et le rend capable de tirer des principes des conséquentes certaines qui ne peuvent pas induire en erreur. La troisième est la prudence qui sert à faire employer de la manière la plus convenable les moyens propres à conduire à une (in déterminée. Mais il ne s'agit point ici de la prudence de la chair qui conduit à la mort, comme dit saint Paul: Prudentia camis mors est (Rom. 8. 6 ); il ne s'agit que de la prudence de l'esprit, laquelle étant accompagnée de toutes les autres vertus, dirige Tàme à la vie éternelle: Pmdcntia autem spiritus, pifi ci par. C'est elle qui, faisant marcher une âme par la voie des divins préceptes , a pour but l'acquisition , non pas des biens terrestres et périssables , mais des biens spirituels et célestes. Ceux doue aui sont doués de ces qualités peuvent dirigeriez

1*0 SVÏ. INSTÏirCTïOS

autre?, et c'est à eux qu'il faut s'adresser pour recevoir des conseils dans les doutes qui se présentent.

10. La quatrième œuvre de miséricorde spirituelle consista à consoler les affligés. Deux sortes d'afllictions ont besoin de secours et de consolation : celles de l'esprit, et celles du corps. Celles de l'esprit , qui sont pour l'ordinaire les plus cruelles et les plus pénibles, sont l'effet ou des tentations violentes suscitées par la concupiscence ou par le démon , ou bien des sécheresses , des aridités qui quelquefois accablent les âmes les plus pieuses et les plus timorées , jusqu'au point qu'elles se sentent portées à des actes de désespoir, de défiance, de murmure contre Dieu, et qu'il leur vient même en pensée d'abandonner la piété et la vertu , et de chercher à se procurer un soulagement dans leurs peines par des moyens illicites. Rien n'est plus propre à consoler ces âmes affligées, que l'exemple de notre divin Rédempteur , qu'il faut avoir soiu de leur proposer, en le leur représentant, aux approches de sa passion, plongé dans une tristesse si profonde, qu'elle le fit tomber en agonie , et lui causa une sueur de sang; et en le leur montrant sur la croix , où il fut privé de tout secours de la part de la divinité , jusqu'au point qu'il s'en plaignit '\ son Père. Il faut remarquer cependant que toutes sortes de personnes ne sont pas à même de procurer ces consolations dans les peines d'esprit, et que, pour pouvoir le faire , il faut avoir la connaissance de ces aridités, de ces désolations spirituelles, et être versé dans la théologie mystique.

11. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir autant de lumières ni une si grande expérience pour consoler ceux qui éprouvent des afflictions temporelles qui regardent le corps. Tous peuvent aisément remplir ce devoir de charité. Par exemple, voilà une faillite ou un naufrage qui tout-à-coup fait essuyer à votre ami des pertes considérables dans son commerce ; c'est un vol qu'on lui fait, ou bien c'est une grêle qui vient de lui enlever toutes ses espérances. Vous pouvez le consoler, eu lui faisant comprendre que les choses de ce monde ne sont rien en comparaison de celles du ciel, et que si le Seigneur a permis, ou peut-être même voulu cette disgrâce, c'est pour lui donner un motif de détacher son cœur des richesses périssables de la terre, et de diriger toutes ses affections vers le ciel. Une mort prématurée ravit à ce père un fils qui était ses délices et l'espoir de la famille ; à un autre elle lui enlève un parent ou un ami. Vous pouvez adoucir leur peine , en leur disant que ces personnes qui leur étaient chères outpayé un*

$ette que nous devons payer nous-mêmes ; que, quoiqu'il ne soil pas défendu de les pleurer , nous sommes cependant bien plus dignes de compassion, nous qui sommes encore sur cette misérable terre, où il faut combattre sans cesse , étant toujours incertains delà victoire; que la mort n'a en d'empire que sur la moindre partie de ces personnes, qui est leur corps, et que la partie la plus noble, c'est-à-dire l'âme, est allée jouir de son Dieu, auprès duquel elle est bien plus heureuse qu'elle n'était ici-bas, etqne ceux qui nous ont aimés pendant qu'ils étaient sur la terre nous aiment bien davantage dans le ciel, où l'amitié est parfaite, et la cbarité consommée.

12. Un autre se trouve affligé d'une longue et pénible infirmité; vous pouvez porter la consolation dans son âme, en lui représentant que puisqu'elle vient de Dieu, elle ne peut que tournera son plus grand bien ; que l'infirmité do corps est le salut de l'âme, connue dit saint Paul : Viriusin infirmitaté perfk iinr(-2. Cor. 12.9. 10) ; qu'elle est pour lui un moyen d'expier ses fautes, et que, s'il la supporte avec résignation, son âme se trouvant ainsi entièrement purifiée, entrera dans le séjour de la gloire immédiatement au sortir de cette vie. Il fa^t raisonner de même par rapport à tous les autres genres d'afflictions ; observant néanmoins que, quoiqu'il soit utile de suggérer à ceux qui les éprouvent qu'ils doivent avoir soin de les offrir à Dieu pour l'expiation de leurs péchés, il ne convient pas de leur adresser des reproches et de leur rappeler que c'est par leurs désordres qu'ils se sont attiré tous ces maux. Ce fut de cette étrange manière que se conduisirent les trois amis de .lob. qui étaient venus pour le consoler dans ses disgrâces. Ils lui dirent que s'il était dans la désolation, il l'avait mérité par ses péchés. Aussi les appela-t-il ave: raison des consolateurs importuns : Consolât >res oncrosi vos estis (16. 2). Non ; il faut au contraire montrer aux affligés que l'on est touebé de compassion en voyant les maux qu'ils endurent. C'est ainsi que vous accomplirez cette œuvre de miséricorde spirituelle, qui est de consoler ceux qui sont dans l'affliction.

13. La cinquième est de supporter avec patience les défauts d'aulrui. Ces définis peuvent être ou dans l'esprit ou dans le corps,ou naturels. ou moraux; etquelsqu'ils soient, nous devons avoir pour tous de la tolérance. Vous avez un père, unemère, un frère, une sœur ou tout autre parent, qui se trouvent accables d'une douloureuse et pénible infirmité. Peut-être n'ont-ils pas toute la patience qu'ils devraient avoir; peut-être s'échappent-ils en plaintes et en murmures. Compatissez à leur posi-

lion ; aidez-les de tout votre pouvoir ; mais surtout souffrez patiemment leurs caprices et leur importunité, comme vous voudriez qu'on lit à votre égard, si vous aviez les mêmes maux à endurer. Vous, mari, vous avez une femme hautaine et bizarre ; supportez paisiblement son mauvais naturel, et avec douceur, sans vous irriter, faites-lui connaître ses devoirs, et disposez-la à se corriger. Vous, femme, vous vous trouvez avoir un mari violent, porté à la colère, qui jure, qui blasphème, qui s'enivre, qui va peut-être jusqu'à vous couvrir d'injures et vous faire souffrir de mauvais traitements. OU î que vous avez besoin de patience et de douceur! oh! combien il vous importe d'imiter la conduite de sainte Monique , qui , ayant un mari tel que je viens de le signaler, ne lui disait jamais une parole dans les moments de ses colères et de ses transports, et parvint ainsi à le gagner à Dieu et à en faire un bon chrétien. Vous, maîtres, supportez de la même manière vos serviteurs, lorsqu'ils ne sont pas assez diligents dans votre service, ou qu'ils font malle travail dont ils sont chargés. Et vous, serviteurs, conduisez-vous de même envers vos maîtres, lorsqu'ils vous commandent avec trop d'empire, ou qu'ils vous chargent d'injures.

14. En second lieu, nous devons supporter dans notre prochain les défauts qui ont rapport aux mœurs, c'est-à-dire ses péchés. C'est ce que saint Paul recommande aux Galates, en leur disant : Mes Frèreê9 si quelqu'un est tombé, par surprise, en quelque péché, vous autres qui êtes spirituels, ayez soin de le relever dans un esprit de douceur ; chacun de vous faisant réflexion sur soi-même, et craignant d'être tenté aussi bien que lui: Considerans teipsum, ne et tu tenleris (Gai. 6. 1). Nous sommes tous pécheurs;et si nous ne le sommes pas autant que quelques-uns, cela ne vient point de nous, qui sommes capables de commettre toutes les iniquités du monde ; c'est une faveur que Dieu nous a faite en nous soutenant de sa main toute-j uissante.il ne faut donc pas nous irriter quand nous voyons notre prochain tomber dans quelque faute que nous n'avons pas commise nous-mêmes; nous devons,au, contraire, en avoir compassion,et nous humilier devant Dieu, en considérant que nous pourrions nous livrer à des désordres encore plus grands, s'il nous abandonnait à la corruption de notre cœur. Si vous ne pouvez pas excuser l'action de votre prochain,dit saint Bernard, excusez son intention; pensez que sa chute peut être l'effet de l'ignorance ou d'une surprise de l'ennemi infernal. Que si vous ne pouvez pas même excuser l'intculion, rentrez eu vous-mêmes,

SUR LES VERTUS TllÉOLOGALES. 1*1

et diles: il faut que la tentation qui est venu l'assaillir ait été bien violente ! queserais-jc devenu, si j'en avais éprouvé une semblable (Serin. 40. in Cant.)? Saint Vincent Ferrier assure qu'il arrive communément que lorsque quelqu'un, au lieu de compatir aux défauts d'autrui, se permet d'en juger mal, et d'en murmurer, Dieu,par un effet de ses redoutables, mais justes jugements, prive ce présomptueux de sa grâce, l'abandonne, et permet qu'il tombe dans les mêmes égarements, et quelquefois dans des fautes encore plus graves. Pour éviter ce malheur, ayez donc soin de compatir toujours aux défauts de votre prochain.

15. Voilà, mes Frères, ce que j'avais à vous dire sur les œuvres de la miséricorde spirituelle. Appliquez-vous donc, chacun selon vos moyens, à apprendre aux ignorants les mystères de la religion et les préceptes de la loi divine. Avertissez et corrigez les pécheurs avec zèle et avec charité, afin de les changer etde les ramener à Dieu. Donnez de bons conseils à ceux qui en ont besoin, afin de les aider à fuir le vice et à pratiquer la vertu. Consolez ceux qui éprouvent des afflictions s>it temporelles, soit spirituelles; et enfin, compatissez aux infirmités de votre prochain et à tous ses défauts. Dieu bénira ces actes de charité et de miséricorde que vous exercerez envers vos frères, cl il vous en fera goûter les fruits en union avec eux dans celte béatitude étemelle que je vous souhaite.

DIX-SEPTIÈME INSTRUCTION

Des vices et des péchés opposes à la vertu de la foi.

Après avoir exposé la nécessité où se trouve tout chrétien d'être instruit dans les choses divines , je me suis occupé à vous parler des vertus théologales, qui sont la Foi, l'Espérance et la Charité, par lesquelles nous rendons principalement ù Dieu, selon la doctrine de saint Augustin, l'honneur et le culte qui lui sont dus. Mais comme il servirait peu à un chrétien d'avoir une connaissance parfaite de ces belles vertus, de savoir à quoi elles nous obligent, elles diverses manières d'eu faire des actes, s'il ne connaissait en même temps ce qui peut les blesser, c'est-à-dire les vices et les péchés qui leur sont contraires, j'ai résolu de traiter maintenant ce sujet. Et comme la loi, ainsi qu'il a été dit, est la première des vertus théo-

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locales, je parlerai en premier lieu des vices et des péchés*

qui lui sont opposés.

1. Le premier péché directement opposé à la foi est l'infidélité, laquelle, prise dans le sens le pius universel, n'est autre chose qu'une privation et un manque de foi. Les théologiens la divisent en négative, privative et positive. L'infidélité négative est une privation de foi qui se trouve dans ces infortunés qui n'ont jamais en aucune connaissance de notre sainte reli-gion, ni de ses divins mystères. Cette infidélité n'étant nullement volontaire, n'est pas un péché, ainsi que l'Eglise l'a défini contre Baïus, en condamnant celte proposition : InfidelUas pure négative .vnhis qwbus Chrislus non est prœdicatus, ptccalum est (Prop. Baii) ; elle est plutôt une peine du péché. Ce qui se prouve par ces paroles de Jésus-Christ: Si je n'étais point venu, et tjiie je ne leur eusse point parlé, disait-il en parlant des Juifs, ils ne seraient point coupables ; mais maintenant ils sont inexcusables dans leur péché (.loan. 15. 22). Ce sont ces infidèles qui, plus que les autres, méritent notre compassion, et pour lesquels nous devons prier Dieu, afin qu'il daigne les éclairer par le moyen de ses ministres apostoliques. Ces infortunés seront-ils donc damnés? S'ils se damnent, ce ne sera point par un effet du péché d'infidélité, mais par suite du péché originel, ou de leurs péchés actuels, pour lesquels ils n'auront pas eu de remèdes; puisque , selon saint Thomas, nul péché ne peut être remis sans la foi (2.2. Qusest. 10. a. 1).

2. L'infidélité privative est un manque de foi dans celui qui ne veut pas s'instruire des divins mystères, ou qui refuse d'y Adhérer et de les croire, quand ils lui sont suffisamment proposés, quoiqu'il ne les nie pas d'une manière positive, et qu'il ne soutienne point d'erreur contraire à la foi. Cette infidélité est un péché , parce que, selon la parole de Jésus-Christ, celui qui ne croit pas, est déjà jugé (Joan. 3. 18). En outre, pouvant croire, lorsque. la foi lui est proposée, il y est tenu, puisqu'elle est un moyen nécessaire pour arriver au ciel. Par conséquent lorsqu'il refuse de croire les vérités divines qui lui .sont annoncées , il est hors de doute qu'il commet un péché grave qui l'exclut du paradis et le rend digne de l'enfer. L'infidélité positive est un manque de foi dans celui qui refuse positivement d'adhérer aux vérités divines qui lui sont suffisammenl proposées, ou en niant quelque article de foi, ou eu .soutenant une erreur qui lui est contraire. C'est ici proprement Je péché d'infidélité, péché très grave, puisqu'il détruit

la foi quj ç,sj ic fondement de toutes les auucs vertus j et la

source de la justification. Et comme la foi est la première des Vertus , dit suint Thomas, ainsi l'infidélité est le dernier des péchés, et celui auquel conduisent pour l'ordinaire les autres péchés (2. 2. q. 162. a. 7) : péché très grave , parce qu'il renferme une très grave injure et un grand mépris de la vérité première, c'est-à-dire de l'autorité de Dieu qui nous a révélé les vérités de la foi.

