‹ Instructions practiques sur la pisciculture: suivies de mémoires et de rapports sur le méme sujetChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Après leur éclosion, les jeunes poissons gardent une diète rigoureuse, dont le terme, variable selon les espèces , est cependant annoncé chez toutes par la disparition de la vésicule ombilicale(pl . I, fig. 1 0) . La faim ne s'éveille chez eux qu'après que les éléments nutritifs contenus dans cette vésicule ont été absorbés : tant qu'elle peut suffire à leur accroissement, ils refusent absolument toute sorte de nourriture. Mes observations, à ce sujet, répétées un grand nombre de, fois sur plusieurs espèces , mais principalement sur la Truite et le Saumon, sont en tous points d'accord avec celles qu'avait faites Jacobi. Comme lui, j'ai vu cjue la Truite ne commence à manger que vers la fin

de la quatrième semaine, et que le Saumon ne cherche à pâturer que six semaines après la naissance.

La connaissance de ce fait n'est pas sans importance pour la pratique , puisqu'elle fixe rigoureusement le moment auquel il convient de nourrir les jeunes poissons. Leur fournir des aliments avant la disparition de la vésicule ombilicale, par exemple , le cinquième ouïe sixième jour, comme M. Haxo(l;, d'après les deux pêcheurs de la Bresse, conseille de le faire pour les Truites, serait un procédé condamnable, s'il n'était complètement inutile pour deux raisons : d'abord, à cette époque de leur existence, les jeunes Truites puisent, je le répète, leurs éléments de nutrition dans la vésicule ombilicale, qui peut seule, durant un mois et plus , fournir à leurs besoins ; ensuite elles ne pourraient alors s'assimiler des aliments en nature, attendu que leur intestin n'est pas encore suffisamment développé pour les recevoir et les digérer.

Indépendamment de son inutilité, une alimentation trop précoce peut devenir nuisible , surtout si les jeunes poissons artificiellement obtenus sont élevés en grand nombre dans un espace restreint. Les matières animales qu'on leur donne , si petite qu'en soit d'abord la quantité, n'étant pas employées, finissent par s'accumuler tous les jours de plus en plus au fond du vase, par se corrompre, et devien-

(1) Fécondation arti/lcieUe et éclosion des œufs de poisson, Épinal, 1852, p. 56.

NOUHaiTURE DES JEUNES POISSONS. ^7

lient ainsi, comme j'en ai vu des exemples, une cause de mortalité.

Quelle que soit l'espèce que l'on ait obtenue par les procédés de la fécondation et d'éclosion artificielles, on peut donc se dispenser de nourrir les nouveauxnés tant que la vésicule ombilicale persiste. Le Brochet lui-même , cette espèce si vorace, n'échappe pas à cette loi : j'en ai sous les yeux qui, éclos depuis près de vingt jours, ont encore des traces de leur vésicule ombilicale, et ne cherchent pas à manger.

Mais il ne suffisait pas, surtout pour ce qui regarde les Saumons et les Truites , de connaître l'époque à laquelle les jeunes recherchent les aliments en nature. Il fallait encore savoir quel genre de nourriture il convenait de leur fournir alors , afin de les faire passer à l'état d'alevin. Ce problème, de la solution duquel dépend la réussite d'une grande exploitation, me parait aujourd'hui résolu par les essais nombreux et variés qui ont été tentés, soit à l'établissement d'Huningue, soit dans mon laboratoire du Collège de France.

