Mais, ferai-je observer à un autre, vous croupissez dans
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l'impureté, vous ne pensez qu'à alimenter en vous les passion? les plus honteuses el les plus infâmes, vous ne cherchez donc pas à vous mérilcr le ciel, vous avez déjà un pied dans l'enfer. Que répond-il ? Je fais tous les jours l'aumône. Une aumône produit inévitablement son ciïet. Vous êtes orgueilleux comme un Lucifer : et ce fut par cet orgueil que ce malheureux fut chassé du paradis avec une multitude infinie (ranges: l'orgueil, dit saint Grégoire, est une marque évidente de réprobation : voilà le sort qui vous attend. iNou, répond-il, j'entends tous les jours la sainte messe, je ne périrai pas. El vous qui nourrissez en vous une haine contre certaines personnes, qui cherchez à leur faire tout le mal possihle, qui ne pouvez pas vous résoudre à pardonner une offense qui vous a été faite, nesavez-vous pas que Dieu n'admet pas dans son paradis lea vindicatifs et les querelleurs? qu'il ne pardonnera jamais à celui qui ne pardonne pas? .le sais tout cela, répond-il, mais je ne laisse pas passer un jour sans réciter ou l'oftice de h Vierge, ouïe chapelet, ou le rosaire; je pense donc être assuré de mon salut. Et moi je vous réponds qu'en menant la vie que vous menez, vous vous damnerez sûrement avec tous les exercices de piété auxquels vous vaquez, avec toutes les messes auxquelles vous assistez, avec toutes les aumônes que vous faites, et avec tous les jeûnes des mercredis et des samedis. Si vous aviez vaqué à ces œuvres de piété dans le but louable d'obtenir de la bonté divine qu'elle vous accordât les lumières et la force nécessaires pour sortir du péché, je conviens avec vous que les oeuvres pieuses vous pourraient être utiles; mais il n'en est pas ainsi, puisque par ces moyens vous vous flattez d'avoir le droit de vivre dans le péché. C'est une offense très grave faite à la Majesté divine, que de prétendre obtenir le pardon de vos'fautes el éloigner de vous le malheur de la damnation, sans employer un moyen aussi nécessaire que l'est celui de détester et de fuir le péché.
9. Le second moyen pour obtenir le salut éternel est la pratique des œuvres saintes. C'est un article de foi que, sans les bonnes œuvres faites dans l'amitié de Dieu, et avec le secoure de sa sainte grâce, personne ne peut se sauver. Elles sont absolument nécessaires pour rendre certain el infaillible notre salut.Mes Trèrcs, disait saint Pierre aux premiers fidèles, et en leurs personnes à nous tous,soyez toujours de plus en plus empressés à affermir votre vocation et votre élection par vos bonnes œuvres (Ep. '2. 1. 10). Aussi Jésus-Christ appelle-t-il la gloire du paradis une récompense» pour nous montrer qu'elle ne
s'accorde qu'aux bonnes œuvres qu'on a pratiquées , aux épreuves qu'on a supportées pour l'amour de Dieu, et c'est lu la condition exigée pour recevoir cette récompense céleste: Unuaquisque propriam mercedem accipiet secundàm suumlabO' rein (Cor. 8). Aussi, quand le Sauveur parle de sa venue à la fin des siècles pour juger le monde, il dit qu'alors il rendra à chacun ce qui lui est dû, selon ses œuvres: tune rcdJei unicu que secundàm opéra ejwt (Matlh. 16. 27), c'est-à-dire l'éternelle récompense à celui qui aura bien fait, et un supplice éternel à celui qui aura mal fait.
10. Mais ne sufhïa-t-il pas, pour obtenir la gloire, d'avoir une ferme confiance et d'espérer que lieu nous l'accordera? Non, ce serait admettre une opinion condamnée par le saint concile de Trente (Sess. 8. c. 9);la sainte Ecriture enseigne le contraire. A quoi servira-t-il , dit saint Jacques, que quelqu'un proteste avoir la foi, s'il n'en accomplit pas les œuvres? reiwz-vous que celle foi nue et sans œuvres pourra le sauver? non certainement. Car, de même que le corps sans âme est mort, ainsi la foi est morte, lorsqu'elle n'est lias accompagnée des bonnes œuvres (Jac. 2. 1 1 26 ). La voie qui conduit au royaume céleste est l'observance de la loi de Dieu et de ses saints commandements: Si vis ad vifam ingredï , serva mandata (Mallb. 19.17). C'est pour cela que saint Augustin déclare que quand Jésus-Christ condamnera les réprouvés à l'enfer, il neles accusera point de n'avoir pas cru en lui , mais il les accusera d'avoir négligé les bonnes œuvres, et d'avoir enfreint sespréceptes divins. Et il en agira ainsi , afin que personne ne se repose sur sa foi, qui est véritablement morte, si elle n'est accompagnée des bonnes œuvres (1. de Fidc elOper. c. 15). A cette occasion, saint Chrysostôme fait observer que Jésus-Christ parlait rarement et toujours en peu de mots des mystères que les hommes devaient croire, mais il parlait souvent cl longtemps, et pour ainsi dire en tout lieu et presque toujours des bonnes œuvres et des vertus morales qu'il fallait pratiquer; la raison en est que la croyance en ces mystères ne coule pas beaucoup, tandis qu'au contraire la pratique des bonnes œuvres est pénible, et à chargea la faiblesse humaine (h. 12. in Matth. ). En effet, l'Evangile ne retentit pour ainsi dire que delà nécessité de l'observance de la loi, de l'abnégation de nous-mêmes, de l'obligation de crucifier notre chair, delà mortification de nos appétits déréglés , d'un combat continuel contre nos inclinations et contre nos sens, du détachement du monde, de toutes ses vanités et de ses plaisirs , du devoir d'aimer Dieu
<!<• [oui nntrp. cœur et le prochain comme nous-m>.nes.
11. S'il en est ainsi, de quel nombre infini de présomptueux le monde n'esl-il pas rempli ! Oh! combien le péehé de la présomption domine parmi les chrétiens, et combien il en conduit à l'enfer ! Et pour vous donner des preuves incontestables de ce que j'avance , demandez , si vous le voulez bien , aux chrétiens, même les plus débauchés et les plus libertins: Espérez-vous vous sauver? Ils vous répondront tous qu'ils l'espèrent par l'infinie miséricorde de Dieu. Mais espérez-vous vous sauver sans aucun mérite, et j'ajouterai avec tant de démérites et de péchés? Espérez-vous vous sauver sans observer exactement la loi , et même en la violant ouvertement? Espérez-vous vous sauver sans vous mépriser vous-mêmes cl sans vous faire violence, sans mortifier vos passions, et sans déclarer une guerre continuelle à vos sens, sans vous détacher du monde, sans aimer Dieu par-dessus toutes choses et votre prochain comme vous-mêmes? Je vous demande encore: Espérez-vous vous sauver en satisfaisant chaque passion honteuse que vous éprouvez , en accordant à vos appétits désordonnés tout ce qu'ils demandent, en passant votre temps dans des divertissements et dans des plaisirs mondains, dans les jeux, dans les fêles , dans les bals , dans les sociétés et dans les amours profanes, dans la crapule et l'ivrognerie, dans toutes ces actions , en un mot, qui sont opposées au saint Evangile et à l'esprit du christianisme? Espérez-vous enfin d'obtenir la gloire , qui est le but auquel doit tendre tout chrétien , sans mettre en usage ces moyens que Jésus-Christ a prescrits, et sans entrer dans celte voie qu'il nous a désignée? 0 témérité! ô présomption! 0 prœsumpt'io nequissima, unde creala es (Eccl. 37. 3)!
12. Que diriez-vous, si un souverain invitait à venir dans son palais un de ses favoris auquel il promettrait une charge, à condition cependant qu'il hâterait le plus possible son voyage, qu'il ne s'arrêterait dans aucun heu que le temps nécessaire pour prendre le repos et la nourriture dont il aurait besoin , et qu'en cas qu'il vint à manquer à quelqu'une de ces conditions, il n'aurait plus droit à cette charge ? Que diriez-vous, si le favori , sans observer aucune de ces conditions, s'arrêtait aujourd'hui dans une hôtellerie, demain se livrait au jeu , le lendemain assistait à un bal , s'il allait un autre jour dans-telle ou telle société , l'autre encore , dans les théâtres, puis s'il s'amusait tantôt à se promener sur les places publiques, et tantôt à converser avec les oisifs des rues, s'il ne cherchait qu'à entendre des concerts , qu'à se livrer à
SIR LFS VFRTl'S THI?01 OfiALKS. 21!)
tous les plaisirs, sans penser eu aucune manière aux honneurs auxquels le souverain se proposait de l'élever? Ne diriez-vous pas que cet homme serait entièrement privé de sens, puisqu'il négligerait d'obtenir une dignité aussi éminente pour se procurer la jouissance de ces bagatelles et de ces riens? Mais ne serait-il pas un grand présomptueux si, malgré cela, c'està-dire, sans observer aucune de ces conditions qui lui auraient été prescrites par son souverain , il prétendait encore ù cette charge? Or, telle est la folie et la présomption de la plus grande partie des chrétiens. Tous sont appelés de Dieu, non à une principauté terrestre, mais au royaume céleste. 11 leur ordonne de le rechercher, il veut qu'ils y aspirent, il exige qu'en foulant à leurs pieds les choses de ce monde ils agissent pour en acquérir la possession. Tous ceux donc qui, au lieu de faire tous leurs efforts pour le mériter par la pratique désœuvrés saintes qu'il nous a prescrites, ne s'occupent que des choses vaines et inutiles de la terre, ne se livrent qu'aux plaisirs et à l'oisiveté, et qui, nonobstant cela, s'imaginent pouvoir se sauver,sont tous privés de sens, sont tous des téméraires et des présomptueux au suprême degré. Mais qui pourrait compter le nombre de ces infortunés chrétiens? et qui sait si nous n'en sommes pas? Que chacun examine, mais sans se flatter, sa propre conscience.