3. L'infidélité positive est de trois espèces : le paganisme ou la genlililé, le judaïsme et l'hérésie. Le paganisme est une infidélité qui rejette totalement la doctrine de la foi qu'il n'a pas encore reçue. Le judaïsme est une infidélité qui nie la doctrine de la foi contenue dans le nouveau Testament, admettant néanmoins l'ancien Testament qui en contient les figures et les promesses. L'hérésie est une erreur volontaire relative à quelque vérité de la foi, accompagnée de perlinacité , dans celui qui a déjà reçu la foi et qui fait profession d'être chrétien. Au paganisme nous pouvons joindre l'athéisme et le mahoméiisnie. Il est vrai que l'athée nie l'existence de Dieu , ce que ne font pas les païens, les gentils et les idolâtres , qui en admettent plusieurs ; mais ils sont dans la même erreur Hn ce qu'ils rejettent la foi qui leur est proposée. Il est pareillement vrai que le mahométan admet l'unité de Dieu, ainsi que plusieurs autres vérités de la religion chrétienne, que n'admettent pas les gentils ; mais il ne les croit point par la raison que c'est Dieu qui lésa révélées, il les croit seulement sur la parole de Mahomet; et niant l'un et l'autre Testament, il est d'accord avec le païen en ce que, comme lui, il contredit les vérités de cette foi qu'il n'a jamais reçue. A l'hérésie on peut joindre en quelque manière l'apostasie qui es! un abandon total de la foi chrétienne reçue dans le baptême ; car, quoique l'apostat diffère de l'hérétique en ce que celui-ci admet plusieurs vérités de l'Evangile, tout en refusant d'en croire quelques-unes, et qu'il se vante d'appartenir à Jésus-Christ, et de suivre sa religion, tandis que l'autre rejette toutes les vérités de la foi, et refuse de croire à Jésus-Christ lui-même ; cependant i! y a des traits de ressemblance entre eux, en ce qu'ils ont l'un comme l'autre embrassé auparavant et professé la foi chrétienne. Cela étant supposé, comme je dois traiter des vices, des péchés et des Sectes qui sont en opposition avec la foi, je ne vous parlerai point du judaïsme, me réservant de le faire dans l'explication du Symbole, quand je démontrerai que Jésus-Christ est le véritable Messie promis aux patriarches, et prédit par les Prophètes. Je ne dirai rien uou plus de l'athéisme, ui des autres

f 7(5 XVM. INSTRUCTION

sectes des libertins, dont je vous parlerai dans une instruction particulière. Disons donc quelque chose des idolâtres, des mahométans , des hérétiqnes et des apostats.

4. Les premiers qui s'opposèrent directement à la foi, furent les idolâtres, lesquels se figurant plusieurs dieux, se mirent à les adorer, et l'on peut dire que l'idolâtrie est le premier péché contraire à la religion et à la foi. Mais d'où a-t-e!le tiré son origine? Elle l'a tirée du désir qu'eurent les hommes de conserver la mémoire de leurs parents frappés par la mort. Un père, dit l' Esprit-Saint dans le livre de la Sagesse, touché d'une vive douleur, témoin du trépas prématuré d'un fils qu'il chérissait, s'en ût une image pour adoucir sa peine , il se mit à adorer comme un Dieu celui qui était mort comme homme, lui offrant des dons et des sacrifices, et cette coutume impie ne fit que se fortifier de plus en plus avec le temps, au point qu'on s'en fit une loi , et que l'aveugle idolâtrie fut introduite et répandue dans presque tout l'univers (Sap. 14. v. 15. 16), Le commandement et la force des princes et des rois étant venu se joindre à celte fausse piété, on se mit de toutes parts à adorer les idoles comme autant de divinités. Afin do maintenir ce culte impie, le démon entrait souvent dans ces statues, leur communiquait le mouvement et la parole, et rendait dos réponses parleur bouche. D'autres, ajoute l'Esprit-Saint, remplis d'admiration à la vue du soleil, des étoiles, des planète.-; et des éléments, leur dédièrent des temples, et leur rendirent des honneurs divins. L'idolâtrie s'accrut même jusqu'à un tel point, comme nous l'apprend saint Augustin dans son fameux ouvrage intitulé de la Cité de Dieu, que tout ce qui était utile aux hommes , et tout ce qui était dangereux pour eux , était adoré comme Dieu, afin d'obtenir par le moyen de ce culte ou les biens qu'ils en attendaient, ou l'exemption des maux qu'il-; craignaient. Us allèrent même jusqu'à adorer des serpents, les plus vils animaux , les plantes qui croissent dans les jardins , ainsi qu'un poète le leur a justement reproché (Juven. Sat. 15).

5. Ah! s'écrie contre eux le même Esprit-Saint, ils pouvaient ces infortunés se servir de la beauté et de la magnificence des créatures pour parvenir à la connaissance du Créateur auquel ils devaient rendre leurs hommages; et ils préférèrent adorer les créatures mêmes, qui n'étaient que l'ouvrage des jnains de Dieu , et non-seulement celles qui étaient immédiatement sorties de ses mains, mais encore les idoles et les statues «d'or, d'argent, de pierre , de bois, qui étaient l'ouvrage delà

SUR LES VERTUS TRiOLOCALES. 177

main des hommes (Sap. 13. 5). Mais, direz-vous\ comment J)eul-il se faire qu'il y ait des hommes assez peu intelligents et assez aveugles , pour croire qu'il y a quelque divinité dans les idoles? Comment peut-il y en avoir qui aient assez peu déraison pour admettre la pluralité des dieux? Ne répugne-telle pas à la droite raison? Cette raison ne nous dit-elle pas qu'il ne peut y avoir qu'un seul Dieu? Car Dieu étant le souverain bien, le bien infiniment parfait, la fin dernière de toutes choses, il doit renfermer en lui-même toutes les perfections et tous les biens; ce qui n'aurait pas lieu s'il y avait plusieurs dieux, parce que l'un serait alors privé des perfections que l'autre posséderait. Comment donc les hommes ont-ils pu se figurer plusieurs dieux et les adorer ?

6. Tout cela est vrai, Chrétiens, il répugne à la droite raison d'admettre plusieurs dieux, et elle nous dit qu'il ne peut y en avoir qu'un seul; et cependant une infinité d'hommes sont tombés dans ce déplorable aveuglement; ils en ont admis un grand nombre, et les ont adorés. Savez-vous pourquoi? Parce qu'ils cherchaient des raisons et des prétextes pour^J'avoriser leurs passions, et pour autoriser la conduite corrompue qu'ils voulaient tenir, quoiqu'ils la reconnussent comme étant contraire aux lumières de leur propre raison, lis se sentaient portés à se venger, à répandre le sang humain , à tromper leur prochain, à lui ravir ce qui lui appartenait, à se procurer les plus iniames jouissances; mais la raison , la loi, la nature elle-même crient contre ces crimes dont elles se trouvent offensées. Qu'ont donc fait les hommes pour étouffer cette voix et ces remords, et pour pouvoir vivre en paix selon [es désirs déréglés de leur cœur? Ils se sont créé des divinités sujettes aux mêmes faiblesses, aux mêmes passions : un Mars vindicatif et sanguinaire, un Mercure voleur, un Jupiter adultère, une Vénus impudique, afin de pouvoir les imiter sans .scrupule, comme si les crimes dont ils se souillaient fussent devenus des vertus par la raison que leurs dieux les avaient euxmêmes commis. Telle fut la principale cause de l'idolâtrie ; et au temps où Jésus-Christ parut, elle était tellement répandue, qu'excepté la Judée, presque tout le reste du monde gémissait sous ce honteux esclavage. Rendons grâce à notre divin Libérateur, qui est venu nous éclairer et faire briller à nos yeux la belle lumière de l'Evangile, nous appelant à la connaissance de ses divins mystères. Sachez que c'est une faveur singulière que nous avons reçue de sa bonté , et qui n'a pas encore été accordée à un arand nombre d'inlortunés idolâtres qui, menu

i/o xvn. ijtsTnrcTioN

de nos jours, vivent ensevelis dans l'ignorance du mai Dieu î JVon fecit laliler omni nalioni, eljudicia sua non maniftstavit *is (Ps. 147. 20).

j 7. Ceux qui en second lieu combattirent notre sainte foi, furent les Mahométans; et comme leur secte fut une des plus étendues, elle fut aussi, comme elle l'est encore, la plus fortement opposée à la religion chrétienne. Elle eut pour auteur Mahomet, un des hommes les plus astucieux et les plus imposteurs qui aient jamais paru au monde, et en même temps un des plus dépravés et des plus corrompus. Cet imposteur,à l'aide de quelques-uns qui lui ressemblaient, car pour lui, quoiqu'il eût naturellement de l'esprit, il était néanmoins si ignorant qu'il ne savait ni lire ni écrire; à l'aide, dis-je, de ses adeptes, il compila son Alcoran, qui est un amas d'inepties et de contradictions. 11 y forma un simulacre de religion , retranchant tout ce qu'il y avait de plus difficile, et y faisait entrer tout ce qui ne dépasse pas la portée de la raison, et tout ce qu'il y a de plus propre à favoriser les passions charnelles , afin que le poison de ses erreurs pût s'insinuer plus facilement. 11 emprunta aux diverses religions tout ce qui pouvait être plus conforme au goût des hommes. Il prit des chrétiens l'unité de Dieu, et diverses observances auxquelles il fit subir quelques changements; des Juifs, la circoncision et les purifications. Avec les INestorieus il nia la divinité de Jésus-Christ, et avec les Manichéens son crucifiement. Avec tous ces adouci jseincnts accompagnés de la force des armes,il parvint à séduire une infinité de personnes; il subjugua l'Arabie, et avec le temps, cette secte impie, comme un torrent impétueux, inonda presque toute l'Asie et toute l'Afrique, et une bonne partie de l'Europe.

8. Mais, direz-vous dans votre étonnement, comment cet imposteur a-t-il pu séduire et attirer à son parti tant d'hommes et tant de nations? Comment une secte dont les lois ne sont <;u'inepties et contradictions, et paraissent bien plus adaptées a la nature des animaux immondes qu'à celle d^s hommes raisonnables, a-t-elle pu se propager si rapidement, et envahir une si grande partie de la terre? Comment cela a-l-il pu se faire sans miracle? Hélas! il n'est pas besoin de miracles pour propager une secte qui ne tend qu'à favoriser K-s sens et les passions. Faut-il des miracles pour étendre un empire ,les armes à la main, en répandant le sang humain , en s'emparait; du bien d'autiui, en usant de toutes sortes d'injustices , d'op- IuCSSjoqs el de violences? Faut-il des miracles pour engager c

déterminer les hommes à professer une religion qui aulorise toutes les passions, et qui promet que les plaisirs que Ton aura procuré à ses sens sur la terre seront récompensés par des jouissances de la même espèce clans la vie future ? Si Mahomet avait proposé à ses sectateurs l'abnégation d'eux-mêmes, la mortification des sens, la pénitence, la chasteté, la patience, l'humilité, qui sont les vertus que Jésus-Christ recommande à ses disciples de pratiquer, je ne ferais pas difficulté de reconnaître un miracle dans la manière dont la secte s'est propagée dans le monde; lors-même qu'il n'aurait fait lui-même aucun miracle , comme en effet il n'en a pas opéré un seul. C'était là le grand argument dont se servait saint Augustin pour réfuter les incrédules qui niaient les miracles dans l'Eglise catholique. Ce serait, disait-il, le plus grand des miracles que l'univers se fût décidé sans miracles à croire des choses si difficiles, à espérer des choses si sublimes, à opérer des choses si pénibles, d'après la seule prédication des Apôtres, qui étaient des hommes si grossiers et si ignorants (de Civ. Dei. 1. 24;. 5). Mais qu'une secte se propage par le moyen de la force et delà violence, et en accordant aux passions tout ce qu'elles demandent, je ne vois là aucun miracle. Lorsque les Hébreux traversèrent le Jourdain, portant l'Arche du Seigneur, il y eut un miracle en ce que les eaux supérieures s'arrêtèrent et suspendirent leur cours; mais il n'y en eut point, et ce fut une chose toute naturelle de voir les eaux inférieures continuer à tendre vers le bas, cl aller s'ensevelir dans la mer Morte. Ainsi c'est un grand miracle que la religion chrétienne se soit répandue dans tout le monde, elle qui réprime toutes les passions; mais que la secte de Mahomet, qui les favorise toutes, se soit étendue au loin, il n'y a là rien d'étonnant, ni de prodigieux. Versons donc des larmes sur le malheur de tant d'infortunés, qui vivent esclaves d'une loi si brutale et si insensée, qui les conduit à la mort et à la perdition éternelle , et ne cessons de rendre grâces à Dieu de ce qu'il a bien voulu nous faire naître dans le sein de l'Eglise catholique , dans laquelle seule se trouve le salut et la vie.

9. La troisième espèce d'ennemis qui combattent contre la foi, ce sonlles hérétiques; et l'hérésie a toujours été considérée comme un des vices les plus opposés à cette belle vertu. Les hérétiques, ainsi que je vous l'ai dit, sont ceux qui ayant reçu la foi avec le baptême, suivent et soutiennent avec opiniâtreté des erreurs contraires à cette même foi. D'où il suit que pour être hérétique, il faut avoir reçu le baptême, qu'il

y ait erreur dans l'esprit et opiniâtreté dans la volonté. De plus, comme je l'ai indiqué en parlant de la foi en général, il n'est pas nécessaire, pour être hérétique, de nier tous les articles, ou toutes les vérités de la foi catholique, ou un grand nombre de ces vérités ; il suffît d'en rejeter une seule. La raison en est que la foi est indivisible, et que c'est un péché aussi grand de penser que Dieu peut nous tromper dans une seule chose, que de croire qu'il peut nous induire en erreur en plusieurs points ; dans l'un et l'autre cas , c'est lui faire la même injure. Mais que faudra-t-il dire de ceux qui ont seulement des doutes contraires à la foi? Devront-ils être regardés comme hérétiques? Celui qui doute avec délibération de quelque vérité que Dieu a révélée, et que l'Eglise nous propose à croire, jugeant que c'est une chose fausse ou incertaine , celui-là , sans contredit, est formellement hérétique, selon le canon qui dit: Dubius in file wfvletis est. Mais celui qui pensant aux vérités de la foi , porterait ailleurs son attention , et suspendrait son assentiment, non dans la crainte de se tromper, mais précisément pour s'occuper d'autres choses, celui-là ne serait pas hérétique. À plus forte raison ne doit-on point regarder comme telles ces personnes craignant Dieu , qui contre leur volonté, et même avec un déplaisir extrême, sont agitées par des scrupules et par des doutes contre la foi.

10. Pour en venir donc aux véritables hérétiques, comment, me direz-vous encore ici, peut-il se faire que des hommes 14 li ont eu le bonheur d'être admis dans l'Eglise par le moyen du baptême, puissent tomber dans des erreurs si graves, jusqu'à croire que celte sainte Eglise Catholique, toujours dirigée par le Saint-Esprit, soit capable d'errer dans les choses qu'elle propose à notre croyance, et d'où peut venir un si grand mal ? En vérité, quand on réfléchit sérieusement, il semble qu'il n'y a rien dont les hommes dussent être plus éloignés que de l'hérésie. Et cependant de toutes les erreurs contraires à la foi, il n'y en a jamais eu qui se soit propagée davantage, et «pii ait plus affligé l'Eglise que l'hérésie. Je ne linirais pas, si je voulais énumérer toutes les hérésies des Ariens, des Macédoniens, des .Nestoriens, des Eutichéens , des Manichéens, des Pélagieus, et celles des Luthériens et des Calvinistes, qui se sont élevées dans ces derniers siècles. Si vous désirez maintenant savoir d'où elles ont tiré leur origine, je vous dirai que c'est de la vie impie et déréglée que menèrent leurs chefs, et du maudit péché qui est la source de tous les maux et de Umles les erreurs. L'hérésie n'est jamais le premier péché ;

Sl'R LES VERTUS TBÉOLOGALK. 181

mais elle est pour l'ordinaire l'effet de l'amour désordonné de la liberté, ou de l'orgueil et de l'ambition, ou de l'avarice, ou du libertinage. Lisez l'histoire de toutes les hérésies anciennes et modernes, et vous reconnaîtrez la vérité de ce que jo viens de dire.