Déjà, en 1849, dans un mémoire sur la domestication des poissons et sur l'organisation des piscines, j'établissais par des expériences précises, qu'à l'aide d'une pâte faite avec de la chair hachée de cadavres d'animaux domestiques, on pouvait nourrir les poissons nouveau-nés , et , sous l'inlluence de ce régime, leur faire prendre un accroissement rapide. Ce résultat, que j'avais obtenu sur de jeunes Anguilles parquées par milliers dans des

us NOLRRITUKE DES JEUNES POISSONS.

espaces très restreints, j'ai essayé d'en faire l'application aux jeunes du Saumon et de la Truite. Dp la chair musculaire crue, hachée et pilée jusqu'à c.o qu'elle fût réduite presque à l'état de bouillie, leur ayant été distribuée , je les ai vus en saisir et en manger avec avidité les fragments qui étaient isolée et flottants dans l'eau. J'avais dès lors la certitude que ce genre d'aliment leur convenant , je pourrais nourrir, dans un petit espace, et aussi facilement ([ue je l'avais fait pour les Anguilles, un très grand nombre de Saumoneaux et de jeunes Truites.

Cependant l'opération pour réduire de la chair musculaire crue en fibrilles ténues , susceptibles d'être aisément dégluties par des poissons excessivement petits, exigeant l'emploi d'un temps considérable ; et la difficulté de désagréger et de disperser dans l'eau une pâte aussi compacte et aussi liée ([ue celle qui résulte du broiement de cette chair musculaire crue, ne rendant pas assez rapide l'application de ce moyen d'alimentation , j'ai dû en chercher de plus expédilifs pour la pratique. C'est alors que M. Chantrant, chargé du Foin de surveillei' les éclosions du Coll<»ge de France , a eu l'idée de reînplacer la chair crue par de la chair cuite. Celle substitution a eu tout le succès que j'en espérais . puisqu'elle m'a permis de nourrir convenablement, à peu de frais, et de faire grandir dans un espace ih 55 centimètres de long sur 15 de large et 8 de profondeur , jusqu'à 2,000 Saumoneaux à la fois. I>a rhair musculaire de Ixeuf bouillie , à laquelle on

donne, en la broyant, en la râpant, ou en la coupant, une ténuité proportionnée à la petitesse des animaux que l'on veut en nourrir, chair que Von peut convertir en une pâte dont toutes les parties se désagrègent facilement, me paraît jusqu'à présent le moyen d'alimentation le plus convenable pour de jeunes poissons qui sentent les premiers besoins de la faim.

L'expérience m'a démontré que ce moyen d'alimentation était préférable à l'emploi du foie de veau cuit et du sang de bœuf bouilli. Ces substances sont moins avidement recherchées par les Saumoneaux et les jeunes Truites que les fibres musculaincs préparées comme je viens de le dire. Ils leur préfèrent même la chair crue et pilée de poissons blancs , avec laquelle , depuis deux ans , MM. Berthot et Detzem nourrissent et font grandir les élèves parqués dans des viviers de l'établissement d'Huningue. Cette chair de poisson, bien broyée, se détache, comme celle du bœuf bouilli , en fibrilles vermiformes dont les jeunes Saumons se montrent très gourmands.

Du reste, quel que soit, de ces aliments, celui (pie l'on adopte, si les nouveaux-nés que l'on veut pousser à l'état d'alevin sont dans des ruisseaux artificiels étroits , dans de grands vases , où l'eau , quoique renouvelée, n'a pas un courant rapide, il faut avoir le sohi , pour prévenir des accidents faciles à prévoir , de purger de temps en temps , à l'aide d'une grande pipette de verre, le fond de ces

ruisseaux ou de ces vases, des dépôts que forment les particules animales qui n'ont pas été dévorées.

J'ai pensé que cet inconvénient, qui, sans une surveillance assez active , peut avoir de graves conséquences, serait facilement évité si, au lieu de proie morte, on pouvait fournir aux jeunes du Saumon et de la Truite des proies vivantes. Quoique les résultats que j'ai obtenus en agissant dans cette voie ne soient pas encore consacrés par une longue pratique, cependant ils me paraissent assez concluants pour devoir être rapportés.

