IX^ INSTRUCTION
Des honoraires «le Bnesjseisi.
Nescitis quoniam qui in sacrario operantur, quœ de sacrario sunt, edunt; et qui altari ileserviunt, «wni altari participant?
îs'e savez-vous pas que les ministres du temple mangent de ce qui est offert dans le temple, et que ceux qui servent à l'autel ont part aux oblationsde l'autel?
Il n'est pas rare d'entendre répéter, même par des catholiques qui se font les échos complaisants des hérétiques, que le catholicisme est une religion d'argent, qu'on n'ohtient rien sans argent, et qu'il faut toujours payer même pour recevoir les sacrements. Il n'en est pas de même, ajoute-t-on, chez les protestants : les fonctions du ministère s'y font gratuitement.
Est-il bien vrai que les prêtres catholiques vous font payer les sacrements qu'ils vous administrent? Où sont ceux qui ont jamais exigé de vous quelque chose pour le Baptême, la Pénitence et l'Eucharistie? Où sont les ministres protestants qui ne reçoivent rien à l'occasion de leurs fonctions? Mais il n'y en a pas un seul qui ne perçoive des honoraires très-élevés, en outre de son traitement.
Remarquez encore que le traitement des minis-
très protestants est beaucoup plus considérable que celui du clergé catholique. Il y a une différence de cinq ou six cents francs. Et qui les paie? Ce sont les contribuables, les catholiques comme les autres. Elevez au même taux le traitement du clergé catholique, et il renoncera volontiers à ses honoraires appelés casuel.
Examinons cette question en ce qui concerne les honoraires de messes. Et d'abord l'usage qui autorise le clergé catholique à percevoir des honoraires de messes pour la célébration du saint sacrifice est-il légitime? Dans l'Eglise de Dieu comme en jurisprudence, l'usage fait loi, quand il est revêtu de certaines conditions qu'exige la saine raison.
Dans les premiers siècles de l'Eglise, les fidèles oll'raient eux-mêmes le pain et le vin qu'on devait consacrer au sacrifice de la Messe. Les sous-diacres étaient chargés de recevoir les ofïrandes; ils plaçaient sur l'autel une quantité suffisante de pain et de vin pour la communion du clergé et des fidèles ; le surplus était mis à part pour l'entretien du clergé. Les fidèles pensaient avec raison que le sacrifice étant ollert pour tous, tous devaient y concourir, en procurant la matière du sacrifice. Avec quelle inelfable consolation le pasteur présentait à Dieu sur sa patène les vœux des fidèles avec les dons sacrés ! Il lui semblait élever jusqu'au trône de l'Eternel les fidèles eux-mêmes représentés par leurs ollVandes. Et les uns et les autres s'ofTraient à Dieu en même temps avec leurs dons qui n'étaient que l'expression des sentiments de leurs cœurs.
SaintCyprien faisait de graves reproches aux riches qui communiaient sans rien présenter sur l'autel. « Quoi donc I leur disait-il, vous êtes riches, et vous venez célébrer le saint sacrifice le jour du Seigneur, et vous venez sans sacrifice; et vous communiez, et vous prenez ainsi une portion du sacrifice que le pauvre a présenté! »
Assez souvent les fidèles apportaient encore des fruits de toutes sortes ; ce qui occasionna des abus assez graves pour que les évêques portassent la défense de ne plus offrir sur l'autel que du pain et du vin. Mais ils laissèrent toute faculté de porter, après le sacrifice, quelque ofi'rande aux prêtres, ou de remettre le tout entre les mains de l'évêque, qui en faisait faire la distribution par un diacre.
Cependant peu à peu s'introduisit l'usage d'offrir des pièces de monnaie, de l'or et de l'argent, au lieu de pain et de vin. Au neuvième siècle, saint Chrodegang, évêque de Metz, permit à ses prêtres de recevoir de l'argent pour les honoraires des messes qu'ils célébraient, et de s'en servir pour leur propre subsistance. Il est raconté que saint Pierre Damien, qui vivait au douzième siècle, étant encore enfant, trouva une pièce de monnaie et la donna à un prêtre, afin qu'il célébrât la 3Iesse pour le repos de l'âme de son père et de sa mère.