13. Le troisième moyen pour obtenir la gloire du paradis est la pénitence pour celui qui a commis le péché. II est de foi que, sans l'emploi de ce moyen, personne ne peut se sauver. La sainte Ecriture ne cesse d'inculquer aux pécheurs la pénitence, pour apaiser la colère de Dieu et effacer leurs péchés : « Faites pénitence, parce que le royaume de Dieu approche. » Ce sont là les premières paroles avec lesquelles Jésus-Christ commença ses prédications (Matin. 1. 12 ). « Si vous ne Faites pénitence, dit-il dans un autre endroit, vous périrez tous (Luc. 13.5). » Sur ce point il ne reste aucun doute. Or, je le demande, les innocents, qui n'ont pas besoin de pénitence, sontils nombreux? non, dites-vous. Mais combien je crains encore que le nombre des pécheurs qui font pénitence soit encore bien moindre. Et quel est celui qui, parmi eux, ne présume pns aussi se sauver? Mais, me dites-vous, nous croyons que notre pénitence est vraie, parce que nous nous sommes toujours confessés sans cacher aucun péché, et que nous avons accompli les pénitences qui nous ont été imposées par le confesseur. Nous espérons donc que Dieu nous fera miséricorde et nous pardonnera. Ahï Chrétiens mes Frères, j'avoue, il
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est vrai, que le sacrement de la pénitence est un bain salutaire qui purifie des souillures, quelque grandes qu'elles soient, tous ceux qui le reçoivent dignement; mais que d'illusions dans cette matière et que d'erreurs ! Combien en est-il qui sont dans cette fausse persuasion que, pour faire une vraie pénitence, on n'exige pas autre cliose que de déclarer matériellement tous ses péchés ; mais ils ne s'occupent ni de douleur, ni de ferme propos, ni de changement. Beaucoup, après s'être confessés,ne se mettent pas en devoir de renoncer au luxe, à la vanité, aux plaisirs et à tous ces objets qui sont une occasion et un foyer de péché. Ils ne pensent point à s'éloigner de ce qui flatte les passions et les sens, ni à réduire en servitude par les jeûnes , les veilles et les macérations , celte chair qui se révolte si fréquemment. D'où il suit qu'ils retournent, comme des chiens, presque aussitôt à leur premier vomissement ; et, passant toute leur vie dans cette alternative de péché et de repentir , ils ne font jamais une pénitence qui , comme le dit l'apôtre saint Paul (2. Cor. 7. 1), puisse s'appeler stable et véritable. Il est vrai que Dieu est miséricordieux et qu'il accorde le pardon à tout pécheur qui recourt à lui avec un cœur contrit et repentant, comme nous l'avons démontré dans la dernière instruction par divers exemples. Mais lisez-vous quelque part que ceux à qui il pardonna leurs crimes y soient retombés, comme nous le voyons aujourd'hui si communément? Saint Pierre renia-lil une seconde fois Jésus-Christ après avoir obtenu le pardon de ce reniement? Saint Paulblasphéma-t-il de nouveau Jésus-Christ, et se remit-il à persécuter l'Eglise? Magdeleine se rengagea-t-elle dans la vie licencieuse et corrompue à laquelle elle avait renoncé? Ah! aussitôt que saint Pierre eut vu que le Sauveur le regardait, il pleura amèrement son péché , et, comme nous le lisons dans l'Histoire ecclésiastique, toutes les nuits et tant qu'il vécut, il pleurait, au chant du coq , si amèrement son crime , que ses larmes, à force de couler, tracèrent sur ses joues deux sillons. Saint Paul ne cessait de dompter et de réduire sa chair en servitude par une pénitence austère , de crainte d'être réprouvé en prêchant aux autres et en les sanctifiant. Magdeleine enfin , quoique assurée par Jésus-Christ du pardon de ses fautes, alla s'ensevelir dans une caverne pour y faire, pendant trente ans, la pénitence la plus effrayante.
\\. Chrétiens mes Frères, il faut avouer que le désespoir est un péché, comme nous l'avons dit ailleurs, beaucoup plus grave que ne l'est la présomption j mais il faut avouercependant
que ceux qui tombent clans ce dernier sont en plus grand nombre. Il n'est que trop vrai que beaucoup prennent occasion d'offenser hardiment le Seigneur, parce qu'il est très miséricordieux et facile à pardonner. 11 n'est que trop vrai qu'il est immense le nombre de ceux qui croient témérairement pouvoir se sauver, quoique la conscience les convainque qu'ils sont coupables actuellement de fautes très graves; il n'est que trop vrai qu'il y a un grand nombre de chrétiens qui présument jouir du bonheur éternel, sans s'inquiéter de se le mériter par de bonnes œuvres, mais au contraire, en menant une vie inutile et oiseuse. Enfin il est vrai que, sans faire une pénitence qui soit accompagnée d'un changement ferme et stable, il en est beaucoup qui espèrent aller au ciel tout en retombant presque aussitôt dans les mêmes péchés. Qu'il n'en soit pas ainsi de nous, mes Frères. Au lieu de nous croire en droit d'offenser le Seigneur parce qu'il est patient et bon, que sa patience à nous attendre à la pénitence et sa facilité à nous pardonner nos fautes soient pour nous un motif qui nous rende inconsolables, cl produise en nous une douleur et un repentir amer d'avoir offensé le Seigneur. Renonçons donc dès aujourd'hui au péché , comme étant le plus grand mal qui puisse nous arriver ici-bas. Empressons-nous de nous mériter, par la pratique des œuvres saintes et méritoires, celle gloire qui, étant une couronne de justice et une récompense, ne s'accorde qu'à ceux qui ont remporté la victoire sur leurs ennemis, et qui ont beaucoup fait pour l'amour de Dieu. Et si, enfui, nous n'avons pas conservé l'innocence baptismale, efforçons-nous de nous purifier de nos fautes par une vraie et sincère pénitence, afin qu'étant purs et sans taches, nous allions partager un jour avec Jésus-Christ ses joies éternelles; c'est ce que je vous souhaite à tous.
Sur les vices et sur les pleins opposas à la troisième vertu théologale, qui est la charité , et le saint amour de Dieu ; et spécialement sur l'amour-propre.
Il est un grand nombre dépêchés et de vices qui attaquent la vertu de la foi et de l'espérance et qui leur sont opposés; j'ai indiqué et réfuté les principaux dans les dernières instructions. 11 me reste à présent à dire quelque chose (Ils péchés et des vices qui sont contraires à la sainte charité et à l'amour
de Dieu. J'ai dit contraires à la charilé et à l'amour de Dieu, parce que je me réserve de parler de ceux qui sont en opposition avecla charité et l'amour dû au prochain, en expliquant le cinquième commandement de la loi de Dieu. Or, parmi ces péchés qui sonlopposés à l'amour de Dieu, il est hors de doute que le premier de tous est l'amour désordonné de nous-mêmes, et, pour l'appeler de son nom particulier, c'est l'amourpropre. Pourquoi, Chrétiens, sommes-nous si froids et si glacés dans l'amour de Dieu ? parce que nous nous aimons trop. Et comment serait-il possible qu'un chrétien n'aimàl pas Dieu de tout son cœur, de -toute son àme, de toutes ses forces, puique ses infinies perfections , son infinie bonté et ses innombrables bienfaits doivent nous déterminera l'aimer? Comment seraitil possible qu'il manquât à un devoir aussi sacré, et qu'il violât un précepte comme est celui d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, précepte qui parmi tous les autres est le premier elle plus important? Non, cela ne devrait pas être moralement possible , si l'amour désordonné de soi-même n'existait dans le monde. Oui, parce que nous nous aimons nous-mêmes à l'excès, nous n'aimons pas Dieu de tout notre cœur ; et notre amourpropre est un grand obstacle à l'amour envers Dieu; et notre cœur étant vide de cet amour, qui peut dire à combien dépêchés nous expose notre amour-propre ? Nous verrons donc avec quel soin nous devons l'éviter, soit parce qu'il empêche le chrétien d'aimer Dieu de tout son cœur , soit parce qu'il le porte à commettre les péchés les plus énormes.
1. Saint Augustin nous représente l'amour sous le symbole d'une grande divinité qui se divise en deux parties , l'une la sainteté, et l'autre la cupidité et l'amour-proprc. De là, dans le quatorzième livre de la Cité de Dieu , il forme une belle allégorie, dans laquelle, sous le nom de Jérusalem et de Babyloue, il parle de deux amours, l'un qui est relui de Dieu, bon de sa nature, l'autre qui estl'amourdésordonné de nous-mêmes, mauvais en lui-même. Deux amours, dit-il , ont élevé deux cités : l'amour de soi-même , qui va jusqu'à se préférer à Dieu, a construit la cité terrestre, qui est Babyloue; et l'amour de Dieu, qui va jusqu'au mépris de soi-même, a bâti la cité céleste qui est Jérusalem. Celle-là trouve sa gloire en elle-même, cl celle-ci la trouve dans le Seigneur. Babyloue malheureuse, terre de malédiction et de mort, lu es l'œuvre du mauvais amour-propre. lit loi, Jérusalem céleste, terre bienheureuse des vivants, tues l'œuvre du saint amour de Dieu. Pécheurs qui, vous aimant vous-mêmes au détriment de Dieu, cherchez uni-
qucmcnt voire gloire, et n'ambitionnez que de satisfaire vos passions, vous demeurez dans celte infortunée Babylonc , qui est la cité des réprouvés. Ames saintes et bonnes qui, pénétrées d'un profond mépris de vous-mêmes par l'amour que vous portez à Dieu, ne cherchez que sa gloire, vous avez choisi pour votre séjour la .Jérusalem céleste, qui est la cité des élus. Celle-là damne les âmes, et celle-ci les sauve. Laquelle donc, mes Frères, de ces deux voulez-vous choisir pour votre demeure?
