N° 303. CHARITÉ DE SAINT VINCENT DE PAUL
Attendri au spectacle des galériens dont les misères morales et physiques navrent son cœur, Vincent de Paul obtient de leur faire des missions : il part et subjugue ces galériens par la puissance de sa charité ; tantôt il les assiste dans leurs besoins, tantôt il baise leurs fers; et à force de charité et de tendresse, il fait de ce repaire de tous les vices un temple, où sans cesse retentissent les louanges de Dieu dans les bouches vouées naguère au blasphème. Cependant parmi ces forçats qu'il soumet à la Providence, il en trouve un dont le désespoir lui résiste. C'est un jeune père de
famille condamné par des lois fiscales à trois ans de captivité sur les galères, et inconsolable de la misère où il a laissé sa femme et ses enfants. Vincent de Paul ne peut tarir ses larmes, il va briser ses fers, et profite de l'obscurité dans laquelle il s'est caché pour déployer toute la charité qui l'enflamme ; il se remet lui-même à la place de ce jeune forçat. Quel héroïsme de charité !
N° 304. — l'aveugle et la paralytique.
Voici une histoire aussi simple que touchante, que toutes les âmes chrétiennes liront avec intérêt et émotion. Elle a pour héros notre saint aveugle, Mgr de Ségur, et une petite fille paralytique, et pour théâtre le tonibeau du P. Olivaint.
C'était le 29 juin 1877, Monseigneur de Ségur disait la messe à la chapelle des Martyrs, rue de Sèvres, 35, pour obtenir la guérison de la petite Cécile de X., charmante enfant de huit ans, paralysée depuis longtemps déjà à la suite d'une congestion cérébrale. Pendant neuf jours de suite, le père de la petite infirme avait apporté son enfant sur la tombe du P. Olivaintet de ses compagnons, et il avait demandé àMonseigneur de Ségur, son ami, de dire la messe pour la clôture de la neuvaine.
L'enfant, étendue sur deux chaises près de l'autel, suivait la messe avec recueillement et contemplait le saint officiant.
La messe dite, le père essaya de mettre sa chère fille sur ses pieds et de la faire tenir debout ; mais ce fut en vain. La paralysie subsistait tout entière. L'en-
fant fut reportée dans sa voiture, et voici le dialogue qui s'établit entre elle et son père.
— Eh bien, ma chérie, tu n'es pas guérie?
— Non, papa.
— Tu Tas pourtant bien demandé au bon Dieu? L'enfant ne répond pas.
~ Comment! dit le père étonné; n'as-tu pas demandé au bon dieu de te guérir?
— Non, papa.
— Que lui as-tu donc demandé ?
— Je lui ai demandé de guérir Monseigneur de Ségur.
— Mais, c'était pour ta guérison à toi que la neuvaine avait été faite et que la messe était dite.
— Oui, papa; mais en voyant Monseigneur de Ségur aveugle, cela m'a fait tant de peine que je n'ai pu m'empêcher de demander à Dieu de le guérir plutôt que moi.
Le père ne répondit rien; il essuya une larme d'émotion, et il embrassa sa fille avec une tendresse mêlée de respect.
Monseigneur de Ségur fut vivement ému quand il apprit ce qui s'était passé ; il écrivit à la petite infirme une lettre que ses parents ont précieusement conservée, et que nous sommes heureux de reproduire ici, comme un admirable enseignement sur l'utilité des souffrances, en même temps qu'un témoignage précieux de la sainteté de celui qui l'écrivit et qui voit maintenant Dieu face à face dans les splendeurs de l'éternité.
Château de Livet, le 23 juillet 1877.
« Ma bonne petite Cécile,
» Votre excellent papa a raconté à mon frère, qui me l'a écrit à son tour, que le 29 juin, pendant la messe que je célébrais pour vous sur la tombe de notre saint ami, le martyr Pierre Olivaint, votre bon cœur vous a poussée à parler au bon Dieu de mon inlirmité en oubliant la vôtre. Quoique cela soit tout simple de la part d'une bonne petite chrétienne comme vous, je ne puis m'empêcher de vous en remercier, sans vous cacher cependant que vous vouliez me jouer, sans vous en douter, un vilain tour.
)) Voyez-vous, ma petite enfant, il n'y a rien de plus excellent sur la terre que d'avoir à souffrir avec le bon Dieu et de porter avec lui la croix des privations. En un sens, c'est un peu dur ; quelquefois même c'est très dur; mais en un autre sens, mille fois plus élevé, mille fois plus saint et plus excellent, c'est très préférable puisque cela mène au Ciel et nous aide beaucoup à éviter le péché et à ressembler à Jésus- Christ. Aussi n'ai-je pas la moindre envie d'être délivré de la sainte et sancvtifiante infirmité que Notre- Seigneur a daigné m'envoyer, il y a plus de vingt-quatre ans, dans sa miséricorde adorable. Et vous, ma petite Cécile, je vous engage très fort à désirer, non votre guérison, mais votre sanctification. Vous me direz peut-être que l'un n'empêche pas l'autre? C'est très vrai. Il est cependant encore plus vrai que la sanctification est plus difficile d'un côté que de l'autre, et que lorsque le bon Dieu lui-même nous cloue à côté
de lai et avec lui sur la croix, il est plus sûr pour nous d'y rester que d'en descendre. Sur mille personnes qui sont aujourd'hui en enfer, je parierais qu'il y en a neuf cent quatre-vingt-dix qui seraient au moins en purgatoire, si elles avaient eu la chance d'être aveugles, ou sourdes, ou paralytiques, ou affligées de quelqu'autre bonne grosse inlirmité; et que sur mille pauvres âmes quisouffrent énormément en purgatoire, il y en a au moins neuf cent quatre vingt-quinze qui jouiraient depuis longtemps des éternelles et saintes béatitudes du paradis, si quelque miséricordieu>e infirmité très désagréable les avait retenues sur la pente de la frivolité, des plaisirs mondains, de la vanité, de la coquetterie, delà gourmandise, etc.
» Adieu, ma chère petite. Laissez-moi vous bénir et vous embrasser comme un vieux compagnon d'infortune. Je bénis mille fois tous ceux qui vous aiment et que vous aimez. «L.-G. de Ségur. »