NOTICE HISTORIQUE SUR LA PROCESSION DU SAINT-SACREMENT
On ne connaît pas l'époque précise à laquelle remonte l'origine des processions du Saint-Sacrement ; toutefois elle paraît être très-ancienne et avoir été introduite quelque temps après rétablissement de la fête du Saint-Sacrement.
Dans l'église cathédrale de Rouen, c'était autrefois la coutume de porter en procession le Saint-Sacrement renfermé dans un ciboire à Téglise de Saint-Godard, le dimanche des Rameaux, et une foule de peuple s'y rendait pour faire honneur à Jésus-Christ. Puis on le reportait à la cathédrale en grande cérémonie ; les rues étaient tendues de tapisseries, et l'on s'arrêtait à un endroit oiî il y avait eu anciennement une porte, pour chanter Gloria, laus et honor, etc. On continuait la procession, et l'on déposait le Saint-Sacrement à la cathédrale. Il est facile de voir que cette procession avait lieu pour honorer et célébrer la mémoire de l'entrée triomphante de Jésus-Chrisl à Jérusalem.
Dans plusieurs églises, c'était aussi la coutume de faire une procession le dimanche de la Résurrection ou le jour de Pâques. Tout le clergé s'assemblait à l'église ; l'on sonnait toutes les cloches. L'évèque, revêtu d'une chape blanche avec l'étole et la mitre, accompagné de tous les ecclésiastiques portant des cierges allumés, se rendait au sépulcre, prenait entre les mains le calice où était le corps du Seigneur, le portait autour du chœur jusqu'à l'autel. Quatre chapelains vêtus de blanc portaient le dais; les autres ecclésiastiques suivaient en chantant le répons Christus resurgens. L'évèque donnait la bénédiction au peuple, se rendait ensuite à sa place et commençait les Matines.
Voici comment s'exprime le saint concile de Trente au sujet de la procession du Saint-Sacrement (sess. 13, can. 6) : « Si quelqu'un dit que Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, ne
ioit pas être adoré au Saint-Sacrement de l'Eucharistie du culte de latrie même extérieur, et que par conséquent on ne doit pas l'honorer par une fête solennelle et particulière, ni le porter solennellement en procession, selon la louable coutume et Tusage universel de la sainte Eglise, ou qu'il ne faut pas l'exposer publiquement au peuple pour être adoré, et que ceux qui l'adorent sont idolâtres, qu'il soit anathème. »
Dans la même session, chap. v> « le saint concile déclare (jue c'est une très-sainte et très-pieuse coutume établie dans l'Eglise de destiner tous les ans un certain jour et une fcte particuUère pour honorer avec une vénération et une solennité singulière cet auguste et adorable Sacrement, et pour le porter en procession avec respect et avec pompe par les rues et les places publiques. Car il est bien juste qu'il y ait certains jours de fête établis auxquels tous les chrétiens témoignent, par quelque démonstration solennelle de respect, leur ;,Tatitude et leur reconnaissance envers leur Maître et leur commun Rédempteur pour un bienfait si ineffable et tout 'divin, par lequel la victoire et le triomphe de sa mort sont représentés. Et d'ailleurs la vérité victorieuse devait triompher ainsi du mensonge et de l'hérésie, déconcerter et faire sécher de dépit ses ennemis à la vue de ce grand éclat et de cette joie universelle de l'Eglise, ou les ramener enfin de leur égarement par la confusion et la honte dont ils pourraient être touchés. »
On voit par ces paroles remarquables que la fin principale des processions du Saint-Sacrement est de célébrer le triomphe de Jésus-Christ sur les ennemis de son culte, et non de bénir les fidèles; il ne doit pas y avoir de reposoirs, et l'Eglise ne les tolère qu'autant qu'il n'y en aura qu'un ou deux lu plus et qu'ils seront décents. C'est donc un devoir pour tous les fidèles de suivre pieusement ces processions, de rendre gloire à Jésus-Christ et de chanter les victoires qu'il a remportées sur l'hérésie et sur le mensonge. Par les souffrances qu'il a endurées en son corps, il a vaincu le péché ; par sa résurrection glorieuse, il a vaincu la mort, et par son asccn.sion au clol, il a vaincu Satan, qui avait détrôné
riiomme en le faisant tomber dans le péché. Par la lumière et la force qu'il communique à son Eglise, il a triomphé de tous les hérétiques, et particulièrement de ceux qui ont osé attaquer le dogme de la présence réelle de Jésus- Christ dans TEucliaristie. Comment se fait-il qu'il se soit rencontré des hommes qui aient voulu détruire tout ce qu'il y a de plus grand, de plus noble, de plus juste, de plus divin, de plus beau dans la religion catholique? Voyez ce que Chateaubriand a dit sur les processions de la Fêle-Dieu.
XXVr INSTRUCTION.
Ij'Eurliaristie miroir de la pauTreté.
Propter vos egenus factus est, cum etsel dives, ut illius inopia tos <hvites essetis.
Il s'est fait pauvre à cause de vous, lorsqu'il était riche, afin de vous enrichir par sa pauvreté.
(II Cor , Tiii, 9.)
Jésus-Christ a pratiqué la vertu de pauvreté de la manière la plus parfaite pendant qu'il était sur la terre ; cependant il est allé plus avant : ne pouvant plus trouver dans l'état de sa vie mortelle de quoi satisfaire à l'amour qu'il avait pour cette sainte vertu, il en a conservé les livrées dans un état impassible, et, par une rare invention de sa sagesse. il nous a tracé le modèle du plus parfait dénuement sur le fond du plus riche trésor de l'Eglise, qui est la divine Eucharistie. C'est là qu'il est parfaitement pauvre, au lieu même où il nous fait parfaitement riches ; là où il nous donne tout, il ne possède rien ; ce qui fait le comble de nos biens est le comble de son indigence; et pour nous revêtir des plus précieux ornements de la grâce, il ne laisse rien autour de lui qu'un voile blanc, composé des sim-
pies accidents du pain. A quel dessein? Pour consoler les pauvres dans leurs disgrâces et apprendre à tous les fidèles le mépris des richesses et le détachement de toutes les choses de la terre.