2. Nonobstant cela, pour procéder avec toute la clarté possible, il faut distinguer deux sortes d'amour-propre : l'un , qui est conforme à la raison, juste et droit, c'est celui de la sainte charité par laquelle nous devons nous aimer nous-mêmes pair-apport à Dieu; l'autre amour-propre, qui est inique et mauvais, est celui par lequel nous nous aimons- désordonnément, ne pensant à autre chose qu'à satisfaire en toute manière, quelque coupable qu'elle soit , les appétits et les sens. L'amour de nous-mêmes, bien réglé et conforme à la loi naturelle, nous est imposé par le précepte naturel, ce que Jésus-Christ suppose quand il nous commande que nous aimions notre prochain comme nous-mêmes. 11 s'ensuit que nous pouvons et que nous devons nous aimer de cet amour raisonnable, qui est convenable, méritoire et relatif à Dieu. La raison de cela est que .lésus-Christ le propose comme étant la règle et le modèle de l'amour dont nous devons aimer notre prochain. Et qui pourra jamais appeler coupable et vicieux, et non plutôt vertueux et bon, cet amour que Jésus-Christ établit comme étant le modèle de celui que nous devons éprouver pour notre prochain ? 11 est cependant vrai que, pour l'ordinaire, l'amour de soi-même, ou autrement l'amour-propre, se prend en mauvaise part, et que, par lui, on entend cet amour désordonné de nous-mêmes, qui est un effet du péché originel, et qui nous est communiqué par la nature gâtée et corrompue par ce même péché originel; amour qui ne tenant aucun compte des lois saintes et divines, n'en connaît d'autres que les folles maximes du monde et celles des passions les plus honteuses : amour-propre, par le moyen duquel l'homme rapporte tout à sa personne, et faisant de luimême une idole indigne, ne considère que lui, et ne croit pas qu'on puisse s'occuper d'autre que de lui; amour plein de vanité et d'ambition qui ne cherche pas la gloire de Dieu, mais la sienne propre, qui ne pense pas à plaire à Dieu, mais à satisfaire ses caprices; amour intéressé et mercenaire qui, se souciant fort peu que le prochain éprouve des dommages dans son
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bien , clans sa réputation et dans sa personne, ne considère que sa propre utilité et son propre avantage ; amour enfin qui, sans jamais se mettre en contradiction avec lui-même, ne cherche qu'à contenter ses goûts et ses plaisirs.
3. Or, qui ne voit pas combien cet amour-propre est contraire à Dieu et à son saint amour ? Une âme qui est embrasée de cet amour divin s'efforce par-là même et cherche à s'unir intimement à son Dieu, au point qu'il n'est rien dans le monde qui puisse l'en dégoûter et l'en éloigner , et il n'est aucun moyen qu'elle n'emploie pour allumer en elle la sainte flamme de ce divin amour , et éteindre toute étincelle de l'amour-propre. Aussi, le caractère de la belle vertu de charité est de taire de continuels efforts pour s'attacher à ce souverain bien en l'aimant toujours plus ardemment. Mais l'amour-propre prend des mesures et des voies entièrement opposées à celles delà sainte charité, et par des routes tout-à-fait contraires; il use de tous les stratagèmes possibles pour détourner de Dieu les âmes, et les unir plus étroitement à lui-même et aux choses du monde. 11 fait tous les efforts possibles pour étouffer dans les âmes ce penchant et ce zèle avec lesquels elles se portent vers leur divin Maître; s'il ne peut les anéantir entièrement, il tente au moins de les diminuer. Et parce qu'il sait que le cœur humain ne peut être dépouillé d'une affection quelconque à un tel ou tel autre objet , afin qu'il ne soit pas saisi et émerveillé des infinies perfections et des beautés du divin Créateur, il étale à ses yeux les vaines et trompeuses perfections des créatures. Peut-il y avoir une opposition plus grande?
4. En second lieu , l'amour-propre et la sainte charité de Dieu diffèrent entre eux en ce que celle-ci ne cherche et ne désire autre chose sinon que Dieu soit honoré de tous, servi et aimé de tous, et que tous les cœurs des hommes soient embrasés et enflammés du feu sacré de ce saint amour. L'âme chrétienne qui en éprouve les ardeurs , sachant que Dieu ne peut être aimé à proportion de ses amabilités, étant infiniment aimable , que voudrait-elle ? Elle voudrait que tous les membres de son corps se changeassent eu autant de cœurs pour pouvoir l'aimer; qu'ils se changeassent en autant de langues pour pouvoir bénir, glorifier et louer avec toutes ces langues cet agréable objet de son amour. Mais parce qu'elle voit que néanmoins elle ne peut réaliser ses désirs enflammés cl ses vœux, pour suppléer à cette impuissance , elle souhaite tpie tous les hommes aiment et louent de toutes leurs forces ce Dieu si bon qu'elle ne peut assez aimer et louer, parce qu'il est
est infini; et elle ne se trouve soulagée ,pour ainsi dire, qu'en sachant que ce Dieu s'aime lui-même, autant qu'il est possible de s'aimer, par conséquent d'un amour infini.
Maisl'amour-propre fait tout le contraire; il excite l'homme, comme nous l'avons déjà dit, à se faire une idole de lui-même, à nourrir un désir efficace d'être honoré et aimé de tout le monde. De là, comme s'il élait une divinité, il prend tous les moyens possibles pour se faire rendre des hommages et des respects, et il fait consister ici-bas toute sa félicité à les recevoir. Oh '.combien est grand le nombre de ces vains amateurs d'eux-mêmes qui consument leur vie à courir après ces honneurs, ces hommages , ces respects ! A quoi visent tous ces mondains qui cherchent à obtenir des emplois ou des postes qui puissent les élever au-dessus des autres, qui font étalage de leurs richesses , qui vont plus magnifiquement vêtus que les autres, sinon à obtenirde tous,etpIus que tous,ces respects, ces honneurs et ces hommages dont ils se montrent si jaloux ? Ycst-ce pas là aussile hutquese proposent, lorsqu'elles paraissent dans les rues ou les places publiques , ces femmes qui sacrifient tant d'heures si précieuses à se parer en face d'un miroir ; qui, pour donner encore plus de relief à leur vainc beauté , usent de tous les moyens possibles , de toutes les ressources de l'art? qu'ont-elles en vue, sinon de plaire aux hommes, d'en être estimées, admirées, applaudies? Mais si ces personnes s'idolâtrent elles-mêmes de celte manière, et si elles se complaisent ainsi en elles-mêmes, quand accomplirontelles le grand et important précepte qui leur est fait d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, et de ne plaire qu'à lui seul? 5. En troisième lieu , l'amour de Dieu et l'amour -propre sont contraires, en ce que le premier rapporte toute chose à ce divin objet et à sa gloire , tandis que l'amour-propre rapporte tout à lui-même et à son avantage. En effet , tous ceux qui aiment véritablement Dieu ont soin de lui faire l'offrande de toutes leurs œuvres. C'est là la règle établie de Dieu , dit saint \ugustin, que vous rapportiez à lui et à sa gloire votre esprit avec toutes ses pensées, votre volonté avec tousses désirs et ses affections, volrcvieavec toutes ses opérations. Car, poursuit le Saint, quand Dieu ordonne que nous l'aimions de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, il ne nous permet pas de passer un seul instant de notre vie sans l'aimer, de nous attachera autre chose qu'à lui, et d'y placer notre affection : non , mais il nous ordonne de nous détache:* de tout objet, quelque aimable qu'il soit en lui-même, pour ne
jamais détourner nos pensées et nos affections de lui, qui cstnoire souverain bien (de Doct. Christ., lib. 1. e. 1 1). El s'il paraissait à quelqu'un difficile de suivre ce précepte, qu'il se représente , dit un pieux auteur , un homme qui fait bâtir une maison, ou fait faire toute autre chose, à laquelle il met beaucoup d'intérêt, et qu'il désire de voir bientôt s'achever. Son esprit en est toujours occupé ; il se plaît à considérer la manière dont elle s'avance, tellement qu'il en a toujours la mémoire pleine, qu'il a toujours les yeux attachés sur les ouvriers , qu'il craint de ne pas la voir terminée, et qu'il penseaux jouissances qu'elle lui procurera : bien plus , il y songe souvent pendant la nuit , et il s'éveille dans ces pensées. Si je vous aimais , Seigneur, de tout mon creur, je penserais toujours à vous , et jamais mon bien-aimé , quelles que fussent d'ailleurs mes occupalions,ne s'échapperait de ma mémoire. Où est mon trésor, là est mon cœur; et mes désirs, comme mes affections,se reposeront toujours sur l'objet que j'aime. Celui qui vous aime de tout son cœur pense toujours à la manière dont il doit vous servir: il désire loujoursdemeurer et converser avec vous; il voudrait non-seulement employer ses propres richesses à votre service, mais encore celles d'aulrui.
