L'angélique docteur saint Thomas, dans sa Somme et dans
ses Opuscules, en assigne différentes raisons dont je n'exposerai
que quelques-unes. Celui, dit-il (Opusc. c. 4. 2, 2. q. 122. art. o.
ad. 4.), qui se rappelle un bienfait reçu en mérite d'autres : or,
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uu bon fils qui est reconnaissant envers son père pour la vie qu'il en a reçue, par la raison qu'il l'emploie tout entière à lui prodiguer les honneurset les respects qui lui sont dus , adroit à ce que liieulalui prolonge, et qu'il lui accorde l'avantage de pouvoir jouir pendant de longues années d'un bien dont il fait usage en faveur de celui qui le lui a donné. En outre la vie est ce dont on fait le plus de cas en ce monde , parce que l'on ne peut jouir de rien si l'on en est privé. Ain^i, le divin auteur de cet univers gratifie de jours nombreux les lils respectueux et affectueux envers leur père et leur mère , jouis nombreux et multipliés qui sont le plus grand de tous les bienfaits que les hommes puissent recevoir. Enfin , qu'est-ce que les enfants supportent avec plus de peine dans l'iirs parents? leurs infirmités , et spécialement leur vieillesse, qui ordinairement est chagrine et querelleuse. Voilà ce qui leur est beaucoup à charge, et voilà ce qui les dégoûte de vivre tfans leur société, cequib'ur inspire une espèce d'insensibilité à leurs misères, et une indifférence pour les soulager dans leurs besoins. Qu'a donc fait l)ieu pour encourager les enfants à ne pas abandonner leurs parents, mais à les secourir en de semblables circonstances? Il leur promet une longue vie et conséquemment la vieillesse, où il faudra qu'à leur tour d'autres supportent de leur part ce qu'ils ont supporté eux-mêmes de ceilede leurs vieux parents.
13. Quant aux enfants désobéissants et ingrats , qui se sont dépouillés de tout sentiment de respect envers leurs parents , qui ont l'infâme courage de les mépriser, et ne savent supporter ni leurs infirmités ni leur faiblesse, mais qui au contraire les maltraitent d'une manière étrange et brutale, ceux-là ne vivront pas long-temps, mais ils périront à la fleur de leur âge. Car, comme un sujet, dit le docteur cité plus haut, qui se révolte contre sou souverain et prend les armes contre lui, mérite qu'on lui arrache la vie, qu'on confisque ses biens, étant indigne de jouir d'aucun bienfait, puisqu'il s'en sert contre celui qui les lui accorde; ainsi ces méchants enfants qui par leurs désobéissances et leurs manières outrageantes se révoltent contre leurs parents, et se servent de la vie qu'ils en ont reçue pour les abreuver d'amertume et de chagrins, méritent justement de la perdre et de la perdre avant le temps. Voici un exemple terrible quiconfirmera ce que j'avance : c'est saint Bernardin de Sienne qui le raconte (serm. 2.Dom. 2. quadr.) comme étant arrivé de son temps dans la ville de Valence en Espagne. Un jeune homme ne voulait jamais obéir aux ordres de ses parents, ni écouter leurs avis, et il ne ces-
sait de les injurier et d'en faire l'objet de ses mépris. Dégoûté de vivre dans leur compagnie , il les abandonna , et s'étant associé à une bande de brigands et d'assassins, il ne tarda pas de tomber entre les mains des gens de lia justice et futaussitùt condamné à la potence. Il y élait encore suspendu, lorsque tout-à-coup son menton se couvrit d'une longue barbe blanche et ses cheveux prirent la même couleur. On l'aurait pris pour un vieillard de quatrevingt et dix ans , et cependant il en avait à peine dix huit. Tous fuient surpris à un spectacle pareil , et l'Evêque de la ville engagea les assistants à adressera Dieu de ferventes prières pour qu'il leur fit connaître la cause d'un si étrange événementielles furent exaucées, et il leur fut révélé que ce jeune homme serait parvenu à l'âge de quatre-vingt-dix ans, mais que ses désobéissances et les mauvais traitements dont il s'était rendu coupable envers ses parents étaient cause de sa mort précoce. Tel est le châtiment et la fin de quiconque n'honore pas son père et sa mère.
