‹ Instructions sur l'EucharistieChapitre 13 sur 35 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

Mais le sens naturel est peut-être en opposition avec les vérités chrétiennes, ou les règles de la morale, ou les lumières de la raison ? Quoi ! mes frères , le f^ jgme de la présence réelle qui fait de riiomme un être divin, qui manifeste delà manière la plus éclatante les perfections infinies de Dieu, qui devient le principe et la source des plus héroïques vertus, ce dogme serait en contradiction avec la raison humaine, les définitions de la foi ou les préceptes évangéliques !Pouvez-vous le croire? pouvez-vous le penser?

Trois évangélisles rapportent les paroles de l'institution de l'Eucharistie, et aucun d'eux n'a le plus petit mot pour nous faire entendre qu'il ne s'agit que du signe ou de la figure du corps et du sang de Jésus-Christ. Saint Paul, qui ne fait qu'expliquer l'Evangile, parle comme eux; il emploie des paroles qui établissent la présence réelle du Sauveur.

En parlant à ses apôtres de la dernière pâque qu'il allait célébrer avec eux, Jésus leur dit : «J'ai désiré ardemment manger cette pâque avec vous avant de souffrir. » Mais s'il ne voulait leur donner que la figure de son corps et de son sang, quelle serait donc la cause de ce vif et ardent désir? L'agneau pascal n'était-il pas une figure plus frappante de son sacrifice, et ne l'avait-il pas mangé plusieurs fois avec ses disciples? Mais que ces paroles sont

pleines de sens avec le dogme de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Euchanslie !

« Avant le jour de la fête de Pâques, dit saint Jean, Jésus, sachant que son heure est venue pour passer de ce monde à son Père , ayant aimé les siens qui étaient dans ce monde, il les aima jusqu'à la fin... sachant que son Père lui a tout remis entre les mains, qu'il est sorti de Dieu et qu'il retourne à Dieu. » Quelle vérité et quelle majesté dans ces paroles, si l'Eucharistie contient réellement le corps et le sang de Jésus-Christ! En l'instituant, ne prouvet-il pas qu'il a aimé ses disciples jusqu'à la fin ou jusqu'à l'excès? Il se rappelle qu'il a entre les mains la toute-puissance, parce qu'il va la déployer tout entière dans l'institution de l'Eucharistie. Mais à quoi bon rappeler sa toute-puissance pour établir la figure de son corps? Le dernier des hommes ne peut-il pas prendre un objet et en faire le signe de son corps?

Remarquez encore que l'Eucharistie est un dogme de foi, une loi importante, un testament, un sacrement.

Tous les fidèles sont obligés de croire que Jésus- Christ est réellement présent dans l'Eucharistie, ou qu'elle n'est que la figure de son corps. Ne faut-il pas que Jésus-Christ s'explique clairement? S'il se sert de mots équivoques ou obscurs, ne devient-il pas responsable des erreurs dans lesquelles tomberont les chrétiens? Mais rien n'est plus clair que ses paroles , si vous les entendez de la présence réelle, et rien n'est plus obscur, si vous soutenez

qu'il ne s'agit que du signe et de la figure. 11 serait venu pour abolir l'idolâtrie, et il l'aurait rétablie en donnant lieu à tous les catholiques de n'adorer que du pain dans l'Eucharistie! Cela est-il possible? cela est-il concevable ?

Jésus-Christ oblige tous les fidèles, sous peine de la damnation, de recevoir l'Eucharistie. Or, quel est le législateur qui porte une loi grave en termes équivoques, plus propres à induire en erreur qu'à exprimer la vérité? >'e serait-il pas la cause directe de toutes les infractions de la loi?

L'Eucharistie est le testament de Jésus-Christ. Or, à moins d'avoir perdu la raison, personne ne s'avise d'employer des termes métaphoriques pour exprimer ses dernières volontés. Supposons qu'un grand seigneur a légué par testament un magnifique palais au premier protestant venu; pensez-vous que ce dernier se contentera du tableau représentant le palais? Or, Jésus-Christ nous dit qu'il se donne à nous, et vous voulez que nous nous contentions d'un signe?