6. ÏN'est-ce pas là la conduite de tous ceux qui aiment Dieu? N'avez-vous jamais vu unriche,homme de bien, qui l'aime? Vous aurez remarqué qu'il ne s'occupe qu'à faire un saint usage de ses biens en en faisant part aux indigents, en en consacrant une partie à orner les églises et à d'autres œuvres qui peuvent contribuer à augmenter la gloire de Dieu. Avez-vous vu un grand qui aime Dieu ? Afin que celui-ci soit glorifié, il se sert de son autorité et de son crédit pour le faire connaître et honorer de tout le monde. Cet homme d'esprit, ce savant qui aime Dieu fait un saint usage de sa science et de ses lumières. Cet artisan chrétien travaille jour et nuit pour gagner le pain de ses enfants etenlretenir sa famille; ce pieux laboureur cultive la terre dans le même but, et supporte constamment avec patience les faligues,les travaux, les chaleurs des longs jours de l'été. Celle bonne mère de famille s'occupe incessamment des affaires de son ménage et de l'éducation de ses enfants ; il en est ainsi de tant d'autres. Mais parce qu'ils aiment Dieu, ils lui rapportent toutes leurs fatigues, et s'efforcent par-là de lui plaire. Si l'homme timoré et plein d'affection pour Dieu prend ses repas, il ne le fait que pour se conserver et pouvoir le servir. S'il se livre à quelque récréation et à quelque divertissement honnête, ce n'est qu'alin que l'esprit et le corps affaiblis
et fatigues soient plus disposés et plus aples au service de Dieu. En un mot, comme le veut l'Apôtre, qu'il mange, qu'il boive, ou qu'il fasse quoi que ce soit, il fait tout pour la gloire de son divin Mailre: Sive ergo manducatis, sive bibilis, sive aliiul quid faeitis : omnia in gloriam Dci facile (I . Cor. 10. 31). 7. Mais combien se comportent différemment ceux qui se laissent diriger par la criminelle passion de l'amour-propre ! Ils font tout pour eux-mêmes, ils rapportent tout à leur propre avantage ; ils se constituent eux-mêmes leur dernière lin, et ils mettent toute leur félicité et toute leur jouissance dans les plaisirs qu'ils se procurent et qu'ils recherchent avidement. L'avare, parce qu'il s'aime lui-même, amasse des richesses, mais il les amasse pour lui ; le gourmand clliiuempérant mangent et boivent pour satisfaire leur corps. L'impudique s'attache à contenter ses appétits déréglés. L'ambitieux, pour assouvir ce désir excessif de gloire qui le dévore, travaille à s'élever aux postes et aux honneurs. Cette femme,tourmentée par le démon de la vanité et par le désir d'être estimée, se parc le mieux possible; elle cherche à paraitre en publie, et à se faire voir. Oui, il suffit que l'amour-propre se soit emparé de quelqu'un, pour qu'il veuille attirer tout à lui , tout s'approprier, avoir tout pour lui. 11 résulte de là, que quand on s'aime avec excès, on ne veut plus reconnaître de supérieur ni d'égaux ; on veut dominer tout le monde, et on désirerait que tous se prosternassent à nos pieds , cl nous rendissent hommage. C'est d'une disposition semblable que découlent cette dureté et cette cruauté envers le prochain, même dans les misères et les nécessités les plus graves et les plus extrêmes. Il y a des orphelins, des veuves et des pupilles qui souffrent la faim, qui manquent de tout, des misérables qui meurent de froid sans avoir des habits pour se couvrir, ni du bois pour réchauffer leurs membres glacés, des malheureux chargés d'enfants et de dettes auxquelles ils ne peuvent satisfaire, tant d'autres infortunés qui ont besoin de tout, et qui sont dépourvus des choses les pins nécessaires à la vie ; et lui, parce qu'il n'a rien à souffrir, qu'il nage dans l'abondance, contemple toutes ces misères sans éprouver aucun sentiment de commisération, et, avare qu'il est, il triomphe ctse réjouit même des calamités publiques et particulières; et, au lieu de les soulager, il cherche à les augmenter en enlisant et en cachant les grains et autres substances alimentaires de ce genre pour en hausser le prix, et s'enrichir ainsi aux dépens d*l pauvre. En un mot, celui qui est dominé par
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l'amour-propre, a un cœur très tendre pour lui-même, et des entrailles de fer pour les autres.
8. Ce qui nous t'ait cependant mieux connaître encore combien l'amour-propre est contraire au saint amour de l)icu,c'est de voir son opposition aux enseignements de Jésus-Christ. Ce divin Mailrc ne cherche rien tant à inculquer à ses disciples que la nécessité d'arracher de leur cœur jusqu'à la racine ce maudit amour-propre. Ce n'est qu'en l'anéantissant en nous que nous douvons espérer notre salut éternel, et nous ne devons attendre que notre malheur et que notre ruine, si nous nous aimons au-delà delà mesure voulue: Quiamal animant suant, pcrdel eam : et quiodil animam suam in hoc mundo, in vilam celernam cuslodil eam (Joan. 2. 25). Grande et merveilleuse sentence , s'écrie saint Augustin, qu'il y ait dans l'homme un amour pour son âme si perfide qu'il la fasse périr; et une haine sainte qui la sauve. Si vous l'aimez mal, vous la haïssez ; et alors vous l'avez aimée seulement, quand vous l'avez haïe saintement. Heureux donc ceux, conclut le Saint, qui la haïssent en lasauvant, afin qu'ils ne la perdent pas en l'aimant, ll-lices qui odorant custodiendo, ne perdant amando (Tr. 51. in Joan). Mais c'est là un paradoxe et une énigme, me direz-vous,qu'on ne doive pas aimer son âme pour ne pas être dans le cas delà perdre, et qu'il faille la haïr pour la sauver. Non, répond saint Chrysostome, ce n'est pas une énigme, mais une parole pleine d'une sagesse divine. Savez-vous comme on entend que celui qui aime son âme la perdra ? on l'entend dans ce sens : que celui-là la perdra qui, en toutes choses, cherche à contenter ses passions les plus infâmes et ses appétits les plus déréglés: Qui absurdis ejus cupiditalibas obtempérât (Hom. 66. in Joan.). Tandis qu'au contraire celui-là la garde et la sauve, qui ne condescend jamais à ses désirs,et n'entre pas dans ses vues quand elle voudrait se livrera des plaisirs défendus, mais qui réprime et mortifie tout mouvement contraire à la loi de Dieu: Qui non parct ei, cùm noxiajubet. Voilà de quelle manière Jésus-Christ recommande la fuite de l'amour-propre à ceux qui veulent se sauver.
9. Mais nulle part Jésus-Christ n'a mis en plus grand jour cette vérité que quand il proféra ce divin oracle : Si quis vuli ventre posl me, abneget semetipsum, tollat crucem suam, et sequatur me (Luc. 9. 23). Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. Voilà l'abrégé et le résumé de la doctrine chrétienne. Vous devez savoir qu'il n'est pas ici question de suivre Jésus-Christ
corporellcmcnt , mais spirituellement, en l'aimant , en profitant de ses enseignements, et en imitant ses exemples. Celui qui agit ainsi est en voie de salut et se trouve en état de grâce ; mais celui dont la conduite n'est pas en rapport avec les préceptes du Sauveur est dans la voie de la damnation et de la mort. Or, quelle est la première et indispensable condition de celui qui veut suivre Jésus-Christ? C'est de se renoncer soimême, de ne pas suivre ses appétits, de ne plus se complaire, mais de mortifier ses passions, et de faire la guerre à ses sens, en un mot, de se contredire soi-même ainsi que son amourpropre, abneget semetipsum. Tant que cet amour-propre régnera en vous, vous n'appartiendrez pas à Jésus-Christ, et vous ne serez pas du nombre de ses disciples. Mais ici, me direz-vous, il ne s'agit que de choses de subrogation et de conseil par lesquels le divin Maitre veut conduire les âmes à un étal élevé de perfection. C'est là une doctrine qui ne regarde que les Ecclésiastiques,quiontpris le Seigneur pour leur héritage,et surtout les Religieux qui, ayant abandonné le monde, font profession de marcher par une voie plus étroite ; mais on ne pourra jamais dire qu'elle oblige avec autant de rigueur les personnes du siècle : ces dernières donc auront la liberté de pouvoir chercher leurs plaisirs en quelque chose et de s'aimer. 10. Non, il n'en est pas ainsi, mes Frères ; celui qui pense de celle manière est dans une erreur complète. Saint Luc, qui a inséré, ces paroles dans l'Evangile qu'il a écrit, dit clairement que Jésus-Christ parlait à tous : Dicebut autan ad oinnes : si (jiiis vult posl me centre, abneget semelipsum (Luc. 9. 23). Il n'excepte aucun état, aucune condition de personnes; il s'adresse aux séculiers comme aux religieux, à ceux qui sont engagés dans les liens du mariage, comme à ceux qui n'y sont pas, aux nobles, aux grands,aux petits, aux riches, aux pauvres, aux hommes et aux femmes. Personne ne jouit du privilège et delà liberté de pouvoir s'aimer d'un amour coupable: tous doivent renoncer à eux-mêmes; tous doivent imposer un (rein aux mouvements déréglés de leur amour propre, et s'efforcer de les comprimer. Non monachot tantùm aUoquilur, tédotnne prorsus hominum grenus, dit saint Chrysostôme. Si vous voulez donc tous vous sauver, il faut suivre Jésus-Christ et ses enseignements divins. Mais si vous tenez à en venir là, il est une condition indispensable à laquelle il faut nécessairement vous soumettre, c'est de renoncer à vous-mêmes, de n'avoir pour vous ni complaisance ni amour. Quant à suivre ou non Jésus-Christ , vous êtes libres. Il voudrait que tous le sui-
vissent, mais il re veut dépouiller personne de sa libcrtc'*, ni forcer qui que ce soit ; c'est pour cela qu'il demande s'il est quelqu'un qui veuille le suivre : Si quis vult posi me venire. Mais quand vous avez résolu de le faire, vous avez renoncé à voire liberté de vous aimer vous-mêmes, cU'amour-propre ne doit plus régner dans vos cœurs. C'est là le premier sacrifice que vous devez faire à votre Dieu pour commencer la grande œuvre de votre salut éternel. Sans cela vous êtes perdus.
11. Il faut donc se détromper. Le renoncement et l'abnégation de nous-mêmes n'est pas un conseil auquel on puisse se soustraire sans péché, ce n'est pas une chose d'une si grande perfection qu'il n'y ait que les Ecclésiastiques ou les Religieux qui y soient tenus, mais c'est une œuvre d'une nécessité indispensable pour quiconque vivant même dans le siècle veut suivre Jésus-Cbrist et se sauver. Oh Dieu! vous êtes centristes et presque scandalisés de la défense qui vous est faite de ne plus chercher à vous aimer, ni à vous complaire en vousmêmes, et cette loi vous parait très pénible et très difficile à observer ; vous osez en venir jusqu'à la croire impossible. Mais si elle était impossible , Jésus-Christ ne l'aurait pas proposée comme un des points les plus essentiels de sa morale, parce qu'il ne propose et n'ordonne point des choses que l'homme serait incapable d'exécuter. Je conviendrai avec vous que la chose est difficile et pénible ; c'est par-là même que vous resterez persuadés de la perfection que commandent l'Evangile et la loi ; c'est par-là même que vous serez persuadés que la voie qui conduit au ciel est étroite et semée de ronces et d'épines, et que peu la suivent ; que les points de la morale chrétienne les plus essentiels et les plus nécessaires, comme est celui dont nous parlons, sont peu connus et pratiqués par peu de personnes. Cependant, il est de toute nécessité de s'y soumettre ù tout prix. Venons donc à ce point.
