IV^ INSTRUCTION
De quelques avantages sociaui^ du eëlibat.
Crescite et multiplicamini, et replète terram.
Croissez, multipliez vous et remplissez la terre.
( Gen., I, 28. )
Les théologiens catholiques se sont demandé si Dieu a imposé à tous les hommes l'obhgation d'embrasser l'état de mariage, et ils ont répondu que dès l'origine il y avait sans doute un précepte à ce sujet, afin de multiplier plus rapidement les serviteurs de Dieu sur la terre; mais que, depuis l'époque où le genre humain s'est répandu dans le monde entier, ce n'est plus un commandement pour tous. Saint Paul, nous l'avons entendu, exhorte vivement les chrétiens de Corinthe à vivre dans le célibat, comme il leur en donne lui-même l'exemple, afin de vaquer plus librement aux œuvres de piété et de charité, de ne s'occuper que de l'unique soin de plaire à Dieu. Si le mariage est un état saint, le célibat ou la virginité lui est donc bien préférable.
Cependant, quand Luther leva l'étendard de la
révolte contre l'Eglise, et qu'au mépris des engagements les plus sacrés, il contracta un mariage sacrilège, lui prêtre et moine augustin, avec une religieuse défroquée, il se vit forcé, le malheureux, àprésenter à son parti une sorte de justification. Il prétendit donc que ces paroles : Croissez et multipliez-vous, renferment un précepte formel, pour tous les temps et pour tous les hommes, de contracter mariage. Il eut même l'audace d'écrire au cardinal de Magdcbourg pour l'engager à l'imiter. « Dieu n'a-t-il pas dit dans la Genèse, lui écrivait-il, que l'homme doit avoir une compagne?. . . A moins d'un miracle. Dieu ne peut pas transformer un homme en ange. Que répondras-tu, au jour du jugement, quand Dieu te dira : Je t'avais créé afin que tu ne fusses pas seul et que tu prisses une compagne ; où est ton épouse ? » Le cardinal aurait pu répondre que l'Eglise de Dieu était son épouse, et qu'il n'avait pas trop d'intelligence, d'activité, d'amour et de tendresse pour tous ses enfants spirituels. Il aima mieux ne faire à Luther que la seule réponse qu'il méritait, le silence du mépris. Mais Luther entre en fureur et l'accable d'injures; il le traite de bourreau de cardinal, fripon de valet, tête folle, Satan de papiste; il souhaite le voir pendu dix fois à une potence haute comme trois potences ordinaires, et lui dit d'autres gracieusetés de ce genre qu'il est inutile de vous répéter.
Les philosophes du xviii*' siècle, dignes enfants de la Réforme, en ont hérité leur haine et leur mépris contre la virginité et le célibat ; tantôt ils vomissent des torrents d'injures contre les couvents ;
tantôt ils nous les représentent comme des tombeaux vivants et versent des larmes sur tant de milliers d'innocentes victimes destinées à faire la joie de leurs familles etl'orgueil de la société, tandis que le jeûne, le silence et la solitude les dévorent impitoyablement. Or, ces philosophes sont animés, nous disentils, du plus pur patriotisme; ils n'ont d'autre but que de voir la nation grande, riche et prospère , et ils nous affirment que c'est la population qui fait la richesse d'un peuple; car, en multipliant la popution , on augmente sa richesse. La fécondité de la terre est inépuisable et le domaine de l'industrie est infini ; donc, si vous augmentez le nombre des ouvriers, vous multipliez les bras, vous multipliez les travailleurs, vous augmentez les produits et par conséquent les richesses.