Remarquez que la pauvreté de Jésus-Christ est 4° une pauvreté volontaire, puisqu'il la souffre par amour; 2° une pauvreté de profusion, puisqu'il donne tout, jusqu'à son propre sang ; S"" une pauvreté de désir, puisque la chose qu'il désire le plus est celle qu'on lui donne le moins ; 4° une pauvreté de disgrâce, puisqu'il y souffre toutes les disgrâces des pauvres.
\° La pauvreté de Jésus-Christ dans l'Eucliaristie n'est pas une pauvreté forcée, mais une pauvreté volontaire; car il est riche en miséricorde, en bonté, en patience, en gloire, en magnificence, en libéralité, en sagesse, en grâces et en vertus ; il est riche en toutes sortes de biens. Il ne peut perdre ce qu'il possède, ni rien acquérir, puisque ses richesses sont infinies. Pourquoi donc cette pauvreté affectée, puisqu'il n'a besoin de rien et qu'il ne peut pas devenir plus riche qu'il n'est? Parce que ce n'est pas pour lui qu'il amasse, mais pour nous. « Les enfants, dit saint Paul, n'amassent pas de trésors pour leurs pères, mais les pères pour leurs enfants. Or, Jésus-Christ est le père de tous les pauvres, c'est-à-dire de tous les hommes, qui sont tous pécheurs, et qui ont tous besoin de la grâce et de la miséricorde de Dieu. Qu'a-t-il donc fait dans cet adorable mystère afin de pourvoir à nos besoins? Il s'est travesti en pauvre, et^ cachant
sa pourpre royale, son sceptre, sa couronne, ses trésors et toutes les marques de son souverain domaine, il s'est couvert de notre pauvreté pour nous acquérir de nouvelles richesses. C'est sous cet habit emprunté, sous ce voile du sacrement, qu'il se présente à son Père pour obtenir ce qu'il sait nous être nécessaire. Que lui deraande-t-il ? Ce qu'il lui demanda sur la croix, le pardon des offenses que nous commettons contre lui, la consolation et la foi dans les afflictions qui nous arrivent, l'union, la charité, la patience, tout ce qui est nécessaire pour la sanctification de nos âmes. De la porte du ciel , ce divin Sauveur vient frapper, comme pauvre, à la porte du cœur humain pour lui demander l'aumône et le conjurer de soulager son indigence. Eh! Seigneur, que demandez-vous de moi, et que peut donner celui qui n'a rien que le péché? 0 bonté infinie 1 c'est cela même que vous demandez ; vous voulez vous charger de nos péchés pour les effacer de votre sang; vous demandez nos misères pour les mettre dans votre sein et les changer en douceur et en consolation : vous nous demandez un peu d'eau, je veux dire quelques larmes de compassion et de douleur, et, pour nous ouvrir le cœur et nous donner le moyen de vous accorder ce que vous désirez, vous vous mettez dans un état où nous pouvons exercer envers vous toutes les œuvres de miséricorde qu'on pratique envers les pauvres.
En effet, nouspouvons visiter Jésus-Christ comme prisonnier, car il est enferme depuis dix-huit siè-
clés dans nos tabernacles et lié aux accidents du pain comme le malheureux renfermé dans une prison. Nous pouvons l'ensevelir comme un mort, car il est dans un état de mort, comme une victime d'expiation qui se sacrifie à la justice de son Père éternel, et en cette qualité notre cœur doit lui servir de tombeau. Nous pouvons le revêtir comme un pauvre qui est nu, car il n'a rien qui le couvre que les espèces du sacrement, laissant à la charité des fidèles de parer ses autels et de lui fournir les ornements que la bienséance demande dans un si auguste mystère. Nous pouvons le loger comme un pèlerin, car combien de fois ne descend-il pas du ciel, qui est le domaine de sa gloire, pour venir loger dans nos âmes et demeurer comme un pèlerin parmi nous, compagnon de nos voyages, fidèle guide du ciel, qui nous conduit sûrement au port de l'éternité? Nous pouvons lui donner à boire et à manger, car il brûle d'une soif ardente de notre salut, et il est le convive qui se nourrit des bons désirs de notre âme. « Ma pénitence, dit saint Bernard, est sa viande, et je suis moi-même sa nourriture. Il me mange quand il me corrige; il me transmet dans son estomac quand il m'instruit, et me digère quand il me change et me transforme en lui par une imitation parfaite de ses vertus. »
2*" Jésus-Christ dans l'Eucharistie est pauvre par profusion. Il est pauvre parce qu'il est prodigue, et il est prodigue parce qu'il aime. La prodigalité est un excès de bonté, et le Fils de Dieu est bon jusqu'à l'excès : quand il est question d'obliger les
hommes et de leur faire du bien, il ne garde aucune mesure. Que s'est-il réservé, ou que n'a-t-il pas donné sur la table de l'autel? Mais il vous donne tout, et vous devenez, par la participation do ses divins mystères, un même corps et un même sang avec lui. Vous savez ce que c'est que le sang de l'Agneau pour en avoir goûté la douceur. Vous ne le prenez pas seulement de la bouche du corps, mais encore de la bouche du cœur. Vous prenez son corps et vous vous engraissez de sa divinité. C'est là qu'il vous applique ses mérites avec plus de force, et qu'il épanche toutes les richesses de son amour. Saûl trouva un royaume temporel et périssable à la table du prophète Samuel, et nous trouvons un royaume éternel à la table de Jésus- Christ. Aussi ne. nous a-t-il appelés ses frères qu'après avoir établi ce sacrement, parce que ce fut alors qu'il nous fit ses héritiers et les enfants adoptifs de son Père. Enfin il ne s'est rien réservé dans ce mystère, il s'est appauvri tout d'un coup. Ce qu'il a donné comme par parties durant le cours de sa vie mortelle, il le prodigue ici tout à la fois. Dans l'incarnation, le Verbe divin s'est uni à un homme ; ici il s'unit à tous les fidèles qui le reçoivent. Dans sa passion, il ne s'est livré qu'une seule fois à la mort ; ici il s'immole tous les jours un million de fois. Durant sa vie, il n'a conversé que dans la Judée et il ne s'est donné qu'à une seule nation, et ici il remplit toute la terre de sa présence. Enfin dans chaque mystère de sa vie il ne s'est donné qu'une fois, et ici il se donne une
infinité de fois. 0 Dieu véritablement prodigue, non seulement de ses biens, mais de soi-même, par le désir qu'il a de gagner le cœur de l'homme f Oh ! qu'il fait bon demander quand on est au pied des autels ! Il a le cœur ouvert et les mains percées, qui ne peuvent rien retenir. Que ce soit désormais notre plus donce occupation de lui parler dans le secret du sanctuaire et d'écouter réciproquement sa voix ; car, comme nous avons nos besoins qu'il est prêt à soulager quand nous en conjurons sa bonté, de même il a les siens que nous ne pouvons négliger sans nous rendre coupables d'une extrême ingratitude.