12. Riches et Grands du monde, voulez-vous suivre Jésus- Christ, ou ne voulez-vous pas le suivre ? 11 vous est facultatif de choisir l'un ou l'autre de ces deux partis. Mais si vous voulez le suivre, voici la condition dont il ne faudra jamais vous départir. 11 faut renoncer à vous-mêmes et à tous les criminels mouvements de l'amour-propre ; vous ne devez plus rechercher vos aises, vous accorder des plaisirs, ambitionner votre gloire , mais celle de Dieu seul. Voulez-vous suivre Jésus- Christ, Hommes de lettres et Savants, et voulez-vous vous sauver? 11 faut que vous cessiez de vous complaire dans vos œuvres, dans voire science et dans voire génie, que vous re-
nonciez à ce désir flatteur d'être estimés et applaudis. Dieu seul doit cire l'objet et la fin de vos travaux et de vos études. Vous, Femmes , voulez-vous suivre Jésus-Christ, et vous sauver? Détruisez cet amour de vous-mêmes que vous portez à l'excès, n'apportez plus tant d'application à vous parer, étouffezen vous ce désir immodéré de plaire aux hommes, et cherchez dès à présent à tous embellir des saintes vertus parlésquelles vous puissiez vous rendre uniquement agréables à Dieu. Marchands, Artisans, Ouvriers, Agriculteurs, vous tous, Chrétiens, qui que vous soyez, nous tous autant que nous sommes ici, voulons-nous suivre Jésus-Christ , et nous sauver? Il faut que nous renoncions pour toujours à nous-mêmes, à nos divertissements et à nos plaisirs; debetnus non nobis placere, comme le dit l'Apôtre (Rom. 15. 1). Jésus-Christ, comme vous l'avez entendu , nous l'ordonne, et même il nous en a donné l'exemple. Elenim Christus , poursuit l'Apôtre , non sibi plaçait.Un a pas voulu faire sa volonté, quoiqu'elle fût très sainte, mais celle de son Père céleste: il a constamment cherché à lui procurer toute la gloire possible , et il n'a point recherché la sienne propre. 11 a choisi la pauvreté, et non les richesses , les misèrcs,les ignominies, et non les honneurs et les délices. Et nous qui sommes des pécheurs, nous voudrions nous complaire en nous mêmes, accomplir notre volonté, rechercher notre gloire, courir après nos aises, ambitionner les délices et les honneurs, et obéir à tous les mouvements déréglés de notre amour-propre ? Non debemus nobis placere, elenim Christus non sibi plaçait. Nous devons donc être persuadés que nous ne pouvons pas aimer Dieu, tant que nous serons dominés par l'amour-propre, et que sans le sacrifice de cet amour mauvais, nous ne pouvons suivre Jésus-Christ ni opérer notre salut éternel, parce que cet amour est non-seulement en opposition avec celui que nous devons à Dieu , mais étant un amour criminel , il nous fait tomber dans une infinité de péchés, voilà le second motif pour lequel nous devons le fuir.
13. Et, pour vous convaincre de cette grande vérité, il suffit d'examiner la cause qui porta Adam à pécher dans le paradis terrestre et le superbe Lucifer;» pécher dans le ciel , et nous né nous écarterons pas de la vérité. en affirmant qu'elle ne fut autre qu'un subtil orgueil, un amour désordonné d'eux-mêmes ; en un mot, l'amour-propre. Voulez-vous le voir ! Dieu créa Adam, et l'ayant établi seigneur cl maître de toutes les créatures sur la terre, il le remplit de sagesse, le combla de grâces, et enfin l'enrichit de la justice originelle avec toutes les
prérogatives qui y étaient attachées. An milieu de toutes ces faveurs , il lui ordonne seulement de ne pas toucher à un fruit, et en cas de transgression, il le menace de grands malheurs cl de la mort en même temps. Mais qu'est-ce qui excita d'abord Eve et ensuite Adam à la transgression d'un commandement aussi peu important en lui-même , et à déchoir ainsi d'un état si heureux? L'amour-propre, la propre volonté qui, sans vouloir rester soumise à celle de Dieu, voulait être indépendante. Dieu sait, dit à Eve le démon qui avait pris la forme du serpent, Dieu sait que vos yeux s'ouvriront si vous mangez de ce fruit,el que vous deviendrez comme autant de Dieux; c'est pour cela qu'il vous a défendu d'en manger , parce qu'il veut jouir tout seul de celte prérogative. Eritis sicutdii. Yoilàla véritable cause de la chute d'Adam , dit saint Augustin. 11 prétendit se rendre indépendant de son créateur et s'élever contre lui : Ut nullo sibi dominante, fiercl sicul Deus (In Ps. 70. v. 19). Oh! tentation délicate, mais trop commune à laquelle succombent tous les jours tant de personnes de l'un comme de l'autre sexe ! combien, parmi les uns et les autres,obéissenl aux impulsions de Pamour-propre , s'estiment, s'enorgueillissent, s'élèvent, et, sans vouloir plus connaître insoumission ni loi, cherchent à vivre selon leurs caprices !
14. C'est ce même amour-propre qui fut le péché de Lucifer, et qui du premier ange du ciel en fitîe chef de tous les démons de l'enfer. Créé dans le sein des délices du paradis , rempli de sagesse, orné de toute beauté, il s'enorgueillit d'aussi grands privilèges et d'une excellence aussi éminente; il prétendit élever son trône au-dessus des nuages , et se rendre semblable au Très-Haut: Similis eroAUissimo.Elh voilà tout-à-coup chassé du paradis et précipité dans les abîmes. Mais quelle fut la cause de sa perte et de son châtiment ? celle qui fut la cause de son péché , c'est-à-dire , la vaine complaisance qu'il eut de lui-même, de sa beauté et de sa science : Elevalum est cortuum indeenre luo, perdidisti sapienliam tuam in d?core tuo. Il voulut imiter Dieu, dit saint Augustin, dans ce qu'on ne peut ni lie doit imiter. Et comme Dieu est indépendant de tous , il fait tout et pour lui-même et pour sa gloire; de même Lucifer,avec un esprit d'indépendance, voulut s'attribuer à lui-même ses perfections , et se rendre semblable au Très-Haut : Perverse voluit ittiilari Deum. Quomodù Deus non hnbcl à quo regatur, sic ipse volttitsua potesiaieuli. Ames qui vous aimez vous-mêmes, âmes ^ aines et superbes, qui vous enorgueillissez tant de en que Dieu ne vous a pas oubliées dans la distribution de ses
Sun LES VERTUS THRoi OGÀLES. 233
bienfaits etdesesdons,qui vous complaisez laot en vous-mêmes et vous imaginez être quelque chose , qui voulez vous élever au-dessus de tous, et vivre dans l'indépendance de Dieu même, tremblez en réfléchissant à la lin malheureuse à laquelle fut réduitSalan par l'amour de lui-même et la connaissance de ses rares qualités. Sachez que comme l'amour de Dieu vient du Saint-Esprit qui le répand dans nos cœurs ; de même aussi Pamour-propre vient du démon qui l'inspire à ses sectateurs. Quand donc vous en suivez les impulsions, vous vous reconnaissez pour enfants du démon, vous accomplissez les désirs pervers de ce père diabolique, désirs qui sont propres à vous précipiter dans les plus énormes péchés. Vos ex paire diabolo e.slis, dit Jésus-Christ dans saint Jean, et desideria patr'ts veslri vultis facere (Joan. 8. 41).
15. Et comment celui qui suit les mouvements de l'amcmrpropre accomplit-il les désirs du démon? et comment se plonge-t-il dans les plus grands péchés? Selon la doctrine de l'angélique docteur saint Thomas(l.2. q. 77. art. 4. ad 5), l'amour désordonné de soi-même est la cause de tout péché. Dans l'amour de soi-même est renfermé le désir du bien, car chacun désire du bien à celui qu'il aime. D'où il résulte clairement que l'appétit déréglé et le désir du bien est la source de tout péché. Et peu auparavant, il avait dit que celui qui ambitionne désordonnément quelque bien temporel s'aime aussi désordonnément lui-même. Puisque aimer quelqu'un et lui vouloir du bien sont deux choses qui se confondent l'une dans l'autre, il est donc manifeste , conclut le Saint, que l'amour désordonné de soi-même est la cause de tous les péchés : Uudi munifestum est, quùd inordiuatus anwrsui est causa omnis peccati. Le Docteur séraphique enseigne la même chose, et déclare qucl'amour-proprc est la cause de tout mal et de tout péché : Amor sul est causa omnis mali, et omnis peccati (D. Donav. d ! Trih.ter.). En effet, l'amour-propre n'étant autre chose qu'une affection désordonnée des biens qui peuvent satisfaire les sens, l'imagination, l'appétit, l'âme et l'esprit de l'homme, et se souciant fort peu qu'ils soient défendus, qu'ils soient contraires à la conscience et à la loi, que Dieu soit offensé ainsi que le prochain, nous pouvons dire que l'amour-propre est en quelque manière toute passion, tout vice et tout péché. Selon la doctrine des saints Pères et des Théologiens, il y a sept péchés qui sont appelés péchés capitaux, mais qui se réduisent tous à l'amour-propre. Qu'est-ce que l'orgueil , sinon un appétit déréglé de sa propre excellence. Qu'est-ce que l'avarice, sinon
une affection immodérée des richesses? Qu'est-ce que l'impureté, sinon un désir des plaisirs charnels? Qu'est-ce que l'envie, sinon un amour-propre qui s'attriste du bien du prochain? Qu'est-ce que la gourmandise , sinon une passion immodérée pour le boire et le manger? Qu'est-ce que la colère, sinon un amour-propre qui recherche la vengeance? Qu'est-ce que la paresse, sinon un amour-propre qui est dégoûté des biens spirituels qui ont rapport à l'âme et à Dieu?