Il y a un siècle et peut-être Un demi-siècle que ce langage aurait pu séduire quelques esprits irréfléchis, qui ne comprennent pas les hautes questions sociales ; mais aujourd'hui il ne saurait faire illusion à personne. Tout le monde sait en effet que si la population est moins nombreuse, ce n'est ni la virginité ni le célibat qui en sont responsables. Voulezvous en connaître la cause? demandez-la aux gens du monde , et ils ne rougiront pas de vous la dire. Mais que dis-je? C'est moins le défaut que l'exubérance de la population qui nous effraie et nous épouvante. Lorsque le catholicisme régnait en Angleterre, dans cette île des saints, les pauvres étaient rares, et ils étaient généreusement secourus par les couvents et les monastères. Mais la Réforme a passé
par là et n'a laissé debout aucune de ces salutaires institutions ; elle a renversé les couvents cl les monastères, elle a aboli les ordres religieux et s'est emparée de toutes les propriétés qu'ils avaient défricbées et acquises à la sueur de leur front. Or, mes frères, dans quel pays du monde l'agriculture a-t-ellefait autant de progrès qu'en Angleterre? Chez quel peuple l'industrie a-t-elle pris autant de développement et s'est-elle perfectionnée avec autant de succès? Cependant nulle part les pauvres ne sont aussi nombreux qu'en Angleterre, nulle part ils ne sont aussi malheureux et aussi dégradés. On compte cent mille criminels dans lesprisonr , un pareil nombre de fainéants qui n'ont aucun moyen d'existence , vingt mille mendiants dans les rues de Londres , trente mille voleurs qui vivent de leur profession , cent mille filles perdues et trois millions de pauvres. La population s'est augmentée au point d'épouvanter le gouvernement, et heureusement que l'Angleterre a pu déverser son trop-plein dans le Nouveau-Monde et dans ses immenses possessions des Indes ; il y a longtemps que les Anglais se seraient dévorés les uns les autres. Aujourd'hui les profonds politiques cherchent quelques moyens d'arrêter cette progression effrayante de la population, sans pouvoir en trouver un seul. L'un d'eux cependant a cru avoir résolu le problème en proposant au gouvernement de porter une loi qui interdît le mariage à tous les pauvres , c'est-à-dire qui hîgalisât la plus monstrueuse des immoralités. La France n'est pas aussi malade que l'Angle-
terre, il s'en faut bien ; cependant les hommes réfléchis se préoccupent sérieusement de l'avenir et s'en effraient à bon droit. Ils prévoient que dans peu d'années les ressources alimentaires seront loin d'être en proportion avec cette augmentation incessante de la population. Eh bien! mes frères, ce que les philosophes, les publicistes et les gouvernements cherchent sans pouvoir le trouver, le catholicisme l'a établi depuis dix-huit siècles. Il a élevé bien au dessus du mariage le célibat et la virginité; il l'a conseillé, encouragé, sanctifié, ennobli ; et en ouvrant une carrière nouvelle, en donnant une liberté entière aux âmes d'élite de porter la vertu jusqu'à l'héroïsme, il maintient constamment l'équilibre entre les naissances et les décès, et empêche l'excès de la population. Et si la France, croyez-le bien, n'est pas descendue si bas que l'Angleterre, nous en sommes redevables à la salutaire influence du cathohcisme. Pourrez-vous jamais vous faire une juste idée de tout le bien que doivent faire les cinquante mille prêtres qui sont en France, les cent mille rehgieux ou rehgieuses, et les deux ou trois cent mille céhbataires vivant pauvrement, et se dévouant corps et âme au soulagement des pauvres, à l'instruction des enfants, au soin des malades et des infirmes, à la propagation par la parole et par l'exemple de tous les principes de moralité et de civilisation?
Je n'ignore pas tout ce qu'on dit et tout ce qu'on peut dire contre les ordres rehgieux et contre les célibataires. Que ne dit-on pas et que n'a-t-on
pas dit contre loul le monde? Faudra-t-il pour cela détruire tout le monde? Où est l'institution utile aux bonnes mœurs qui n'ait été censurée et condamnée, surtout par les philosophes et par les honnêtes gens du monde?
Mais ils spécifient les accusations, et ils disent . « Ce sont les ordres religieux qui ont amené la révolution française ; vivant au milieu de l'abondance et des richesses, des habitudes de luxe leur ont fait perdre l'esprit de leur état; c'est ce qui a excité contre eux le mépris, l'envie et la haine. »
Si la justice nous oblige d'avouer que cette accusation n'est pas totalement dénuée de vérité, elle nous fait un devoir de vous dire que toutes les classes de la société ont pris une part plus ou moins large à ce cataclysme qui a failli engloutir la société ellemême , les savants et les ignorants , les riches et les pauvres, le clergé et le peuple, les nobles et les roturiers; toutes les classes aussi ont pu compter dans leurs rangs de nobles et innocentes victimes , et c'est sans doute à la prière et au sang de ces glorieux martyrs que Dieu a jeté un regard de miséricorde sur notre malheureuse patrie, et qu'il l'a replacée à la tête de toutes les nations du monde.