14. Cependant nous avons été témoins du contraire, semblent n'objecter quelques-uns parmi vous. Nous avons vu beaucoup d'enfants, qui étant ta croix de leurs parents, sont néanmoins arrivés à une extrême vieillesse, tandis que nous savons d'ailleurs que d'autres, qui étaient des modèles d'une obéissance parfaite, et qui n'avaient jamais causé aucun chagrina leurs parents, ont été arrachés à leur affection à la fleur de l'âge. Il n'est donc pas toujours vrai que ceux qui les honorent vivent longtemps, et que ceux qui les affligent par leurs rébellions continuelles et par findignité de leur conduite, meurent d'une mort précoce. A telle observation le docteur angéiique répond qu'il est vrai que les choses arrivent ainsi quelquefois, mais qu'il faut adorer dans ces cas les profonds et impénétrables jugements de Dieu qu'il ne nous est pas permis de scruter. D'ailleurs les exceptions ne font pas règle. J'avoue qu'il est arrivé que quelques enfants cruels et méchants ont pu se flatter d'avoir parcouru une longue carrière. C'est en cela que nous devons reconnaître la miséricordieuse clémence de Dieu qui lésa supportés, et en supporte encore d'autres , afin qu'ils aient le temps de faire pénitence ; ou bien nous devons y reconnaître un acte de sa justice qui multiplie le nombre de leurs années, afin que remplissant la mesure de leurs crimes , ils en soient rigoureusement punis dans l'autre vie. Et si vous voyez des enfants obéissants, respectueux, pleins d'alten- ■ tion pour leurs parents, mourir à un âge qui leur promettait encore de longs jours } n'en soyez point surpris , on peut dire de
ceux-là ce que disait d'un jeune homme l'Esprit Saint (Sap. 4) : Que Dieu Fa délivré de la vie , afin que la malice de ce momie trompeur ne corrompit pas son innocence, ne changeai son inlellect, et ne séduisît son âme par ses mensonges et ses pièges. 11 s'est donc empressé de l'appeler à lui pour ie placer dans sa gloire en récompense de ses vertus.
15. Quand donc Dieu dit que celui quihonoreson père et sa mère vivra long-temps sur la terre, cela ne doit pas toujours s'entendre de celle que nous habitons, mais souvent île celle terre ïieureusedes vivants dont parle le Psalmisle (Ps.142): Portio mea in terra vivenlium. Les vérités de l'ancienne loi n'étaient proposées qu'en ligures, comme le dit l'Apôtre (1. Cor. 10) en parlant de ce qui devait arriver dans la nouvelle: ainsi celte vie longue que Dieu promet aux enfants qui respectent leurs parents, figurait la vie éternelle. Et cette vie sans fin n'est-elle pas préférable à celie qui n'est que temporelle, quelque longue qu'elle puisse être? Réjouissez-vous donc, enfants vertueux, en apprenant tju'en récompense de l'honneur et du respect que vous rendez aux auteurs de vos jours, Dieu vous promet une longue vie; car s'il vous l'accorde , c'est afin que vous puissiez faire uncamplc moisson de mérites; mais si vous n'atteignez que la moitié de votre carièrre . soyez assurés que vous jouirez dans le ciel d'une autre vie qui n'aura point de terme. Voilà la récompense qui vous attend , et qui est aillant au-dessus des récompenses temporelles que l'éternité est au-dessus du temps.
16. Si nous considérons ensuite les autres récompenses et les prospérités que Dieu accorde à celui qui honore son père et sa mère , cette considération devra toujours exciter de plus en plus les enfants à l'observance exacte de ce précepte, lit quelles récompenses et autres avantages désireriez vous avoir en ce momie sans parler de la gloire éternelle en l'autre ? Ce serait sans doute, après avoir formé un établissement, que Dieu vous donnât des enfants dont la conduite fût édifiante, etqui eussent pour vous les attentions et les déférences auxquelles vous avez naturellement droit, en un mot qui fussent votre couronne et votre joie ? Eh bien, ces consolations, ces jouissances domestiques qus vous ambitionnez, vous les trouverez dans l'honneur et le respect que vous rendront vos enfants. Si vous honorez vous-mêmes vos parents. La promesse vous en a été faite par le Saint-Esprit dans l'Ecclésiasliques (3) : Qui honorât patron suum, jucundabilur in filiis„ Souhaitez-vous d'être tellement avancés dans les bonnes grâces de Dieu, qu'il soit toujours disposé à accueillir vos prié»
Tcsavec bienveillance? Vous obtiendrez cet avantage si vos parents sont l'objet de vos respects, si vous leur êtcsobéissants. Celui qui honore son père et sa mère, dit encore l'Esprit Saint, sera écoutéatijourdesaprière; in die orationis exaudiclar.Désïïerkzvous celte bénédiction paternelle qui affermit les fondements d'une maison? Dans toutes vos actions et vos paroles honorez votre père en toute patience , et sa main s'élèvera sur voire tête et y répandra une bénédiction qui consolidera voire maison, c'està-dire qui y attirera les prospérités spirituelles et temporelles: benediclio patrisfirmat domus fdiorum. Voudriez-vous mériter l'estime publique , entourer votre nom de gloire, vous acquérir une réputation, avoir droit aux applaudissements de ceux qui vous connaissent? Honorez votre père et cotre mère, et vos vœux seront accomplis : gloria nominis et honoris palris toi. Enfin avez-vous à cœur que Dieu vous remette vos péchés ? N'affligez jamais ces parents, ni par vos aclions, ni par vos paroles; assistez les dans leurs besoins, aidez-les à soutenir le poids de leur vieillesse par les consolations dont vous les inonderez ; et comme la glace fond aux premiers rayons du soleil , de même vos fautes vous seront remises et disparaîtront par l'effet de la miséricordieuse indulgence de Dieu : Sieul inscreno glacies, solvuntur peccata tua. Ainsi, ô enfants , quel ne doit pas être votre zèle à observer le commandement d'honorer votre père et votre mère, et combien ne devez-vous pas craindre d'y manquer. Telles sont les récompenses et les avantages précieux que vous retirerez en cette vie de cette conduite à l'égard de vos parents, en attendant de plusabondjnis dans l'autre.