Le frai de grenouille, tant préconisé par les deux pêcheurs de la Bresse, a été le premier expérimenté. Les œufs de ce batracien ont été mis dans les viviers, dans les appareils à éclosion où naissaient des Saumons et des Truites, s'y sont développés et y ont éclos; mais ni les têtards, ni l'albumine qui les enveloppe, n'ont été recherchés par les Saumoneaux et les jeunes Truites. Est-ce à dire que ces proies ne fussent pas de leur goût? Non sans doute, seulement elles étaient beaucoup trop grandes pour d'aussi petits animaux. Si les têtards conviennent à des sujets qui ont huit ou dix mois, un et deux ans, je suis convaincu qu'ils ne peuvent servir de pâture à de jeunes poissons qui viennent de perdre leur vésicule ombilicale. J'ai dû, par conséquent, renoncer, pour cet âge, à ce moyen d'alimentation.

J'ai eu recours alors à un autre expédient, dont le résultat a été des plus heureux. Des œufs de Brochet, fécondés artificiellement , ayant été mis en in-

cubation dans les réservoirs où étaient parqués des Saumoneaux , il en est sorti des jeunes d'assez petite taille pour être facilement déglutis, et plusieurs personnes ont pu voir, comme moi, les Saumoneaux se précipiter sur eux à mesure qu'ils se dégagejiient (le leur coque. Souvent même ils faisaient leur pâture des membranes ou enveloppes des œufs abandonnées par les embryons.

Je n'hésite donc pas à recommaïkler ce nooyen d'alimentation comme un des plus convenables, des plus en rapport avec ce qui se passe dans la nature et des plus appropriés aux appétits des jeunes Salraones. Il est, d'ailleurs, simple et facile , puisqu'il consiste à féconder artificiellement des œufs, non pas tant de Brochet que d'autres poissons blancs et de l>eu de valeur, et de les faire éclore dans un appareil à part, ou dans celui où sont les élèves auxquels on les destine.

Une autre proie vivante, que les petits Saumons et les Truites m'ont paru beaucoup goûter, consiste en (îrustacés presque microscopiques, des genres Cythère. Cyprès et Cyclops, etc. , que l'on trouve en abondance, surtout au printemps, dans toutes les eaux stagnantes. On peut al ors les pêcher en si prodigieuse quantité, qu'il serait possible d'en faire la base du régime des Salmones dans leur premier âge. Ces crustacés microscopi(iues, toujours en mouvement dans l'eau, sont pour les jeunes du Saumon et de la Truite un appftt sur lequel ils se portent avec avidité.

Enfin les très petits vers de terre xiouvellemeiit éclos sont aussi pour les Saumoneaux et les jeunes Truites une proie de prédilection ; mais il n*est pas toujours facile de la leur procurer en abondance; en sorte qu'elle peut tout au plus entrer dans leur régime comme variété de nourriture.

Quel que soit le régime auquel on soumette les jeunes poissons , soit qu'on leur procure de petits animaux vivants , soit qu'à défaut, on les nourrisse avec des proies mortes et broyées, toujours est-il qu'il est possible de les élever au nombre de plusieurs mille dans des espaces très restreints, et de leur faire prendre un accroissement assez rapide pour qu'on puisse les disperser alors dans de plus grandes eaux.

Mais ici les mêmes soins, la même alimentation doivent leur être continués. Une économie bien entendue exige'même qu'on leur fournisse de la pâture à tous les âges. Non seulement on empêche par ce moyen les espèces carnassières de s'entre-détruire , mais un leur fait acquérir en peu de temps une taille et des qualités supérieures à celles qu'elles auraient eues, si on les avait abandonnées aux seules ressources que peuvent leur offrir les milieux où elles vivent. Du reste, les movens d'alimentation deviennent d'autant plus faciles que les poissons que l'on élève sont plus âgés. Ainsi , à des Salmones d'un an , on peut fournir sans trop de peine et en abondance des tétards de gi'enouille, du fretin de poissons blancs, et principalement des Vérons, des mollusques aquatiques, des petites crevettes d'eau douce. Ceux d'un

Age plus avancé s'accommodent très bien des débris de cuisine et de toute espèce de chair provenant d'animaux domestiques.

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