11. Oui, ce qui a porté tant d'hérétiques à blasphémer Dieu, et à se séparer de la communion de l'Eglise catholique, c'est de s'être vus privés des honneurs auxquels ils aspiraient si ardemment, et des dignités ecclésiastiques qu'ils ambitionnaient avec tant de passion. Pour pouvoir satisfaire leur cupidité, pour pouvoir s'emparer des biens des églises et des monastères , ils engagèrent les princes et les hommes puissants à entrer dans leurs ligues. Ils voulaient vivre dans le libertinage, et pouvoir y persévérer sans crainte et sans remords; ils trouvaient trop pénible celte continence dont ils s'étaient fait une loi; ils désiraient secouer le joug qu'ils s'étaient imposé en s'engageant par vœu , et par la réception des ordres sacrés à la pratique de la chasteté. Voilà ce qui porta un Luther, un Calvin et tant d'autres impudiques à se soulever contre l'Eglise, et à chercher à la ruiner et à la détruire sous un faux prétexte de réforme. Et ce que je dis est si vrai, que saint Jérôme, cet homme si versé dans la connaissance de l'histoire ecclésiastique, ne fait pas difficulté de dire que jamais on ne trouvera un hérétique amateur de la chasteté.

12. Qu'y a-t-il en cela d'étonnant? La religion catholique a juré de tout temps une haine éternelle au crime et au désordre. Celui qui s'y plonge commence donc à abandonner la religion et la foi. Je vous recommande, disait saint Paul à son cher disciple Timolhéc, de conserver la foi et la bonne conscience , à laquelle quelques-uns ayant renoncé ont fait un triste naufrage dans la (oi (1. Tim. 1.19). Un vice entraine dans un autre, et quand on ne pense nullement à se corriger, on tombe d'abîme en abime jusque dans celui de l'incrédulité, et c'est ainsi que l'on va jusqu'à perdre entièrement la foi. C'est là le dernier et le plus terrible châtiment dont Dieu , par un effet de ses redoutables jugements, punit ceux qui ne cessent de l'outrager. 11 les prive du lait de la vérité et de la foi , il les abandonne à leur sens réprouvé, et les laisse devenir la proie des passions les plus ignominieuses et les plus effrénées. C'est ce que dit clairement l'Apôtre en parlant de ces anciens sages qui, ayant connu Dieu , ne le glorifièrent point comme Dieu, mais qui eurent le malheur de s'égarer dans leurs vains raisonnements, cl dont le cœur iuscusé resta enveloppé doté-

nèbreg (Rom. 1. 21). Dieu les livre à l'esprit de l'erreur ef dii mensonge, qui est le démon, aûn qu'il les séduise et les trompe à son loisir.

13. Ce châtiment, Dieu le leur inflige principalement pour punir leur orgueil qui fait qu'ils ne veulent passe soumettre comme des enfants obéissants au jugement de l'Eglise , et qui les porte à interpréter les saintes Ecritures, non selon les sentiment de cette même Eglise,maisselon leur caprice. Qu'ils soient possédés de cet esprit d'erreur, et que le démon soit celui qui les dirige,c'est ce que nous apprend encore l'apôtre saint Paul écrivant à Timolhée. Sachez, dit-il , que dans la suite des temps il y en aura qui abandonneront la foi, en suivant des esprits d'erreurs, et des doctrines diaboliques (1. Tim. 4. 1). Saint Jean Chrysostôme'en commentant ce passage, assure que toutes les hérésies et tous les faux dogmes viennent du démon, et ont pour auteur cet esprit de ténèbres. Cassien,dans sa septième conférence et dans la treizième, dit que le démon se vanta un jour d'avoir enseigné à Arius età Eunomius leurs hérésies. ♦Saint Irénée dit aussi que Sergius , Marc, et les autres hérétiques eurent tous un démon avec lequel ils entretenaient des rapports fréquents et familiers; tandis que nous, nous savons que l'Eglise a pour elle l'assistance du Saint-Esprit. Saint Fulbert, évêque,vitun grand démon qui se tenait auprès de l'hérésiarque Béreiiger. On en vit aussi un sous une forme humaine sur les épaules de Luther, qui, en effet, se vantait d'avoir des entretiens familiers avec le démon,et qui avouait lui-même que cet esprit malin l'avait fortement sollicité pour le déterminer à écrire contre le redoutable sacrifice de la messe, et lui avait suggéré des arguments pour le combattre et l'abolir. On raconte aussi de Zuinglc que, voulant nier la présence réelle de Jésus-Christ au saint sacrement de l'autel, et se trouvant fort embarrassé par ces paroles si claires de Jésus-Christ : Ceci est mon corps, le démon lui enseigna la manière de les entendre dans un sens figuré. Dignes disciples de ce maître infernal ! Mais que faudra-t-il dire des apostats qui nient ouvertement et entièrement la foi? Y en a-l-il eu un grand nombre , et en existe-t-il encore de nos jours ? Il faut dire , hélas ! qu'ils sont de même induits en erreur par le démon ctpar leurs passions, et qu'il y en a eu plusieurs, comme aussi on en voit encore aujourd'hui. Le plus fameux dans l'histoire ecclésiastique fut l'impie Julien, empereur, lequel non-sculemcni renia la loi pour retourner au culte des idoles, mais persécuta cruellement' les chrétiens, afin de rétablir l'idolâtrie là où déjà elle avait été

st-R LFS'VfiflTPS rnéotor.AiES. 183

obolie. Combien d'autres abondonnèrent la foi, même après l'avoir confessée au milieu des plus affreux supplices, et perdirent misérablement la couronne du martyre , qui leur était préparée. Et combien ne s'en trouve-t-il pas encore de nos jours, qui, pour jouir pendant un court espace de temps de cette fausse liberté que promettentà leurs sectateurs les inahometans et les gentils , se détachent du sein de la foi catholique ! infortunés !

14. Mais nous, mes Frères, quelle conclusion devons-nous tirer de tout ce que je viens de dire? Nous devons puiser dans ces connaissances un nouveau motif de déplorcrla perte de tant d'âmes séduites par le démon et par les passions. Supplions la divine miséricorde d'éclairer tous ces aveugles des lumières de la vraie foi. Ne cessons jamais de remercier Dieu de ce qu'il a bien voulu dans sa bonté, et sans aucun mérite de notre part, nous faire naitre dans le sein de l'Eglise calbolique;et puisque, ainsi que vous l'avez entendu, le péché est l'unique cause pour laquelle il permet de si déplorables chutes , fuyons ce maudit péché, comme nous fuirions à la vue d'un horrible serpelWjet si quelqu'un pour son malheur se trouvait dans l'état du péché mortel, qu'il ne tarde pas d'aller se jeter aux pieds d'un confesseur^ de laver les taches de son âme dans le sang de Jésus- Christ. Afin de conserver la foi pure et intacte, que chacun fuie la société des hérétiques et des infidèles, dans les lieux où ils vivent mélangés parmi les chrétiens ; que chacun évite de traiter avec eux, de prêter l'oreille à leurs doctrines impies ; et quelcssimples et les ignorants surtout soient al '.enlifs à prendre ces précautions, ainsi que ceux qui sont peu versés dans la controverse et dans la science de la théologie. Saint Paul parle bien le langage delà vérité, quand il dit que la doctrine des hérétiques répand sa corruption comme la gangrène (2. Tim.,2. 17); car comme la gangrène parvient peu à peu àcorrompre tout le eorps.ainsi leur doctrine s'insinue de telle sorte, qu'elle finit par séduire l'esprit et par infecter tout le cœur. Eh ! combien n'esl-il pas facile de déterminer l'homme, dont la nature est si corrompue et si portée au mal, à embrasser une doctrine si conforme à ses penchants déréglés et à toutes se3 passions !

15. Aussi les Apôtres et les saints Pères ont-ils toujours eu j grand soin de fuir la compagnie et les entretiens des personnes infectées de l'erreur. Si, après avoir averti et corrigé ces personnes, elles ne reviennent pas à de meilleurs sentiments, tvitez de vous trouver dans leur société* disait saint l'auiàsoa

l£î XVII. INSTRrCTlOM

disciple Tite(3. 10). Si quelqu'un va chez vous, disait saint •Jean.et qu'il n'y porte pas la doctrine catholique, ne le recevez pas dans votre maison et uele. saluez pas même (Ep. 2.v. 10). Et l'on raconte de ce grand Apôtre qu'étant une fois entré dans Un bain où se trouvait l'hérétique Cérinthe , il en sortit avec précipitation, en disant à ses disciples: Retirons-nous promptement, de crainte que le toit ne vienne à nous écraser. En effet, dit saint Jérôme , à peine le saint fut-il sorti, que l'édifice s'écroula, et l'hérétique resta enseveli sous les ruines. Saint Polycarpe et saint Ignace appelaient les hérétiques les fils aînés du démon. Et saint Jérôme protestait qu'il préférait mourir, plutôt que d'avoir la paix avec eux, ou d'entretenir avec ces impies le moindre rapport d'amitié. Or si les Apôtres et les saints Pères qui étaient les plus fortes colonnes de l'Eglise, et qui pouvaient tout espérer de la fermeté de leur foi, fuyaient si soigneusement les hérétiques, combien les personnes simples etignorantes ne doivent-elles pas être plus attentives à leséviter, dans la crainte d'être séduites et de tomber dans l'erreur? 16. On doit porterie même jugement sur les livres des hérétiques et des autres infidèles, qui contiennent leurs erreurs et leurs fausses doctrines. Saint Grégoire de Nazianze, dans son Traité de la foi, enseigne que l'on doit faire à l'égard de ces livres ce qu'on fait des œufs des aspics, que l'on détruit, afin de faire disparaître de dessus la terre cette race maudite : ainsi, afin qu'il ne reste pas dans le monde vestige des erreurs de ces impies,les ministres de l'Eglise doivent avoir soin de livrer aux flammes les écrits qui les renferment. Telle a toujours été la conduite non-seulement des souverains pontifes, des évêques et des docteurs de rEglise,maisencore des empereurs et des princes chrétiens. Pour nous donc , mes Frères, restons attachés à l'ancre forte et stable de la foi catholique ; gardons soigneusement ce précieux dépôt ; fuyons la compagnie des hérétiques , et des infidèles ; tenons-nous en garde contre leurs erreurs et contre les livres qui les renferment. Lisons les diviaes Ecritures, l'Evangile, et les vies des Saints. Mais que notre livre favori soit notre divin Rédempteur, qui nous enseignera toutes les maximes de la foi. Nous y lirons cette immense charité qui l'a porté à descendre du ciel eu terre, à donner sa vie , et à répandre tout son sang pour notre salut éternel. Oui, que ce soit là notre livre, afin que mettant en pratique ici-bas tout ce qu'il nous enseigne, nous puissions recevoir dansle ciel la récompense de notre foi ,eten goûter les fruits pendant l'éler- Liié.

SUR LES VERTC5 THEOLOGALES.

DIX-HUITIÈME INSTRUCTION

Où l'on continue à signaler les vices et les péchés contraires à la foi et à la religion , eloù l'on parle des alliées el des aulrcs incrédules.

Dans l'instruction précédente , je me suis appliqué à vous faire connaître les péchés contraires à la foi et les diverses sectes qui la combattent. Aujourd'hui, pour préserver les vrais fidèles de l'incrédulité, et pour les affermir de plus en plus dans la croyance des divins mystères, je me propose de vous mettre sous les yeux quelques autres sectes qui ont embrassé et suivi des erreurs si extravagantes et si monstrueuses, qu'on ne peut comprendre comment elles ont pu tomber dans l'esprit d'un homme raisonnable. Mais y a-t-il des erreurs qui soient plus extravagantes el plus monstrueuses que celles des idolâtres, des mahométans et des hérétiques? Est-ce de ces erreurs que vous voulez encore nous entretenir en ce moment? Non, Te ne parle plus des idolâtres, ni des mahométans, ni des hérétiques, ni de leurs erreurs qui sont peu accréditées de nos jours, qui ne sont plus du goût des hommes de notre siècle; mais je veux attaquer certains incrédules qui , faisant extérieurement profession delà religion chrétienne, suivent en particulier des systèmes mille fois plus extravagants et plus monstrueux que ceux des infidèles dont je vous ai parlé : ce sont les alliées , les déistes et tous ceux qui s'appellent eux-mêmes du nom d'esprits-forts. Nous considérerons donc la monstruosité et l'extravagance de ces erreurs; nous verrons combien ces systèmes sont faux et dénués de fondement, et nous nous arrêterons principalement à en rechercher la source et l'origine.

1. Les incrédules que nous avons à combattre ne sont donc ni les idolâtres, ni les mahométans, ni les hérétiques, desquels nous avons moins à craindre, vu que nous habitons loin d'eux; mais ce sont des hommes qui vivent parmi nous, qui professent extérieurement la religion catholique, et qui, pour avoir des compagnons partisans de leurs erreurs et complices des crimes dont ils se souillent en assouvissant leurs passions, travaillent en secret à insinuer leurs maximes perverses dans l'esprit et dans le cœur des simples et des ignorants, afin de les séduire. Il est nécessaire par conséquent que nous les connaissions , et que nous sachions quelles sont leurs erreurs , afin d'éviter les pièges qu'ils nous terrien», et dans lesquels

186 XVIII- ffiSTRUCTION

ils voudraient nous faire tomber; parmi ces incrédules on remarque en premier lieu les athées. Mais qu'est-ce qu'un athée? C'est un homme qui nie l'existence de Dieu : c'est un homme sans Dieu. Ah ! peut-il y avoir au monde un homme plus misérable et plus infortuné? Quel bien peut-il avoir celui qui n'a pas Dieu qui est la source et le principe de tout bien véritable ? Les athées nient donc Dieu lui-môme, et en le niant, ils nient qu'il soit le créateur du ciel et de la terre, dont ils attribuent la création, ainsi que tout ce qui arrive dans le monde, à une cause aveugle qu'ils nomment le hasard. Ils nient par-là la providence de Dieu; ils nient l'immortalité de l'âme, et en niant l'immortalité de l'âme , ils n'admettent après cette vie ni récompense , ni châtiment. D'où il résulte que le paradis que Dieu prépare à ses élus n'est pour eux qu'un songe ; que l'enfer qu'il destine aux méchants n'est qu'un moyen dont se servent les politiques pour réprimer les passions humaines, et une invention des prêtres pour effrayer les simples. Ils ne reconnaissent ni loi , ni religion ; ou s'ils reconnaissent une loi, ce n'est que celle de leurs passions ; s'ils admettent une religion, ce n'est que celle de leur caprice. Peut-on dire des choses plus horribles et plus impies?

