TRENTE-UNIÈME INSTRUCTION
Sur la nécessité d'aimer nos ennemis.
Dans la dernière instruction j'ai commencé à vous expliquer; le cinquième commandement qui nous défend de tuer le prochain; et après avoir réfuté les différentes erreurs qui se sont élevées relativement à ce même commandement;, vous avez entendu que noire divin Maître, pour nous inspirer une horreur convenable de- L'homicide, nous défend non-seulement de tuer noire semblabie, mais encore de le battre, de le maltraiter, de le blesser, et même encore de nous mettre en colère contre lui, de l'offenser par des paroles injurieuses et méprisantes. Cela ne suffit pas; il faut encore détruire la racine de ce péché qui est la haine , et lui substituer au contraire l'amour. Neus verrons donc qu'uu chrétien ne doit pas haïr, mais aimer sincèrement le prochain ,. lors même qu'il en aurait reçu des injures graves, parce que. sans cela il ne peut être le vrai disciple de Jésus-Christ, et faire son salut éternel.
1. Il est vrai que ctar.s le cinquième commandement. Dier. nous défen 1 l'homicide; mais il est aussi vrai d'un autre côlé que ce crime n'est pas ordinaire et commun , et ilest peu d'hommes assez féroces et assez brutaux pour rougir leurs mains dans le sang de leurs frères.ll n'en est cependant pas ainsi de la haine, qui est aussi commune et aussi ordinaire que les homicides sont rares; et combien en est-il qui n'auraient jamais le courage de tuer le prochain, mais qui ne se font aucun scrupule de le haïr. Qu'a donc fait Jésus-Christ notre nouveau législateur? Il a défendu d'avoir de haine contre nos ennemis mêmes, en ordonnant absolument de les aimer : il a voulu par-là détruire l'homicide dans sa racine. Ainsi que tous les péchés, cet abominable crim> a sa source dans lecœur,suivant la parole de Jésus-Christ mêm^ (Mallh. 15). Si donc on parvient à exterminer fa haine dont il e.il le repaire, toutes les disputes, les injures, les violences et les homicides seront par-là même anéantis et bannis du milieu des hommes. Saint Jean déclare (ep. 1. c. 3.) que celui qui hait son frère est un assassin. Le crime de l'homicide est l'effet de la haine enracinée dans le cœur. Le chrétien qui hait son semblable, est un homicide dans son cœur, parce qu'il démontre par-là qu'il nesuppofleqif avec peine son existence,et qu'il éprouverait de la joie si lamorl.venaità le frapper.Mais qu'arrivera- t-ilà cet infortuné qui traite ainsi son frère? Qu'il ne sera jamais compté au nombre des disciples de Jésus Christ, et qu'il sera exclu du Royaume éternel. Si donc vous haïssez votre frère, vous vous êtes soustraits à l'empire du Sauveur, vous ne portez plus le litre d'enfants de Dieu, et par conséquent le Ciel ne sera jamais votre partage. C'est à l'amour que vous aurez pour votre prochain, dit le Rédempteur du monde (Jo. 13), que je connaîtrai si vous êtes mes disciples. Celui donc qui a de l'aversion pour son frère, ne porte plus sur son front la marque à laquelle l'on distingue ceux qui sont les vrais disciples et les imilateursvJeJésus-Chrisl.
2. Ecoutez comment saint Jean, cet apôtre si chéri du Sauveur, s'exprime en parlant de celui qui hait son frère. « Celui, » dit-il, qui prétend être dans la lumière tout en haïssant son » prochain, se trompe, parce qu'il vit dans les ténèbres. Savez- » vous, dit-il encore. quel est celui qui est environné d'une vraie » lumière? C'est le chrétien qui aime son frère (ep. 1. c. 2). » Le voilà ce vrai disciple de Jésus-Christ et celui qui aime véritablement Dieu. La pierre de touche pour savoir si vous êtes les sincères disciples du Christ et les amis de Dieu, c'est votre amour pour le prochain et pour vos frères.