S** Dans l'Eucharistie, Jésus-Christ est pauvre de désir, semblable aux avares dont la convoitise est insatiable. Quoiqu'un avare soit riche, il est pauvre en ce qu'il désire ; et comme ses désirs sont infinis, sa pauvreté l'est aussi. La soif qui le tourmente ressemble à celle de l'hydropique : plus il boit, plus il a soif; sa cupidité est une véritable indigence qui fait que tout lui manque, parce qu'il ne se contente pas de ce qu'il a et qu'il ne peut jouir de ce qu'il n'a pas. Telle est en quelque façon la pauvreté de Jésus-Christ dans l'Eucharistie : c'est un effet de ses désirs qui serait capable de lui causer un grand tourment, s'il pouvait souffrir. Il est infiniment riche, si vous considérez ce qu'il possède ; mais il est extrêmement pauvre, si vous regardez ce qu'il désire. A chaque instant il s'écrie : « J'ai soif! » Et de quoi donc, ô mon divin Sauveur? Qu'est-ce que vous souhaitez avec tant de
passion? «Votre salul, votre joie, votre félicité. La soif que j'ai de vos âmes m'est plus sensible que celle de mon corps. » Ce n'est donc pas seulement sur la croix que le Sauveur du monde se plaint de la soif qui le tourmente ; il dit avec le prophète : « Ils ont formé le dessein malicieux de me ravir le prix de mes souffrances ; mais j'ai couru et j'ai fait un effort si violent que j'en suis tout épuisé de soif. Les pécheurs me ravissaient la vie, et moi je brûlais du désir de les sauver: ils voulaient m'ôter l'honneur, et moi je tâchais de me les incorporer et de les faire passer dans mes entrailles comme une fraîche liqueur pour me désaltérer. » Cette soif ne le quitte jamais ; il la porte partout, mais surtout dans le sacrement de son amour. Quatre raisons provoquent en lui cette soif de notre salut : le feu de son amour, les travaux de sa vie, l'évacuation de son sang et le poison de nos péchés qu'il a dévorés sur la croix. L'amour divin, dont l'autel est la fournaise, lui fait dire par la bouche du prophète Isaïe : « Venez, mortels, accourez promptement pour éteindre la soif qui me consume. » Le travail et les fatigues de sa vie, dont il vient recueillir le fruit dans ce mystère, l'obligent à se tenir sur le bord de la fontaine pour attendre, non plus la pauvre Samaritaine, mais toute l'Eglise, et lui demander à boire. L'épuisement de son sang tire du fond de son cœur les plaintes amoureuses de Samson : « Que me sert d'avoir vaincu les démons avec les armes de la croix et d'avoir sauvé tous les hommes, si je meurs de sf\^? » Knfm le
poison de nos péchés, pour lesquels il présente encore tous les jours le sacrifice de sa vie, lui cause une si grande altération qu'il est contraint de chercher du rafraîchissement avec plus d'ardeur que le cerf ne court aux eaux.
Mais comment peut-il être si altéré, lui qui est la fontaine d'eau vive qui étanche la soif de tous les hommes? Mais si les fontaines pouvaient avoir soif, serait-ce de boire ou d'être hues? Ce n'est pas en Jésus-Christ une soif d'aimer, car son amour envers nous n'a point de bornes ; mais c'est un désir extrême d'être aimé. Son centre, c'est le cœur; son repos, c'est d'y loger ; son plaisir, de le guérir, le purifier, le visiter, l'éclairer et le remplir. Il n'est donc pas étrange qu'il soit tourmenté de la soif, parce qu'il a un désir incroyable de nous sauver; mais il est étrange qu'il trouve si peu de fidèles qui se présentent pour recevoir le bien qu'il leur fait. Si le feu était dans l'église, vous y viendriez en foule pour l'éteindre, et voilà le temple de son adorable humanité qui brûle du feu de la charité, et personne n'y vient, ou, si l'on s'approche des autels, c'est avec tant de froideur, qu'on ne peut assez s'étonner d'une si grande insensibilité. 0 mon divin Sauveur, que vous avez sujet de vous plaindre de l'ingratitude des hommes 1 Vous avez fait couler une fontaine pour les Israélites dans le désert malgré leur rébellion; vous avez envoyé un ange au jeune Ismaël pour soulager sa soif; vous avez fait jaillir une source en faveur de Samson ; vous avez fait couler des eaux pour les prophètes Isaïe et Elie;
et vous, vous souffrez une soif dévorante sans trouver une âme qui vous donne un verre d'eau ; cent fois vous frappez nos cœurs par vos inspirations saintes et amoureuses, et nos cœurs, plus durs que le rocher de Moïse, demeurent secs, sans pouvoir se ramollir. Que vous trouvez peu de retour parmi les hommes 1 Vous vous plaignez en mourant d'avoir été délaissé de votre Père céleste ; mais quels reproches ne méritent pas vos enfants qui vous laissent languir d'amour sur nos autels sans vous donner aucune preuve de leur reconnaissance ! S'ils connaissaient le don de Dieu et quel est celui qui leur demande à boire, ils ne quitteraient pas la fontaine pour courir après des ruisseaux fangeux qui ne peuvent étancher leur soif ni remplir l'étendue de leur cœur, qui sera toujours misérable tant qu'il sera vide de votre amour.