Enfin c'est un sacrement, et Jésus-Christ a dû éviter tout ce qui était de nature à tromper les fidèles sur le sens de ses paroles et employer les termes les plus clairs et les plus expressifs. ]S'est-ce pas ce qu'il a fait, si vous entendez ses paroles dans leur sens naturel? Si au contraire il ne s'agit que du signe ou de la figure de son corps et de son sang, il a trompé tous les chrétiens.

Nous devons donc croire, mes frères, qu'au moment où le prêtre prononce les paroles de la consé-

cralion, la substance du pain et du vin est changée en la substance du corps et du sang de Jésus-Christ, et ce changement s'appelle dans le langage chrétien transsubstantiation. Ecoulez la grande voix de l'Eglise : « Si quelqu'un dit que la substance du pain reste au très-saint sacrement de l'Eucharistie, ensemble avec le corps et le sang de notre Seijzneur Jésus-Christ, et qu'il nie ce changement admirable et singulier de toute la substance du pain au corps et de toute la substance du vin au sang du Seigneur, en sorte qu'il ne reste du pain et du vin que les espèces, changement que l'Eglise catholique appelle du nom très-propre de transsubstantiation, qu'il soitanathème. (Conc.Trid.jSess. 13, can. 2.)

Ouand Jésus-Christ prononça ces paroles : Ceci est mon corps, il est certain que ce qu'il tenait dans ses mains était son propre corps. Le pain avait donc été changé en son corps. 11 ne dit pas : Mon corps est en ceci, ou est ici; mais : Ceci est mon corps. Si je vous présentais un vase rempli d'eau, et que je vous disse ensuite: Buvez-en tous, car ceci est du vin; si mes paroles étaient vraies, vous seriez convaincus que l'eau aurait été changée en vin.

Aussi tous les Pères et tous les Docteurs de l'Eglise ont-ils entendu dans ce sens les paroles du Sauveur. Tous enseignent que dans l'Eucharistie le pain, après la consécration, n'est plus un pain commun, mais le vrai et propre corps de Jésus- Christ, celui-là même qui est né de la Vierge Marie,

<[ui est mort, est ressuscité par sa toute-puissance; ({u'il ne reste plus du pain et du vin que les espèces ou apparences. Ecoutez saint Jean Damascène : •< Il n'est pas hors de propos de dire que , comme le pain dont se nourrit l'homme, le vin et l'eau dont il s'abreuve sont changés en son corps et en son sang, de sorte qu'ils ne constituent pas un corps différent de celui qui existait déjà, ainsi le pain qui est préparé sur l'autel, le vin et l'eau sont changés, par l'invocation du Saint-Esprit, d'une manière plus sublime que tout ce qui se trouve dans la condition et les forces de la nature, au corps et au sang de .lésus-Christ, de sorte qu'ils ne font pas deux corps, mais un seul et même corps. y>(DeOrthodoxaFide, lib. IV, cap. XIII.)

De ce dogme de foi tirons une leçon do morale : de même que dans la conversion du pain et du vin il ne reste rien de leur subtance, ainsi dans votre conversion il ne faut rien laisser à détruire de tout ce qu'il y a de mauvais en vous. Il ne faut garder de l'homme que l'apparence et le dehors; mais dans l'intérieur tout doit être divin , rien d'humain. Vous devez être changés et tout transformés en Dieu. Crucifiez et détruisez en vous tout le vieil homme; rasez les forts qui lui servent de défense; attaquez-le dans tous ses retranchements : dans l'entendement, où il se cache à la faveur des ténèbres; dans la mémoire, qui est son arsenal; dans la volonté, dont il fait son esclave ; dans les sens, qui sont ses espions; dans la concupiscence, qui est sa confidente. Chassez donc de votre intelli-

gence ces erreurs et ces maximes mondaines qui veulent passer pour chrétiennes, et se couvrent du prétexte de civilité, de bienséance ou de nécessité; de votre mémoire, ce profond oubli de Dieu et ces soins si empressés pour les choses de la terre ; de votre volonté, ces attaches à vos propres intérêts, ces retours d'amour-propre, môme dans vos actions les plus saintes; de votre imagination, ces représentations si fortement empreintes des vanités du siècle ; de la concupiscence, cette sensualité qui vous fait fuir avec horreur la mortification, le silence et la solitude, et vous fait rechercher les plaisirs des sens avec passion.