2. Mais , est-il possible , me direz-vons d'abord , que des idées si extravagantes puissent tomber dans l'esprit des hommes raisonnables , et que des hommes raisonnables puissent embrasser des erreurs si monstrueuses, comme de nier Dieu, la providence , la religion , et de soutenir que l'âme étant anéantie au moment delà mort, elle n'a ni récompense à espérer, ni châtiment à redouter après cette vie? Qu'ils ne fassent pas usage de la droite raison, en suivant ces doctrines impies, je l'accorde ; mais que ces erreurs aient été suivies par un grand nombre d'hommes raisonnables,c'esl ce qu'on ne peut révoquer en doute, puisque la sainte Ecriture nous apprend que l'impie a dit dans son cœur: Il n'y a point de Dieu: Dixil iinipiens in corde suo: Non est Deus (i's. 13.2). Seulement l'on pourrait demander s'il y a jamais eu, et s'il y a présentement de vrais athées. Sur quoi il faut savoir que, selon la doctrine des saints Pères et des théologiens, on peut distinguer deux sortes d'alliées: ceux qui le seraient d'esprit et d'entendement, et qui seraient les véritables athées , et d'autres qui le sont de cœur et de volonté, c'est-à-dire, qui désirent de l'être, et qui font tous leurs efforts pour le devenir. Ces derniers sont malheureusement trop nombreux, et il y en a eu, dans tous Jes temps. Toute la diiikullé est donc de savoir s'il y a eu,

et s'il y a encore aujourd'hui de véritables athées. A cela je réponds que , quoique certains auteurs , fondés sur les paroles du psaume que je viens de citer et sur les assertions et les écrits de plusieurs impies, aient cru qu'il pouvait s'en trouver, il est plus vraisemblable néanmoins qu'il n'y en a jamais eu , et qu'il ne peut pas en exister. Car ou ceux qui en font pour ainsi dire profession sont instruits, ou ils sont ignorants. S'ils sont instruits , outre la raison et l'instinct de la nature qui leur font connaître qu'il y a un Dieu, les lumières qu'ils ont puisées dans les sciences les obligent, malgré eux , à confesser qu'il existe un être suprême et divin. Et s'ils sont ignorants, la lumière naturelle qui est, selon le Psaîmisle, dans l'esprit de tous les hommes, le consentement unanime de tous les peuples, doivent suffire pour leur faire admettre cette vérité. D'ailleurs, cette habitude qu'ils ont de recourir à Dieu dans les dangers et dans les accidents, ne démontre-t-elle pas la vérité de cette parole de Tcrtullien : que l'âme est naturellement chrétienne? -v,

3. A proprement parler , il n'y a donc d'autres athées que ceux qui le sont de cœur et de volonté, c'est-à-dire, qui voudraient qu'il n'y eût ni Dieu, ni religion, ni loi, afin de pouvoir suivre en tout leurs caprices. Ils s'efforcent, à la vérité, de chercher des preuves et des raisons pour se convaincre qu'il n'y a point de Dieu; mais la persuasion de son existence est tellement enracinée dans l'esprit de tous les hommes, que quels que soient les efforts qu'ils fassent, ils ne pourront jamais l'en effacer entièrement. Il est vrai que, selon le Psalmiste, l'impie dit : Il n'y a point de Dieu : Non est Dais; mais il le dit dans son cœur ; et il s'agit ici d'un impie qui travaille à abolir celle persuasion commune et dans son cœur et avec sa langue, mais non dans son esprit et dans sa raison. Mais malgré tous les efforts que peuvent faire sa langue et son cœur pour persuader son esprit qu'il n'y a point de Dieu, il conserve toujours quelque crainte et quelque doute de son existence. 11 arrive cependant quelquefois que ces incrédules parviennent à ressentir moins vivement ces craintes et ces remords ; mais cela n'a lieu que lorsque vivant comme s'il n'y avait point de Dieu, et désirant dans leur cœur qu'il n'existe pas, ils cherchent à se le persuader par les plus vains et les plus légers sophismes qu'ils regardent comme des raisons convaincantes. 11 peut se faire même qu'ils vivent quelque temps dans cette persuasion, n'éprouvant ni crainte , ni remords. C'est là l'état le plus funeste dans lequel une âme puisse tomber ; c'est le plui

terrible châtiment dont la justice divine puisse punir leur téméraire impiété , que de les abandonner entièrement àleurseua réprouvé, et de les laisser vivre dans celte profonde stupidité où ils ne sentent plus rien. Mais sachez que celte insensibilité perverse n'est que passagère , puisque par un juste jugement de Dieu, ils sont de temps en temps, même en celle vie, effrayés par des spectres, rongés, déchirés par les remords de leur conscience qu'ils cherchent à apaiser en se plongeant, comme des animaux immondes, dans la fange des plus sales voluptés.

4. Mais comme l'existence de Dieu est une vérité si claire, et que les raisons qui la prouvent sont simanifestes,qu'elles frappent pour ainsi dire les yeux de tous les hommes, il s'ensuit que le système des athées ne pouvant se soutenir, il est abandonné delà plupart des incrédules modernes. Afin donc de ne pas se voir exposés à de si graves reproches, et de pouvoir néanmoins vivre sans crainte au gré de leurs passions, ils consentent à reconnaître un Dieu créateur de l'univers,lui refusant toutefois l'exercice de ses attributs dont il est le plus jaloux. Ce sont ces impies que l'on nomme déistes. Mois comme les hérétiques n'ayant ni un tribunal, ni un juge infaillible de leurs controverses, se sont divisés en une infinité de sectes; ainsi l'on distingue diverses classes de déistes, selon la variété de leurs inventions chimériques. J'en signalerai seulement quelques-unes, afin (pie l'impiété et la folie de celles-là vous donnent une idée de l'impiété et de la folie des autres. H y a donc des déistes qui, faisant profession de croire qu'il y a un Dieu auquel ils attribuent la création du ciel et de la terre, en quoi ils diffèrent des athées, sont néanmoins d'accord avec eux en niantsa providence. Ils ne veulent pas qu'il préside au gouvernement de l'univers, ni qu'il se mette nullement en peine des hommes. Leur Dieu est ce Dieu stupide que s'étaient formé ces impies dont parle Job. Un Dieu relire dans le ciel, que les nuages dérobent à nos yeux, et qui ne s'occupe en aucune manière de ce qui se passe sur la terre: JYubes latibulum ejus, circa cardine". cœli perambulat, et nostranon considérai (Job. 22.14). D'autres reconnaissent en Dieu la puissance, la providence et la sagesse avec lesquelles il gouverne et dirige toutes les choses de ce monde ; mais ils ne veulent pas qu'il fasse alteni ion aux œuvres moralement bonnes ou mauvaises des hommes, pour les récompenser ou pour les punir, lis prétendent que la boulé et la malice de leurs actions ne dépondent que de leur volonté, et (ju'ii leur est permis dç faire fc»

sm LES VERTUS THÉOLOGALES. 1S*)

bien ou le mal selon leur caprice. Quelques-uns admettent certaines vérités divines, mais ils ne Tes reconnaissent pas comme nous ayant été transmises parla révélation, et ils rejettent toutes celles qui sont au-dessus de la raison naturelle. Il y a enfin les incrédules indifférents, qui sont plus tolérants que les autres, puisqu'ils soutiennent qu'on peut se sauver dans toute espèce de secte et de religion, et qui nient que la religion catholique soit la seule véritable, la seule dans laquelle on puisse trouver le salut. Ils sont d'accord cependant avec les athées, en ce qu'ils disent,comme eux, que la condition des hommes est semblable à celle des bêles ; qu'ils viennent au monde comme elles; qu'ils meurent de la même manière;que,par conséquent, l'àme n'est pas immortelle ; que l'Ecriture sainte n'est qu'une imposture ; qu'il n'y a point de religion révélée; que l'homme n'est soumis à aucune loi.

5. J'avoue que si les incrédules S'appellent eux-mêmes esprits-forts, eux qui sont d'ailleurs les plus faibles et les plus insensés d'entre les hommes, ce nom leur convient parfaitement en ce sens qu'il est impossible d'embrasser des erreurs aussi étranges et aussi monstrueuses que celles qu'ils suivent, sans un grand effort, et sans faire une extrême violence à la raison. 11 est vrai que, dans un esprit bien formé, elles ne peuvent pas produire la moindre impression, et qu'il suffit qu'elles aient été exposées, pour qu'on doive les regarder comme réfutées ; néanmoins comme ces iucrédules ne se contentent pas de les suivre eux-mêmes, mais qu'ils cherchent à les insinuer dans l'esprit des hommes imprudents, afin de les attirer à leur parti, il est nécessaire d'en dire quelque chose, pour en démontrer le ridicule et la futilité. Il n'y a point de Dieu, dit l'athée. Mais pourquoi, impie que vous êtes, niez-vous l'existence de Dieu? Est-ce peut-être parce que vous ne le voyez pas des yeux du ceps ? Mais voyez-vous de ces mêmes yeux l'àme de cet excellent peintre, de cet habile sculpteur qui l'ont, l'un des tableaux, l'autre des statues, qui sont des chefs-d'œuvre de l'art, et comme tout autant de prodiges ? Non certainement. Mais vous jugez par leurs ouvrages qu'ils en ont une, parce qu'il est impossible qu'un corps mort agisse, et fasse des choses si admirables. Ah! insensés que vous êtes, vous dit saint Augustin, les œuvres de ce* artistes vous font conclure qu'il a une âme, quoique vous ne la voj iez pas, et toutes les merveilles de l'univers, et toutes les créatures qui sont dans le monde ne pourront vous conduire à la connaissance de leur divin créateur? Stulte, ex operibus corpont

190 KV1II. INSTRUCTION

agnoscis vivcntem; ex operibus crealurœ non poferis agnowere creatorem? Les deux ne publient-ils pas la gloire de Dieu, comme dit le Prophète, et le firmament ne nous dit-il pas qu'il est l'ouvrage de ses mains (Ps. 18.1)? Et le monde entier, dit saint Basile, n'est-il pas un grand livre qui nous apprend qu'il existe un Dieu? Le ciel avec tous ses globes, le soleil, la lune, les étoiles, les planètes avec tous leurs mouvements réguliers, tous ces êtres ne nous disent-ils pas clairement que c'est Dieu qui leur a prescrit le chemin qu'ils doivent suivre, et duquel ils ne se sont jamais écartés? Toutes les créatures, en un mot, ne sont-elles pas autant de miroirs où va se réfléchir l'image de Dieu? Voici donc la conclusion que nous devons tirer: il existe des créatures; il faut reconnaître par conséquent un être suprême qui est Dieu, qui existe nécessairement de toute éternité, et qui les a produites; carie néant ne peut rien faire , et nulle chose n'est capable de se produire elle-même, mais tout ce qui est fini ne peut exister sans rerevoir l'existence d'un autre être.

6. Mais le hasard ne pourrait-il pas être l'auteur de tout ce que Ton voit dans le monde? Un assemblage fortuit de petites particules d'atomes ne peut-il pas avoir produit toutes choses? Je ne sais si je dois réfuter l'objection qui forme ce système, ou si je dois me contenter d'en rire. Et, sans parler des saints Pères, l'éloquent Tullius ne parvint-il pas , avec les seules lumières de la raison , à en reconnaître la frivolité , et à condamner ses partisans comme autant d'insensés? En effet, si, allant vous promener au loin, vous rencontriez un beau et magnifique palais, remarquable par sa structure, par l'ordre et la sage disposition de toutes ses parties , ne se rirait-on pas de tous, et ne passeriez-vous pas pour des insensés, si, au lieu de le regarder comme l'œuvre d'un habile architecte , vous disiez que c'est un hasard aveugle qui l'a formé? Disons de même de celui qui, considérant le firmament, le soleil, la lune , les planètes, les étoiles, la terre, la mer et tous les autres éléments qui composent ee grand et merveilleux édifice de l'univers, qui coivtemplaot l'admirable symétrie de toutes ces choses, l'ordre stable et l'étonnante connexion qu'elles observent entre elles, la variété perpétuelle , mais toujours constante des saisons, au lieu d'avouer que tout cela a été fait et réglé par un esprit infiniment puissant et infiniment sage , ne le regarderait que comme étant l'effet d'un pur hasard. Et le délire de celui qui penserait de la sorte serait d'autant plus grand, que l'univers esi plus admirable eu comparaison du palais le plus beau et le plus magnifique*

SUR f-ES VERTUS TffiotOGALRS. 191

?. Les assertions des déistes qui, obligés par la force dos raisons, à reconnaître un Dieu créateur de l'univers, nient cependant sa providence, ne sont pas moins fausses et moins dénuées de fondement. Quoi, vous niez la providence de Dieu ? vous niez donc aussi l'existence de Dieu lui-même? Car si vous avouez que Dieuest tout-puissant, infini dans son être et dans toutes ses perfections, vous devez convenir qu'A continuée veiller sur toutes les choses qu'il a créées, et spécialement sur l'homme qui, parmi toutes ses œuvres, est me des plus excellentes et des plus parfaites. Quel est l'ouvrier qui ne prenne pas soin deses ouvrages les plus rares et les plus précieux? Il faut donc ou nier l'existence de Dieu, ou reconnaître sa providence. Nous devons raisonner de la même manière touchant ceux qui, tout en accordant à Dieu une puissance et une sagesse infinies, lui refusent la justice et la bonté ; de ceux qui disent qu'il n'y a point de loi divine qui prescrive lebien et qui défende le mai; qu'après cette vie il n'y a ni récompense, ni châtiment ; que l'âme meurt avec le corps ; que la sainte Ecriture n'est qu'une fable, et la religion une invention humaine •©t politique.

, 8. Telle est la belle idée que. les esprits -forts et les déistes se forment de Dieu, de sa religion et de notre âme. 11 est vrai qu'ils ne nient pas l'existence de Dieu comme les athées, et qu'en cela ils paraissent plus raisonnables. Mais tout en paraissant plus raisonnables, ils n'en sont que plus impies. Après tout, puisque les athées nient l'existence de Dieu, il n'est pas étonnant qu'ils n'admettent ni loi, ni religion révélée, ni bien, ni mal, ni la vie future, ni l'immortalité de l'àme, et par conséquent ni récompense, ni châtiment après la mort. Mais que les déistes et les autres esprits-forts rejettent ces grandes vérités, tout en croyant l'existence de Dieu; qu'ils ne veuillent pas le reconnaître comme étant infiniment bon et infiniment juste pour punir le mal et pour récompenser le bien, taudis qu'ils accordent qu'il voit tout, et qu'il connaît tout; qu'ils nient l'immortalité de l'âme , vérité soutenue , je ne dirai pas seulement par les Pères et par les Docteurs catholiques , auxquels iis ne veulent pas croire, les regardant comme des hommes a préjugés, mais par les païens eux-mêmes ; par un Ciléiui!, qui apporte, pour la prouver , le consentement nnaoîrv» de toutes les nations (1. 1. l'use); par un Sénèquc, qui l'appelle une persuasion publique de tous les hommes (Ep. 117); par un Platon, qui la considère comme une vérité prouvée par des raisons aussi difficiles à détruire qu'il est difficile de réduira

102 XVIII. INSTIU'CTION

en poussière le diamant liv. 1. de Rep.'),et par tous les plus sages philosophes de l'antiquité, auxquels ils devraient ajouter quelque foi, comme ayant été dirigés par la seule lumière de la raison ; qu'ils nient une religion révélée telle que la noire, rendue évidemment croyable par le langage uniforme des saintes Ecritures, par l'accomplissement de tant de prophéties les plus claires , par l'autorité des écrivains les plus célèbres , par le consentement unanime de tant de peuples qui l'ont embrassée, par le sang répandu de tant de martyrs , par la durée de tant de siècles, par la multitude des miracles, par la sainteté de la doctrine, et par mille autres preuves incontestables ; c'est là l'aveuglement le plus étonnant, la folie la mieux prononcée, ou plutôt c'est une obstination diabolique qui est le propre de celui qui veut se former un Dieu à sa façon, afin de pouvoir librement prendre tous ses plaisirs, sans crainte ni de ses jugements redoutables, ni de ses châtiments éternels; et de celui qui, pour vivre à la manière des bètes , veut s'abaisser jusqu'à elles. Mais comme ces impics ne sont pas ici pour nous entendre , n'en disons pas davantage sur la fausseté de leurs assertions qui, comme je l'ai dit, devraient être considérées comme suffisamment réfutées par-là même qu'on les a exposées. Passons donc à une chose qu'il nous importé davantage de connaître, et voyons quelles sont les sources d'où ces erreurs monstrueuses tirent leur origine.

