RÉELLE
Pourquoi le corps de Jésus-Clirist ne serait-il pas tout entier sous cliaque espèce et sous chaque partie de l'espèce? Serait-ce en raison de son volume? Mais qui vous assure que l'étendue est une propriété essentielle à la matière? Le profond Leibnitz s'exprime ainsi dans son Système thcoîogique : « 11 suffira de dire en passant que nous avons étudié longtemps et sérieusement les sciences mathématiques, mécaniques et naturelles, et il faut avouer que dès le principe nous «vons adopté le sentiment de ceux qui rocardent l'étendue
ciuniTie une propriété essentielle à la matière, et qu'à mesure que nous avancions dans nos études, nons nous sommes trouvé forcé d'admettre les doctrines de l'ancienne philosophie. S'il nous était permis d'exposer la suite de nos méditations sur ce sujet, ceux qui ne se laissent pas emporter par les préjugés de leur imagination reconnaîtraient peut-être que ces doctrines ne sont pas aussi confuses et aussi ineptes que le pensent vulgairement ceux qui n'éprouvent que du dégoût pour les opinions reçues, et qui insultent Platon, Aristote, le divin Thomas et d'autres grands philosophes, comme étant des empiriques. »
M. Ubaghs dit aussi : « L'étendue est assez généralement regardée comme le premier attribut des corps, celui qui constitue leur essence et les dislingue de tout ce qui n'est pas matériel ; donc, si l'on peut jamais concevoir ce que c'est que la matière, ce doit être évidemment à l'aide de cette propriété ; et cependant, bien loin de nous donner une idée nette des corps, c'est cette même propriété qui contribue le plus à nous en dérober la nature. En effet, la notion de substance implique celle d'un sujet qui continue d'être, par conséquent celle de permanence et celle d'unité. Mais par cela seul que l'étendue suppose des parties distinctes, et qu'elle est par conséquent l'attribut, non d'un seul objet, mais de plusieurs, la raison ne saurait y voir qu'un phénomène accidentel, un simple rapport de juxtaposition, et jamais l'essence de la matière, qui doit se trouver dans chacune des parties aussi bien que dans leur ensemble. Elle ne peut donc s'arrêter que par désespoir de cause à celte notion vague et incomplète , où il lui est impossible de reconnaître celle de substance ou d'unité. »
En supposant que l'étendue soit essentielle à la matière, au moins est-il certain qu'un corps peut être substantiellement le même, sans avoir la même étendue ou le même volume. l>c corps de l'homme à l'âge mûr n'est-il pas substantiellement le même que lorsqu'il commence à exister dans le sein de sa mère? Or, si le même corps peut être réduit à un si petit volume sans être changé substantiellement, qui vous a
(lil que Dieu ne puisse pas en faire subsister avec l'éleudue d'un yrain de sable ou d'un grain de poussière? Ne peut-on pas concentrer sur la pointe d'une aiguille une masse énorme de fluide électrique? Et qui vous dit qu'il soit impossible à Dieu de faire subsister un autre corps d'une manière analologue ? Connaissez-vous fiarl'iiitement en quoi consiste la substance d'un corps, la substance d'un corps spiritualisi' et déifié ?
Après la consécration, les accidents du pain et du vin subsistent sans sujet, comme aussi la substance du corps de Jésus-Cbrist sans les accidents. Et pourquoi pas? Qui vous a dit que les accidents sont de pures abstractions? Saint Thomas enseigne le contraire. Mais il ne peut y avoir, direz-vous, (jue deux choses dans un corps, sa substance et son mode d'être. Or, la forme d'un corps n'est pas quelque chose de réel. Mais comment prouverez -vous qu'il n'y a pas une antre manière de considérer les corps et de voir en eux, outre la substance, quelque chose de réel qu'on nomme les accidents? N'y a-t-il pas deux choses distinctes dans les substances alimentaires, les parties nutritives et celles qui ne le sont pas? Si j'appelle substance seulement ce qui est nutritif, et accident ce qui ne l'est pas, ne concevez-vous pas très-facilement que Dieu puisse changer la substance du pain et du vin en la substance du corps et du sang de Jésus-Christ sans changer les accidents? Supposez que l'intérieur de l'œuf de la colombe soit la substance et l'enveloppe les accidents, par la chaleur qu'elle communique à l'œuf, la substance de l'œuf est changée en un être vivant, et l'enveloppe ou l'accident n'est point changée. Pourquoi Dieu ne pourrait-il pas faire quelque chose d'analogue dans un ordre plus élevé ?
Ne dites pas que les sens nous trompent sur des hosties consacrées, car ils ne nous trompent réellement pas. Ce que nous voyons est réel et non pas imaginaire. Mais si des sensations que nous éprouvons nous concluons qu'il n'y a que du pain et du vin, nous portons un faux jugement. C'est ce qui nous arrive dans une foule de circonstances de notre vie. Me prenez-vous pas quelquefois du cuivre pour de l'or, de la
liqueur pour de l'eau naturelle, lorsque vous jugez d'aprèi le r^ens de la vue seulement? Mais après vérificalion vous prononcez que ce qui vous paraissait être de l'or n'est que du cuivre, que ce que vous preniez pour de l'eau naturelle est de la liqueur, malgré le témoignage de votre vue. De même nous alfirmons qu'après la consécration le pain et le vin eucharistiques ne sont pas du pain et du vin ordinaires, malgré le témoignage de nos sens, mais que ce sont les accidents du pain et du vin sous lesquels Jésus-Christ se trouve substantiellement présent. Si vous considérez l'enveloppe de l'œuf de la colo[nbe, vous croirez que c'est un œuf ordinaire; mais si vous prêtez l'oreille, vous entendrez le bruit d'un être vivant, parce que la colombe l'a rendu vivant par la chaleur qu'elle lui a communiquée. Si vous jugez de l'Eucharistie par vos sens, vous affirmerez que ce n'est que du pain et du vin ; mais si vous prêtez l'oreille à la parole de Jésus-Christ, vous saurez que le pain et le vin ont été changés en un être vivant par ramour tout puissant du Saint-Esprit. Il est donc faux de dire qu'en admettant le dogme de la présence réelle nos sens nous trompent, et que la certitude physique est anéantie.