SUR LE CINQUIÈME COMMANDEMENT DE DIEU. S6î>
3. Il n'y aurait point de difficulté, disent quelques-uns, à aimer notre prochain et nos frères; mais nous voudrions n'aimer que ceux dont le caractère, les manières nous conviennent- Quanta certaines personnes qui par leurs habitudes, leur ton, leur genre, nous déplaisent, comment pouvons-nous les aimer? bien au contraire , comment s'empêcher d'éprouver pour elles de l'aversion et de la haine, puisque tout en elles nous froisse et nous chagrine? C'est une antipathie dont il n'est pas en notre pouvoir de nous défaire, et nous ne pouvons nous en rendre raison, qu'en disant que c'est la nature elle-même qui en est l'auteur. Mais je vous réponds que si vous agissez ainsi, vous n'agirez pas suivant les maximes de Jésus-Christ et suivant son esprit. Ce n'est pas lui que vous suivez, mais les bizarreries de votre caractère, ou pour mieux dire, vous obéissez à votre passion.Si vous voulez être les disciples de Jésus-Christ , vous devez considérer dans la personne qui vousdéplait et dont le genre, les manières ne vous conviennent pas, vous devez, dis-je, considérer en elle, un frère, on membre de Jésus-Christ, un enfant de Dieu, un héritier de la gloire éternelle. Ses vices, ce qu'elle a de repoussant ne détruisent pas et n'effacent pas en elle ces titres et ces caractères divins qu'elle a reçus sur les fonts baptismaux, litres qui doivent vous attacher inséparablement à elle, si vous désirez vousmêmes avoir part aux avantages qui y sont attachés, titres qui par conséquent doivent vous la rendre chère et aimable. Qu'importe qu'elle n'ait rien que de rebutant, qu'elle n'ait aucune des qualités qui provoquent l'affection , qu'au contraire elle n'ait que des vices? N'en avez -vous point vous-mêmes? Croyez-vous plaire à tous, et être du goût de tout le monde? Non certainement. Et cependant vous désirez qu'on ferme les yeux sur vos imperfections, qu'on vous excuse, qu'on vous aime; pourquoi donc n'agissez-vous pas envers votre prochain comme vous voulez qu'on agisse envers vous? Oh! vous ne pouvez prendre cela sur vous, vous alléguez que la nature et votre caractère s'y opposent. Mais la vraie charité ne fait pas dépendre ses opérations du caractère ni de la nature, mais du souffle de la grâce; c'est elle qui doit être le principe et le motif de votre amour envers le prochain.
4. Malgré-, '■'aversion que nous sentons contre quelques personnes, disehc d'autres, nous ferions des efforts pour les aimer si elles nous aimaient, si elles nous faisaient du bien, si elles nous honoraient , si elles nous estimaient; mais quand elles nous haïssent , qu'en toute occasion elles nous font du mal et qu'elles nous offensent, comment pouvons-nous nous déterminer à les
aimer? Oh ! il faut avouer ici que c'est par cela , qu'à défaut de ïoiile autre preuve , se fait connaître la sainteté et ia perfection delà religion chrétienne, et combien elle s'élève au-dessus de ^oules. Aimer ceux qui nous aiment, honorer ceux qui noushono* rent, faire du bien à ceux qui nous en font, est une chose qui coûte peu et que font même les païens; mais aimer ceux qui ,ious baissent, être bons envers ceux qui nous font du mal et qui ♦tous offensent , voilà le caractère propre des seuls et vrais cln éliens, qui ne mettent aucune différence entre leurs ennemis et lenrsamis: Amicos diliçjere, omnium csl: inimicos aulem d'digere% xf)loriuncIiristicnwrum,t\]l'l\^\ill\\ie\v>clirix!ianiisiiulliustjslho.ilisa li faut cependant avouer qp'jl n'est aucun motif humain qui soit capable de déterminera en agir ainsi ; bien loin de là, tout en détourne. La seule raison qui p;ii>se pprler un.çjiréliea.à aimer ceuxqni luicntvotié leur haine,c'est la consolation qu'il éprouve de marcher sur les traces de Jésus-Cbrisl qui lui a pardonné tant de fois ses crimes, l'espérance de trouver auprès de ce juge éternel cet amour, celte rais1éricor.de et celte indulgence qu'il aura témoignés à tous ceux qui font offensé, le plaisir et la gloire d'avoir obéi à son législateur souverain.