16. Ah! c'est avec raison que saint Paul, écrivant à Timolhée, et lui prédisant ces temps malheureux où les hommes deviendraient amateurs d'eux-mêmes , ajoute qu'ils seront en même temps avides de richesses, h?utains,superbes, blasphémateurs, désobéissants à leurs supérieurs, ingrats, scélérats, sans charité, querelleurs, médisants, opiniâtres, aimant plusieurs plaisirs que Dieu même, étalant les apparences de la piété et de la vertu, mais n'en ayant aucun fond (2. ad Timoth. 3. 1). Peut-on dire quelque chose de pire, et faire l'énumération de plus grandes et de plus énormes impiétés? Et cependant tous ces grands maux et ces grands péchés , dit saint Augustin , découlent de cet amour d'eux-mêmes, comme d'une source empoisonnée. Hœc omnia mala ab eo velal fonte manant , quod primùm posait, seipsos amantes (D. A ug. Tract. 115. ad Joan.). Ah ! il est donc vrai que, quand nous nous aimons excessivement , nous entrons dans la route du crime. Et même le croiriez-vous? Il servirait de peu ou de rien de s'abstenir de beaucoup d'autres vices et d'autres péchés, si nous en laissons subsister la racine et la source qui est l'amour-propre. En outre, la pratique des plus héroïques et des plus saintes vertus ne serait d'aucune utilité, si l'amour-propre régnait en nous. L'amour, selon la docte observation du même saint Augustin (D. Aug. lib. de Prœd. Sanct.), esteomme ce ver qui s'attacha au lierre dont il est parlé dans Jonas (4. 7.) et qui le fit mourir toutà-coup. De même sont gâtées et corrompues les meilleures et les plus saintes œuvres, dès que l'amour-propre s'y attache. Seigneur, disaient les Israélites par la bouche du prophète Isaïe, pourquoi jeûnant, comme nous le faisons, ne faites-vous aucun cas de notre jeûne? Pourquoi nous étant humiliés devant vous , ne tenez-vous aucun compte de notre humiliation, comme si vous ignoriez l'état dans lequel nous sommes en votre présence? Mais savezvousceque Dieu leur répondit? Parce que vous ne jeûnez que quand vous voulez, et que vous ne cherchez par-là qu'à satisfaire votre amour-propre. Quare jejunavimus 9 et nonaspcxistiêhumiliavimu$ animast et neschtu
SUP. LES VERTUS THÉOLOGALES. 2iî
Fcce indie jejunii veslri invenitw volimiu.s veslra (Isa. 58. 3). Combien de chrétiens administrent la justice sans jamais la trahir , comhien qui sont charitables envers les pauvres , et subviennent à leurs besoins pressants par des aumônes abondantes, qui sont zélés pour le salut des âmes, qui ne craignent nulles fatigues dés qu'il s'agit de les sauver, qui sont continents el chastes, qui font de longues oraisons , qui jeûnent souvent, portent des ciliées, se macèrent et se flagellent ! Oh! que de mérites ils acquerraient auprès de Dieu , s'ils faisaient tout cela avec une intention droite de le glorifier et de lui plaire! Mais parce qu'ils ne se proposent que d'acquérir de la gloire, des louanges et des applaudissements de la part dos hommes, et de se faire estimer justes et droits , généreux, dévots et austères, tout ce qu'ils font est inutile, tout est perdu, et ne servira à autre chose qu'à causer leur damnation. Et, de même que l'amour de Dieu sanctifie les actions les plus petites , et les rend méritoires pour la vie éternelle, de même aussi l'amour-propre souille et corrompt les actions les plus saintes, et les rend non-seulement infructueuses et vaines, mais encore dignes de la damnation éternelle.
17. Ah! Chrétiens mes Frères, c'est assez de ce que je vous ai dit pour vous faire connaître avec quel soin vous devez vous garantir de l'amour-propre. 11 vous empêche d'accomplir le premier et le plus grand des préceptes, qui est celui d'aimer Dieu de tout votre cœur, de tout votre esprit, et de toutes vos forces, parla raison toute simple qu'il est en opposition directe avec le saint amour de Dieu. Il est un obstacle à ce que vous suiviez Jésus-Christ et à ce que vous avez part avec lui usa gloire; ne pouvant prétendre à tout cela, sans que vous renonciez à vous-mêmes, et sans que vous lui sacrifiiez votre amourpropre, tant que vous vous aimerez vous-mêmes et (pie vous chereberez à vous satisfaire, vous ne serez point animés de l'esprit de Dieu, vous ne serez point ses enfants, vous ne serez point les disciples de Jésus-Cbrist; mais vous serez animés de l'esprit du démon, dont vous devenez les entants et les sectateurs, dont vous accomplissez les désirs mauvais. L'amourpropre vous rend coupables des plus énormes péchés; et quand vous auriez plus de zèle pour le salut des âmes que n'en eurent les Apôtres, quand vous supporteriez plus de persécutions et de supplices pour la justice et pour la foi, que n'en supportèrent les Martyrs; quand vous feriez plus de pénitences zl d'austérités que n'en firent les Anachorètes, si, au lieu de .es adresser à Dieu et de rechercher sa gloire uniquement,
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vous ne cherchez que vous-mêmes, votre goût, volrc plaisir, lout est pcrclu.Si, en un mot, vous entretenez en vous cet amourpropre, qui est l'âme de toutes vos actions, vous entretenez par-là même ce ver pestiféré, et celle racine empoisonnée qui corrompt, gâte, infecte et détruit tous les mérites de votre vertu, et le fruit de toutes vos bonnes œuvres. Et vous attendrez encore de chasser de vous un ennemi si pernicieux et si nuisible ! un perfide qui, en dallant , vous donne le coup de la mort! un trailrc et un impie qui, sous une apparence d'amour et comme fit Joab avec Amasa, tout en vous embrassant, vous frappe mortellement et vous tue (2. Reg. 20. 10) !
18. Ah! non, Seigneur, nous ne voulons plus nous complaire en nous-mêmes, nous ne voulons plus nourrir en nous cet amour-propre. Vous nous avez faits pour vous, afin que nous tendissions constamment à vous, comme à notre dernière fin. Nous voulons n'aimer que vous seul de tout notre cœur, et nous haïr saintement. Nous prenons la résolution de vous rapporter toutes nos actions, de nous mépriser et de nous abaisser aux yeux de tous. Accordez-nous, nous vous en prions, des secours et des grâces puissantes pour réprimer et déraciner entièrement cette abominable passion qui est si contraire à l'amour que nous vous devons. Faites que ce divin amour règne uniquement dans nos cœurs, amour qui nous unissant a vous ici-bas, nous méritera le bonheur d'aller un jour partager dans l'autre vie votre gloire et votre bonheur. Ainsi soit-il.
VINGT-DEUXIÈME INSTRUCTION
Sur les autres vices et péchés qui sont opposés au saint amour de Dieu.
Ayant commencé à parler, dans la dernière instruction, des vices et des péchés contraires à la charité et au saint amour de Dieu, nous avons placé en première ligne l'amour-propre comme étant un des vices principaux parmi tous les autres. 11 est véritablement un péché qui, plus que tout autre, est en opposition avec le saint amour de Dieu, parce que, plus que tout autre, il empêche le chrétien d'accomplir le plus grand des commandements de la loi qui est d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces. Ce vice est celui que les saints Pères, fondés sur les oracles de l'apôtre saint Paul, reconnaissent comme étant la racine de tous nos maux, et la source empoisonnée d'où découlent tous les péchés du
r-Vn LES VERTUS THÉOLOGALES. 237
monde, et ions les péchés, à bien considérer la chose en ellemême, ne sont qu'un pur amour-propre. Mais comme les maux qui regardent le corps sont traités par les médecins avec le plus grand soin elle plus grand empressement, quand ils attaquent les parties les plus nobles, parce qu'ils sont d'une grande conséquence et ordinairement mortels,ainsi la sainte charité, d'après le témoignage de l'Apôtre (1. Cor. 13. 13), étant la plus noble vertu parmi toutes les autres, tout vice qui la blesse et qui lui est contraire est toujours d'une conséquence funeste et nuisible au dernier degré. Après nous être donc entretenu sur l'amour-propre, il nous reste à parler de quelques autres vices et de quelques autres péchés, qui sont les ennemis déclarés de la sainte charité, afin que, les avant anéantis, s'il est possible, nous puissions sans aucun obstacle pratiquer cette rare vertu.
1. Comme l'amour-propre n'est pas seul contraire à l'admirable vertu de la charité, mais qu'il est encore d'autres vices qui sont en état d'hostilité complète avec elle, nous nous proposons d'en parler succinctement dans celle instruction. Celui de ces vices, qui est l'un des plus graves parmi ceux dont j'ai l'intention de vous parler, est l'oubli de Dieu, vice dont nu grand nombre de chrétiens se rendent coupables , qui est le plus déplorable, et auquel très peu parmi eux font attention. Aie bien considérer, que cet oubli soit un manquement et un péché très grave, on peut le conclure des infinies obligations et des innombrables motifs que nous avons de nous souvenir toujours de Dieu. 11 est notre Seigneur et noire Maître. 11 es! ce divin Créateur qui nous a donne l'être. Nous reconnaissons que tout vient de lui, et que nous ne pouvons rien >ans lui. Nous en dépendons à tous les instants de notre vie ; et c'est à sa boulé et à son assistance que nous devons de ne pas retomber dans le néant d'où nous sommes sortis, puisque c'est en lui, comme le dit l'apôtre saint Paul, que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes : In ipso enim vi- Vimtis, movemuretsunnis (Ad. Apost. 17. 28).
2. Ensuite, quant aux bienfaits et aux faveurs qu'il a répandus avec tant de prodigalité sur nous, et qu'il continue à répandre, qui pourrait les compter? 11 suffit de porter nos regards au-dedans et au-dehors de nous, et nous resterons convaincus que tout ce que nous possédons dérive de lui. C'est de ce Dieu que nous avons reçu une âme douée d'intelligence pour le connaître, et une volonté pour l'aimer. C'est Dieu qui répand sur la terre des influences bienfaisantes, c'est lui qui la
rend féconde et agréable par la variété de ses productions et des Heurs qui en couvrent la surface, qui communique au soleil cette chaleur qui vivifie , et cet éclat dont il brille, c'est le Dieu qui conserve toutes les créatures. Tout ce que Dieu a fait pour nous, toutes ces faveurs, et tous ces bienfaits, nous avertissent, dans leur langage, que nous devons toujours avoir présent à notre esprit un Dieu si aimable et si bienfaisant, que nous devons toujours le remercier, et avoir constamment les yeux sur lui. Que de raisons et de motifs n'avons-nous pas de penser à lui et de l'avoir habituellement présenta notre mémoire? Et quelle ingratitude ne serait pas la nôtre si sans jamais nous occuper de cette généreuse munificence dont nous sommes les objets, nous venions à oublier si facilement notre divin Créateur, notre Père, notre Seigneur, et notre aimable Bienfaiteur?