Mais si le reproche que l'on fait aux ordres religieux n'est pas tout à fait immérité, il retombe de tout son poids sur les gens du monde et non sur les ordres rehgieux. Vous n'ignorez pas, mes frères, que dans le siècle dernier les familles nobles, à l'exemple de Caïn, offraient à Dieu ce qu'elles avaient de moins beau et de moins bon, c'est-à-dire leurs
enfants boiteux ou difformes. Le ciel devait les appeler à la vie religieuse ou dans le sanctuaire ; on les consolait en les dotant de riches abbayes, ou en leur donnant la crosse et la mitre. Le seul intérêt des familles décidait des vocations. Est-il étonnant, mes frères, que l'esprit du monde avec tous ses vices fût entré dans les couvents et les monastères ? Mais c'est là le fait des gens du monde et non de la religion ; c'est leur cupidité et leur égoïsme qui ont produit ces conséquences si déplorables. Quoi donc ! ils font tous leurs efforts pour empoisonner la source, et ils s'étonnent que les eaux du fleuve soient corrompues , ils accusent de leur propre crime ceux qui s'y sont abreuvés !
Si tous les gens du monde pouvaient m'entendre, je leur dirais : A toutes les époques il s'est commis par les commerçants des injustices criantes et des scélératesses, et cependant vous n'avez jamais demandé l'abolition du commerce, parce qu'en luimême c'est une chose utile. Pourquoi donc voulezvous abolir les ordres religieux qui vous enlèvent tant de compétiteurs et tant de rivaux dans toutes les carrières de la société? et c'est déjà un service que vous devriez apprécier. N'ont-ils pas autant de droits à jouir de l'air et de la lumière du soleil que vous ? Laissez donc les ordres religieux, mais laissez aussi les vocations naître et se développer librement. Laissez vos enfants suivre leur attrait pour l'état de mariage ou la vie religieuse ; aidez-les de sages conseils ; faites-leur sentir toute l'importance d'un bon choix à cette époque de la vie où il faut prendre
une dL^tcrmination décisive; éprouvez leur vocation, mais avec prudence, de peur qu'ils ne confondent un sentiment de générosité inspiré par une faveur passagère avec la voix du Dieu qui les appelle à un genre de vie plus parfait, rien de mieux; mais, de grâce, ne les empêchez jamais de répondre à l'appel qui leur est fait d'en haut: ce serait résister à l'ordre même de Dieu.
S'il est vrai, mes frères, que les ordres religieux ont eu autrefois le malheur d'être riches, c'est une faute qu'ils ne commettent'pas aujourd'hui. Ensuite, pour être justes, vous devez reconnaître qu'une grande partie de leurs revenus était consacrée à des œuvres de piété et de charité ; voilà pourquoi les mendiants étaient si rares à cette époque. Et cependant, malgré ces pieuses largesses, l'esprit de relâchement, le luxe avec son hideux cortège s'introduisit peu à peu dans les cloîtres et y remplaça l'esprit de piété, de prière et de dévouement. Les ordres religieux sont tombés, et leur chute a eu du retentissement dans le monde entier. Que la hutte du sauvage soit renversée, personne n'y songe; mais que la flèche de Strasbourg soit jetée par terre, ce serait un événement. Ainsi, mes frères, plus les ordres religieux sont élevés, plus leur chute est profonde et funeste; leurs vertus sont sublimes, ou leurs vices sont extrêmes ; il faut que leur vie ressemble à celle des anges ou à celle des démons. Il importe donc que les maisons rehgieuses soient pauvres et qu'on y vive pauvrement; il faut que tous soient assez riches pour y faire vœu de pauvreté. Ce que les