Cet usage de donner une aumône pour célébrer la Messe à l'intention d'une personne vivante ou morte se répandit dans toute l'Eglise catholique, et les plus saints évoques l'approuvèrent, à condition toutefois que, de la part du prêtre et des fi-
dèles, celle rélribulion ne serait point considérée comme le prix de la Messe, mais seulement comme une aumône destinée à l'entretien du prêtre. Mais si, oubliant sa propre dignité, un ecclésiastique était convaincu d'avoir célébré la Messe à prix d'argent en la regardant comme une marchandise, l'Eglise indignée lui infligeait les châtiments les plus sévères et le traitait de Judas, parce que lui aussi avait vendu son Dieu pour quelques pièces d'argent. Cet acte d'impiété s'appelle en langage chrétien le crime de simonie. « Le prêtre, dit saint Thomas, ne reçoit pas l'argent pour prix de la consécration de l'Eucharistie ou de la Messe qu'il doit chanter : ce serait le péché de simonie; mais il le reçoit à titre d'aumône pour son entretien. » Ne dites donc pas que vous allez payer une messe quand vous portez à un prêtre des honoraires pour célébrer le saint sacrifice à votre intention ; car cette manière de parler fait croire que vous regardez Jésus-Christ comme une marchandise qui se vend et qu'on achète.
L'usage de recevoir de l'argent à l'occasion de la célébration de la sainte Messe, mais seulement à litre d'aumône, n'a donc rien que de légitime, et il est sanctionné par l'autorité la plus haute, la plus sainte et la plus respectable qui existe, l'autorité do TEglisc. Il est approuvé des Docteurs les plus éminenls par leur science et la sainteté de leur vie, des évoques et des chefs de l'Eglise établis pour diriger dans la voie du ciel les brebis et les pasteurs.
Sans doute il y a des abus et il y en aura toujours; mais de ce que vous aurez rencontré quelquefois des juges qui auront spéculé sur le traitement qu'ils reçoivent en leur qualité de juges, ne seriez-vous pas injustes de conclure que la magistrature vend la justice ? De même, parce que vous aurez appris que certains prêtres indignes de leur caractère auront cherché à s'enrichir par l'exercice de leur ministère, ne serait-il pas souverainement injuste de conclure que l'Eglise elle-même fait trafic des choses saintes, surtout lorsque vous la voyez réprimer avec une vigueur apostolique d'aussi coupables abus? Elle dit encore aujourd'hui à tous les prêtres qu'ils se rendent coupables de péché mortel s'ils reçoivent des honoraires pour célébrer une seule fois le saint sacrifice, quelque minimes que soient ces honoraires, et s'ils ne l'offrent pas selon les intentions de celui qui lésa donnés; qu'ils sont également coupables s'ils exigent quelque chose de plus que l'usage ne les autorise à recevoir.
Si le temps me le permettait, je vous exposerais en détail les lois disciplinaires de l'Eglise relatives soit à l'intention que doit se proposer tout prêtre qui célèbre le saint sacrifice pour une personne dont il a reçu des honoraires, soit au temps qui lui est donné pour remplir ses obligations, soit aux précautions minutieuses qu'il doit prendre pour s'assurer que les messes qu'il a reçues ont été acquittées par lui ou par ceux à qui il les a confiées, soit enfin à l'emploi des honoraires qu'il perçoit:
je suis convaincu, mes frères, que vous seriez grandement édifiés en voyant avec quelle constante sollicitude l'Eglise veille sur les intérêts de tous ses enfants.
Cet usage de percevoir des honoraires pourla célébration de la sainte Messe est encore en parfaite harmonie avec les besoins de l'cime pieuse et pénitente. Tantôt c'est un homme riche qui a passé sa jeunesse dans le désordre : il est frappé d'une maladie mortelle; mais avant de quitter ce monde, il donne une partie de ses biensà l'Eglise, afin qu'elle prie pour lui après sa mort; et ces biens permettront à l'Eglise de multiplier ses ouvriers évangéliques et d'étendre le royaume de Dieu. Tantôt c'est un roi pieux ou un grand seigneur qui lègue à un ordre religieux une terre ou une foret pour y bâtir un monastère, mais à condition que les religieux offriront le saint sacrifice de la Messe pour le repos de son âme. De là l'origine des fondations. Quel magnifique privilège ! Au moment où le chrétien quitte ce monde, où tout lui échappe, maison, biens, terres, argent, il fait un acte de souveraineté, il fonde un établissement ou une pratique de dévotion au profit spirituel et temporel de ses frères vivants , mais à condition qu'ils se souviendront de lui devant le Seigneur après sa mort; ainsi tous les rapports qui les unissaient pendant leur vie ne sont pas brisés, puisque celui qui meurt leur donne une part de son héritage, et que ceux qui restent garderont sa mémoire et lui viendront en aide.