9. Ce serait peu de vous avoir mis sous les yeux les erreurs des incrédules, d'en avoir montre d'une manière succincte la fausseté et l'impossibilité où ils sont de les soutenir , si je ne vous découvrais leur origine, et les voies qui conduisent à cet abime de mort et de perdition. 11 est vrai que la chute dans ces erreurs est un effet de l'abandon de Dieu, et que comme les incrédules, en l'attaquant clans son existence ou dans ses attributs dont il est le plus jaloux, l'offensent plus grièvement que ne le font les autres pécheurs, ainsi ils méritent qu'il fasse peser sur eux d'une manière plus terrible les effets de sa justice irritée. Mais nous devons croire pareillement, comme nous l'avons dit d'après la doctrine des conciles et des saints Pères, que Dieu n'abandonne jamais une âme, à moins qu'il n'en ait été lui-même abandonné le premier : Deus non deserii, nisi priùs dereratur. Montrons donc ces sources empoisonnées d'oà l'incrédulité tire son origine, et les coupables sentiers qui y conduisent, afin de préserver les simples elles imprudents ilu malheur de tomber dans cet abime. La première source de l'impiété, c'est l'orgueil. L'orgueil est le principe de loulpéch«

SUR t.ES VERTUS Tnf.OLOGALE?. V33

TnUiumomnÎ8peccalieatsnperbiu(Eccl. 10. 15). Et comme c'est lui qui a porté les mauvais anges et nos premiers parents à se révolter contre Dieu, c'est lui aussi qui a rendu et qui rend encore de nos jours tant d'hommes rebelles envers Dieu et envers la foi. Dès l'instant que certains pécheurs abandonnant la piété, embrassent le parti du vice, ils commencent à s'élever au-dessus des autres, et, pleins d'un amour désordonné d'eux-mêmes, ils se glorifient de leurs prétendues qualités et de leurs talents. De là ils vont jusqu'à tourner en dérision les âmes craignant Dieu, à mépriser les bons, les regardant comme des esprits lâches , faibles et timides; et chassant loin d'eux toute crainte des jugements de Dieu et de ses châtiments, ils so donnent le beau nom d'esprits -forts et courageux, Enfin ils vcntjusqu'a se persuader qu'ils ne sont pas loin d'avoir trouvé la vérité, et jusqu'à travailler à faire embrasser aux autres les erreurs, ou plutôt les blasphèmes horribles que j'ai signalés. 10. Voilà l'effet de ce désir déréglé de paraître et de s'élever r.u-dcssus des autres. Il tend non-seulement à enfanter, comme nous l'avons vu ailleurs, toutes les hérésies les plus monslrueu- , ses, mais encore à enlever du momie toute révélation divine, et à y introduire l'incrédulité la plus impie. Voilà pourquoi l'Apôtre, écrivant aux Romains, leur recommande si fort dft ne pas avoir des sentiments d'orgueil, mais d'éloigner de leur esprit toute pensée d'ambition, et de se rendre semblables à ceux qui sont humbles de cœur : Non alla wpientes, *ed Itumilibus consenlinitcs (12. 1G). Voilà pourquoi il prie ceux de Coriuthe de soumettre leur esprit à la parole de Jésus-Christ et à ses divins mystères: lu capiivUaiem redigenles omnem iHidleciuiu in obsequium Christi. Un esclave courbé sous le poids de ses chaînes obéit toujours à son maître; il ne s'élève point, il ne lire vanité de rien, parce qu'il sait que tout ce qu'il voit ne lui appartient pas. C'est ainsi qu'un vrai fidèle doit toujours plier et s'humilier sous la main toute-puissante de Dieu. D'où il faut conclure que comme l'orgueil est la première porto par oùla véritable religion s'échappe, et qui sert à introduira dans une âme l'impiété et 1 incrédulité , ainsi l'humilité est la porte par laquelle la foi entre en nous, et s'y conserve dans toute sa pureté. El comme il ne peut pas se faire qu'un homme vraiment humble devienne incrédule et impie, de même un grand orgueilleux peut rarement conserver sa loi intacte. Si donc, par un trait de la miséricorde de Dieu, et par une faveur spéciale de sa part, nous avons reçu le don précieux de la foi, humilions-nous devant lui, le suppliant de nous la cou

1 04 XVIII. INSTBUCTIOfl

server ; car nous ne pourrons la conserver sans la grâce, la •quelle étant refusée aux superbes, auxquels Dieu résiste , es accordée aux humbles, selon que nous l'apprend l'apotr saint Jacques (4. 6).

fc 11, L'ignorance de la loi divine et le manque de réflexioi sont encore une source de l'impiété. Une dépravation univer selle règne dans le monde, dit le prophète Jérémie, parc qu'il n'y a personne qui médite les maximes éternelles et la le de Dieu : Dewlationc desolala est omnis terra , quia nullus d, qui recogiiei corde (22. 12). La loi de Dieu, dit le Roi-Prophète est une lumière qui nous montre le chemin de la vie, nou faisant connaître le bien que nous devons faire , et le mal qui nous devons éviter (Ps. 118. 115). Mais à quoi sert-il d'avoir une lumière au milieu des ténèbres à celui qui ne veut pas ouvrir les yeux pour la voir? Et quels sont les yeux qui peuvent apercevoir cette lumière de la loi de Dieu? Ce sont ceux de l'esprit, c'est-à-dire la considération et la méditation des maximes éternelles que renferme cette loi. Mais où sont ceux qui aujourd'hui méditent sérieusement la loi divine etses maximes? La plupart des hommes se livrent à toute autre occupation qu'à ce saint exercice. Les marchands, les négociants, toutes les personnes qui cherchent le gain , ne pensent qu'aux moyens qu'ils pourront employer pour augmenter leur fortune. Les ambitieux ne tendent sans cesse qu'à s'élever aux charges, aux emplois et aux honneurs. Les artisans et les hommes de la campagne ne pensent qu'à se divertir, qu'à passer leur temps dans les amusements , dans l'ivrognerie et la débauche. Les personnes distinguées par leur rang et leur condition sont toujours ou dans les festins, ou dans les jeux, ou dans les cercles , ou dans les soirées, ou dans les théâtres. Les femmes mettent toute leur application à se parer, à se montrer afin de plaire et de se faire aimer. Mais quand est-ce qu'on médite la loi de Dieu et les maximes éternelles? jamais, ou très rarement.

12. Mais d'où vient cette nonchalance dans les chrétiens ? Voyez deux hommes de négoce, dont l'un réussite merveille dans son commerce , tandis que l'autre est près de sa ruine. Le premier est sans cesse appliqué à mettre ses comptes en règle , à examiner s'il gagne ou s'il perd. L'autre, au contraire, qui ne trouve dans ses livresque des créanciers à satisfaire , que des dettes à payer , que des sujets de peine et d'ennui, les laisse décote, et ne pense qu'use distraire et à se donner du beau temps. Voilà ce que font les chrétiens par

50B LES VKOTBS THÉOLOGALES. 10.*

rapport à îa loi de Dieu. Les bons et les justes la méditent à chaque instant avec le Psalmisle, pour voir s'ils y conforment leur conduite. Mais les libertins, qui ne voudraient que contenter leurs (tassions , voyant d'un côté que la loi et l'Evangile prescrivent à celui qui veut se sauver de marcher par une voie étroite, toute couverte d'épines, de mortifications et de croix, de renoncera soi-même, de réprimer les sens cl les appétits déréglés, de se détacher des choses de la terre, de pratiquer la chasteté, l'humilité, la charité, la patience, choses qui toutes contrarient la chair et ses convoitises ; apercevant d'un autre côté un juge formidable qui menace les transgresseurs de sa loi des plus terribles châtiments, alors que fontils? Ils ferment les yeux à ces grandes vérités, comme étant pour eux des objets trop désagréables et importons; et afin de ne point être troublés dans leurs plaisirs, cl de pouvoir s'y livrer sans remords, ils évitent d'y fixer leur attention; ils ne veulent pas même en entendre parler. Ils ne s'arrêtenl pas là: ils vont jusqu'à concevoir un véritable chagrin , en pensant à l'existence de ce juge sévère, de celte loi si contraire à leurs^ mauvais penchants, et des châtiments redoutables qui ailendenl ceux qui l'auront transgressée; de là le désir qui : tut cela ne soit qu'un songe et une invention des hommes. Cl les voilà tombés misérablement dans l'incrédulité et dans l'impiété. Telle a toujours été la coutume des impies d^ ne vouloir ni penser aux maximes éternelles , ni eu entendre parler, afin de ne pas réveiller en eux les agitations , les troubles et la crainte. C'est ce qu'un auteur digne de foi raconte du grand coryphée des alliées et des impies, Benoit Spinosa, lequel, pour vivre en paix dans ses erreurs, ne voulut jamais, oi pendant sa vie, ni dans le temps de sa maladie, ni au m >ment de sa mort, qu'on lui parlât de ce qu'il eu serait de l'homme dans la vie future. Ah! tremblez, ô Mondains; vous qui courez avec tant d'ardeur aux théâtres pour y écouter les chants mous et efféminés des sirènes, alin de passer agréablement le temps de votre vie ; tandis que , pour ne pas cire troublés dans vos jouissances, vous évitez de tout votre pouvoir de venir entendre les ministres de .lésus-< hrist qui vous annoncenl les maximes éternelles et les vérités du salut.

13. Si le temps me le permettait, je pourrais indiquer plusieurs autres causes de l'incrédulité : comme, par exemple, cette démangeaison que l'on a d'agile!- des questions sui mystères les plus difficiles de notre religion, quoique l'on soit lout-à-fa'u ignorant en matière de théologie ; la corruption

196 xvm. issTnrrno?» > (

mœurs.; la liberté que l'on prend d'altérer la Rurale de Jésus- Christ; celte tendance à vouloir allier les maximes du monde avec colles de l'Evangile. Combien sont arrivés par ces voies àl'incrédulité, et combien il y aurait à dire sur tous ces points! Mais je termine par en signaler une, laquelle, si elle n'est pas la seule , peut au moins être appelée la principale source de l'incrédulité ; c'est l'amour des plaisirs de la chair, le penchant que l'homme éprouve pour les jouissances sensuelles. Ah ! si cilcs n'étaient pas défendues, il n'y aurait plus dans le monde ni athées, ni déistes, ni aucune autre espèce d'incrédules, ou du moins il n'en existerait que très peu. Si Dieu permettait (ce qui ne peut arriver, comme étant contraire à ses lois éternelles ), s'il permettait , dis-je , les fornications, les adultères et tous les plaisirs les plus honteux ; vous verriez tous les incrédules empressés à développer les raisons qui prouvent l'existence de Dieu. Vous les verriez tous, pleins de zèle, travailler à procurer aux autres la connaissance d'un Dieu si facile et si condescendant. Alors la sainte Ecriture serait la parole de Dieu révélée, et faisant promptement l'abjuration de toutes leurs erreurs, ils confesseraient que l'âme est immortelle. Mais quand ceshommes, esclaves île leurs passions, s'entendent dire par le grand Apôtre que ni les fornicateurs, ni les adultères , ni les impudiques , ni les abominables ne seront point héritiers du royaume de Dieu (I. Cor. 6. v. 9. 10); qu'ils sont tous des victimes que la divine justice condamne à l'enfer : qu.uid ils entendent saint Pierre leur dire (2. Pclr. 2. v. 0. 10) que Dieu a sous ses yeux tous les pécheurs, qu'il les réserve tous pour les livrer aux flammes éternelles dans le grand jour de son redoutable jugement ; mais que sa justice éclatera surtout contre ceux qui, pour satisfaire leurs désirs impurs, auront suivi les mouvements de leur concupiscence; quand , dis-je , ils entendent retentir à leurs oreilles le tonnerre de ces grandes vérités qui, les troublant dans leurs jouissances, deviennent pour eux ennuyeuses et importunes ; alors ils vont cherchant tous les moyens et toutes les raisons qui pourront les aider à les regarder comme fausses , ou du moins comme douteuses. ^

14. Qui sait, dirent-ils entre eux, et ils travaillent même à rinsinuei aux autres en secret, qui sait si l'on doit croire l'exis tenee de ce Dieu et de ce .luge éternel ? Qui sait si tout ce que les prêtres nous disent de ce Dieu, de son jugement, du paradis, de l'enfer, de l'âme et de l'autre vie, qui sait si tout cela est véritable? Il peut se faire que l'àmc meure avec le corps;

ce jugement qu'un nous dit qu'elle doit subir n'existe que dans la bouche des prédicateurs importuns; que cet enfer qu'on nous dépeint si horrible , que ces démons qu'on nous représente si hideux , n'existent que dans l'esprit d'un vulgaire insensé et trop crédule. Et tous ces doutes qu'ils soulèvent contre les vérités les plus redoutables de notre sainte religion, ils les admettent ensuite comme des démonstrations évidentes , jusqu'à vouloir se persuader que tout ce qu'on enseigne dans la religion n'est qu'un songe et une chimère ; et voilà comment ils arrivent à perdre entièrement la foi. Mais demeurent-ils toujours dans cet aveuglement déplorable sans jamais ouvrir les yeux , ni connaître la vérité? Ah ! il leur arrive quelquefois de la connaître , mais c'est ordinairement lorsqu'ils ne sont plus à temps d'en tirer profit. Le même auteur qui nous a montré ci-dessus l'impie Spinosa ne voulant jamais entendre parler de l'autre vie , raconte qu'il a connu lui-même un des amis les plus intimes et un des disciples les plus affidés de cet incrédule , lequel avait embrassé tous les sentiments de son maître, cl les avait soutenus avec force et avec ardeur^ il raconte, dis-je, que cet infortuné étant tombé malade, conserva pendant quelque temps sa tranquillité apparente, comme avait fait celui de qui il tenait sa doctrine. Mais avant de rendre le dernier soupir, il prononça ces paroles, et dit qu'il croyait enfin tout ce qu'il avait nié auparavant; mais qu'il était trop lard pour qu'il pût espérer la grâce de se convertir; et ayant parlé ainsi, il mourut dans le désespoir. Ah! c'est au moment de la mort que je les attends ces impies. Alors ils reconnaîtront ces vérités qu'ils n'auront pas voulu reconnaître pendant leur vie. Alors ils pousseront des cris et des hurlements, quand ils entendront leur âme dire d'une manière si distincte , qu'ils ne pourront plus le révoquer en doute : .le suis immortelle. Oui , il existe ce juge qui condamne à l'enfer les pécheurs et les impics. Alors ils le confesseront, quand ils seront sur le point d'éprouver les effets de la sentence qui les condamnera au supplice qu'ils auront justement mérité. Oui, il existe cet enfer; ils existent ces démons; alors ils le confesseront, quand ils seront sur le point de ressentir les peines de l'un et les effets de la rage des autres. Mais parce qu'ils reconnaissent trop tard ces grandes vérités, ils ne sont plus à temps d'en profiter , et ils meurent en désespérés.

15. 0 Chrétiens, si je vous ai fait celle instruction, ce n'est pas que je suppose qu'il se trouve parmi vous un seul de ces impics, mais mon intention a été, comme je l'ai dit en

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commençant, de vous préserver du malheur de tomber dan? l'abîme de l'incrédulité. Vous avez donc entendu quelles sont les erreurs étranges et monstrueuses des incrédules, et en vrais catholiques, vous en avez ressenti une sainte horreur. Vous avez vu que l'orgueil , l'ignorance des divins mystères, la négligence à méditer la loi de Dieu, la corruption des mœurs, la tendance à vouloir allier les maximes perverses du siècle avec celles de l'Evangile, et surtout l'amour désordonné des plaisirs de la chair , sont les sources empoisonnées d'où l'incrédulité et l'impiété tirent leur origine. Arrachons donc de notre cœur ces mauvaises plantes: fuyons ceux qui voudraient nous faire embrasser ces erreurs, comme nous fuirions à la vue d'un horrible serpent: gardons soigneusement le précieux trésor de la foi : humilions et captivons notre esprit sous l'autorité de la parole de Jésus-Christ. Méditons souvent la loi de Dieu; ayons soin d'y conformer notre conduite, au lieu de suivre les maximes du monde- corrompu. Mais surtout prenons toutes les précautions possibles pour nous conserver purs d'esprit et de corps; et que celui qui aurait eu le malheur de se souiller du vice infâme de l'impureté, se hàle d'aller laver cette tache dans le sang précieux de Jésus-Christ par le moyen delà confession sacramentelle; afin qu'éloignés de ces écucils, de la perdition et de la mort, et précédés de la lumière que nous procure notre sainte religion, vous puissiez parvenir un jour à contempler face à face dans la splendeur de la gloire, ce Dieu que vous aurez cru ici-bas dans l'obscurité de la foi. Ainsi soit-il.