plus saints et les plus illustres fondateurs d'ordres ont le plus redouté pour leurs congrégations, ce sont les richesses ; ce qu'ils ont recommandé avant toutes choses, c'est l'amour et la pratique de la sainte pauvreté. Voyez-vous sainte Claire qui refuse opiniâtrement les Hbéralités d'Honorius III, du chef même de l'Eglise ? Mais pourquoi des chrétiens ne respectent-ils pas des intentions si pures, si saintes et si sages? Pourquoi, lorsqu'une congrégation religieuse peut marcher d'elle-même, continuent-ils à lui prodiguer leurs aumônes? Aidez-les, favorisez-les àleur naissance, secourez-lesjusqu'àce qu^elles puissent se suffire à elles-mêmes, ces saintes et admirables familles; c'est peut-être la plus excellente de toutes les aumônes corporelles, puisqu'elle a pour but la diminution du nombre des pauvres et le succès d'une œuvre spirituelle et morale. Mais quand vous les voyez s'agrandir, et surtout arrondir leurs propriétés, gardez-vous bien de leur continuer vos largesses, vous les perdriez infailliblement. L'histoire, cette grande maîtresse des hommes et des peuples, vous raconte la disparition des maisons religieuses qui se sont affaissées sous le poids de leurs richesses; mais je crois qu'elle serait fort en peine d'en citer une seule que la pauvreté ait ruinée. Donnez donc un autre cours à vos libéralités; et, certes, vous n'aurez que l'embarras du choix, au miheu d'un si grand nombre d'œuvres de piété ou de bienfaisance et d'associations de tout genre qui opèrent tant de bien dans la société.
Permettez-moi, mes frères, de faire une ré-
llc.vion (Ml passant. Souvent nous vous parlons du (langer des richesses , et nous vous engageons à ne point y attacher votre cœur. Vous êtes un peu incrédules sur cet article; eh bien 1 voilà un fait trèspropre à vous ouvrir les yeux. Considérez donc ces leligieux dont nous venons de vous parler : c'étaient des hommes qui vivaient encore jusqu'à un certain point dans le désert et la soUtude , qui par état étaient obligés de réciter chaque jour l'office divin, de s'approcher souvent du tribunal de la pénitence, de célébrer les saints mystères, de faire de sérieuses méditations sur la vanité des choses de la terre et sur la vérité etla réalité des richesses du ciel, d'examiner leur conscience; et ces hommes vivaient sous la direction de leurs supérieurs, assez généralement versés dans les sciences divines, et sous l'autorité des inquisiteurs, des visiteurs apostoUques ou des évèques. Cependant, mes frères, malgré des secours si puissants et si nombreux, ces pauvres religieux n'ont pas su résister aux abus si attrayants des richesses ; et vous, mes frères, vous priez si rarement et avec tant de négligence, que nous vous voyons aux offices de l'Eglise seulement aux grandes solennités ; vous n'examinez jamais votre conscience, parce que vous ne fréquentez pas les sacrements; vous n'avez pas de temps, dites-vous, pour entendre nos instructions et bien moins encore pour réfléchir sur vos fins dernières, et vous nous ferez croire que les richesses sont sans danger pour vous? Mais c'est une preuve que déjà elles vous ont séduits, etquevausen faites votre seul et unique dieu.
Voyez ce que fait le clergé séculier. Il n'ignore pas qu'il rencontrera dans quelques religieux, non pas des ennemis, mais quelquefois des rivaux, qui, non contents de la position modeste que l'Eglise leur fait dans sa milice, veulent quitter le second rang pour monter au premier, échanger leur titre de prêtres auxiliaires pour celui de pasteurs des âmes, établir des paroisses dans d'autres paroisses, malgré les défenses si souvent réitérées des conciles et des papes. Il sait bien que si le religieux n'est pas toujours à la hauteur de sa sublime vocation, le mépris dont il se couvrira rejaillira sur lui-même. Il sait qu'à la rigueur il peut se suffire à lui-même. Il sait tout cela, et beaucoup d'autres choses encore ; et cependant qui établit, qui protège, qui encourage toutes les congrégations naissantes? Et que peuvent donc prouver les abus d'une chose, sinon que la chose est bonne ? Il n'y a rien de parfait dans ce monde, et s'il faut détruire tout ce qui est sujet à quelques inconvénients, adieu toutes les institutions, adieu les royautés, les gouvernements constitutionnels et les répubhques , adieu les sciences et les arts, le commerce et l'industrie.
