HARMONIE DU DOGME EUCHARISTIQUE AVEC LES AUTRES MYSTÈRES CHRÉTIENS
C'est ici le mystère de la grâce el de l"amour de Dieu. Dieu aime sa créature d'un amour incompréhensible. E[itre Dieu et la créature, même la plus parfaite, il y a une dislance inlinie qu'il est d'une infinie impossibilité à la créature de franchir. Ainsi donc, s'unir immédiatement à Dieu, le voir, non plus à travers le voile de la création, mais en luimême, c'est pour l'homme, même dans son état de nature entière, une impossibilité infinie. Cependant Dieu appelle Fhomme à le voir en lui-même, face à face, tel qu'il est, tel que lui-même il se voit ; il l'appelle à être heureux de son bonheur, à faire éternellement une même société immédiate nvec le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; en un mot. Dieu l'appelle à une félicité infiniment au-dessus de toute créature, non seulement existante, mais possible. Qui donc comblera l'immense intervalle? Qui rendra possible à l'homme ce qui lui est naturellement de toute impossibilité? C'est encore Dieu par son amour. L'homme ne pouvant monter jusqu'à Dieu, Dieu descendra jusqu'à l'homme par une certaine émanation de sa puissance, de son iijtelligence et de son amour. Cette ineffable condescendance de Dieu vers l'homme est ce qu'on nomme la grâce, don infiniment au-dessus de la nature ; car, par la nature, Dieu nous donne nous-mêmes à nous-mêmes, et par la grâce il se donne lui-même à nous. Cette donation, lorsqu'elle est pleine et parfaite, s'appelle gloire. La gloire est ainsi la consommation de la grâce, et la srâce le commencement de la gloire. C'est là le royaume de Dieu, le royaume du ciel. La grâce nous élève, nous établit, nous fait vivre dans ce royaume, dans ce monde surnaturel, par la foi, l'espérance et la charité. L'âme de l'homme devait finalement être transfigurée en la gloire de Dieu, son corps devait participer à la gloire de l'ùme, et, comme son corps lient à l'univers matériel, cet univers même devait, par
l'homme, participer à la gloire de Dieu et devenir un resplendissement varié de la lumière éternelle.
Lé premier homme rompit cette harmonie admirable. Elevé par la grâce jusqu'à Dieu, il tomba par le péché au-dessous de lui-môme. Entre lui et Dieu se rouvrit un infranchissable abîme; son intelligence fut obscurcie, sa volonté inclinée au mal, et son corps rempli de passions basses. Au lieu de dominer la créature matérielle pour l'élever jusqu'à Dieu, il fut asservi à elle. L'univers alla se profanant et se prostituant aux démons; le pain même et le vin furent des attributs des faux dieux.
. Ce que Thomme avait ronipu, le Fils de Dieu, devenant Fils de l'homme, le renoua, et d'une manière indissoluble. En prenant une âme et un corps comme les nôtres, il unit à la Divinité, en sa personne, et le monde des âmes et le monde des corps. Il devient le centre co-naturel de tout. En lui, par iui et avec lui, toute la création se régénère, s'élève au-dessus d'elle-même, se divinise; en lui, par lui et avec lui. Dieu est glorifié dans toutes les créatures, et toutes les créatures en Dieu.
En prenant un corps et une âme, le Fils de Dieu s'est uni en général toute la création et à toute la création. iMais l'homme est une créature libre, il faut qu'il entre librement dans cette union. Mais cette union est au-dessus de la nature humaine ; l'homme n'y peut entrer par ses propres forces; il faut que le Père l'attire au Fils pour y prendre, par la foi. l'espérance et l'amour, une exislence, une vie surnatureik' et divine. Mais l'homme peut résister à cet attrait; alors il reste dans les ténèbres extérieures. Pour monter au-dessus de soi, l'homme a besoin d'une force au-dessus de la sienne; mais pour descendre, de si haut qu'il puisse être, il n'a qu'à se laisser tomber.