DIX-NEUVIÈME INSTRUCTION

Sur les vices et sur les péchés contraires à l'cspêranco,cl en premier lieu sur le désespoir.

Comme parmi les vertus théologales, l'espérance occupe le second rang , après vous avoir démontré ce qu'un chrétien doit savoir touchant la foi , j'ai cru devoir aussi vous faire connaître ce qu'il doit savoir touchant l'espérance. La raison demande en conséquence que, m'élant appliqué dans les deuxdernières instructions , à vous montrer les vices et les péchés contraires à la foi, alin que vous les évitiez, et (pie vous en ayant exposé la monstruosité, l'extravagance, ainsi que les sources empoisonnées et les causes qui les produisent, la raison, dis-

je, demande que je vous fasse connaître les péchés opposés à la belle vertu d'espérance. Les saints Pères et les théologiens en indiquent ordinairement deux, qui diffèrent essentiellement l'un de l'autre, c'est le désespoir et la présomption. Ce sontecs deux moyens qu'emploie le démon pour perdre les âmes des chrétiens. Tantôt il fait en sorte qu'ils se délient de la miséricorde de Dieu jusqu'à se persuader que Dieu ne leur pardonnera pas leurs péchés, et que ces péchés sont si graves qu'ils ne peuvent pas en obtenir le pardon: tantôt il excie en eux une telle confiance en la miséricorde de Dieu, qu'ils croient pouvoir se sauver sans se servir des moyens nécessaires , et il en agit ainsi, afin de pouvoir, ou d'une manière ou de l'autre, les précipiter dans le péché. Ce sont deux extrêmes qu'il faut éviter. Ecoutez là-dessus , dit saint Augustin, les raisonnements d'un homme réduit au désespoir : .le suis condamné à l'enfer dès ce monde : pourquoi, dès aujourd'hui ferais-je difficulté de me livrer aux plaisirs, de passer mes jours dans les jouissances, et d'accorder à mes passions tout ce qu'elles demandent? D'un autre coté, écoutez les raisonnements d'un présomptueux^ La miséricorde de Dieu est grande: il me pardonnera toutes les fois que je reviendrai à lui, pourquoi donc ne salisfcrais-je pas mes passions ? Comme vous le voyez, on désespère de la miséricorde de Dieu pour avoir le droit de pécher, et on présume trop de sa bonté pour pécher encore. Ce sont là deux extrémités dangereuses.Eu effet, malheur à celui qui désespère de la miséricorde divine ! mais malheur à celui qui présume trop d'elle! Voilà les deux péchés contre l'espérance, voilà les deux extrêmes contre lesquels vous aurez soin de vous précaulionncr. Parlons, en premier lieu, du désespoir, nous verrons premièrement combien il est un péché grave et injurieux à Dieu, et ensuite combien il est déraisonnable de s'y abandonner.

!. Le désespoir est un pèche contraire par défaut à la vertu d'espérance, comme la présomption l'est par excès. Le désespoir donc estunedéfiance delà miséricorde divine,ctron commet ce péché de différentes manières. Ceux-là d'abord s'en rendent coupables qui, épouvantés du nombre et de l'énormité de leurs fautes, désespèrent de pouvoir obtenir la gloire du paradis, parce qu'ils croient qu'elles ne leur seront jamais pardonnées, et qu'ils jugent que leurs péchés sont plus grands que la divine miséricorde, ou parce qu'ils se figurent que Dieu ne peut pas ou ne veut pas leur pardonner et les sauver. En second licu,ceux qui, en considérant d'un côté la force de leurs

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habitudes criminelles, el d'un autre côté, la faiblesse qu'As sentent en eux-mêmes quand il s'agit de résister, s'imaginent que le secours de Dieu leur sera refusé; et enfin ceux qui, envisageant d'un côté la sublimité et la grandeur de la gloire céleste , et de l'autre leur bassesse,perdent courage; el.oubliant la toutepuissance et la miséricorde de Dieu, n'osent plus y prétendre. Or, c'est là un des péchés les plus graves et les plus injurieux à Dieu parmi ceux que l'homme peut commettre , parce qu'il attaque la toute-puissance de !>icu, offense sabonté infinie , et atténue le mérite et la valeur du sang précieux de Jésus-Gui: l el de sa douloureuse passion.

2. Mais sera-t-il un péché plus grave que l'infidélité et la haine de Dieu? Saint Thomas répond que l'infidélité et la naine de Dieu considérées en elles-mêmes, sont de leur nature plus graves ; mais le désespoir relativement à nous, comparé à ces deux péchés, est plus dangereux. La raison en est, dit le Saint, que, par l'espérance des biens célestes, nous sommes éloignés et ramenés de la voie de la perdition et du péché, et que nous sommes portés à la pratique des œuvres saintes et bonnes ; c'est pour cela que dés que l'espérance est arrachée du cœur des hommes, ils ne pensent plus à mener une vie chrétienne; mais n'ayant plus de frein pour s'arrêter dans la voie de la perdition, ils courent se précipiter dans tous les vices et dans tous les crimes (2. 2. q. 40. a. 3). Le désespoir est même un péché si grave, que bien souvent il traîne après lui l'hérésie, ce qui arrive quand le pécheur se désespère à un tel point, qu'il juge que Dieu ne peut pas lui pardonner ses péchés, et qu'il croit qu'ils sont plus grands que la miséricorde divine. Tel fut le désespoir de l'impie Caïti qui, après avoir tué l'innocent Abel, au lieu de recourir à Dieu et de se repentir, dit que son iniquité était si énorme, qu'il lui était impossible d'en obtenir le pardon : « Major est in quilas mea , quam ut veniam merear (Gen. 4. 13).» Dieu lit connaître à sainte Catherine combien ce péché est grave. Les pécheurs , lui dit-il, qui à l'heure de la mort désespèrent de ma miséricorde , m'offensent el m'outragent plus par ce seul péché que par tous ceux qu'ilsont commis. Parce que celui qui se délie de la miséricorde divine, la méprise ouvertement , en pensant injustement que son iniquité est plus grande qu'elle. D'où il résulte qu'étant dans celle disposition el dans celle croyance perverse , il ne se repent pas de son péché en tant qu'il est une offense commise contre moi, mais seulement en Uutqu'il est la cause de son mal qu'il juge irréparable- Si \é-

ritablemcnt il était repentant de m'avoir outragé et offensé, et qu'il espérât fidèlement en ma miséricorde, je l'exercerais envers lui cette miséricorde, parce qu'elle est infiniment plus grande que tous les péchés qu'il a commis, et qui peuvent se commettre par toutes les créatures.

3. La raison donc pour laquelle le désespoir est un des plus graves péchés dont un homme puisse se rendre coupable en ce monde, et qu'il outrage et offense Dieu plus que tous les autres, c'est qu'il est le plus opposé à ses divins attributs dont il est si jaloux. Et en effet, que fait un pécheur qui désespère de son salut ? Il nie en quelque manière la toute-puissance et la miséricorde de Dieu, parce que, considérant la multitude et la grièveté de ses péchés, il ne veut pas comprendre ce que peut et ce que veut faire son divin médecin. Car Dieu voulant être miséricordieux envers lui, parce qu'il est bon, et pouvant l'être, parce qu'il est tout-puissant, celui qui désespère de se sauver juge que Dieu ne peut pas ou ne veut pas être miséricordieux, et par conséquent, il croit qu'il n'est pas souveraine^ ment puissant eliniitiiment bon. Celui donc qui désespère d'obtenu1 miséricorde et de faire son salut , outrage la toute-puissance de Dieu , puisque nous devons croire qu'il n'est aucun péché qu'il ne puisse pardonner et remettre, et que, par conséquent, aucun pécheur ne doit désespérer de la miséricorde; divine. Tout cela est vrai , semblent me dire quelques-uns parmi vous, quand il s'agit des pécheurs qui ne sont coupables que de péchés véniels ou bien de péchés qui , s'ils sont mortels, sont en petit nombre, ou ne sont pas des plus énormes. Mais il n'en est pas ainsi de nous. Nos péchés ne sont pas légers/ils ne sont pas en petit nombre; nous dirons même qu'ils sont innombrables , des plus graves et des plus énormes. \ peine avons-nous eu l'usage delà raison que nous avons perdu l'innocence, nous nous sommes endurcis dans le mal et nous en avons contracté la funeste habitude. Comment donc pourrons-nous espérer d'obtenir miséricorde ? Notre iniquité est plus grande que la miséricorde divine!

4. Ah ! qu'un semblable blasphème ne s'échappe plus de vus lèvres; ce fut celui que proféra le perfide Caïn. Non, ne faites jamais à Dieu cet outrage et celte insulte de penser que vus péchés soient de telle nature et en si grand nombre, qu'il nu [misse vous les remettre et vous les pardonner; ce serait la plus, grande de toutes celles que vouspussiezlui faire. Non, i! n'est rien qui lui soit impossible, et qui résiste à sa volonté. Dieu est tout-puissant : il peut doue triompher des pécheurs les

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plus obstinés et les plus durs, par la force victorieuse de si grâce. Par cette même grâce, il peut changer les cœurs de pierre en vases de sainteté et d'élection : Potais estenim Deusde lapidibus sascilare pJios Abrahœ (Matin. 3lJ). Sa voix a la vertu d'arracher à la mort et au tombeau, et de rappeler à une nouvelle vie les Lazare ensevelis depuis quatre jours, et dont les cadavres pourris répandent autour d'eux une infection insupportable ; il pourra donc, quand il lui plaira, vous faire sortir de votre péché et de votre iniquité, quelque plongés et ensevelis que vous y soyez. Et celui qui, par sa voix toute-puissante, au jour du jugement dernier, ressuscitera les morts et leur rendra la vie, celui-là même peut rendre à tous ceux qui sont morts de la mort du péché, quelque grave qu'il soit,quand il le veut, la vie de la grâce. Quelle raison avez-vous donc de désespérer de votre salut? Est-ce la multitude de vos péchés? j'avoue qu'ils doivent vous faire trembler,mais non vous porter au désespoir, et que sont tous les péchés du monde devant la toute-puissance et l'infinie miséricorde de Dieu? Ce qu'est un brin de paille au milieu d'une immense fournaise allumée, et encore moins. Dans quelque abime d'iniquité donc (pie vous soyez tombés, mettez votre confiance en Dieu et dans la force de sa grâce qui peut facilement vous en faire sortir.

5. Nous sommes persuadés que Dieu étant tout-puissant pour nous pardonner toute espèce de crimes, peut nous ressusciter à la grâce. Mais qui saura nous dire s'il daignera user de cette grande miséricorde envers nous, malheureux qui nous sommes moqués de lui depuis tant d'années ; envers nous qui l'avons indignement abandonné pour nous jeter dans les bras du démon, etsuivreles maximes du monde elles désirs déréglés de la chair; envers nous qui avons résisté avec tant d'opiniâtreté à ses grâces et à ses prévenances? Quoi, vous demandez s'il voudra exercer à votre égard sa miséricorde et vous pardonner vos excès? Il ne désire et il n'attend autre chose, sinon qu'après vous avoir touchés de sa grâce,vous reveniez à lui ! Qu'il veuille user envers vous de sa miséricorde? N'eu avez-vous pas une preuve évidente dans la manière dont il vous a supportés pendant des années entières sans vous punir du dernier supplice? Après votre premier péché, et après tant d'autres qui l'ont suivi, vous a-t-il,dans sa juste fureur,éerascs d • sa foudre? vous a-t-il ensevelis dans l'enfer? Ah! non, il vous a attendus pendant tout le temps que vous avez pas-à l'offenser, et il vous attend encore, pour vous faire miséricorde : Expectal Do>uinus.{\il Isaïe, ut miserealur mli /' [30,18).

Mais qu'ai-jc dit, il vous attend ? il vient lui-même vous chercher, afin de vous ramener à lui et vous faire part de sa grâce.

6. Voici un exemple touchant et admirable de cette généreuse prévenance de Dieu à votre égard. Avez-vous jamais observé un berger qui aurait eu le malheur de perdre une de ses brebis ? Vous l'aurez vu, saisi d'une extrême affliction , abandonner le reste de son troupeau et s*cn aller à sa poursuite. Il parcourt toutes les plaines et toutes les montagnes,passe à travers les broussailles et les forêts. 11 crie, il appelle sa pauvre brebis par son nom, et il ne suspend point ses recherches, ses courses, qu'il ne l'ait trouvée. Alors, il ne la menace point, il ne la gourmande point, et même voulant lui épargner la peine de marchcr,il la prend sur ses épaules, et tout joyeux il la porte dans sa bergerie. Mais quel est ce bon pasteur qui va avec tant de soins sur les traces de sa brebis égarée? C'est notre divin Rédempteur, et ce que je viens de dire n'est qu'une figure de tout ce qu'il a fait et qu'il continue à faire pour ramener à lui les âmes qui l'ont abandonné et qui se sonfrolontairemcnt perdues : Yenit Filins hominis quœrcrc et salvum facere quod pericral (Luc. 19.10). C'est pour cela, mes Frères, qu'il est descendu du ciel sur la terre : et à quels travaux et à quelles fatigues ne s'est-il pas soumis pour convertir les pécheurs et les sauver? et qucn'a-t-il pas fait et que ne fait-il pas pour vous ramener de la voie de perdition à celle du salut? Que d'inspirations il vous a envoyées dans ce bul ! et de quelles lumières n'a-t-il pas inondé vos esprits pour vous éclairer sur vos dangers! Combien de fois n'a-l-il pas frappé à la porte de votre cœur ! que de saints mouvements n'y a-t-il pas fait naitre? que de prédications et que d'instructions n'ont pas retenti à vos oreilles ? Comment donc, sans faire un outrage très grave à l'infinie miséricorde de Dieu , pourrez-vous désespérer d'obtenir votre pardon et de vous sauver, quelque graves et énormes que soient vos péchés? Ah ! combien la miséricorde divine est hors de toute comparaison avec tous ces crimes dont vous vous sentez coupables ! Vos péchés auront sans doute quelque terme et une mesure, mais la miséricorde divine, qui est infinie, n'en a point.

7. Je ne disconviens pas de cela, dira quelqu'un d'entre vous, oui, j'avoue que celle miséricorde n'a ni borne ni mesure; mais aussi la divine justice est infinie, ci elle entend être satisfaite pour les péchés commis. Et qni d'entre nons, pour tant cl de si nombreux péchés, pourra donner à celle d\\ inejus-

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lice une satisfaction convenable.' A. cela je réponds que celui qui, pour ce motif, désespérerait d' obtenir son pardon et le salut, commettrait un péché souverainement injurieux non-seulement à la toute-puissance et à la miséricorde de Dieu, mais encore aux mérites infinis de Jésus-Christ et à L'efficacité et à la valeur de son sang précieux. Je conviens encore, avec le saint concile de Trente (Sess. 14. c. 8), que de nous-mêmes nous ne pouvons faire aucune bonne œuvre qui soit capable de satisfaire la justice de Dieu le Père; mais je déclare aus-i que nous le pouvons certainement par les mérites de Jésus- Christ et de son sang précieux, qui nous sont appliqués par le moyen des sacrements. Le sang de Jésus-Christ nous purifie et nous lave non d'un péché, mais de tous ceux que nous pouvons commettre : Sanguis Jesu Chrisii filii ejus emundal nos ab oumi deliclo fj . Jo. 1. 7). Je vous écris ces choses, mes chers Enfants, afin que vous ne péchiez pas, dit peu après le même saint Jean; mais si, par malheur, quelqu'un d'entre vous vient à tomber dans le péché, qu'il ne se décourage pas, qu'il ne se désespère pas pour cela, mais qu'A sache que nous avons auprès de Dieu le Père un avocat plein de charité, qui est Jésus-Christ. 11 est la victime de propiliation pour tous nos péchés, et non-seulement pour les nôtres, mais encore pour ceux qui ont été commis et qui se commettront par tous les liommesjusqu'à la fin du monde : Ipse esl propitiaiio pro peccatis nostris, non pro noslris autan lantuin, sed et pro tolius mundi f\ .Jo. 2. 2,. En vous livrant au désespoir, voudriez-vou.» donc faire cette sanglante injure au sang précieux de Jésus- Chii.-ît, ne le croyant pas d'une valeur infinie, ni suffisant pour effacer tous les péchés que vous avez commis?