Disons-le donc hautement : les ordres religieux, quoiqu'on dise le monde, ont rendu et rendent encore de trop grands services à l'Eglise pour que tous les chrétiens ne les soutiennent et ne les bénissent. Comptez donc, si vous le pouvez, toutes les œuvres de piété, de charité et de bienfaisance entreprises et exécutées par des congrégations religieuses, qui sont, dans l'ordre moral et religieux, ce que sont
los compagnies et les sociétés en commaïuîilc dans le commerce etrinduslric. Comptez, si vous le pouvez, tous les pécheurs que la parole éloquente de religieux remplis de science et de vertu ont touchés, ébranlés et convertis ; comptez tous ceux qui sont allés décharger près d'eux le poids de leurs péchés, qu'ils n'auraient jamais eu le courage d'avouer à leur propre pasteur; comptez tous ces illustres docteurs qui ont usé leur vie à nous expliquer la parole de Dieu avec tant de sublimité et de profondeur; comptez tous les savants qui ont enrichi le monde des plus précieuses découvertes ; comptez les nombreux et courageux apôtres qui ont répandu la lumière de l'Evangile dans le monde entier, et porté le flambeau de la civilisation parmi les peuples les plus sauvages. Et que seriez-vous aujourd'hui, s'ils ne nous avaient conservé et transmis les écrits de tous les auteurs profanes dont vous vous servez pour attaquer l'Eglise cathohque? Vous ne pouvez faire un pas sans vous heurter contre quelque bienfait que vous a procuré quelque religieux.
Ce n'est pas tout ; car si vous pouvez voir et loucher quelques uns des nombreux avantages que vous avez reçus des ordres religieux, vous ne voyez pas le mal qu'ils ont empêché. Un grand nombre d'entre eux, s'ils fussent restés dans le monde, et s'ils ne fussent devenus de grands saints, auraient certainement fait la honte et la désolation de leurs familles et le malheur de la société. Les grandes âmes, les cœurs chauds et ardents ne sauraient se contenter d'une demi-vertu; il faut qu'elles la por-
jusqu'à l'héroïsme, ou qu'elles tombent dans les derniers excès ; il faut qu'elles brillent ou resplendissent comme des soleils parl'éclat de leur sainteté, ou qu'elles épouvantent le monde par leur corruption et leur scélératesse. Pensez-vous que la France eût été moins glorieuse et moins heureuse, si Marat, Danton, Robespierre et tant d'autres de cette trempe eussent été trappistes, chartreux, voire même jésuites? Si Voltaire et Rousseau, Diderot et d'Alembert, et quelques uns de leurs plus chauds partisans, eussent passé leur vie à exercer les fonctions modestes de frères des écoles chrétiennes, croyez-vous que nous aurions beaucoup perdu? On a dit avec raison que les scélérats sont de grands saints manques.
Comme Dieu a créé les hommes pour vivre en société, il ne donne qu'à un très-petit nombre une volonté forte et capable de se déterminer et de se conduire par elle-même. Les autres sont faits pour obéir, pour vivre dans la soumission et la dépendance, et ils cèdent facilement à l'impulsion qui leur est communiquée. Si vous les laissez seuls ou si vous leur donnez un mauvais guide, ils tomberont dans tous les désordres et feront le fléau de la société. Mais groupez-les dans un couvent ou un monastère, autour d'une volonté énergique, sage et éclairée, ils pratiqueront la vertu et se rendront utiles au monde. Or, mes frères, qui nous dira le nombre d'âmes qui ont été ainsi préservées du désordre et maintenues dans le sentier de la vertu?