3. Une des choses que Dieu a à cœur de nous recommander spécialement est que nous pensions souvent à lui, et que nous ne perdions jamais de vue ce qu'il a fait pour nous, rvotre ingratitude en cela l'offense, nos oublis allument contre nous sa juste indignation. C'est pour prévenir celte ingratitude que nous lisons dansles saintes Écritures que Dieu avertissait si fréquemment avec des expressions pleines d'affection et de charité le peuple d'Israël qu'il ne l'oubliât pas, lui qui était son Seigneur, et qu'il ne perdit pas le souvenir des prodiges et des merveilles qu'il avait opérés pour lui. Prenez garde , 6 Israël, dit-il dans le Deutéronome, par la bouche de Moïse, de ne pas oublier votre Seigneur, qui vous a fait sortir de la terre d'Egypte, et qui vous a délivré de la cruelle servitude dans laquelle vous gémissiez: Cave dili(jenler,ne obliviscaris Domini, qui eduxil te de terra /Egypti, de domo servitulis (Dent. 6. 13). C'est dans ce but qu'il ordonna aux Israélites que quand ils seraient entrés dans la terre de promesse, ils devaient lui offrir les prémices de tous les blés et de tous les fruits de la terre, et déclarer,en sa présence et en celle du piètre, qu'ils faisaient cela en reconnaissance et en souvenir des bienfaits qu'ils avaient reçus de lui (Deut. 26), et surtout, de ce qu'étant persécutés et accablés de travaux par le roi et le peuple d'Egypte, son bras tout-puissant les avait délivrés de leurs mains, au grand élonneinenl de ce peuple, et parle moyen des prodiges les plus surprenants, et les avait introduits dans une terre où coulaient le lait et le miel. Nous voyons par-là combien Dieu exige que nous pensions à lui, et que nous nous rappelions ses bienfaits.
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4. C'est cette môme reconnaissance et ce môme souvenir que Dieu voulut que les Israélites eussent de cet autre prodige admirable qu'il opéra en leur faveur, quand il divisa les eaux du Jourdain, afin qu'ils pussent le passer à pieds secs. 11 commanda à Josué de choisir douze hommes, un par chaque tribu, qui prissent au milieu du lit du fleuve douze pierres, et qu'ils en fissent un las sur le rivage opposé après y être arrivés, afin qu'elles fussent un monument éternel de ce grand miracle. Kl quand, vos enfants, ditJosué, vous demanderont ce que signifie ce tas de pierres , vous leur répondrez et vous leur direz : Sachez que nous avons passé à pieds secs le Jourdain, Dieu en ayant divisé les eaux, comme il fit dans la mer Rouge (los. 4) , et cela, afin que tous les peuples de la terre apprennent à connaître sa force toute-puissante, et que vous craigniez vous-mêmes en tout temps le Seigneur votre Dieu. Aussi voyez comme Moïse se plaint par des reproches amers et pleins de charité en même temps de cet oubli étrange et monstrueux de ce même peuple hébreu, et il le fait avec, des expressions et des termes si tendres et si doux, qu'ils suffiraient pour amollir les cœurs les plus obstinés et les plus durs. Est-ce là, disait-il, Peuple insensé et ingrat, la reconnaissance que lu as pour ton Dieu ? Ilœccine midis Domino.populcsltilleet ins'ipiens (Dent. 23. 6)? Ce Dieu n'est-il pas ion père, n'esl-il pas celui qui l'a possédé, celui qui t'a formé et créé? Numquid non ipse est paler tuua qui possedit le, cl fecil et ereavit te? Ah ! Ingrat ! sais-lu quel est ton péché? Le voici: C'est que tu as abandonné ce Dieu qui l'a engendré,c'est que tu as oublié ton Créateur et ton Seigneur : Deûm (ju'i le gennit dcreliquisti, et oblilus es Dourni creatoris fut (!b. v. 18).
5. Et n'a-l-il pas raison , Dieu , de nous adresser lui-même et par la bouche de ses Prophètes de si amers et si justes reproches? Il pense toujours à nous et il ne nous oublie jamais, et nous, nous ne penserons que rarement ou peut-être jamais à lui, et nous pourrons vivre dans un perpétuel oubli de sa présence? 11 a toujours les yeux de sa Providence ouverts sur nous, et nous ne daignerons faire aucune attention à lui? Ses soins paternels s'étendent jusqu'aux choses les plus petites qui nous regardent, jusqu'à compter tous les cheveux de notre tèle, jusqu'à protester qu'il n'en tombera aucun sans sapermission, et nous, nous vivrons dans un entier oubli de lui-même? Ah! ingrats et injustes que nous sommes! Et croyez-le bien, Chrétiens mes Frères, qu'un des péchés les plus graves que
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vous commettez , et auquel vuus ne laites aucune attention ,csl de vivre dans un continuel oubli de Dieu. Oh ! quel grand mal est celui-là ! Vous passez les jours , les semaines, et peutêtre les années entières sans pensera Dieu! Oh! de quelle multitude innombrable de fautes vous vous sentirez chargés et comme accablés au moment de rendre le dernier soupir, quand vous devrez vous présenter au redoutable tribunal de Dieu pour rendre un compte très détaillé de toutes vos œuvres! Ali! quels reproches n'aurez-vous pas à supporter?
6. Mais si vous ne pensez pas à Dieu, ingrats et oublieux chrétiens, peut-être ne pensez-vous à rien autre? Ah! vous ne pensez que trop sérieusement et trop longuement, et je dirai même perpétuellement , mais à des choses bien étrangères à celles auxquelles vous devriez penser , c'est-à-dire à Dieu. Vous pensez au trafic, au commerce, et à la manière dont vous pourrez les améliorer elles accroître. Vous pensez aux moyens à employer pour acquérir des biens, et vous enrichir davantage. Vous pensez aux charges, aux postes, aux honneurs, aux dignités et aux stratagèmes à employer pour y arriver. Déplus, vous examinez comment vous pourrez vous venger des offenses que vous avez reçues , comment vous pourrez tromper le prochain , comment vous pourrez le dépouiller de ses biens. Cette femme pense à la manière dont elle pourra paraître aux yeux du public, et plaire à qui elle ne devrai' pas plaire, comment elle pourra plus facilement s'attirer l'estime et l'amour des hommes imprudents. Ce libertin examine comment il pourra souiller ce lit nuptial , séduire cette fille qui a gardé jusqu'alors une innocence virginale, et satisfaire ses passions les plus effrénées. En un mot, on pense avec tout le sérieux possible comment on pourra offenser ce Maître si bon. Que pensez-vous donc que seront ces reproches amers que fera à tant de chrétiens ce juge éternel? Vous eûtes assez de temps, leur dira-t-il , pour vous occuper des choses temporelles et terrestres, pour penser à vos intérêts, à vos avantages, à votre avancement, à vos plaisirs, cl enfin à la manière de M'oler ma sainte loi et de m'outrager; et vous n'en avez pas eu assez pour connaître les bienfaits infinis, les faveurs nombreuses dont je vous ai comblés, pour vous souvenir de moi, pour m'honorer , pour m'apaiser? Eloignez-vous de moi, ouvriers d'iniquité, je ne vous reconnais plus pour mes disciples. Ah! prévenons, Chrétiens, ces reproches amers, en renonçant dès aujourd'hui à cet oubli criminel dont nous nous sommes tendus coupables jusqu'à présent envers notre Dieu, qui nous
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a comblés et nous comble encore de lanl de bienfaits ! Souvenons-nous souvent de lui , et adressons-lui continuellement dus actions de grâce et des louanges pour tout ce qu'il a daigné faire en notre faveur.
7. De l'oubli de Dieu découle un autre péché, qui consiste à attaquer Dieu même dans sa providence et sa sagesse qui sont des attributs dont il est si jaloux; et de même que firent, dans le désert, les Hébreux ingrats, qui murmurèrent de ce que Dieu les y avait conduits , de même aussi il en est, de nos jours, qui s'échappent en murmures et en plaintes sur sa conduite admirable envers eux, soit parce qu'ils les a placés dans tel état ou telle condition , ou parce qu'ils se voient en proie à des maladies, à la pauvreté, ou à d'autres misères. Ali! misérables! qui èles-vous, vous qui osez vous plaindre de Dieu, et qui avez l'audace d'accuser sa divine conduite? Peut-il exister une témérité plus grande, que de voir un homme ignorant et aveugle dans ses conseils oser censurer dans ses œuvres l'infinie sagesse de Dieu? Ah ! tremblez, malheureuses Créatures qui avez la hardiesse d'attaquer par vos murmures la majesté suprême de Dieu! Humiliez-vous, tandis qu'il en est temps, sous sa main toute-puissante ; autrement craignez que, las de supporter vos murmures et vos plaintes, comme il le fut de celles des Hébreux , il ne vous châtie d'une manière sévère. Jusques à quand , dit-il , ce peuple ingrat murmurerat-il contre moi et contre ma conduite (iNumer. 14. 27)? Eh! bien, pour le punir, aucun de ceux qui en font partie n'entrera dans la terre promise , tous mourront dans le désert. Or, vous devez savoir que , selon l'apôtre saint Paul (1. Cor. 10. 1 1 ) , l'ancien Testament était la figure du nouveau, et que l'entrée dans la terre promise figure l'entrée dans la gloire céleste. Craignez doue d'en être justement exclus, si vous vous plaignez de Dieu.
8. Nous devons nous préserver d'un autre péché trèsopposé à l'amour de Dieu et qui lui est très injurieux , qui consiste à se défier de sa providence divine. Oh! en combien d'occasions un grand nombre de chrétiens tombent dans ce péché! combien de fois beaucoup disent dans leur cœur, et osent même proférer extérieurement ces paroles: Tout me manque, je n'ai plus rien, je n'ai plus d'amis, je n'ai plus personne qui me secoure ; je suis abandonné de tous et même de Dieu ; je suis accablé sous le poids de mes maux; on me suscite des procès injustes , je suis malade , on me charge de calomnies , et un malheur succède à un autre ! Ah ! aveugles qu
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parlez ainsi î n'cst-il pas vrai que vous avez dû reconnaître par expérience que Dieu préside à tous les événements delà vie présente, qu'il les permet avec une sagesse infinie pour accomplir sur vous les aimables desseins de sa providence? Vous éles donc bien injustes, si vous vous déliez de Dieu et de sa providence infinie,.
