‹ Instructions practiques sur la pisciculture: suivies de mémoires et de rapports sur le méme sujetChapitre 12 sur 22 · DES ÉPINOCHES ET DES ÉPINOCHETTES · texte numérisé non relu

DES ÉPINOCHES ET DES ÉPINOCHETTES

lui indiquer qu'elle est prête à le suivre. Alors le mâle, averti par les signes animés de ce mystérieux langage, se précipite vers son nid comme pour lui en indiquer le chemin, plonge sa tète dans son ouverture, rélargit vivement pour lui en faciliter l'entrée (pi. III, fig. 3), cède ensuite la place à la femelle, qui, en y pénétrant, semble obéira son invitation. Elle s'y engage tout entière et ne laisse plus voir à l'extérieur que l'extrémité de sa queue, qui fait saillie à travers l'ouverture par laquelle elle s'est introduite ; elle y reste pendant deux ou trois minutes, durant lesquelles ses mouvements convulsifs indiquent tous les efforts qu'elle fait pour pondre les œufs; puis elle s'élance, pâle et décolorée, après avoir percé le nid de part en part: en sorte que ce nid, qui souvent n'a qu'mie seule ouverture avant le passage de la femelle, en a toujours deux après la ponte.

Pendant que la femelle occupe le nid, y dépose les œufs, le mâle, dont la coloration mobile, les mouvements animés, expriment l'agitation croissante , paraît en proie à une sorte de paroxysme , et semble vouloir hâter le moment où il pourra pénétrer à son tour. Il assiste la femelle, la frotte avec son museau, comme pour l'encourager (pi. II, fig. 2), et, dès qu'elle a accompli la fonction de la ponte, il entre par la même voie qu'elle a suivie, glisse sur les œufs en frétillant, et sort presque aussitôt pour réparer les désordres de son établissement. Mais ce nid , dont la construction lui a coûté tant de fatigues, n'est pas seulement destiné à recevoir les œufs d'une seule

ponte ; il peut eu contenir une bien plus grande «{uautité. Le mâle v attire donc successivement et à diverses reprises, pendant plusieurs jours, ou la même femelle, ou toutes celles qui consentent à le suivre, et consacre, en général, une fécondation spéciale à la progéniture de chacune d*elles ; en sorte que son nid finit par devenir un riche magasin , où les œufs do chaque ponte particulière sont agglomérés en masses distinctes, et où toutes ces masses entassées forment un bloc énorme.

La faculté qu'a chaque femelle de pondre plusieurs fois et à des intervalles plus ou mohis variables explique pourquoi ces animaux sont susceptibles de se multiplier d*une manière si prodigieuse, et Ton n'est plus surpris, lorsqu'on connaît toutes les ressources de cette étonnante fécondité, qu'ils puissent pulluler en assez grande abondance, dans certaines localités, pour y devenir un moyen d'engraisser la terre. U n'est pas rare que , dans un seul nid , la somme de toutes les pontes qui s'y sont eftectuées donne un total de 1,000 à 2,000 œufs, et l'on conçoit facilement que ce chiflre puisse s'élever bien davantage, puisque les habitudes de polygamie donnent à chaque mâle la iwssibilité de féconder la progéniture d'un nombre pour ainsi dire illimité de femelles. Pennant raconte que , dans les marais du comté de Lincoln, ces poissons se montrent de temps en temps en (luantités surprenantes , et remontent en colonnes épaisses la rivière de Welland : il y en a tant, qu'on en répand sur les terres pour les ferti*

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liser. Ces apparitions subites et innombrables ont fait croire que des inondations successives enlèvent les Épinoches de la surface de tous les marais pour les accumuler dans des cavités souterraines , d'où elles sortiraient ensuite quand leur nombre deviendrait excessif; mais je viens de donner une explication si simple de ce phénomène, qu'il est impossible de ne pas Taccepter comme une solution définitive.

Soins donnés mu\ œafs.

Le mâle reste Tunique gardien de ce précieux dépôt ; car non seulement les femelles n'en prennent aucun soin , mais elles en deviennent les ennemies redoutables, font partie des coalitions nombreuses qui cherchent à envahir le nid pour le livrer au pillage et satisfaire sur les œufs leur appétit féroce. C'est donc pour lui une rude et difficile tâche que celle de les défendre contre les tentatives répétées de ces pirates affamés ou gourmands, alors surtout que, pendant un mois tout entier, il sera obligé de fournir aux œufs qu'il protège toutes les conditions nécessaires pour en favoriser l'éclosion , ou de veiller à l'éducation de sa nombreuse famille ; mais il n'v a pas d'obstacle qui puisse le détourner de son but ou afEûblir son courage. Il commence d'abord par fortifier son nid en le recouvrant de pierres, dont le volume est quel({uefois égal à la moitié de son corps, et qu'on ne le croirait pas capble de transporter, si on ne le voyait à l'œuvre. Il ferme la sortie de son nid et n'en cr^nserve que l'entrt'îe ouverte, à travers