Laissons donc, mes frères, laissons les philosojjhes et les libres penseurs déclamer tant qu'ils vou-
dront contre le célibat el la virginité. Ce sont de petits archers qui veulent renverser les pyramides d'Egypte à coups de flèches, ou des enfants qui veulent démolir un fort solideifient construit en l'attaquant avec des grains dcsable. Ils crient parce qu'ils ont peur, et ils crient fort parce qu'ils ont grand'peur. Ils ont peur de Dieu; ils ont peur du prêtre et des religieux qui leur parlent sans cesse de Dieu; ils ont peur de la lumière parce qu'ils ont des passions qu'ils ne peuvent satisfaire que dans les ténèbres; ils ont peur de la vertu parce qu'elle les condamne. Entourez de vos hommages et de votre vénération le religieux et la vierge qui font à Dieu le sacrifice de leurs propres personnes et qui soutiennent la sublimité de leur vocation par la noblesse de toutes les vertus. Dirigez les vocations naissantes, mais gardezvous de les influencer, encore bien moins de les forcer. Il ne vous appartient pas de dire à Dieu : Voilà ta part. Faites-lui au moins l'honneur du choix. Aidez de vos aumônes les maisons religieuses qui se fondent ou se rétablissent, mais dans une certaine mesure. N'oubliez pas les œuvres qui se font chez vous et pour vous. Amen.
DÉVOUEMENT LES CÉLIBATArRES. -— HISTOIRE DE MARIE FONTBONNE.
Il n'y a que des aveugles volontaires iqui refusent de reconnaître le bien immense opéré par les ordres religieux d'hommes ou de femmes, surtout ceux qui se consacrent au ministère de la prédication, à la propagation de la foi chez les infidèles, à renseignement de la jeunesse, au soin des pau-
Yres, des infirmes et des malades. Mais il est encore bon nombre de gens du monde qui ne comprennent pas l'utilité des ordres religieux qui se vouent à la pratique de la mortification et de la pénitence, tels que les trappistes et les trappistines, les chartreux et les carmélites. Ils ne comprennent pas qu'une des vérités les plus fondamentales de la religion chrétienne, c'est la solidarité des œuvres et la réversibilité des mérites. De même que le premier Adam nous a perdus par sa désobéissance, le second Adam nous a sauvés par son obéissance, ses souffrances et sa mort. Ce qui provoque la colère de Dieu, ce sont nos péchés ; ce qui Tapaise, c'est la pénitence, parce que la pénitence satisfait à la justice de Dieu. Comme donc il y a tant de chrétiens qui offensent Dieu à toutes les heures du jour et de la nuit, il en faut d'autres qui fassent pénitence et qui demandent grâce à Dieu à toutes les heures du jour et de la nuit. Les ordres religieux sont donc comme des paratonnerres qui préservent de la foudre les contrées oij ils ont des établissements ; c'est par eux que nous obtiendrons notre pardon et la conversion des pécheurs. Que de bonnes œuvres s'opèrent par des célibataires de l'un et de l'autre sexe qui demeurent dans le monde ! Nous connaissons des hommes en possession d'une belle fortune et qui ne se marient pas, afin de pouvoir faire des aumônes plus abondantes. En 4 854, une députation des membres des conférences de Saint- Vincent de Paul deMetz vint à Nancy pour voir fonctionner des fourneaux économiques qu'on venait d'y établir. L'un d'eux, officier d'artillerie, me fit des observations fort justes sur la nécessité de donner une bonne éducation aux tilles des familles pauvres, par la raison que plus tard ces filles deviennent mères de famille et sont chargées exclusivement d'élever leurs enfants, tandis que le père, pauvre ouvrier, travaille au dehors pour procurer à sa famille les choses nécessaires à sa subsistance. Ces considérations firent sur moi une vive impression, et, dans une réunion de dames et de demoiselles appartenant à la classe élevée, je proposai à diverses reprises l'établissement d'une association de dames qui feraient pour les jeunes filles à peu près ce que font les
conférencesdeSaint-VinccntdePaul [lour les garçons ; mais jo ne fus pas compris. Cepenilanl une (lomoiselle, d'une des plus nobles et des plus respectables familles de notre ville, vint me trouver et me dit : a Monsieur le curé, vous perdez votre temps en exhortant les dames et les demoiselles de l'aristocratie à s'occuper de l'œuvre que vous leur proposez. Ce n'est point ainsi que s'est conduit le Sauveur; il s'est adressé i^ de pauvres ouvriers, et c'est par leur ministère qu'il a sauvé le monde. Adressez-vous donc aux pauvres fdles de votre congrégation de demoiselles, et vous serez entendu. AU»rs les personnes d*un haut rang qui auront de la bonne volonté viendront se joindre à elles, et votre association marchera d'elle-même. » Je suivis ce conseil qui me parut sage, et aujourd'hui une société qui se compose de quatre-vingts membres actifs, connue sous le nom de Société de Saint-Joseph, s'occupe de patronner plus de cent trente jeunes fille» pauvres et de leur procurer le bienfait d'une éducation chrétienne. Leur but est d'inspirer surtout à ces enfants l'amour du travail, l'esprit d'économie, les vertus de modestie et de simplicité. Elles leur font une classe tous les dimanches, de trois à cinq heures, pour leur apprendre à lire, à écrire, à calculer. La plupart de ces petites filles répondent aux soins qu'on leur donne et font de véritables progrès dans le bien.