4°Les hommes fuient la pauvreté, parce qu'elle est toujours accompagnée de l'abandon, du mépris, de la contradiction et de la servitude. Le pauvre devient comme l'esclave du riche, parce qu'il manque de tout et qu'il cherche près de lui un soutien et un moyen de vivre; il est méprisé, parce qu'il n'a rien pour se faire craindre ou considérer ; il ne rencontre partout que contradiction, parce qu'on offense aisément ce qu'on méprise ; il est abandonné, parce qu'on n'espère rien de lui. Or, Jésus-Christ souffre tout cela dans le sacrement de l'Eucharistie. N'estil pas là comme un misérable esclave? Il se livre entre les mains de qui veut le recevoir; il se donne au premier qui le demande, pour en faire ce qu'on
veut ; il ne renvoie personne ; il rend service à tout le monde, si méprisable qu'il soit. Un malheureux est-il en prison ? le prêtre y offre le sacrifice pour le consoler. Est-il à l'hôpital ? le prêtre y offre le Fils de Dieu pour le soulager. Est-il malade dans sa chaumière? le prêtre lui porte Jésus-Christ pour lui servir de viatique et le conduire heureusement à l'éternité. En le voyant aux pieds de ses apôtres, saint Ambroise s'écrie : « 0 souveraine Majesté , à quoi vous abaissez-vous? Vous lavez les pieds de vos serviteurs comme si vous étiez leurcscIave.»Cet abaissement est grand, mais il était encore dans un état passible et mortel. Dans le ciel, Dieu sert chacun des saints comme s'il était son serviteur ; mais cette sorte d'humilité ne regarde que les élus. Dans l'Eucharistie, le Roi de gloire s'assujétit à des hommes mortels, le Saint des saints à des pécheurs ; il est régnaDt dans le ciel, et il sert sur la terre; il est adoré des anges, et il s'abaisse aux pieds des criminels. Il est méprisé et outragé dans tous les attributs de sa gloire : avares , vous méprisez les richesses de sa grâce, et, après avoir reçu ce riche trésor, vous le vendez comme Judas pour un vil intérêt; voluptueux, vous méprisez sa sainteté, et vous ne craignez pas de profaner son corps plus pur que les rayons du soleil ; hommes et femmes du monde , vous le recevez en grande cérémonie, comme les Juifs, et, trois jours après, vous le bannissez de vos cœurs pour l'attacher à la croix ; vindicatifs, vous méprisez sa bonté, et, après avoir rougi vos lèvres du sang de cet Agneau,
vous déchirez ses membres et vous les mettez en pièces.
Tout le monde lui fait la guerre : les infidèles ne cessent de l'attaquer, les hérétiques le nient, les libertins s'en raillent, les impies le blasphèment, les pécheurs résistent à ses attraits. Mais la plus grande de ses disgrâces, c'est de se voir délaissé de tous. 11 appelle tous les hommes et les invite à s'approcher de lui, et cependant, après avoir dressé à si grands frais un si magnifique festin, après les avoir appelés avec tant d'amour et sollicités par tant de promesses, tout le monde le quitte : l'un court à sa maison des champs, un autre à son commerce, un troisième à ses plaisirs.
Rentrez en vous-même et regardez quelle est la disposition de votre âme. La pauvreté de Jésus dans l'Eucharistie est une pauvreté de disgrâce; il en souffre tous les effets. Souffrez -vous avec le même esprit la perte de vos biens, la contradiction, les mépris, le délaissement des créatures ? Demeurezvous calme quand il vous arrive quelque disgrâce? Dites-vous en vous-même : Je suis pauvre; je ne dois pas compter sur l'estime des hommes, ni me plaindre de leurs dédaiqs, ni désirer les richesses, ni ra'étonner que le nécessaire me manque. Si misérable que je sois, je ne serai jamais aussi pauvre que mon Sauveur. Jésus-Christ est pauvre par désir, parce qu'il brûle de sauver les âmes et de les conduire à la perfection ; brûlez-vous comme lui d'un zèle ardent pour la gloire de Dieu, d'un désir passionné de vous sauver et d'acquérir les vertus
qui sont les véritables richesses d'un chrétien? Jésus est pauvre par prodigalité; il donne tout et ne se réserve rien. Etes-vous libéral envers les pauvres? l'êtes-vous envers Dieu? N'usez-vous point de réserve à son égard? Votre cœur n'est-il point partagé? Il vous le demande tout entier, non qu'il en ait besoin, mais pour vous attirer à l'amour de la sainte pauvreté, et vous disposer ainsi à recevoir les biens spirituels qu'il vous prépare. Si vous n'êtes pas content de Jésus-Christ, vous ne méritez pas d'en jouir. Mais si vous le possédez parfaitement et si vous appréciez ce trésor divin, vous n'aurez plus que du mépris pour tous les biens de ce monde. Ce calice du Nouveau Testament vous met on possession de toutes les richesses de Dieu, et vous devez en même temps remettre à Dieu tout ce que vous possédez. Quand donc vous recevez Jésus- Christ dans l'Eucharistie, déclarez-le votre héritier en présence des anges, et dites-lui du fond du cœur : Ah 1 Seigneur, après avoir reçu ce pain céleste, C3 saint viatique, je dois mourir à ce monde et à moi-même, et je fais aussi mon testament en votre faveur. Vous me faites votre héritier, vous me donnez droit à la couronne du ciel, vous disposez de tous vos biens en ma faveur, vous vous livrez vous-même entre mes mains; n'est-il pas juste que je me donne absolument à vous par un entier abandon de mon honneur, de mes richesses, de mes prétentions et de ma propre personne? Faites, Seigneur, que je ne me réserve rien, et que je sois tout à vous comme vous êtes tout à moi. Amen.
l'adoration perpétuelle.