laquelle il est presque toujours occupé à foire passer (les courants par le rapide mouvement de ses nageoires pectorales. Ces courants ont probablement pour but, en lavant sans cesse les œufs, d'empêcher que des byssus ne se forment sur eux et n'en arrêtent le développement ; car ils périssent presque tous dès qu'on les soustrait à cette influence salutaire. Les mouvements que le mâle exécute pour obtenir ce résultat ne peuvent être confondus avec aucun de ceux auxquels il se livre dans d'autres circ:instances ; ils sont complètement caractéristiques de Tacte qu'il accomplit en ce mommt. A(Mrès avoir placé le grand axe de son corps dans le prolongement de l'ouverture du nid, il rapproche assez sa tête de cette ouverture pour que i'extrémilé de son nmseau en atteigne l'entrée , pousse ensuite ses deux nageoires pectorales d'arrière en avatit, et dirigt» si visiblement Teau sur les œufs, qu'il est impossible de supposer que cette manœuvre, répétée avec une incroyable persévérance , puisse avoir une autre destination Cpl. III, fig. U),

Pendant que le mâle est ainsi occupé à faire pondre les femelles, a soigner leurs œuts, à murer son nid pour mettre ces derniers à l'abri, il chasse rudement toutes les Epinoches qui tentent de s'en approcher, les frappe avec son museau, les menace de ses aiguillons, et, tant que le nombre <les assaillantÀ ne s'élève pas -au delà de quatre ou cinq, il réussit toujours à les repousser par la fon'e. Mais il y a de? moments où l'ennemi devient si formidable, qu

Pl.lD.

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toute résistance est inutile ; et, quoique dans ces cas il ne lui soit plus permis de se détendre, il ne renonce pas pour cela à l'espoir de conjurer Torage. Il a alors recours à la ruse, s'éloigne de son nid en exagérant les mouvements saccadés auxquels il se livre, prend toutes les allures d'un poisson qui poursuit une proie, et cherche ainsi à opérer une diversion. Ce stratagème lui réussit souvent; car les Épinoches, entrahiées par l'espoir de lui ravir sa proie, se dispersent sans consommer l'acte de spoliation qu'elles se préparaient à accomplir contre les œufs, objets de leur convoitise. Mais cet artifice ne réussit pas toujours à préserver son nid du pillage. J'ai vu des individus obligés de le recommencer cinq ou six fois de suite, et ce nid subir toujours le même sort.

Le merveilleux instinct qui porte le mâle protecteur à tromper l'ennemi , quand il désespère de le vaincre , est une faculté du même ordre que celle qui inspire aux femelles d'un grand nombre d'oiseaux ces ruses si bien combinées à l'aide desquelles on les voit entraîner le chasseur loin du lieu où elles couvent leurs œufs, où elles élèvent leurs petits. Tout le monde sait que la perdrix , par exemple , lorsqu'elle est surprise, traîne pesamment son aile comme un oiseau blessé, et que, laissant ainsi à l'ennemi qu'elle redoute l'espoir de l'atteindre, elle l'entraîne h sa poursuite et donne à ses petits le temps de se cacher ou de fuir. Il est rare que des faits semblables ne se présentent pas à l'observa ti.n des

t>ersoanes qui habitent la campagne, et, pour ma part , je n'ai jamais oublié les détails intéressants d'une petite aventure dans laquelle une femelle couveuse joua si habilement son rôle , que je fus bien complètement dupe de son artifice. Je traversais, en 1841, une terre moissonnée des environs de Nice, lorsque je vis tout à coup une alouette rouler à mes pieds et se traîner péniblement comme si elle n'avait pas la force de s'éloigner. Mon premier mouvement fut de me baisser pour la prendre; mais, au moment où je croyais la saisir, elle fit un nouvel effort et parut ne réussir qu'avec peine à se traîner un peu plus loin. Elle m'attira ainsi successivement jusqu'en un champ voisin, et lorsqu'elle jugea qu'elle m'avait assez détourné de son nid pour m'en faire perdre la trace , elle s'élança , joyeuse et légère , en célébrant par ses cris le succès de sa ruse. Il est évident qu'il y a dans tous ces actes, comme dans ceux auxquels les Ëpinoches se livrent, un véritable calcul, et qu'ici l'instinct s'élève jusqu'à la hauteur de l'intelligence. Mais je n'ai pas le projet de traiter une semblable question, et je reviens aux combats des Épi-, noches.