Combien d'œuvres de ce genre ont été entreprises et soutenues par des célibataires ! Souvent de pauvres servantes poussent la vertu jusqu'à l'héroïsme. Je ne puis résister au désir de citer le trait suivant.
Tout ce que la religion peut inspirer de sublime dévouement, tout ce que la morale peut enseigner de plus pur, tout ce que la charité et la piété filiale peuvent concevoir de plus touchant et de plus tendre, Marie Fontbonne le pratique sans relâche depuis son âge de jeune fille, avec une joie, une simplicité de cœur et une délicatesse d'actions qui n'appartiennent qu'aux âmes privilégiées dont Dieu seul s'est réservé la direction.
Marie Fontbonne est née en 1807 à la Chapelle-Agnon (Puy-de-Dôme). Ses parents étaient de pauvres cultivateurs..
A huit ans, elle quittait le toit paternel, gagnant sa nourriture; ce qui allégeait sa famille. Son naturel heureux, sa soumission à faire ce qu'on exigeait d'elle, sa promptitude à Faccomplir, la firent estimer de chacun.
A seize ans, elle commença à gagner quelque argent ; sa joie fut grande. Ces premières ressources furent employées à acheter trois chemises, dont une pour sa mère. Dès ce moment, elle put obéir aux instincts de son cœur ; elle commença cette vie d'ordre, de calcul et d'économie qui lui permit de faire tant avec un si faible avoir.
Pendant vingt-neuf ans elle a partagé ses gages avec sa mère, qui ne dut qu'à sa tendre et intelligente sollicitude d'avoir échappé aux angoisses du besoin. Sa mère mourut en 1854; la bienfaisance de Marie se reporta sur un frère dont la raison était altérée. Elle l'habilla, le fit nourrir et soigner jusqu'à ce que sa folie, devenue furieuse, l'eût fait admettre dans un hospice oii il n'est point oublié.
Marie a une sœur à Lyon ; elle est veuve et a deux enfants. Une petite fille de neuf ans est sa filleule; elle Ta toujours vêtue et nourrie; elle la fait élever. Cette pauvre enfant a une maladie organique ; c'est Marie qui pourvoit à son traitement. Il en est de même du petit garçon de huit ans, affecté d'une maladie de poumons ; c'est encore elle qui le fait traiter.
Cette sollicitude pour les siens est une chose bien naturelle sans doute ; mais ce qui est admirable, c'est sa constance, qui, loin de s'affaiblir, est aiguillonnée par des exigences nouvelles qui la trouvent sans lassitude.
Il y en aurait peut-être assez dans une telle conduite pour mériter quelque récompense humaine ; que sera-ce donc quand on connaîtra les faits suivants ?