Moïse avait reçu de Dieu l'ordre de faire faire un chandelier destiné à être placé devant l'arche d'alliance. Il devait être de Tor le plus pur et avoir sept branches sur chacune desquelles serait une lampe qui brûlerait éternellement devant le Seigneur. Les Israélites devaient fournir Thuile nécessaire à Tentrelien de ces lampes.
L'Eglise a fait une loi qui oblige d'allumer une lampe qui brûle perpétuellement devant le Saint-Sacrement, et dans plusieurs pays c'est l'usage d'en allumer sept.
Ce chandelier représente le chrétien, et les sept lampes figurent les sept vertus chrétiennes et les sept dons du Saint- Esprit dont son âme doit être ornée. La lampe du sanctuaire est donc comme une voix du ciel qui avertit sans cesse tous les chrétiens de ressembler à saint Jean-Baptiste, d'être des lampes ardentes et brillantes qui doivent brûler pour la gloire de Jésus-Christ. Qu'ils soient donc tous des candélabres d'or par la pureté de leurs mœurs et la sainteté de leur vie, et que leurs lampes brûlent toujours devant le Saint-Sacrement, c'est-à-dire qu'ils adorent perpétuellement Jésus-Christ toujours présent dans le sacrement de nos autels.
Mais cela est-il possible? Tout fidèle peut-il rester toujours en adoration au pied de nos autels ? Non, sans doute. C'est pourquoi, dans certaines maisons religieuses comme dans la plupart des diocèses, l'on a établi l'adoration perpétuelle par quelques membres de la communauté ou de la famille appelée diocèse, pieuse et touchante dévotion qui devTait être pratiquée dans toute l'Eglise.
Voici comment cela se pratique dans le diocèse de Nancy. Chaque jour de l'année l'adoration perpétuelle a lieu dans une paroisse ou une chapelle ; elle commence par le chant des Complies à la chute du jour et se termine le lendemain à la même heure. Le curé a soin d'indiquer à chaque famille l'heure à laquelle elle devra faire son adoration, suit pendant
le jour, soit pendant la nuit. Chose étonnante, personne ne manque à ce pieux rendez-vous de Dieu et des hommes. Ceux-là même qui n'assistent aux offices de la paroisse qu'aux plus grandes solennités, sont d'une exactitude parfaite pour porter à Jésus-Christ dans TEucharistie le tribut de leurs adorations et de leur reconnaissance. Ce jour de l'adoration perpétuelle est pour toute la paroisse un très-grand jour de fête ; tous les travaux sont suspendus, et tous les habitants se l'ont un devoir d'assister à la Messe et aux Vêpres. Les offices se célèbrent avec une très-grande pompe; tous les ecclésiastiques des environs en rehaussent l'éclat par leur présence et par les diverses fonctions qu'ils se font gloire de remplir. Deux d'entre eux font, à tour de rôle, une demi-heure d'afloration, même pendant le repas, ce qui édifie singulièrement tous les fidèles.
Si cette fête tombe vers le temps pascal, le pasteur en profite pour exhorter ses paroissiens à s'approcher des sacrements, et les communions sont plus nombreuses que les autres années. Si elle arrive en temps d'hiver, c'est une occasion très-favorable pour engager et déterminer les fidèles à faire de secondes pâques; et quand le pasteur peut se procurer, comme il arrive assez souvent, un prédicateur pour disposer ses paroissiens à célébrer plus saintement celte fête par une retraite préparatoire, le succès est assuré.
Comme cette belle fête n'arrive tout au plus que tous les deux ans dans chaque paroisse, elle est toujours magnifique, et depuis douze ans que cette dévotion précieuse est établie, on la célèbre partout avec la même solennité, le même zèle et la même ferveur que la première année. Rien n'est plus beau et plus touchant que d'entendre cette multitude d'hommes, de garçons, de filles et de femmes chanter tous ensemble, pendant une grande partie de la nuit, ces hymnes magnifiques consacrées h la gloire de Jésus présent sur nos autels. Les hommes les plus froids et même les plus incréciules en sont souvent touchés jusqu'aux larmes. Nous n'avons jamais appris qu'on eût commis le moindre désordre, môme pendant la nuit. Une grande pensée remplit l'àrae de
tous les habitants ; ils se considèrent avec raison comme les députés du diocèse vers le Roi des rois pour lui offrir les hommages de tous et lui demander ses grâces pour tous, et chacun s'efforce de remplir de son mieux cette noble et grande mission.
XXVIP INSTRUCTION.
li'Eucliaristie modèle de toutes les vertus.
Dicit ei Jésus : Ego sum via et veritas et vita.
Jésus lui dit : Je suis la voie et la vérité et la vie.
Non seulement noire Seigneur pratique de la manière la plus parfaite la vertu de pauvreté dans l'Eucharistie, mais il y est le modèle de toutes les vertus. Examinez attentivement ce qu'il y est et ce qu'il y fait, et vous serez ravis de voir ce divin Sauveur donner au monde entier, et dans tous les pays à la fois, l'exemple des plus sublimes vertus; et, sans vouloir les énumérer toutes, considéronsen au moins quelques unes.