Ce n'est point avec les Ëpinoches ordinaires qu'ont lieu les combats les plus acharnés, car une attaque un peu vive suffit ordinairement pour les mettre en fuite ; mais quand les rencontres ont lieu entre des mâles voisins, occupés tous deux à soigner les œufs confiés à leur garde, alors des luttes terribles peuvent s'engager. Les deux adversaires, animés d'une égale

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fureur, se précipitent Tun contre l'autre, mettent le même acharnement à ne point laisser envahir leur territoire, se poursuivent en tournoyant rapidement, se mordent ou s'efforcent de se percer avec leurs aiguillons. Le changement et la mobilité de leurs couleurs expriment Tardeur croissante de la passion qui les Bgite. On les voit aussi, le plus souvent. s*épuiser en efforts inutiles et revenir ensuite, acca- Mes de fatigue, reprendre chacun leur fonction au-* près du nid qu'ils avaient passagèrement abandonné ; d'autres fois, le vaincu n'échappe aux coups de son adversaire qu'en allant se cacher dans l'herbe pour les éviter. Il est des cas cependant où la lutte se termine d'une manière beaucoup plus tragique, car l'un des champions, traversé par l'aiguillon du vainqueur, peut périr victime dans ce combat à outrance; mais c'est là une rare exception. Presque toujours les deux adversaires regagnent paisible* ment leur demeure et finissent par se tolérer réciproquement. On voit même dans les ruisseaux , lorsque les nids sont très rapprochés, chaque mâle protecteur se contenter, quand il est assailli par son voisin, de se coucher sur le flanc, en étendant son aiguillon , comme pour exprimer qu'il exerce ses fonctions, et l'assaillant se retirer après l'avoir reconnu.

ÉdacattOB de» peUis.

Lorsque, par les soins assidus de sa courageuse persévérance, le mâle réussit à conserver son nid jusqu'aux approches de l'éclosion, on le voit redou-

bler de zèle, ôter les pierres peur le rendre plu» perméable à Teau, pratiquer de nouvelles ouvertures, multiplier les courants, remuer les œufs, les amener tantôt à la surface, tantôt au fond, et leur fournir ainsi, en variant leur position, les conditions qui conviennent à cette période de leur développement.

Enfin, quand, au bout de dix ou douze jours de fatigue et de soins, les petits sont éclos, il est encore nécessaire qu'il les protège pendant assez longtemps, car, s'il les abandonnait, ils ne tarderaient pas à devenir la proie de leurs ennemis. Ils naissent, en efiet, avec une vésicule ombilicale si volumineuse, que c'est à peine s'ils peuvent en supporter le poids, et leur marche, si je puis ainsi parler, en est tellement embarrassée, qu'ils sont incapables de fuir le danger qui les menace. Il faut donc que la sollicitude paternelle devienne pour eux une barrière qui les préserve de toutes les invasions.

Le mâle protecteur se dévoue à cette nouvelle fonction et la remplit avec une vigilance minutieuse. Il ne permet à aucun des nouveaux-nés de franchir les limites de son nid : si quelqu'un s'en écarte, il le prend aussitôt dans sa bouche et le reporte immédiatement à son domicile ; quand le nombre des déserteurs augmente, il en saisit plusieurs à la fois sans jamais en blesser aucun : la poule n'élève pas ses poussins avec une sollicitude plus intelligente. Mais à mesure que sa nombreuse famille se développe, et que les petits deviennent plus agiles, il leur faut un plus gi'and espace pour s'exercer, et alors le mâle le>

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laisse se répandre sur un territoire plusétendu. Cette augmentation de liberté lui impose une surveillance encore plus active; il est obligé de veiller à la fois à la sécurité de tous et d'être présent partout. On le voit donc sans cesse aller et venir comme ces chiens de berger qui tournent autour des troupeaux, ramènent les brebis qui s'égarent, et sont toujours prêts à les défendre contre les attaques dont elles peuvent être l'objet.

L'exercice de cette dernière fonction ne dure pas moins de quinze à vingt jours, et comme au bout de ce temps tous ses élèves sont devenus assez forts pour suffire aux besoins de leur propre conservation, le inâle protecteur les abandonne pour aller reprendre ses habitudes au milieu des autres Épinoches qui habitent le bassin ou le ruisseau ; mais, chose surprenante, cet animal, qui, pendant toutes les autres saisons de l'année, se fait remarquer par sa voracité, vit dans une abstinence presque complète durant tout le temps qu'il consacre à construire son nid, à soigner ses œufs, à élever ses petits.

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