Xir INSTRUCTION.
De riii<>$titiitioii de l'Eucliaristie.
Et accpptn pane gralian eijil et frcgit et dtdit eis, diccns.IInc est corpus meum quodpn) vobis datur.
Ayant pris du pain, il rendit grâces. 1p rompit cl le leur donna en disant : Ceci est mon corps qui est donné pour vous.
(Luc, XXII, i9.)
En réunissant les paroles concernant l'institution de l'Eucharistie, nous pourrons lire ce qui suit : <( Pendant qu'ils soupaient, comme ils mangeaient encore, Jésus prit du pain, le bénit, et, après avoir rendu grâces, il le rompit, le donna à ses disciples en leur disant : Prenez, mangez, ceci est mon corps donne pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. El, prenant la coupe après le souper, il rendit grâces et la donna à ses disciples en leur disant : Buvez-en tous, c'est mon sang, le sang de la nouvelle alliance qui est répandu pour plusieurs pour la rémission des péchés. Toutes les fois que vous le boirez, faites-le en mémoire de moi. »
Voilà ce qui regarde l'institution de l'Eucharistie. Il y a cependant quelque variante. Selon saint Luc, le Sauveur a dit : a Ceci est mon corps donné pour vous, »et suivant saint Paul : « Ceci est mon corps
rompu pour vous; » mais c'est toujours dans le même sens. Il est livré à la mort, il est froissé de coups, percé de plaies, violemment suspendu à une croix. Au lieu du futur qui est dans la Vulgate, on trouve le présent dans le texte original comme dans saint Luc. Et les deux sens sont vrais. Jésus-Christ a voulu nous montrer qu'en instituant l'Eucharistie il a offert à Dieu son Père un véritable sacrifice, qu'il a immolé sa chair et répandu son sang. Mais nous en avons parlé ; revenons à la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie.
Si je prenais un objet entre mes mains et qu'en vous le montrant je vous disse : Prenez, ceci est de l'or, il n'est aucun d'entre vous qui ne crût bien sincèrement que ce que je lui donne est vraiment de l'or. Il en est ainsi des paroles du Sauveur. Aussi tout le monde s'accorde-l-il à dire que, prises dans leur sens naturel, elles établissent incontestablement la présence réelle et substantielle de Jésus- Christ dans l'Eucharistie. Mais n'est-ce pas ainsi qu'on doit les entendre? Et pourquoi leur donner un sens figuré et métaphorique? Un mot n'est jamais employé dans un sens figuré que lorsqu'il y a quelque rapport entre la chose signifiée par le sens naturel et l'objet exprimé par le sens figuré. Si, en parlant d'un homme, je dis que c'est un lion, un renard, un ver de terre, vous comprenez aussitôt ma pensée, et vous voyez qu'il s'agit ou d'un homme furieux, ou d'un homme rusé, ou d'un homme faible. Mais quel rapport y at-il entre du pain et le corps de l'homme? Quel écrivain , quel
orateur s'est jamais servi du mol pain pour signifier le corps (l'un homme? ^e faul-il pas avoir perdu l'intelligence pour prétendre que ces mots : Ceci esC mon corps, signifient : Ceci est le signe de mon corps?
Quand Jésus-Christ dit : « Je suis le berger, je suis la vigne, je suis la porte, » ces mots sont pris dans un sens général. Mais aurait-il pu dire : Je suis ce berger, je suis cette porte ou cette vigne? Non , certes ; mais quand il dit : Ceci est mon, corps, il parle d'un objet déterminé qu'il tient à sa main, et ses paroles ne peuvent signifier que c'est la figure de son corps, mais que c'est son propre corps.
S'il n'avait donné qu'un signe, pourquoi ne l'aurait-il pas dit? En instituant la circoncision. Dieu a dit expressément qu'elle sera le signe de son alliance avec son peuple. Toutes les fois que Jésus- Christ emploie des comparaisons ou des similitudes, les évangélistes ont soin de le faire remarquer. Mais ici pas un mot d'explication ; il nous dit tout court : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Voilà ce que je vous donne, et en le recevant souvenez-vous éternellement du présent que je vous fais. Je vous donne mon corps comme une victime , mangez-le comme une victime, et souvenez-vous que c'est là un gage qu'elle a été immolée pour vous. 0 mon Sauveur, quelle netteté, quelle précision, quelle force ! mais en même temps quelle autorité et quelle puissance dans vos paroles ! Quand vous dites : « Femme, lu es guérie , » elle est guérie à Vins-
tant. Lt quand vous dites : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, c'est voire corps et voire sang.