9. En effet, n'esl-il pas vrai que jamais elle ne vous a manqué? iN'est-il pas vrai que quand vous y pensiez le moins, elle vous a secourus par des moyens inattendus, dans vos plus graves afflictions et dans vos besoius les plus urgents? Combien de fois elle a permis ou plutôt ordonné qu'une main charitable vous arrachât aux dangers qui vous remplissaient d'épouvante, et auxquels vous croyiez succomber, et qu'elle vous fournit ces aliments qui semblaient devoir vous manquer? Votre famille subsiste encore , et jusqu'à présent vous avez eu le nécessaire. Et vous ne reconnaîtriez pas encore les effets merveilleux de sa divine bonté qui s'étend à tous? Ah! soyez pénétrés de douleur de vos injustes défiances , et demandezen humblement pardon à Dieu ! Adorez le Seigneur et sa providence, reposez-vous sur elle , et soyez assurés qu'elle ne vous manquera jamais ; et si quelque chose vous a manqué jusqu'à présent, rappelez-vous que cela n'est dû qu'à votre déiiance. Que votre confiance en elle soit toujours la même dans tous les événements non-seulement heureux, mais encore les plus déplorables et les plus propres à désespérer Jusqu'à dire avec Job: Lors-mème qu'il me tuerait, j'espérerais toujours en lui : Etiamsi occident me, in ipso sjierabo (Job 13. 15).
10. 11 est encore un autre péché contraire à l'amour de Dieu, et dans lequel tombent pour l'ordinaire les libertins et les sectateurs du monde, et qui consiste à tourner en ridicule et à railler les personnes dévotes , et qui l'ont profession de servir fidèlement le Seigneur qui ne peut être que gravement offensé quand il voitses serviteurs livrés à la dérision. Serat-il donc permis à ces libertins de tourner en ridicule ces personnes de bien, de faire des bouffonneries sur les pratiques de piété auxquelles elles s'adonnent, sur la dévotion dont elles font profession, sans que Dieu n'en soit courroucé? El cependant,la seule occupation de tousecs hommes oisifs d'aujourd'hui,qui n'ont qu'à se promener sur les places publiques ouà rester les bras croisés, est de tourner en ridicule les exercices spirituels et les œuvres de piété auxquelles se livreut les plus fervents chrétiens, a peine ce', homme et cette femme louches
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de In grâce , et désabusés du monde , de ses vanités, de son néant, l'oni-ils abandonné, et ont-ils embrassé une vie retirée et chrétienne, que les licencieux mondains en fontl'objet de leurs railleries et deleursbouffonncrics.Ohîvousncsavez pas,disentils à tout venant, un tel ne vent plus prendre part à nos sociétés, sous prétexte que les conversations amusantes et gaies qui s'y tiennent offensent la modestie. Cet autre ne veut plus assister ni aux comédies, ni aux bals, ni prendre part aux réjouissances publiques sous prétexte que tout cela est l'invention du diable, et que toutes ces choses sont contraires à la profession chrétienne. Cette jeune fille, qui avait tant d'amants qui la courtisaient, a renoncé à l'amour, sous prétexte que c'est une conduite pleine de dangers. Une telle a congédié celui qu'elle voyait avec plaisir ; cette autre qui, dans les sociétés et dans les grandes réunions, était toujours la première , et qui en était, si on peut le dire, l'âme par son esprit et pars t gaieté, a eu un remords de conscience , elle y a renoncé entièrement, sous le prétexte que celte manière, de vivre cb la pudeur. Toutes ces personnes se sont dépouillées de tout luxe, ont. mis de côté tous les ajustements, s'habillent modestement, vivent retirées dans leur maison, et ne se laissent plus voir que dans les églises, dans les tribunaux de la pénitence, à la messe et aux sermons. Voilà des suints, voilà des saintes. Nous ne tarderons pas d'entendre parler de quelques miracles. Oh ! que nous allons rire ! ob ! pauvres esprits faibles ! Mais croyez-vous qu'elles persévéreront longtemps dans ce genre «le \ic ? Voilà , mes Frères, les railleries et les dérisions que les libertins versenl à pleines mains sur ces nouveaux convertis ou sur ces nouvelles converties.
11. Et c'est ainsi qu'on parle de celui qui veut se donner , ou qui s'est donné totalement à Dieu et qui cherche à mettre 9n pratique les moyens les plus sûrs et les plus efficaces pour obtenir son salut! Quand donc cet homme vivait conformément aux maximes et aux lois d'un monde corrompu, quand il consumait tant d'heures du jour et même de la nuit au jeu, aux plaisirs, aux danses , aux comédies, dans les sociétés . dans les veillées, menant une vie toute contraire aux maximes de l'Evangile et aux enseignements de Jésus-Christ , personnelle trouvait aucun sujet d'accusation. Quand cette jeune fille courtisait des amants sans respect pour la pudeur ; quand celle épouse se conformait fidèlement à toutes les nouvelles inventions et à toutes les modes que le monde a introduites cl qu'il s'efforce de maintenir , quand sa vie n'était qu'un tissu de
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divertissements, de jouissances et de plaisirs, quand, pour se
parer, à peine avait-elle le temps d'entendre la sainte mess» les jours de fûtes et quand, par ses manières trop libres e! par ses vêlements peu modestes, elle était pour ceux qui la voyaient un piége tendu par le démon et une pierre de scandale, nul ne s'avisait de se plaindre d'une telle conduite. Et quand des personnes, de quelque sexe qu'elles soient embrassent la piélé et la dévotion ,et s'efforcent de conformer leur vie à la morale de l'Evangile et à celle de la loi divine, toutes les langues se déchaînent contre elles, tous veulent dire leur mot, tous veulent les censurer et les condamner. Ah ! langues railleuses et malignes ! jusque* à quand voudrez-vous exercer l'office du démon, en insultant et en raillant Dieu même dans ses serviteurs?
12. 11 ne faut cependant pas s'en étonner ; l'amour du monde ne peut subsister avec l'amour de Dieu, ils s'excluent réciproquement l'un l'autre: ces malheureux aiment le monde dont ils sont épris et qui les attire vers les choses terrestres etpassagères. Tandis qu'au contraire on voit les bonnes âmes, l'emplies d'un amour tout divin, détournant leurs regards des choses basses et terrestres , s'élever à celles qui sont célestes, et éprouver un violent besoin de ne chercher que celles-là ; les premiers bien différents en ressentent un dégoût et un mépris mortels, et voudraient, par leurs censures et leurs satires mordantes entraîner ces bons chrétiens dans leur parti, et leur faire partager leurs crimes. Ah ! cependant, il n'est que trop vrai que tout amour a sa puissance d'action, et il ne peut jamais rester oisif dans le cœur de celui qui aime, le portant (.u d'un côté ou de l'autre ! Voulez-vous savoir, dit un pieux auteur, quel amour existe en vous? Examinez où il vous porte cl où il vous pousse , puisque chacun est entrainé par celui qui l'anime. Si le vôtre vous incline vers les choses terrestres, si vous voulez rapporter tout à ce but, il est certain que l'amour du monde règne en vous, et ayant les aHes pour ainsi dire comme coupées , vous ne pouvez vous élever. Mais si vous vous sentez de l'inclination pour les choses spirituelles et célestes qui ont rapport à l'àme et à Dieu,l'amour divin brûle en rous, et, emportés sur ses ailes, vous vous soutenez, bien plus, vous volez dans les deux.
13. Oui, mes Frères, le saint amour porte l'àme à Dieu, mais l'amour mondain la plonge dans les abimes. C'est pour cela • mit >:iint Jean nous recommande avec tant de force de ne pas Simer le monde ni les choses du monde, parce que si quel-
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qu'un aime le monde, l'amour de Dieu n'est pas en lui : Nolite diliejere mumlum, ncque ea quœ in mvndo sunt(\. Jo. 2. 15). Si quis diligit mundtnn, non est cliarilas l'alris in eo. IVon, ces deux amours ne peuvent pas subsister en même temps dans le cœur; d'où il résulte que celui qui veut posséder l'amour divin doit renoncer à l'amour do inonde. C'est pour cela que Dieu dit au prophète .lérémie qu'il l'a établi sur les Dations et sur les royaumes, afin qu'il déracine, qu'il détruise, qu'il bâtisse et qu'il plante : Ecce consulta tehodie super génies, cl super régna, ut evellas, cl destruas et œdifbes , et plantes (.1er. 1. 18). 11 veut d'abord qu'il détruise, et qu'ensuite il édifie, qu'il déracine et ensuite qu'il plante , parce qu'on ne peut établir en soi l'amour de Dieu , sans abattre auparavant l'édifice de l'amour mondain. Aussi Dieu défendait-il, dans l'ancienne loi, qu'on confiât à la terre différentes semences , et qu'on portât des vêtements tissus de laine et de lin (Dent. 22. 9), parce qu'il ne voulait pas deux amours contraires dans un cœur; comme aussi il ordonnait de faire disparaître toutes les idoles, parce que nous ne pouvons aimer Dieu, sans retrancher entièrement le péché de notre cœur et sans le haïr, selon la parole du Psalmiste : Qui diligilis Dominum , odile malum (Ps. 9G. 10).
14. Nous allons à présent parler de la chose qui , plus que toute autre, est opposée à Dieu et à son saint amour, parce que, plus que toute autre, elle l'insulte et l'outrage,c'est-à-dire, (lu péché mortel. Je me réserve de parler du péché plus au long dans un autre temps; mais, pour compléter cette instruction, je ne puis, pour le moment, me dispenser de vous en donner quelques notions qui devraient seules suffire pour vous déterminer à l'éviter avec soin. Le péché est donc ce grand mal qui, plus que tout autre, est opposé à Dieu et l'offense , parce qu'il fait que le pécheur s'éloigne de lui et l'abandonne pour s'attacher à la créature. Et quelle injure n'est-ce pas celle-là, qu'un homme aussi vil qu'un ver de terre, et qui est redevable à Dieu de son existence, de la liberté et de la vie, ait la téméraire hardiesse de se soulever contre ce grand Dieu qui est son créateur et son bienfaiteur souverain ; de se révolter contre lui, de contrarier ses merveilleux desseins, de résistera la justice de ses lois, à la sagesse de ses préceptes? Et pourquoi? Pour placer ses affections dans une créature, dans un bien terrestre , etse faire une idole méprisable de celte malheureuse créature et de ce bien terrestre en le préférant à Dieu même. Ce n'est pas assez; le péché mortel renferme une telle malice,