Dans la conversion du pain et du vin, les accidents demeurent sans sujet et n'affectent en rien le corps du divin Sauveur. De même, dans votre conversion, si vous ne pouvez pas étouffer tous les premiers mouvements de la nature, si vous ne pouvez pas vous dépouiller de toutes les choses extérieures, il faut qu'elles soient autour de vous comme de faibles accidents, et qu'elles ne vous affectent en rien et n'entrent jamais dans votre cœur. On vous calomnie, on vous persécute, et vous êtes tout ému des peines qu'on vous fait souffrir , vous sentez l'orage qui s'élève. Laissez gronder le tonnerre et briller les éclairs autour de vous, c'est-à-dire ces mouvements de colère et ces désirs ardents qui vous portent à la vengeance ; ne les écoutez pas et ne leur donnez point les armes. Retenez surtout votre langue, de peur qu'elle ne serve d'instrument à votre colère, et alor;) ne craignez point ses assauts.

Dans l'Eucharistie, Jésus-Christ prend un voile pour couvrir l'éclat de sa gloire et cacher sa grandeur dans un profond abattement. La nature cache ce qu'elle a de plus précieux : les perles dans l'Océan, l'or et l'argent dans les entrailles de la terre. C'est pour vous apprendre à vous cacher aux yeux du monde, si vous voulez assurer voire conversion, et pour vous dire qu'il faut fuir les compagnies et vous dégager des occasions dangereuses ; ou, si vous êtes obligé de paraître dans le monde, qu'il faut cacher le ciliée sous la soie, l'humilité sous la grandeur, et la crainte de Dieu sous la plus grande autorité.

Enfin, dans l'Eucharistie, le corps de Jésus- Christ demeure sous les accidents dans une suspension générale de toutes les fonctions de la vie naturelle. Il a des yeux, et il ne voit point; il est dans cet élat sans aucun mouvement, sans aucun usage de ses sens et de ses organes, parce que sa sainte humanité n'a qu'un être mystique en vertu de ce mystère. S'il ne peut pas agir, il ne peut pas souffrir non plus. Il permet qu'on le porte, qu'on le manie et qu'on le mange, et néanmoins il est impassible. Si on le jette dans le feu, il n'en sent point la flamme; si on le couvre de boue, il n'en est point souillé.

Il doit en élre de même de votre conversion : il faut mourir à tous les mouvements de la nature corrompue ; il faut fermer les yeux aux vanités de j la terre; il faut que vous soyez sourd, aveugle, muet et insensible aux appâts de l'honneur et du

plaisir, non par stupidité ou indifférence, mais par un abandon, une conformité et une obéissance parfaitement soumise à la volonté de Dieu.

Si vous vous êtes olîert pour moi , ô mon aimable Sauveur, c'est que vous m'aimiez; car pour qui donne-t-on sa vie, si ce n'est pour ses amis? Je vous mange en union avec votre sacrifice, par conséquent avec votre amour ; je jouis de votre amour tout entier, de toute son immensité; je le ressens tel qu'il est, j'en suis pénétré. Vous venez vousmême me mettre ce feu dans les entrailles, afin que je vous aime d'un amour semblable au vôtre. En vous incarnant dans le sein de la sainte Vierge, vous n'avez pris qu'une chair individuelle; maintenant vous prenez la chair de nous tous et la mienne en particulier; vous vous l'appropriez, elle est à vous. Venez, venez, chair de mon Sauveur; charbon ardent, purifiez mes lèvres, brûlez-moi de l'amour qui vous livre à la mort. Venez, sang que l'amour a fait répandre; coulez dans mon sein, torrent de flamme. C'est donc ici votre corps, ce même corps percé de plaies. Je m'unis à toutes ; c'est par là que tout votre sang s'est écoulé pour moi. Vous languissez, vous mourez, vous passez, c'est ici votre passage ; je passe et j'expire avec vous. Ouim'est le monde? Rien du tout. Je suis crucilié au monde, et le monde à moi. Il ne me plait plus, et je ne veux plus lui plaire. Il ne me goûte plus; tant mieux pour moi, pourvu que je ne le goûte pas aussi. Tel qu'est un mort à l'égard d'un mort, tel est le monde pour moi, et moi pour le monde. Je

suis attache à la croix avec Jésus-Christ ; je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ en moi, et c'est pour lui que je \\s.Âmen. [Bossuet, Méditations sur VErangile.)

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