I*' Et d'abord son humilité. Comme la première cause de la perte du genre humain était l'orgueil, il fallait que Jésus expiât tous les péchés provenant de cette source empoisonnée, en supportant toutes sortes d'humiliations et de mépris ; qu'il s'appliquât à nous guérir de l'orgueil, à nous humilier, à nous anéantir devant la majesté divine, et qu'ainsi il nous traçât le chemin que nous devons suivre
pour arriver à la grandeur et à la gloire. Suivez-le dans sa vie mortelle : de la crèche au Calvaire il ne cesse de nous donner des leçons d'humilité. L'homme avait voulu se faire Dieu, et le Fils de Dieu se fait homme, et le dernier des hommes. Il vient au monde dans une étable, il travaille pendant trente ans comme le plus pauvre et le plus obscur des ouvriers ; il est rassasié d'injures et d'opprobres dans sa passion, et il meurt du supplice ignominieux des esclaves. Qui donc oserait encore s'égaler à Dieu, quand il voit le Fils de Dieu s'anéantir jusqu'à mourir sur une croix?
Voici quelque chose de plus étonnant encore : Jésus-Christ s'humilie plus profondément dans l'Eucharistie que dans l'incarnation. S'il s'était dépouillé de sa majesté infinie et s'il avait voilé sa divinité par son humanité, le nuage qui la dérobait aux regards des hommes la laissait entrevoir cependant. Une auréole de sainteté environnait son front, et tout en lui annonçait qu'il était plus qu'un homme. Ses enseignements divins qui tenaient la multitude suspendue à ses lèvres, les prodiges inouïs qui naissaient sous ses pas, le révélaient au peuple, qui s'écriait : « Le prophète promis à nos pères est au milieu de nous. Hosanna au Fils de David ! »
Dans l'Eucharistie, Jésus-Christ s'est dépouillé de toutes les marques de sa divinité et de son humanité ; il n'y a plus rien qui puisse le faire reconnaître, ni comme Dieu, ni comme homme. Il s'est humilié, non plus jusqu'à prendre la forme d'es-
clave, mais jusqu'à prendre la forme de la matière, c'est-à-dire jusqu'au dernier degré de la vie, jusqu'à être voisin du néant. Du fond du sanctuaire, comme du haut d'une tribune sacrée, il prêche éloquemment l'humilité à tous les hommes. « 0 vous, leur dit-il , qui cherchez sans cesse à vous élever au-dessus des autres, vous voulez vous égaler à Dieu, vous, misérables néants; voyez donc ce que je suis moi-même : moi, votre Dieu, moi, le Tout- Puissant et l'Eternel, me voilà semblable à la matière et à la poussière pour expier vos péchés d'orgueil. »
Voyez donc jusqu'où le Fils de Dieu s'abaisse par cette action admirable. Il se met entre les mains des pécheurs, il leur laisse manger son corps et boire son sang, il demeure enfermé dans une prison si étroite qu'il est comme réduit au néant. Quand les amis de Job le virent assis sur un fumier et rongé de vers, ils furent saisis d'une si profonde tristesse qu'ils demeurèrent sept jours sans lui^adresser un seul mot. Mais voici un spectacle bien plus étonnant. Celui qui est assis à la droite du Père éternel dans le ciel, est en même temps entre les mains d'un prêtre indigne et dans les entrailles d'un pécheur souillé de crimes, où il est plus déshonoré que s'il était sur un fumier. 0 Sauveur du monde, souffrez-vous ainsi que votre humilité vous laisse fouler aux pieds?
Remarquez encore combien l'humilité que Jésus-Christ pratique dans l'Eucharistie est généreuse et constante. Ce n'est pas une humilité forcée, mais
volontaire et inspirée par l'amour; ce n'est point une bassesse de cœur : il ne s'humilie que pour rétablir la gloire de Dieu et pour procurer le salut des hommes; ce n'est pas une vertu d'un jour ou de quelques années, c'est une humilité de plus de dix-huit siècles et qui doit durer jusqu'au dernier jour du monde. Pourquoi cela? Pour nous apprendre que le christianisme est un état d'humilité, et qu'un chrétien sans cette vertu n'est plus qu'un corps sans âme.
2^ Une des grandes plaies de la société est l'esprit d'indépendance et d'insubordination qui agite tous les hommes. C'est pourquoi il fallait que Jésus nous donnât de grands exemples d'obéissance. Il disait donc à ses apôtres : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père qui m'a envoyé. » Et en effet il n'a rien tant à cœur que de faire la volonté de son Père. S'il vient au monde à Bethléem, s'il se retire en Egypte pour échapper à la persécution d'Hérode, s'il travaille dans un atelier obscur à Nazareth, il le fait pour obéir à son Père. Son obéissance est universelle : il obéit à Marie, il obéit à Joseph, il obéit à ses juges iniques, il obéit à ses bourreaux. « Il est obéissant, dit saint Paul, jusqu'à la mort de la croix. >^
Cependant son obéissance dans l'Eucharistie n'est pas moins admirable. Il renonce à sa volonté pour faire la volonté de tout prêtre jusqu'à la fin du monde, puisqu'il se rend présent sur l'autel aussitôt que sont prononcées les paroles de la consécration. Il obéit toujours, môme à ceux qui J'ap-
pellent pour l'outrager et le crucifier de nouveau, et il ne fait jamais la moindre résistance.