17. Mais ce ne sont pas encore là toutesles promesses faites en ce monde aux enfants respectueux et dociles; il en est d'autres spéciales dont je vais vous parler , et qui sont sorties île la bouche même de Jésus-Christ. Ce divin Rédempteur dans l'Evangile, (Matth. 7), recommande de faire aux autres tout ce que. nous désirons qu'on nous fasse : Omnia ergoquœeumque vultis9 faciant vobis îiomines , el vos facile Mis. Et il avait d'abord déclaré qu'il se servirait à notre égard de la même mesure dont nous nous serions servis envers notre prochain: In r/«« tnensurâ mensi fueritis , remelielur vobis. Voilà donc, enfants, qui. que vous soyez, un autre pressant motif pour vous déterminera honorer votre père et votre mère , et ce motif, c'est l'amour de vous-mêmes , c'est votre propre intérêt. Et quel csl-ii ? C'est que vos enfants feront un jour pour vous ce que vous aurez fait pour vos parents; et que l'honneur et le respect que vous leur aurez porté?»
seront !a mesure décelai que vous porteront vos enfants. Il n'est certainement aucun père parmi vous qui n'aspire à avoir des fils qui se prétérit de bonne grâce à toutes ses volontés en les accomplissant avec exactitude et promptitude , qui aient des manières révèrent ielles à son égard, et qui le voyant frappé de quelque malheur ou d'autres accidents, s'empressent de le soulager , de le consoler avec les sentiments d'une véritable affection. Or, pour avoir droit à tous ces avantages, enfants , il faut que vous soyez tels que je viens de le dire, que vous vous comportiez ainsi envers vos parents ; et alors vos fils vous traiteront comme vous traitez à préseul les auteurs de vosjours. lis ne transgresseront jamais vos ordres , si vous êtes parfaitement soumis à votre père et à votre mère. Ils ne vous regarderont jamais d'un œil de mépris, ne vous causeront jamais aucun chagrin, si évitant de les contrister, vous vous complaisez à faire tout ce qui leur est agréable. Us seront enfin voire joie, votre appui, votre soutien dans vos infirmités et dans voire vieillesse, si vous agissez de cette manière envers vos parents parvenus à un âge avancé et atteints de quelque maladie. Mais cela ne suffit pas encore : Quel men&urâ mensi fueritis , remelieturvobis, etudjicietur vobis , ajoute Jésus-Christ dans saint Marc [1.4.). Vos joies seront doublées, vos fils seront encore plus respectueux envers vous que vous ne l'aurez été à l'égard de vos pères et de vos mères, ils vous témoigneront plus d'amour, ils nu ni testeront plus de soumission, plus de prévenances : ci cidjicielur vobis. Et les faveurs dont Dieu vous comblera seront la récompense de votre conduite toute filiale. Excitezvous donc à observer fidèlement ce commandement, que Dieu et la nature vous imposent et dont l'accomplissement vous fait mériter de plus , même en ce monde, des avantages aussi singuliers et aussi considérables.