8. Le péché de désespoir est non-seulement injurieux à Dieu, mais encore il c^l le plus injurieux de tous, parce qu'étant le propre de Dieu d'user de miséricorde et de pardon, et non de punir, ee péché l'outrage et l'offense plus que tout autre; il est encore le péché le plus déraisonnable et le plus insensé, dans lequel l'homme puisse tomber. Car s'il était quelqu'un, parmi vous, qui eu fut malheureusement coupable , dites-moi. de grâce, quel motif auriez-vous de désespérer de la miséricorde: de^Dieu? quelle excuse pourriez-vous alléguer pour ne pas vous repentir? Avez-vous jamais entendu dire ou lu dans les divines Ecritures ou dans l'Histoire ecclésiastique que quelqu'un ait espéré et mis sa confiance en Dieu, et qu'il en ait été méprisé? Avez-vous jamais lu ou entendu que la divine miséricorde rit rejeté un pécheur qui se soit adressé à lui a\

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cœur conttà et humilie? Mon, certainement : mais vous aurez lu et appris tout le contraire, c'est-à-dire que Dieu ne confond ni ne rejette celui qui recourt à sa bonté divine dans un esprit de repentir, mais que c'est lai qui l'attire, l'excite et l'invite à se convertir. Il agira dune de la même manière avec vous, parce que son bras ne s'est pas raccourci, et que sa miséricorde n'a pas diminué.

9. Et en effet, de quels excès ètes-vous coupables, pour que vous ayez à craindre de ne pas obtenir le pardon ? Auriez-vous par hasard violé la foi conjugale par des adultères? Avez-vous plongé vos mains dans le sang de votre prochain par quelque homicide? Avcz-vous scandalisé votre prochain par une vie criminelle? Quelle chose plus horrible que ces péchés? Cependant David se rendit coupable de tous; cl néanmoins avec ces paroles : J'ai péché , Seigneur, par lesquelles il reconnaît son crime, Dieu les lui pardonne; et par la confession de ses iniquités et de ses injustices il mérite que Dieu les lui remette : Dixi : Confilcbor adversàm me wjustiliam mcam Domino, et lu remisisli impietutem peccoti mei (Ps. 31. 6). Quelle raison et quel fondement avez-vous donc de croire qu'il n'en agira pas ainsi avec vous, quelque grands et quelque nombreux que soient vos péchés? Auriez-vous par hasard abandonné Dieu pour adorer les idoles, profané les temples, renoncé à la foi? Vous seriez-vous livrés aux superstitions, à l'art de l'enchantement, à la magie? Je veux croire que vous n'êtes pas tombés dans ces excès. Cependant, lors-mème que vous vous en seriez rendus coupables , sachez que Manassès, roi de Juda, lit tout cela et bien d'autres choses encore que la sainte Ecriture ne mentionne pas (2. Par. 23). Nonobstant ces crimes, il se repentit, et demandant humblement pardon à Dieu, il se le rendit propice, et il mourut pénitent. Confiez-vous donc aussi dans la miséricorde divine, recourez au Seigneur avec des sentiments d'humilité, et dans votre parfaite conversion, vous reconnaîtrez les miracles de sa toute-puissance et de sa grâce.

10. Mais allons encore plus en avant. Auriez-vous renié avec des exécrations et des parjures Jésus-Christ, Fils de Dieu ? Sachez que saint Pierre se rendit coupable de tous ces crimes, et néanmoins Jésus-Christ jeta sur lui des yeux de miséricorde, excita dans son cœur un repentir amer accompagné de larmes, et en lit uu de ses plus chers amis. Si donc saint Pierre. fait observer saint Bernard, s'éleva d'une si profonde chute à une charité si éminen te, jusqu'à être choisi par Jésus-Christ pour cire le chef de son Eglise, et son vicaire ici-bas, qui est-

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ce qui, dès à présent, pourra désespérer de son pardon, pourvu qu'il veuille sortir du péché (Serin, de SS. Pelr. et Paul.)? Saint Matthieu ne fut-il pas d'abord puhlicain? et cependant il devint un Apôtre et un Evangéliste. Zachée ne le fut-il pas aussi ? et cependant Jésus-Christ entra dans sa maison et en fit un saint. La femme adultère qui, suivant toute la rigueur de la loi, allait être condamnée par les Scribes à être lapidée, est absoute par Jésus-Christ. Madeleine avait été la pierre de scandale de sa ville natale, et cependant, étant allée se jeter aux pieds de Jésus-Christ , tous ses péchés lui sont remis, et d'une grande pécheresse, elle devient une grande sainte. Qui fut jamais plus scélérat que le bon larron? Cependant s1 étant recommandé au Sauveur mourant sur la croix, le paradis lui est accordé. Mais venons-en à saint Paul. Ne fut-il pas un blasphémateur? ne fut-il pas un persécuteur de l'Eglise de Dieu? H en fait l'aveu lui-même. Et cependant il obtint miséricorde; et quelle miséricorde? celle d'être changé de persécuteur de l'Eglise de Dieu en son docteur et en son grand maître , de blasphémateur de Jésus-Christ en un de ses plus fidèles disciples et un de ses plus ardents Apôtres. Oui est-ce donc qui pourra perdre courage et désespérer de la miséricorde divine , après une telle conversion, que racontait saint Augustin pour s'exciter lui-même et les autres à la confiance en Dieu ? Si un malade aussi désespéré que l'était saint Paul fut guéri par ce divin et adorable médecin , pourquoi n'espèrerions-nous pas aussi d'obtenir notre santé , malgré nos plaies spirituelles si profondes? Pourquoi ne nous ferions-nous pas soigner par lui? pourquoi ne le prierions-nous pas d'appliquer ses mains si charitables sur nos blessures (Scr. 38. de Temp.)? Ah! n'alléguons donc plus des prétextes qui sont tous déraisonnables et sans fondement; et, pour avoir un motif de nous défier de la-miséricorde divine, ne mcllonsplus en avant nos fautes. Avez-vous péché-, dit saint Jean Chrysostômc , repentez-vous. Avez-vous péché mille fois? Mille fois courez pleins de repentir vous jeter aux pieds de votre divin médecin , et dans les bras de sa miséricorde (Hom. in Ps. 50).

11 . Nous serions sans doute disposés à faire tout cela, me répondent encore quelques-uns ; mais comment Dieu nous accueillera-t-il à notre retour, ayant été pendant tant d'années si froids et si ingrats envers lui? Certainement ce sera en nous adressant des reproches bien justes et que nous nous sommes attirés par nos perfidies et nos excès. Des reproches à cause de vos trahisons cl de vos excès, dites-vous? non , il gardera

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un silence complet sur tout cela. 11 vous recevra au contraire avectoule la tendresse et l'affection possibles. Comprenez combien sont toujours plus dépourvus de raison, non-seulement votre désespoir, mais vos craintes mêmes. Ecoutez comment il manifeste par le fait suivantla facilité et la douceur avec laquelle il accueille les pécheurs pénitents ; et je n'oserais pas vous le raconter, si Jésus-Christ ne l'eût exposé avec les couleurs les plus vives dans son saint Evangile. Un jeune libertin, las de vivre dans la maison paternelle sous les veux et sous la surveillance de son père, lui demanda arrogamment sa légitime, et ce vénérable vieillard la lui ayant donnée à son grand déplaisir, cet insensé quitta sa famille et se transporta dans une région lointaine; là, il se livra aune vie si licencieuse et si déréglée, qu'il dissipa en peu de temps tout ce qu'il avait ; réduit à une extrême misère, pour gagner sa vie , il fut obligé d'exercer le vil métier de gardien des pourceaux, désirant même se nourrir de glands, aliment de ces animaux immondes, et bien souvent il n'en avait pas assez pour apaiser sa faim. Dans l'abîme de son malheur', ce pauvre jeune homme rentra en lui-même, et forma le projet d'abandonner le pays qu'il habitait, de revenir à la maison de son père, de se jeter à ses pieds, de confesser son péché, de lui demander pardon , et de le prier de le traiter au moins comme un de ses derniers serviteurs. 11 se dirige vers la maison de son père; et à peine celui-ci l'a-i-il aperçu, qu'il le reconnaît pour son tils, quoiqu'il fût défiguré et couvert de haillons , et qu'attendri sur son sort il court à sa rencontre, se jette à son cou, l'embrasse, et le serre dans sesbras. Ce (ils se prosterne à ses pieds , mais le bon père le relève; et, satisfait des paroles que lui arrache son repentir, il ordonne qu'on le revête d'habits neufs, qu'on lui donne une chaussure propre ; il commande un festin à l'occasion de son retour, et lui mettant au doigt un anneau, il le fait rentrer dans ses premiers droits de lils et d'héritier.

12. Mais quel est ce tils si indigne et si malheureux qui, voulantse soustraire à la douce domination de son père, demande la portion qui lui revient, s'éloigne de luicts'enva la consumer dans un pays lointain au milieu delà débauche et du libertinage ? Mes Frères, mes Sœurs, mettons la main sur notre coeur , interrogeons notre conscience , et nous verrons qu'à peine avons-nous été en état de nous servir de notre libre arbitre pour le bien ou pour le mal , par notre péché , nous avons abandonné le père le plus aimable, nous avons dissipé le trésor inestimable de l'innocence baptismale et de la grâce, cri

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uous livrant a nos passions les plus déréglées. 0 mon Dieu , que de pensées houleuses ! que d'infâmes entreliens ! INe les manifestons pas ici, pour ne pas scandaliser les simples et les innocents; qu'il nous suffise de les compter et de les détester dans notre cœur. Mais, d'un aulre cote, quel est ce père si amoureux et si bon qui, oubliant toule offense , va plein de miséricorde au-devant d'un fils qui l'a abandonné sans craindre de l'attrister, qui a fait un si mauvais emploi de sesbiens,eta déshonoré sa famille par une vie scandaleuse et infâme ? Quel est ce père qui l'accueille avec tendresse et affection , qui lui pardonne avec tant de facilité, et qui, au lieu de lui adresser de justes reprochesdui fait préparer un festin ?

13. Le voici, mes Frères : cet aimable père, ce père de toute miséricorde est noire Dieu, si rempli de bonté pour ses créatures et figuré par ce père qui s'attendrit à la vue de son fils prodigue de retour auprès de lui , qui va à sa rencontre, l'embrasse , l'étreint dans ses bras, et qui, sans lui reprocher en aucune manière ses égarements passés, le rétablit dans son premier état, lui rend son ancienne amitié, et qui, à l'occasion de son arrivée, fait célébrer des fêtes dans la famille. Oui , dès qu'an pécheur touché de la grâce revient à Dieu, ce Dieu va au-devant de lui avec une espèce d'impatience de lui rendre son innocence qu'il avait perdue, et au lieu de lui faire des reproches sur ses péchés passés, il veut que tout le ciel se réjouisse à l'occasion de son retour et de sa conversion. Oui, notre Dieu désire avec tant d'ardeur de recevoir les pécheurs qui, pleins de repentir, se rendent de nouveau à lui , qu'il ne trouve pas de moyen plus propre pour nous faire comprendre cette généreuse disposition de sa part à nous pardonner, qu'en dépeignant les transports qu'éprouveraient un père et une mère qui, dans le temps de leur plus grande affliction, se verraient rendu ce fils qu'ils pleuraient depuis longtemps comme mort ou perdu. Et qui oserait douter de cette miséricorde , quand Jésus-Christ a cherché à nous la faire connaître dans son Evangile par celte parabole ?

14. Et nous ne uous laisserions pas encore vaincre parlant de bonté et de miséricorde, et nous ne nous sentirions pas entraînés vers lui par tant de tendresse ? Et le nombre et la grièveté de nos fautes nous épouvanteraient encore? El nous serions encore dans des transes de frayeur sur la manière avec laquelle nous accueillera à notre retour ce père plein d'amour? Et y aurait-il encore parmi vous quelqu'un qui désespèreraild'obtenir de lui miséricorde et pardon? Ah ! non , Chrétiens, mes Rrè

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res. Dans la parabole de l'enfant prodigue, nous avons peutêtre entendu l'histoire de nos crimes; qu'elle devienne de plus celle de noire conversion et de notre retour à Dieu : Surgam, ctïbocul patrvm. Prenons en ce moment la résolution d'abandonner le péché, et de nous jeter entre les bras de ce mailre si plein de tendresse. Quelque grands et ingrats pécheurs que nous soyons , ne nous délions jamais de son infinie bonté. Présentons-nous donc à ce divin Mailre, et, employant les paroles de l'enfant prodigue,disons-Iui : Paierie ccavï incœlumet coram le : aimable Père, nous voici tous,enfanls rebelles et révollés que nous sommes, prosternés à vos pieds. Nous avons pécbé, et vous savez combien de fois, eu violant votre sainte loi; et, ce qui nous rend plus coupables, c'est que nous l'avons l'ait sous vos yeux : jam non su m dignus vocari filius (uns :non, nous ne sommes plus dignes d'être appelés vos enfants, puisque après tant de grâces et de laveurs, au lieu de vous servir fidèlement, de vous honorer, de vous aimer , nous avons eu la témérité etla perfidie de vous outrager et de vous offenser aussi indignement. Mais si nous avons perdu la qualité de vos enfants, vous ne vous êtes pas dépouillé du titre si doux de père, et vous n'en avez pas abjuré le nom. .Nous avons pé ché, mais il ne sera jamais vrai que nous voulions nous délier de votre miséricorde , que nous confessons infinie et plus grande que notre malice et nos fautes. Nous l'implorons donc, en vous demandant pardon de ces fautes et de ces péchés . afin cpie, étant rentrés en grâce avec vous, nous puissions chan ter les effets de celle miséricorde et de celte grâce ici-bas.pout pouvoir ensuite les chanter éternellement dans le ciel.

Sur le second péché opposé à la vertu de l'espérance, qui est ta présomption.