Comme lo Verbe s'est uni en général la nature humaine en prenant un corps et une âme semblables aux nôtres, il veut s'unir de même à chacun de nous en particulier, nous donner sa chair et son sang pour nous changer en lui, afin que, devenant avec lui une même chose, nous entendions de son en-
^cmlement, nous voulions de sa volonlé, nous vivions de sa vie, nous soyons gioriliés de sa gloire. Les merveilles de la nourriture corporelle, il les reproduit plus merveilleuses encore dans la nourriture spirituelle. Il a dit au commencement : <c Que la terre produise des plantes et les plantes des fruits, » et depuis ce temps le froment et la vigne se nourrissent de la terre, et l'homme se nourrit du fruit de la vigne et du froment; et celte nourriture s'opère par transsubstanliation. Le froment et la vigne changent en leur substance propre la substance de la terre; l'homme change en sa substance propre la substance du pain et du vin. Par ce mystérieux changement, la substance de la terre, qui, dans son état naturel, est inerte, insipide, sans couleur, prend une certaine vie, beauté et saveur dans le végétal ; le pain et le vin prennent dans l'homme une vie non seulement animale, mais raisonnable. La cause de celle surnaturalisation progressive. c'est un principe plus élevé dans la plante que dans la terre, plus élevé dans Tanimal que dans la plante, plus élevé dans l'homme que dans le reste. Lors donc que, par une transsubstantiation analogue, le pain et le vin sont changés au corps *^t au sang, non plus d'un pur homme, mais d'un Homme- Dieu, ils participent nécessairement à une vie toute divine, ils deviennent esprit et vie. Là alors ce corps et ce sang, contenant un principe infiniment plus élevé que l'homme, lui étant donnés pour nourriture, ne doivent pas se changer nn lui, mais le changer en eux, le faire devenir le corps d'un Dieu, le faire demeurer en ce Dieu, et ce Dieu en lui. 11 est alors naturel que ce Dieu le ressuscite au dernier jour, non pour le jugement et la condamnation, mais pour la gloire, pour sa gloire, comme étant un membre de son corps.
Les Juifs de Capharnaùm ne soupçonnaient pas la sublimité de ce mystère; ils l'envisageaient, non des yeux de la foi, mais des yeux du corps. Quand Jésus parle de leur donner sa chair à manger, ils n'y voient que la chair d'un homme, la chair du fds de Joseph, une chair morte, mise en lambeaux, et qui, dans ce sens, ne sert de rien; ils n'y voyaient pas l'esprit, la divinité qui la vivifiait d'une vie divine et
ineffable. Ils ne pensaient pas que celui qui nous donne ù manger notre future chair et notre futur sang dans le pain et dans le vin, pouvait nous donner sa propre chair et son propre sang sous les formes accidentelles des mêmes aliments. Ses paroles sont esprit et vie^ et eux n'y voyaient que matière grossière et mort.
Elevons nos esprits et nos cœurs. Croyons et surtout aimons, et nous concevrons quelque chose à ce mystère. Celui (]ui aime passionnément voudrait être toujours avec ce qu'il aime; et s'il en aime deux, il voudrait être à la fois avec Tun et avec l'autre. Celui qui aime passionnément voudrait st* rendre semblable à ce quil aime et se le rendre semblable ; son amour ne connaît point de distance, mais affectionne l'égalité. Celui qui aime passionnément voudrait être dans ce qu'il aime, et que ce qu'il aime fût dans lui ; il voudrait être ce qu'il aime, et que ce qu'il aime fût lui ; il voudrait être deux pour s'aimer l'un l'autre, et un pour s'aimer plus intimement et n'avoir qu'une même puissance, qu'une même intelligence, qu'un môme amour, qu'une même vie, qu'une môme félicité. L'Eucharistie n'est que ce mystère d'amour. Seulement, Celui qui aime est Dieu, c'est-à-dire quelqu'un qui aime avec une puissance, une intelligence, un amour infinis. Dès lors tout se conçoit, tout se comprend, même ce qu'il y a d'inconcevable et d'incompréhensible ; car on conçoit, on comprend que cela doit l'être, puisque c'est Dieu qui aime. (Rohrbacuer, Hist. univ.)