5. Le commandement que Dieu nous fait d'aimer celui oui nous a offensés , est le commandement coolie lequel se révolula nature qui, dans le désordre et la corruption où elle se trouve depuis le péché, ne sait qu'inspirer des sentim.Mitsde uajne et civengeance contre ceux qui nous ont fait des loi ts et des outrages. La sagesse humaine qui cherche à légitimer et à étayer par des raisonnements spécieux ces sentiments de haine et de vengeance, lui fait une guerre ouverte. Ace commandement on op. pose encore d'un coté la coutume où sont et on! to;i|oursétéles peuple\d'exercer leur vengeance contre leurs ennemis ; on cherche à l'autoriser, cette vengeance, par b*s exemples qu'on allègue , par une infinité de réçj/str^giquçs dont le monde entier a été témoin ; les passions elles-mêmes avec leurs ressentiments qu'elles croient justes, s'efforcent de la confirmer et de la fortifier; et les loix bumaines qui devraient la proscrire, ne manquent pas de l'autoriser en certaines occasions, ou ne punissent pas ceux qui s'yhvrent. 'voilà quels sont les ennemis de ce commandement par lequel il nous «est enjoint d'aimer notre, prochain quel qu'il soit. Et tousse font pour ainsi dire un devoir de haïr ceux qui haïssent , oe faire du mal à ceux qui leur en font , de calomnier ceux qui les çalopmient , et de persécuter ceuxqni les persécutent. JXéaumoius notre divin Rédempteur a imposé àlous
les hommes un commandement contraire, et par la force cl la vertu de sa grâce, il a voulu triompher de toute la nature ; il a voulu renverser toutes les maximes de la sagesse insensé.' du. monde, par la sage folie de sa sainte doctrine. H a voulu abolir les anciens usages et les fausses traditions par l'esprit nouveau de vérité qu'il est venu répandre dans le cœur de tous les hommes; et par la force et l'autorité de ses saints exemples, il a jugé convenable d'anéantir toute la force et l'auiorilé des mauvais exemples, et de dompteras passions. Prêtons l'oreille à la voix de ce divin Maître ; profitons de ses insiruciions, et accomplissons ce qu'il nous commande.
6. «Vous avez appris , C3 sont ses paroles -, ce qui a été dit aux: » anciens. Vous aimerez ceux qui \ous aiment, et vous haïrez » ceux qui vous haïssant; et moi je vous dis et vous commande » ceci: aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïs» » sent, et priez Dieu pour ceux qui vous persécutent et qui vous » calomnient. Faites cela , afin que vous soyez les enfants devo- » trePère céleste qui fait lever le soleil sur les bons et sur les mau- » vais, et tomber la pluie sur les justes et les pécheurs. Carsi » vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense en atnvz- » vous? Les pubiicains n'en font ils pas autant? et si vous » saluez seulement vus frères, que faites vous de plus qu'eux? Les » païens en cela sont-ils différents de vous ? Soyez donc parfaits » comme votre Père céleste est parfait (Matth.c. ô). » Telle est la réforme qu'a opérée contrairement à celte règle et à cette loi si vantée et si ancienne, de n'aimer que ceux qui aiment (-t de. haïr ceux qui nous offensent, Jénis Christ fils de Dieu, cette sagesse incarnée, le souverain et suprême législateur qui a tout pouvoir et dans le Ciel et sur la terre.Telle est la loi de douceur et d'amour qu'il est venu graver dans nos cœurs. Tel est le nouveau commandement qu'il (ait à tous les hommes , non par le ministère des anges, ou par la langue des apôtres et des prophètes, mais en personne, desa propre bouche, qui est d'étouffer non-seulement dans nous toute haine, toute aigreur contre celui qui nous a offensés, de faire tomber de nos mains les ai mes et de bannir de notre cœur l'esprit de vengeance , mais encore d'aïmer d'un amour sincère nos ennemis, de faire du bien à ceux qui nous haïssent, et de prier Dieu pour ceux qui nous calomnient et nous persécutent: iUli(jilc,bene facile, orale. Et si notre Diett el notre suprême législateur le commande , quiconque veut être son disciple, doit obéir.
7. Mais aimer ceux qui nous haïssent , faire du bien à ceux qui
nous ont fait du mal, estime chose impossible à ceux qui sont irascibles et qui "s'emportent à la moindre injure. Etcomment pourrai-je aimer et faire du bien à celui quia toujours cherché à me porter préjudice, qui est cause de ma ruine , qui m'a rendu tant de mauvais services , qui m'a suscité tant de procès ? Ah ! cela n'est pas possible ; ce serait déjà remporter une grande victoire sur moi-même , si je pouvais assez me dompter pour ne pas le haïr; mais l'aimer et lui faire du bien comme ce commandement nous l'ordonne, c'est ce dont n'est pas capab'e la nature humaine. Telle est l'objection que s'est faite à lui-même saint Jérôme (1.1. Com. in c. 5 Malth.) en commentant ces paroles de •lésus-Christ : «Je vous le dis, aimez vos ennemis.» Objection à laquelle il répond, en déclarant que cela ne vous sera pas possible» étant abandonnés à vos forces et ne suivant que les impulsions delà nature corrompue et de vos passions déréglées ; mais vous le pourrez avec les forces de la grâce. Jésus-Christ n'a pas commandé des choses impossibles ; ce serait une grave erreur que d'oser l'avancer, mais des choses parfaites en elles-mêmes, saintes de leur nature, et que nous pouvons accomplir moyennant son secours. C'est ce que fit David envers Saiil et Absalon , le chaste Joseph envers ses frères qui l'avaient vendu, et tant d'auires Saints soit de l'ancien soit du nouveau testament ; pourquoi donc avec le même secours de Dieu, ne pourriez-vous pas ce qu'ils ont pu?