il y a vingt-trois ans que Marie est entrée au service de la famille T... ; elle y est entrée à vingt-six ans. Celte famille était dans l'aisance; elle était riche d'honneur et avait une réputation proverbiale de probité dans le commerce qu'elle exploitait. Hélas ! les faveurs que laisse tomber la fortune ne sont le plus souvent ramassées que par les plus habiles ; le mérite arrive trop tard. La maison T.., éprouva des revers et
succomba sous leur poids. Marie le devina par les larmes des enfants et la tristesse de son maître ; elle s'informa discrètement de ce qui se passait ; elle apprit la triste vérité et s'associa dès lors de toutes les forces de son àme aux chagrins de cette famille, qui devint définitivement la sienne. Depuis longtemps les conditions de service de Marie étaient changées. La famille T.. . l'engagea i\ prendre du service dans d'autres maisons où elle serait mieux rétribuée ; elle refusa fièrement une proposition qu'elle taxa d'injustice. Ses gages étaient arriérés, ses élrennes supprimées, tout lui présageait un sacrifice inévitable ; loin de se plaindre, elle redoublait de zèle et s'appliquait par des moyens divers à rendre supportables les privations de ses maîtres. Plusieurs fois M"'' T.. . a vu ses vêtements usés remplacés par de neufs aux frais de Marie, qui avait soin de se soustraire à tout témoignage de reconnaissance-
Les sacrifices d'argent n'étaient rien pour cette fille, qui ne voyait que les soulîrances plus grandes qui menaçaient ses maîtres. Sans doute ce détachement est admirable ; mais ce qui l'est bien davantage, ce sont les soins délicats qu^elle mettait à éviter à son vieux maître tout ce qui pouvait contribuer à l'émouvoir trop violemment. Ainsi il y a tels créanciers qui ne croient pas au malheur et à la ruine de leur débiteur; ceux-ci se présentaient chez M. T... , Marie les raisonnait; s'ils persistaient à s'introduire, elle les conduisait auprès de M"*^ T... ; aussitôt elle se diiigeait dans la chambre de son maître pour l'entretenir et empêcher qu'il ne s'aperçût des plaintes et des reproches que recevait sa fille.
Le désastre de la maison T... devait être complet; il ne lui a pas même été fait grâce de son pauvre mobilier, vendu publiquement. Elle est restée insensible à toutes ces rigueurs, mais Marie les a douloureusement ressenties; aussi a-t-elle voulu adoucir à son vieux maître l'amertume de nouvelles privations; elle a racheté de ses deniers les meubles de sa chambre et les a fait réintégrer dans son appartement. Grâce à cette délicate action, M. T... s'est retrouvé au milieu des objets avec lesquels il avait vieilli : c'est un secrétaire, une
commode^ deux fauteuils et deux chandeliers. Il n'est pas possible d'exprimer la douce joie que cette vertueuse fille a ressentie de la satisfaction reconnaissante que lui exprimait son maître, a Vous êtes content, lui dit-elle, c'est tout co qu'il me faut. »
Que de choses touchantes il y aurait encore à ajouter à de semblables actions !
Marie a vu disparaître sans regret une partie de ses économies, et elle ne reçoit plus de gages depuis longtemps ; eh bien î elle trouve le moyen, sans nuire à son service, d'employer quelques heures du jour et même une partie de la nuit à des travaux d'aiguille qui lui rapportent quelque argent et grossissent le petit pécule oii puisent sa famille et ses maîtres.
Autre chose admirable : la famille T... occupe un logement au troisième étage d'une maison où les sœurs de Saint- Charles ont une chapelle. M^*^ T... est infirme et ne peut guère marcher sans appui ; Marie, qui sait que les plus douces consolations viennent du ciel, ne veut pas que sa chère maîtresse soit privée des offices ; elle la prend dans ses bras, descend et remonte les trois étages avec son précieux fardeau, toujours avec la même bonne humeur.
Quand on songe que cette pauvre fille est une simple fille des champs, étrangère à toute éducation, et que son cœur possède de si précieux trésors pour le soulagement de tant de souffrances et d'infortunes, n'est-on pas tenté de se jeter à ses pieds?
Chaque jour les journaux enregistrent les récompenses accordées à de généreux citoyens qui ont exposé leur vie pour sauver celle de leurs semblables ; cela est beau et digne d'éloge, mais c'estl'affaired'im moment. Quelle récompense accor- (!erait-on donc à cette fille plus généreuse encore qui pendant trente ans a partagé avec sa famille et ses maîtres le fruit de ses rudes travaux, sans autre satisfaction que la satisfaction de ses maîtres et de sa famille? [Journal des Bons Exemples.)
Nous pourrions citer des milliers d'exemples de ce genre, qui montrent combien le célibat chrétien rend de services à lu religion et à la société.