Ne dites donc plus, mes frères, que vous êtes trop grands pour obéir à des hommes comme vous, puisque vous n'êtes obligés de leur obéir que quand vous voyez imprime sur leur front le sceau de l'autorité divine. Pour vous ôter toute excuse, voici Jésus, le Créateur du monde, vrai Dieu de vrai Dieu, qui obéit pendant toute sa vie à de simples créatures, à des magistrats indignes de ce nom, et même à des bourreaux. Dans l'Eucharistie, il obéit à la parole du prêtre, fût-il le plus grand des scélérats ; et vous ne voulez pas obéir à ceux que Dieu a établis sur vous , et vous murmurez sans cesse, et vous voulez secouer le joug de l'obéissance I
Le Fils de Dieu reste comme enchaîné dans nos tabernacles, qu'ils soient décents ou non, et il se livre tout entier à la discrétion des hommes. Ils peuvent commettre envers sa personne adorable les plus horribles sacrilèges, ce divin Sauveur ne fait pas la moindre résistance. Des prêtres scélérats le distribueront à des âmes chargées de crimes, il se soumet toujours.
3° Jésus-Christ dans l'Eucharistie est un modèle de patience, et, bien qu'il n'y soit plus en étal de souffrir, il ne perd pas pour cela l'amour des souffrances ni de la croix. La plupart des chrétiens ne se souviennent qu'avec indignation des maux qu'ils ont soufferts par la malice de leurs ennemis et des affronts qu'ils ont endurés ; mais le Sauveur du monde y prend tant de plaisir qu'il a voulu établir
le plus grand des sacrements et s'y enfermer luimême pour en perpétuer la mémoire, et le renouveler tous les jours un million de fois sur les autels d'une manière mystique et non sanglante. La résolution qu'il prit sur la montagne des Oliviers, de souffrir avec la mort les derniers outrages, lui semble si précieuse qu'il la ratifie à chaque instant, qu'il est tout prêt à la souffrir de nouveau, s'il était nécessaire, autant de fois qu'on en célèbre la mémoire au sacrifice de la Messe.
Le grand amour qu'il a pour les souffrances et pour la croix ne devrait-il pas vous inspirer le désir de souffrir pour son service et vous en faciliter l'exécution? Pourquoi donc fuyez-vous à la vue de la croix? Que craignez-vous ? Ce n'est pas un serpent qui dévore, mais un bâton qui soutient. Voyez Moïse : lorsqu'il jette sa baguette par terre, elle se change en un serpent qui l'épouvante ; mais quand il le prend par la queue pour obéir à Tordre de Dieu, il redevient une baguette avec laquelle il opère une infinité de prodiges pour le salut de son peuple. Si donc, au lieu de porter la croix, vous voulez vous en défaire et la jeter par terre, elle vous paraît effroyable : c'est un serpent rempli de venin qui vous fera mourir ; mais si vous la portez courageusement pour accomplir le bon plaisir de Dieu, elle deviendra pour vous une source de consolations, une nourriture qui vous fortifiera.
Jésus-Christ ne se contente pas du désir de souffrir, il en vient à l'effet. S'il ne reçoit pas des blessures et des plaies en son corps, il endure d'étran-
ges indignités en sa personne depuis qu'il a institué Je sacrement de l'autel. Pouvez-vous vous imaginer rien de plus indigne que ce que les hérétiques, les athées, les incrédules, les mauvais chrétiens lui font souffrir depuis tant de siècles et lui feront souffrir jusqu'à la fin du monde? Que d'outrages! que de profanations ! que de sacrilèges 1 N'en a-t-on pas vu qui ont foulé aux pieds les hosties consacrées, et d'autres qui les ont données en pâture aux animaux? Comment Dieu ne les a-t-il pas foudroyés sur-le-champ ? Comment n'a-t-il pas envoyé ses anges pour recueillir ces saintes hosties et les porter dans quelque tahernacle? Oh ! quel admirable, quelle divine patience ! N'etes-vous pas tentés de dire à Dieu avec sainte Thérèse : « Seigneur, ayez pitié de votre Fils ; ne condescendez pas au <Jésir ardent qu'il a de nous faire du bien, car il se ferait déchirer si vous le laissiez faire. » Il n'y a rien en effet que Jésus ne souffre et ne soit prêt à souffrir jusqu'à la fin du monde pour trouver une âme qui le reçoive, qui le retienne et le chérisse. Voilà quelle est la patience du Sauveur dans sa vie eucharistique, où son amour le retient.
4"^ Jésus-Christ dans l'Eucharistie nous donne des exemples de la charité la plus parfaite. Son amour extrême pour nous épuise sa bonté, quoiqu'elle soit infinie, et l'oblige à oublier ses intérêts et à souffrir tous les outrages que l'ingratitude et la malice peuvent inventer, afin de pourvoir à nos besoins et de remédier à nos misères. « Que mon fils me lue, disait une dame romaine, pourvu qu'il
règne. » (Vêtait une femme passionnée, qui avait un désir si violent de voir son fils élevé à l'empire, qu'elle était disposée à souffrir même la mort pour arriver à ses fins. Mais le Fils de Dieu va bien audelà de l'amour maternel pour nous élever au royaume des cieux. Il aime des enfants ingrats, comme font les mères généreuses ; mais il aime encore des ennemis cruels qui sont complices de sa mort et coupables de la profanation de son corps et de son sang. Il ne se dépouille pas seulement de ses biens pour les donner à des enfants prodigues, il se met sous la dent des tigres qui le déchirent; et au lieu de se laisser vaincre par leur méchanceté, il prend souvent occasion de redoubler ses bienfaits pour satisfaire au moins à sa bonté, s'il ne peut triompher de leur malice. N'est-ce pas aimer sans intérêt et s'oublier soi-même pour faire du bien à qui ne le mérite pas? S'il aimait pour le profit, il n'inviterait pas les pauvres à sa table ; s'il aimait pour le plaisir, il n'y admettrait pas les misérables, et s'il aimait pour l'honneur, il n'y souffrirait pas des scélérats et des profanateurs du plus saint de tous les mystères. Si l'on vous apprenait qu'un grand monarque envoie tous les jours un plat de sa table, par son propre fils, à quelque pauvre de l'hôpital, ne diriez-vous pas qu'il a une bien grande affection pour ce malheureux ? Mais s'il y allait lui-môme en personne, et si, non content d'une simple visite, il quittait sa cour pour demeurer toujours avec cet indigent, ne serait-ce pas une charité héroïque ? Mais si. au lieu de lui servir les
mets les plus délicats, il lui donnait sa propre chair, ne serait-ce pas un amour pousse jusqu'à l'excès de la folie? N'est-ce pas ce que Jésus-Christ a fait pour nous? Ne nous donne-t-il pas sa chair pour nourriture et son sang pour breuvage? Tous les jours il descend dans ce grand hôpital du monde pour visiter tous les pauvres malades, et il n'a point d'horreur d'entrer dans la bouche des lépreux, et même dans le cœur des pécheurs, où il n'est reçu que parmi les démons, qui sont ses mortels ennemis.