18. Si, au contraire , au lieu d'honorer vos parents, au lieu de les aimer , de leur obéir, de les prévenir en tout, vous ne leur portez aucun respect, et vous ne tenez nullement compte de leurs ordres; si vous ne voulez point profiter de leurs avis, ni régler votre volonté sur la leur , et si contre leurs défenses, vous vous livrez aux jeux, si vous fréquentez les maisons de débauche, si vous aimez la compagnie des libertins, si vous menez une vie dissolue ; si par une espèce de cruauté , vous portez l'insouciance jusqu'à les abandonner et les priver de lout secours dans leurs malades, dans leurs infirmités, dans leur vieinVsse;,si vous les conli 'istez sans cesse, et si , ce qui est pire encore , vous les traitez avec mépris , si vous les accablez de reproches et de paroles
SUR LE QUATRIÈME COMMANDEMENT DE DIEU. 27f
outrageantes; ha ! si telle est votre conduite à présent , alterniezvous parunjustejugemeutdeDieu, avoir vos entants se conduire de la même manière un jour à votre égard. Oui , Dieu permettra que ces enfants, qu'il vous donnera, n'éprouveront pour vous ni respect ni ai.. >ur; au lieu de vous écouler et de vous obéir, ils se feront un ; mi de vous contrarier en tout ; ils vous délaisseron". dansvos plus grandes nécessités; ils seront pourvousune lourde et pesante croix , ils vous causeront des chagrins, et des amertumes nombreuses; non, enfants, le Dieu qui prend sous sa protection les pères et les mères, n'attendra pas de vous infliger dans l'antre vie les châtiments que vous méritez par suite des désobéissances <t de;; mauvais traitements dont vous vous rendez coupables envers eux , il vous les fera déjà éprouver en celle-ci. Et pour vous en donner une preuve sensible, il ne se servira pas de mains étrangères pour décharger sur vous le poids de sa colère, mais ii se servira de celles de vos propres enfants pour vous châtier ; il les suscitera contre vous, et il permettra qu'ils vous traitent aussi indignement , aussi inhumainement que vous aurez traité vos parents : eùdem mensurâ.
19. Pères qui m'écoutez , et qui tous les jours éclatez en plaintes et en gémissements sur les ennuis et les chagrins que vous font éprouver vos enfans, mettez la main sur votre cœur, et interrogez votre conscience pour savoir d'elle si vous ne vous êtes point attiré les malheurs que vous déplorez, par le peu d'égards que vous avez eu poui vos propres parents. Si la conscience vous répond affirmativement, écriez-vous avec le Prophète (Psal. 118) et dites: Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables : Jus tus es. Domine, el rectum judicium tuum : et ado* rant ces terribles jugements, recevez de la main de ce Dieu toutes les épreuves qu'il vous envoie, avec un esprit de résignation et de pénitence,en réparation de vos fautes. Mais vous, enfants, ipprenezanx dépens des autres à ne pis tomber dansdesemblafautes, ou si vous y êtes tombés, hâtez-vous de les réparer le plus promptement possible, afin (pie Dieu ne vous châtie pas n permettant que vos enfants vous traitent de la même manière Jont vous aurez traité vos parents. Voici à l'appui dece que jedis une histoire que raconte saint Bernardin de Sienne. Il y avait, ditil, un enfant pervers et libertin qui menait une vie dissolue et mauvaise, et quoique son père fil tous les efforts imaginables soit par les corrections qu'il lai infligeait, soit par les avis qu'il lui donnait pour le ramener dans la bonne voie , il fut insensible atout , ît continua à vivre comme de coutume. Bien plus, fatigué des
avertissements et des corrections de son père, il enlra un jour dans un tel excès de colère, que l'ayant saisi avec violence, il le renversa et le traîna le long d'un escalier. Déjà ce barbare était parvenu à la moitié de cet escalier, avec l'intention de le précipiter au bas, lorsque cet infortuné père lui adressant la parole: « Arrête, mon fils, lui dit-il , arrête, ne va pas plus loin, et » sache que transporté moi-même de cette fureur qui l'anime , » j'ai trainé mon père jusque-là. Ne va pas plus loin, te dis-je, » de crainte que Dieu ne permette qu'un jour les propres enfants » ne t'entraînent encore au-delà.» Apprenez donc par cet exemple, vous tous qui m'écoulez , jeunes gens qui serez engagés un jour dans les liens du mariage, apprenez que les enfants qui en seront le fruit vous traiteront de la même manière que vous aurez traité votre père et votre mèrejsachez donc, je vous le répète encore, aux dépens d'autrui, comment vous devez vous comporterenvers vos parents. Honorez-les, aimez-les, estimez-les, puisque la nature vous en fait un devoir, puisque Dieu vous le commande, et qu'il vous promet des récompenses aussi magnifiques, celles de vivre heureux pendant de longues années sur la terre , et ensuite d'être éternellement associés au bonheur des Saints dans l'autre; c'est la félicité que je vous souhaite.