L'usage des fondations a donc sa racine dans les
plus doux et les plus intimes sentiments du cœur. Aussi, quoique la Révolution française ait détruit ces belles et magnifiques institutions, à peine le calme s'est-il rétabli, que les chrétiens se sont empressés de relever le culte par de pieuses fondations. Ici c'est l'octave des Morts, dont le but est de soulager les âmes du purgatoire et de sanctifier les fidèles en les engageant à faire de ferventes communions dans la même fin. Là ce sont les exercices des Quarante Heures, si propres à éloigner les chrétiens des divertissements criminels du, monde et à les préserver des désordres qui ne sont que trop communs pendant les jours qui précèdent immédiatement le Carême. Ailleurs, la confrérie du Sacré-Cœur ou du Saint-Sacrement pour rendre à Jésus-Christ un perpétuel tribut d'hommages et de reconnaissance pour le bienfait inappréciable de la divine Eucharistie.
L'usage des honoraires , considéré non pas comme prix des choses sacrées, puisque ce serait un crime, mais comme aumône, n'est pas seulement un usage légitime, c'est un droit rigoureux fondé sur la loi naturelle et sur la loi divine positive. Ecoutez saint Paul qui répond à ceux qui lui adressaient le même reproche que celui qui nous est fait aujourd'hui :
« Voici ma défense contre ceux qui m'interrogent : IN'avons-nous pas le pouvoir de manger et de boire? N'avons-nous pas le pouvoir de mener avec nous une femme qui soit notre sœur, comme font les autres apôtres et Céphas? Qui est-ce qui
fait la guerre à ses dépens ? Qui est-ce qui plante une vigne et n'en mange pas du fruit? Quel est le berger qui n'ait pas le droit de se nourrir du lait de son troupeau ? Ce n'est pas seulement la raison humaine qui nous parle ainsi, mais encore la loi ; car il est écrit dans la loi de Moïse : Vous ne tiendrez pas la bouche liée au bœuf qui foule le grain. Est-ce que Dieu se met en peine de ce qui regarde le bœuf? N'est-ce pas plutôt pour nous-mêmes qu'il a fait cette ordonnance? Oui, sans doute, c'est pour nous que cela est écrit. En effet, celui qui laboure doit labourer avec l'espérance de recueillir, et celui qui bat le grain doit espérer d'y avoir sa part. Si nous avons semé en vous des biens spirituels, est-ce une grande chose que nous recueillions de vos biens temporels? Si d'autres usent de ce pouvoir à votre égard, pourquoi n'en userions-nous pas plutôt qu'eux ? Ne savez-vous pas que les ministres du temple mangent de ce qui est offert dans le temple, et que ceux qui servent à l'autel ont part aux oblations de l'autel ? Ainsi le Seigneur a ordonné à ceux qui annoncent l'Evangile de vivre de l'Evangile. » (I Cor., ix.)
Il me semble, mes frères, qu'il est impossible de raisonner avec plus de justesse et de force de logique. Le soldat ne fait point la guerre à ses dépens, mais l'Etat lui fournit ses armes, sa nourriture et ses vêtements. Le soldat rend à la société plus qu'il n'en reçoit, puisqu'il lui donne son temps, ses sueurs, ses fatigues, souvent sa santé et quelquefois sa vie. Or, tout prêtre n'est-il pas un soldat
qui combat sans cesse les plus terribles ennemis de la société, l'orgueil, l'ambition, la cupidité, l'égoïsme, la sensualité ? Ce sont ces ennemis qui, s'ils ne sont sans cesse combattus et réprimés, ébranlent la société et provoquent les révolutions sanglantes. Ne devez-vous pas aussi lui fournir tout ce qui lui est nécessaire pour exercer ses fonctions, et le logement, et la nourriture, et le vêtement? Le prêtre ne donne-t-il pas à la société tout ce qu'il possède? >""est-ce pas pour elle qu'il dépense son intelligence, sa science, son temps, ses forces, son repos, sa santé et même sa vie ?