0 divin Sauveur, il paraît bien que l'amour vous ferme les yeux en vous ouvrant le cœur. On dirait que vous n'avez pas prévu les outrages qui vous seraient faits en demeurant dans le sacrement de l'autel. Souffrez que je vous fasse cette demande : Savez-vous bien que, malgré toutes vos défenses, plusieurs s'approcheront indignement de votre table, que des scélérats, des voleurs, des débauchés couvriront leurs crimes du voile de ce sacrement? Je le sais. Savez-vous bien que des libertins se feront un jeu de vos mystères, les hérétiques un scandale, les juifs un sujet d'exécration? Je h' sais. Savez-vous bien que les donatistes vous jetteront aux chiens, que les calvinistes vous fouleront aux pieds, et que d'autres encore plus abominables vous mettrontentre les mainsdes démons? Oui, je le sais; est-ce que vous doutez de ma prévoyance? J'ai vu tout cela de toute éternité, 3Iais sachez que j'ai tant d'amour pour les hommes, que, (juand il n'y aurait qu'une âme à sauver, je l'at-
tendrais ici jusqu'à la fin des siècles, et je souffrirais pour elle tous les mépris et toutes les injures des pécheurs.
Est-ce ainsi, mes frères, que vous aimez les hommes? Mais nous ne voyons partout que del'égoïsme et de la cupidité. La soif de l'or dévore presque tous les hommes, parce que tous veulent jouir, et que les richesses sont nécessaires pour se procurer des jouissances. Au lieu de sacrifice et de dévouement, chacun ne songe plus qu'à soi et ne travaille que pour soi. Est-il donc étonnant que la société chancelle sur ses bases? Mais les liens qui doivent unir tous les membres sont entièrement brisés.
5*^ Enfin Jésus-Christ dans l'Eucharistie est un modèle de résignation à la volonté de Dieu. ]X'est-ce pas là qu'il vit caché et inconnu au monde? Il est tout entier présent sous les espèces ou apparences du pain et du vin, et l'on ne découvre rien de son humanité et de sa divinité. Mais qui pense à lui? Entrez dans nos églises, vous les trouverez désertes, tandis que la foule se presse sur les places publiques, dans les rues et les spectacles. Jésus-Christ souffre, il est abandonné, il est compté pour rien par le plus grand nombre des chrétiens; ils le négligent, ils l'oublient, ils sont pourlui d'une stupide indifférence. Ils n'ont pas le moindre sacrifice à faire pour ses temples ; souvent ils les laissent manquer des choses les plus nécessaires. Ils prodiguent l'or pour se construire des palais, décorer leurs salons, ali.menter leurs tables. Les ingrats 1 ils ou-
blient que le Dieu de l'Eucharistie est le même que celui qui les a créés, les nourrit et les enrichit. Que dis-je, mes frères? Ils vont même jusqu'à rougir de Jésus-Christ. Ils n'osent plier le genou dans l'église au moment de l'élévation ou de la bénédiction du Saint-Sacrement; et s'ils le rencontrent dans la rue lorsqu'on le porte à un malade ou dans une procession, ils s'enfuient, parce qu'ils redoutent une parole d'ironie ou le sourire d'un libertin. Jésus-Christ souffre tout sans se plaindre.
Et pourquoi donc, mes frères, vous plaignezvous de l'indifférence des hommes à votre égard? Pauvres ouvriers, domestiques ou servantes, vous travaillez sans cesse, vous vous épuisez pour rendre service à vos frères, et vous n'êtes payés que par l'indifférence et l'oubli des services que vous avez rendus. Considérez donc le Sauveur Jésus, et, à son exemple, supportez tout sans vous plaindre. Dieu ne vous abaisse que pour vous élever, et ne permet cet abandon que pour vous serrer plus étroitement sur son cœur. Ne savez-vous pas que la gloire du mépris est la plus belle de toutes les gloires?
Méditons sans cesse, mes frères, les beaux et admirables exemples de vertu que Jésus-Christ nous donne dans l'Eucharistie, et tâchons de les imiter. Pourrions-nous donc regarder comme trop pénible de nous humilier lorsque Jésus s'anéantit? Refuserons-nous d'obéir à l'autorité lorsque Jésus obéit à ceux-là même qui l'outragent? Chercherons-nous
à nous venger de nos ennemis lorsque Jésus demande grâce pour tous ceux qui l'accablenl de leurs mépris et de leurs injures? Craindrons-nous encore de nous rendre utiles au prochain lorsque Jésus se sacrifie toujours pour nous aux dépens de son honneur et de sa gloire? Quoi donc! dans le monde, les petits veulent toujours imiter les grands, et ils se persuadent qu'ils s'élèvent à leur hauteur lorsqu'ils parlent et agissent comme eux. Soyons donc toujours humbles, obéissants, patients et résignés, charitables et pieux comme Jésus-Christ, et nous participerons réellement à sa grandeur et à sa gloire. Amen.