Il y a deux péchés , comme je l'ai dit plus haut, qui sont opposés à la verlu d'espérance , l'un par excès, qui est la présomption, et l'autre par défaut, qui est le désespoir. Nous avons exposé,dans l'instruction précédente, combien est grave le péché que commet un chrétien qui désespère d'obtenir de ia miséricorde de Dieu le pardon de ses péchés, quelque énormes et multipliés qu'ils soient. Nous avons vu que le désespoir est un péché des plus injurieux à Dieu que l'homme nui>?c

commettre, parce que plus que tout outre il est opposé à sa divine puissance, à sa bonté, et aux mérites infinis de Jésus- Christ, comme s'il y avait quelque péché que Dieu ne puisse ou ne veuille pas pardonner, et que, pour effacer tous ceux qui se commellent.le saug précieux de Jésus-Christ soit insuffisant, ce qui est contraire à ce qu'exprime la sainte Ecriture. Celui qui désespère de la miséricorde de Dieu commet un péché plus grand que celui qu'on commet par excès de présomption , parce qu'il offense et outrage Dieu plus que ce dernier. Néanmoins, quoique le désespoir soit un péché très grave, et j'ajouterai même plus grand que la présomption, qui est le second péché contraire à l'espérance , il faut cependant avouer qu'il n'est pas aussi commun que celui-ci, et que les pécheurs quiprésumenttropde la miséricorde divinesontenplus grand nombre que ceux qui en désespèrent. Cependant ces deux péchés sont rangés parmi ceux que l'on appelle contraires au Saint-Esprit, parce que ce sont des péchés de pure malice dont Jésus-Christ parle dans son Evangile , en déclarant qu'ils ne se remettent ni en ce monde ni en l'autre. Non que je veuille dire qu'ils soient irrémissibles, n'en existant aucun qui puisse être considéré comme tel par rapport à la divine miséricorde, mais parce que fermant les voies , et détruisant les moyens par lesquels ils pourraient être remis, ils ne le sont que difficilement et très rarement. Vous devez donc reconnaître combien il est nécessaire de nous entretenir de ce qui concerne ces péchés pour en purger la terre : et puisque nous avons déjà parlé du désespoir, disons quelque chose de la présomption, en montrant combien ce péché est grave, parce que présumant de la miséricorde divine , les pécheurs prennent occasion de l'offenser davantage, et parce qu'ils se flattent follement de se sauver sans prendre les moyens qui sont nécessaires.

1. Ceux-là commettent donc en premier lieu le péché delà présomption, qui prennent occasion de la grandeur delà miséricorde divine pour persévérer plus longtemps dans leurs fautes et pour l'offenser davantage. La miséricorde de Dieu est grande, disent-ils, elle n'a point de bornes, parce qu'elle est infinie: nous pourrons donc commettre autant de péchés que nous voudrons, nous sommes assurés d'en obtenir toujours le pardon. Nous avons péché jusqu'à présent, et qnid nobis acciililtrisle (Eccl. 5.4)? Il ne nous est rien arrivé de malheureux ni d'affligeant. Dieu supporte avec beaucoup de patience les pécheurs. Nous savons par une heureuse exp.'-

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rience qu'il nous a ainsi traités pendant an grand nombre d'années, et nous espérons qu'il en agira eneore de la même manière à l'avenir. Nous savons que Dieu va à la poursuite des pécheurs avec un grand empressement, et qu'il les cherche pour les faire revenir à lui. Quand nous aurons bien satisfait nos passions, et que nousseronslas de courir après les plaisirs , nous nous laisserons retrouver et nous reviendrons à lui. Une rejette aucun pécheur, quelque plongé qu'il soit dans la corruption et dans les vices les plus énormes; au contraire, il les accueille avec toute la tendresse et l'affection possibles : il ne nous rejettera pas nous-mêmes, et il nous recevra les bras ouverts, quand, dégoûtés du péché, nous nous sentirons portés à retourner vers lui. Vivons donc dans la joie et les plaisirs, sans tant nous inquiéter, et nous nous repentirons bien une fois. 2. Entendez-vous, Seigneur , le bon usage que tant de chrétiens présomptueux font de votre infinie miséricorde? Us prennent la hardiesse de vous offenser, et de vous offenser en quelque manière "avec délibération, parce que vous êtes miséricordieux et bon ; et parce que vous êtes facile à accorder le pardon, ils forment le projet de rester plus obstinément dans leurs fautes. Ah ! laissez-moi vous le dire , Seigneur , vous êtes la cause par laquelle tant de péchés ainsi que tant de pécheurs existent dans le inonde. Cette miséricorde qui éclate d'une manière si sensible en vous, et qui supporte si patiemment les pécheurs elles attend à la pénitence; cet empressement avec lequel vous les cherchez afin de leur accorder la grâce c\ le pardon; celte tendresse ctcctle affection avec lesquelles vous les recevez aussitôt qu'ils reviennent à vous , cet empressement est ce qui les rend si obstinés dans le mal , et qui les fait tous les jours s'enfoncer dans le péché de plus en plus. Si vous aviez surpris et fait mourir cette épouse au moment où elle trahissait la foi conjugale ; si vous aviez permis que cet homicide et ce voleur, après leur premier crime, fussent tombés entre les mains de la justice pour en être punis ; si vous aviez écrasé de votre foudre ce sacrilège après le premier parjure, ou après le premier blasphème qu'il a proféré : si vous aviez, frappé de votre bras en fureur et enseveli dans l'enfer cet intempérant lu première fois qu'il s'était enivré , cet impudique après son premier péché honteux, et tant d'autres scélérat dès l'instant où ils vous offensaient, non, il n'y aurait pas an tant de péchés ni de pécheurs sur la terre. C'est donc vous, Seigneur , qui par votre bonté et votre longanimité, provoquez '.'audace des impies.

3. Ah! pardonnez-moi, Dieu de bonté, si, entraîné par mon zèle , j'ai osé penser et dire que votre miséricorde est la cause de tant de péchés qui souillent la terre , et de celte funeste disposition qui porte les malheureux pécheurs à s'enfoncer toujours davantage dans la boue de l'iniquité et à y vivre avec obstination. îSon , Seigneur, vous n'en êtes pas la cause, non plus que votre miséricorde que vous ne pouvez vous empêcher d'exercer envers les pécheurs repentants , parce qu'il est dans votre nature d'être bon et miséricordieux : ce que nous voyons est un effet monstrueux et étrange de la malice humaine. Mais sera-t-il donc vrai , mes Frères , vous diraije à vous qui, présumant trop de la miséricorde divine , auriez l'audace de prendre de là occasion de pécher? Sera-t-il vrai que vous vouliez être plus impics et plus méchants, parce que votre Dieu est infiniment bon et miséricordieux? Quoi, parce que ce charitable Seigneur est si disposé à vous pardonner, vous croiriez avoir raison de l'offenser davantage? Si votre Dieu était donc moins bon et plus sévère , vous le serviriez avec plus d'empressement et de fidélité, et si vous l'aviez outragé , vous vous efforceriez de vous réconcilier au plus tôt avec lui. Et parce que jusqu'à présent il vous a soufferts, et que, pendant un grand nombre d'années, vous avez ressenti les effets de sa grande bonté et de sa grande patience, vous voudriez continuer à l'outrager, ou au moins différer plus longtemps de rentrer en grâce avec lui? Est-ce ainsi que vous vous comportez avec les hommes? Ayant un ami ou un maitre qui vous aimerait d'un amour spécial , auriez-vous as- S3Z d'ingratitude dans votre cœur pour en venir jusqu'à le consister par la seule raison qu'il éprouve pour vous le sentiment d'amour? Bien loin de là: vous y voyez une raison de plus pour vous unir d'une manière étroite à lui, et pour éviter même tout ce qui pourrait le moins du monde lui causer quelque déplaisir; et si, par hasard, vous lui on aviez causé, quelque léger qu'il fût , vous vous efforceriez aussitôt de lui donner satisfaction et de l'apaiser. Et vous ne tiendrez pas la même conduite avec votre Dieu , qui use d'une si grande patience envers vous , qui vous donne tant de preuves d'amour et de bienveillance?

4. Ah! écoulez l'apôtre saint Paul qui , par les paroles touchantes qu'il emploie, devrait briser les cœurs les plus durs, et en même temps épouvanter par ses menaces ces hommes téméraires et audacieux qui puisent dans la patience avec laquelle Dieu supporte les pécheurs un motif de persévérer plus

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longtemps dans leurs fautes, et, dans son infinie bonté et miséricorde , un prétexte de l'offenser plus criminellement. Ne lesavez-vous pas, mon Frère, dit-il, qu'en agissant de telle manière , par un excès d'impiété et d'injustice , vous méprisez les richesses de la bonté de Dieu, de sa patience et de sa longanimité? Ne voyez-vous pas que cette patience et cette bénignité avec lesquelles il supporte les pécheurs, et leur pardonne avec tant de facilité , doit vous déterminer à haïr le péché , et à retourner à lui? Et au contraire, vous, mon Frère , oui vous même, vous en prenez occasion de l'offenser avec plus d'impudence? Ah! sachez, poursuit ['Apôtre, qu'en agissant de celle manière aussi indigne, vous attirez sur voire tête, pur suite de la dureté de voire coeur et de votre obstination dans le mal, au grapd jour des vengeances, en ce jour de la révélation du juste jugement de Dieu, en ce jour ou il récompensera éternellement, où il punira, selon les œuvres bonnes ou mauvaises qu'on aura fades (Rom. l2. 5$), oui, dis-je, sache/, que vous attirez sur voire tête des trésors de colère et de malédiction. 5. Ce Dieu donc qui est infiniment miséricordieux, est aussi infiniment juste. Ne dites donc plus, selon que vous en avertit l'Esprit-Saint dans l'Ecclésiastique: J'ai péché, et que m'eslil arrivé de fâcheux et de nuisible? Dieu est patient, et il ne se hâte pas de punir. Vous ne devez jamais être sans crainte sur le péché qui vous a été remis , poursuit l'Esprit-Saint, et gardez-vous d'ajouter péché à péché. Ne dites point non pins: La miséricorde du Seigneur est grande, et il aura compassion de moi malgré la multitude innombrable de mes péchés, i.a miséricorde cl la justice de Dieu s'approchent, et son courroux s'allume contre les pécheurs qui abusent de sa miséricorde. Ne tardez donc pas de vous convertir à Dieu, conclut l'Esprit- Saint, et ne différez pas de jour en jour, parce que sa colère éclatera loul-à-coup sur vous , et vous frappera dans le temps de son inexorable vengeance ( Eccl. 5. 9 ). C'est ce qui arrive ordinairement à ces présomptueux qui foui un abus si étrange de celle miséricorde divine. Ils se trompent ordinairement dans les fausses mesures qu'ils prennent» ils se fondent sur deux choses qui ne sont pas en leur pouvoir. D'abord sur l'espérance d'avoir du temps pour se repentir , tandis qu'ils ne peuvent se promettre, non des années, ni des mois, mais pas même des jours et des heures. Us se fondent sur la grâce, qui est un don de Dieu el un effet de sa miséricorde, tandis qu'ayant tant abusé de cette grâce, ils doivent craindre avec raison que, dans ses justes jugements, il ne la leur refusé*. Je vous aiaj>-

pelés , dit Dieu dans les Proverbes, el vous ne m'ayez pas écouté : j'ai étendu les mains , et vous n'avez pas tenu compte de mes avances. Vous avez méprisé toutes mes inspirations, vous avez fait peu de cas de mes reproches. Que lerni-je , à

l'heure de votre mort? je me rirai et je me moquerai de vous, quand ce dernier moment sera venu. Alors ils me prieront, et je ne les écouterai pas, ils se tourneront vers moi, et ils ne me trouveront pas, parce qu'ils ont haï la vraie science , et qu'ils n'ont pas eu la crainte de Dieu. Ces menaces sont proférée; par Dieu, et ne sont point de mon invention (Provcrb. 1. 24 ). Or, peut-on dire une chose plus terrible dans ses conséquences, et plus propre à effrayer un pécheur, quelque présomptueux qu'il puisse être?

6. Mais Dieu a tenu une conduite bien différente, me ditesvous, avec tant de pécheurs qui ont vieilli dans le péché, et nonobstant cela,il les a supportés, ils ont obtenu miséricorde après s'être repentis, pourquoi n'aurons-nous pas droit à cette même faveur? Manassès, roi de Juda, comme nous l'avons entendu dans la dernière instruction, fut longtemps plongé dans l'ordure du péché, et cependant il revint à Dieu dans un âge très avancé. Il en fut ainsi de beaucoup d'autres à qui Dieu fit miséricorde. Mais est-il possible, Chrétiens mes chers Frères, que vous vouliez baser la grande affaire de votre salut éternel sur des fondements si ruineux et si incertains ? 11 est vrai que Dieu en a supporté quelques-uns; mais peut-être qu'ils ne furent pas favorisés d'autant de moyens et de lumières pour se repentir, que vous l'avez été jusqu'à présent. Peutêtre ne vécurent-ils pas avec l'impie dessein de se maintenir dans le péché, comme vous le faites. Voulez-vous que je démontre ce que j'avance? La divine Ecriture vous en donne un des plus célèbres,mais des plus terribles exemples dans la personne d'Ammon, fils de Manassès (Parai. 33. '21), auquel il succéda sur le trône, et sur les traces de qui il marcha en imitant ses péchés, et non sa pénitence. Que s'ensuivit-il? qu'après deux années de crimes et de règne, il lut tué dans son palais même par ses propres serviteurs, sans avoir le temps de se repentir. Mais pourquoi Dieu donne-t-il le temps de faire pénitence au père et lui fait-il miséricorde, tandis qu'il refuse culte faveur au fils ? Pourquoi supporte-t-il celui-là pendant plus de cinquante ans sans le punir, tandis qu'il pnnil celui-ci après deux ans seulement ? Parce qu'il osa présumer témérairement de la miséricorde de Dieu : Mon père, disait-il en lui-même, a vécu un grand nombre d'années dans tous les genres de cri-

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mes, et néanmoins il a été jugé digne d'obtenir miséricorde. Je puis donc à mon tour me livrer à tous les plaisirs, satisfaire toutes mes passions, et puis je me repentirai dans un temps quel qu'il soit, et j'obtiendrai le pardon de mes fautes. Voilà la raison pour laquelle tant d'hommes, se fiant aujourd'hui sur la miséricorde de Dieu, continuent à se livrer au péché et se perdent misérablement.

7. II faut cependant avouer que quoiqu'il y en ait beaucoup qui se damnentparccque,jugeantque Dieu est souverainement miséricordieux, ils prennent de là occasion de croupir dans le vite et dans de continuelles offenses envers lui, parce qu'il est bon, il en est encore plus qui se damnent, par la raison qu'ils espèrent se sauver sans employer les moyens nécessaires. lit, pour se sauver, il est beaucoup de ces moyens qu'il faut nécessairement employer. Mais pour ne pas être long, je ne parlerai seulement que de trois: la fuite des péchés, la pratique des œuvres saintes et méritoires, et enfin la pénitente pour quiconquea péché ! Il est de foi que personne ne peut se sauver- ayant la conscience souillée du péché ; il faut donc nécessairement s'en tenir éloigné, parce que celui qui y vit est une victime condamnée à l'enfer, selon la justice de Dieu. Mais que fait le démon pour retenir tant de chrétiens dans le péché ? il leur suggère quela miséricorde de Dieu est infinie ; qu'elle ne veut pas la mort du pécheur, mais sa vie, et qu'avec la pratique seulement de quelques œuvres de piété ils peuvent être assurés qu'ils n'ont rien à redouter de la justice divine, en vivant même dans le péché. En effet, dites à ce voleur qui n'est appliqué qu'à dépouiller le prochain de son bien, et qui ne tend qu'à s'enrichir par ce moyen inique : dites à cet homme malin qui ne sait pas parler sans qu'il déchire la réputation de ses frères ; dites-leur : Malheureux que vous êtes, selon saint Paul, qui ne parle que d'après Dieu, sachez que vous êtes exclus du ciel. Ni les voleurs, ni les rapaces, ni les médisants ne posséderont le royaume de Dieu. Ah! répondront-ils: Je suis dans l'habitude de m'abstenir de viande les mercredis, je porte sur moi le scapulairc,jemc sauverai. Dites à cet intempérant qui ne passe sa vie que dans les lieux de débauche, qui s'abandonne à la crapule cl à l'ivrognerie : oui, dites-lui qu'il n'y a point de paradis pour les ivrognes ; que l'enfer sera leur partage ; il répondra qu'il honore quelque saint en certains jours de la semainc,qu'il en sera secouru , et qu'il évitera par-là même la damnation.

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