Le vigneron qui plante une vigne et qui la cultive n'a-t-il pas droit de manger de son fruit? Or, qu'estce que l'Eglise, sinon la vigne du Seigneur? Qu'estce qu'une paroisse, sinon une portion de cette vigne? Le prêtre éternel a planté la vigne, mais ce sont les ministres qu'il a établis qui la cultivent à la sueur de leur front. Il n'y a pas de jours qu'ils n'y travaillent, qu'ils n'y soignent les ceps et les branches, et qu'ils ne la défendent contre le ravage des bêtes sauvages. Il en est de même du laboureur qui cultive son champ, en arrache les mauvaises herbes et y sème de bon grain.
Tout berger n'a-t-il pas droit de se nourrir du lait de son troupeau? Or, qu'est-ce que l'Eglise, sinon la bergerie du souverain Pasteur des âmes? Et, à l'exemple du bon Pasteur, tout prêtre ne doitil pas donner sa vie pour ses brebis? Se faut-il pas que le jour et la nuit, par le froid et par le chaud, par le bon et le mauvais temps, il veille toujours à
la garde de son troupeau? Ne faut-il pas qu'il coure après les brebis qui s'égarent et qu'il les rapporte au bercail ? Ne doit-il pas les conduire toutes dans de gras pâturages et les défendre contre la fureur des loups? Et il n'aurait pas droit à son entretien ! Où serait donc la justice ?
Pourquoi, mes frères, ne réclamez-vous pas aussi contre le traitement des agents de police et des gardes champêtres, des agents voyers et des ingénieurs, des gendarmes et des commissaires, des fonctionnaires et des magistrats? C'est, me direzvous, parce que tous ces hommes remplissent des fonctions nécessaires au maintien de la paix et de la tranquillité publiques, à la prospérité de l'industrie et du commerce, au progrès des sciences et des arts. Mais sur quoi donc repose la société ellemême? Est-ce sur des machines, sur des voies ferrées, ou sur le progrès des arts et des sciences? Comment donc l'empire romain s'est-il affaissé sous le poids de ses richesses, au moment même où les lettres, les sciences et les artsjetaient leur plus vif éclat? Pourquoi la société en France a-t-elle été bouleversée de fond en comble sur la fin du siècle dernier qu'on appelle le siècle des lumières? Pourquoi aujourd'hui tous les trônes sont-ils ébranlés? Reconnaissez-le donc, c'est qu'il faut à la société une base plus solide que des pierres et même que les sciences ; il lui faut des principes religieux et chrétiens. L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Or, n'est-ce pas le prêtre catholique seul qui con-
serve ces principes dans la société? N'est-ce pas lui qui les enseigne, les explique et les fait pénétrer dans tous les cœurs? Ne voyez-vous pas qu'en dehors du catholicisme toutes les vérités chrétiennes échappent les unes après les autres? Le prêlre peut donc vous dire comme saint Paul : Je sème en vous les biens spirituels : est-ce donc une grande chose que je recueille de vos biens temporels? Mais, sans ces honoraires que vous appelez casuel, parce qu'il l'est en effet, le prêtre pourrait-il vous consacrer tous ses soins et tout son temps? Pourrait-il visiter les malades, soulager les pauvres, instruire les ignorants? C'est une bonne œuvre, sans doute, de venir en aide à une communauté religieuse pour avoir part à ses prières ; mais pensez-vous qu'il y ait moins de mérite d'aider par vos pieuses largesses les prêtres qui sont toujours vivants au milieu de vous et occupés de vos intérêts les plus chers? Ne vous donnent-ils pas tout ce qu'ils possèdent? Ne vous prodiguent-ils pas leur tendresse et leur dévouement? Et ne croyez pas que ce soit un déshonneur pour eux de recevoir l'aumône : le Fils de Dieu n'a pas rougi de l'accepter; ill'a payée généreusement en versant tout son sang pour le salut du monde. Il en sera ainsi de vos pasteurs : ils paieront de leur propre vie tout ce que vous ferez pour eux. Amen.