8. Au moins cependant on ne niera pas, dira quelque autre, qu'il ne soit extrêmement difficile de réprimer les emportements delà nature, les transports delà colère, qui nous portent à la haine et à la vengeance. Je ne veux pas vous induire en erreur sur ce point , en vous faisant croire que l'amour des ennemis est facile, ce qui certainement n'est pas , je ne le dissimule point, je ne le cache point, cela est difficile, et j'ajouterai encore, très difficile à la nature corrompue. Mais si nous voulons être les disciples de ce divin Rédempteur qui nous ordonne expressément d'aimer ceux qui nous ont offensés, aidés du secours de cette grâce avec laquelle l'Apôtre (Philip. 4) assurait pouvoir accomplir tout ce que Dieu exige, nous aimerons notre prochain malgré tous les obstacles qui s'y opposent. 11 est difficile d'aimer ceux qui nous ont outragés et de leur pardonner leurs offenses; mais n'étail-il pas difficile à Abraham d'oublier sa tendresse de père, d'armer ses mains d'un glaive meurtrier et d'en frapper son fils Isaac ? Et cependant il se hâta d'accomplir l'ordre de Dieu sans délai. Il est difficile d'aimer qui nous hait et de faire
du bien à qui nous fait du mal; mais David n'éprouvait-il pas les mêmes difficultés à pardonner au roi Saiil qui le poursuivait avec acharnement? Ne lui était- il pas extrêmement difficile de mener une vie si pénible dans les montagnes et dans les cavernes où il se réfugiait, tandis qu'il pouvait mettre un terme à toutes ses misères et uses peines en profilant des occasions favorables qui se présentèrent si souvent, et mettant à exécution les conseils de ses infortunés compagnons d'armes, pour se débarrasser des poursuites de ce roi forcené.en lui donnant la mort ? Mais non, il voulut se soumet Ire à la loi onéreuse d'aimer son ennemi et vaincre toutes les difficultés que la nature lu i opposait , parce que Dieu le lui avait commandé : Propter vèrba labiorum tuoruni ego custodivi vias duras (Ps. 16). Il est difficile d'aimer ceux qui vous baissent , et de remettre entre les mains de Dieu la vengeance de l'injure qui nous a été faite ; mais la vengeance et la haine n'oflïent-elles pas aussi leur difficulté? Quel fardeau déporter toujours avec soi un cœur rempli de fiel et d'amertume; par quelles secousses violentes l'esprit n'est-il pas ébranlé et bouleversé ! quels noirs et horribles fantômes viennent le troubler ! Ces moyens coûteux , barbares et jamais sûrs qu'on emploie pour exercer sa vengeance, celte dure nécessité d'abandonner sa maison, sa patrie, ses amis, dans laquelle se met celui qui veut user de représailles contre son ennemi , et se venger de ses outrages, sans parler ici de l'injure faite à Dieu , de 13 perte de l'âme, ne sont-ce pas là des difficultés graves et très graves, au lieu donc déporter le lourd fardeau que vous vous imposez en réalisant vos projets de vengeance , efforcez-vous au contraire d'aimer vos ennemis, de leur pardonner, afin d'éprouver les consolations et les joies qui sont le fruit de l'obéissance et de la soumission aux volontés de Dieu.
9. Hais si je ne tire pis vengeance de celte offense, qu'en sera-lil de mon honneur ?... L'honneur est donc sacrifié, d'après vous, parce qu'on ne châtie pas un adversaire qui vous a insultes;1 Mais qu est-il cet honneur qui ne se peut conserver qu'au prix du salut éternel et de la perte de l'âme ? Ce serait une chose bien déplorable de ne pouvoir se délivrer d'une infamieou d'une honte prétendue, que par une désobéissance manifeste et une grande offense envers Dieu. Mais venons à votre objection. Auprès de qui perd-on l'honneur quand, voulant donner des preuves d'amour à un ennemi, on lui pardonne l'offense qu'il a faite? Auprès du monde , dites-vous ? Mais auprès de quel monde ? Ce n'est pas auprès d'un monde sage, parce que celui qui n'est pas vindicatif,