SAINT FÉLIX DE CANTALICE
11 naquit l'an iSlo, de parents pauvres et simples, naais très-vertueux. Instruit et élevé dans la crainte de Dieu, il fit de grands progrès dans la piété, et les autres enfants disaient en le voyant venir : Voici le saint. Son père l'occupa à garder le bétail; mais il ne cessait de louer Dieu et de réciter les
prières qu'on lui avait apprises. La nuit^ pendant que les autres bergers dormaient, il se retirait à Técart, se jetait au pied d'un chêne où il avait gravé l'image de la croix, et passait une partie de la nuit à méditer et à pleurer sur la passion de notre Sauveur.
A Page de douze ans, il devint domestique d'un genfîlliomme fort riche qu'il servait avec zèle et fidélité. On l'employait à garder les troupeaux, à labourer la terre, et à toute autre chose, où il fciisait l'apprentissage des plus rares vertus. 11 était ennemi juré du mensonge, abhorrait les murmures, fuyait la compagnie des débauchés et parlait peu; il se montrait toujours humble, patient, doux, et si quelqu'un Toffensait, il lui disait en riant : Va, puisses-tu devenir un saint !
Il mangeait peu et observait les jeunes commandés par l'Eglise; il ne prenait son repas que le soir, après avoir fait quelques prières à genoux. Il avait une très-grande dévotion envers le saint Sacrement de l'autel, et souvent il quittait ses troupeaux pour entendre la Messe ; et Dieu envoyait un ange qui, sous la forme d'un jeune homme, les gardait à sa place.
La lecture des livres spirituels lui plaisait beaucoup. Or, un jour, écoulant attentivement la lecture de la vie des saints anachorètes, il eut le désir de les imiter; mais, considérant les dangers de la vie solitaire, il préféra la vie religieuse et s'en alla au couvent des capucins. Le père gardien, pour l'éprouver, lui dit : « Les travaux du couvent sont continus et l'obéissance absolue; c'est pourquoi, mon bon ami, quittez votre projet et n'y pensez jamais plus. » Et il lui répondit . « Mon père, je prends Dieu à témoin que je viens de sa part, et sans aucun autre intérêt que celui de son service. C'est lui seul qui m'inspire, me presse et m'enjoint d'entrer avec vous. Voulez-vous que je résiste à ses inspirations et néglige l'honneur qu'il me fait de m'y appeler? C'est à lui, et je le prends pour juge, que visent mes intentions, et sou seul honneur est le but de ma poursuite. »
Félix fut admis, et, s'élant revêtu de l'habit de l'ordre, il
se mit à combattre sa chair et ses passions avec une telle ardeur, qu'il en obtint en peu de temps une parfaite victoire. Sa vie n'était qu'une prière continuelle, et il suppliait le maître des novices de doubler ses pénitences. Par le moyen de cette haine et de ce mépris de lui-même, il devint comme une copie vivante de saint François. Il fut chargé des fonctions de quêteur, et il remplit cette charge pendant quarante ans.
Lorsqu'il quêtait, il avait toujours le chapelet à la main, et, l'esprit élevé et recueilli en Dieu, il disait souvent à son compagnon : « Sus, mon frère, le chapelet en main, les yeux en terre et l'esprit au ciel. »
Il était très-charitable envers les malades, et, avec la permission de ses supérieurs, il les visitait la nuit, ne pouvant le faire de jour, les consolait et leur rendait toutes sortes de services, non seulement à ceux de la maison, mais encore à ceux de la ville. Les dimanches, il visitait les hôpitaux, servait les malades, quêtait pour eux et leur portait toujours quelques petits présents. Il les disposait à se confesser et à sauver leur âme. Quand il rencontrait quelque jeune débauché dans la rue, il l'arrêtait tout court et lui disait à l'oreille ; « Mon ami, où vas-tu ? Ne vois-lu pas que tu te damnes? Pense un peu à ton àme; souviens-toi que tu dois bientôt mourir et rendre un compte exact de ton âme. »
Il reprenait aussi hardiment les riches et les nobles, et leur donnait des leçons avec une prudence admirable. Il avait promis de petites croix à une dame romaine et les donna à d'autres. Celte dame, l'ayant appris, lui en fit des reproches, tt Voilà qui est fort honnête, lui dit-elle, promettre et ne pas tenir! » Félix lui répondit : a Et combien de choses ne promettons-nous pas à Dieu et que nous ne tenons pas ! »
Il aimait beaucoup saint Philippe de Néri, et il en était trèsaimé. Quand ils se rencontraient, ils se donnaient des témoignages de la plus vive affection. Un jour ils se jetèrent à genoux tous deux à la fois, se demandant la bénédiction l'un à l'autre ; mais, ne voulant céder ni l'un ni l'autre, ils s'embrassèrent et reprirent leur chemin. En se saluant, l'un disait :
« Que ne puis-je vous voir brûler ! — Et moi vous voir sur la roue ! répondait Tautre. — Que les mains vous soient bientôt coupées! disait celui-ci. — Et vous la tête ! répondait celui-là. — - Puissiez-voas être fouetté et assommé à coups de pierres ! disait saint Philippe. — Et vous tenaillé et noyé dans le Tibre ! » répondait Félix. Ces étranges manières de se saluer nous font voir le grand désir qu'ils avaient l'un et l'autre d'endurer le martyre pour Jésus-Christ. (Ribadeneira.)
Vr INSTRUCTION.
Du don de eoiiseil<
Consilium cuslodiet te et prudenlia servabit te, ut eruaris à vid malâ.
Le conseil vous gardera et la prudence vous 'conservera, pour vous arracher de la mauvaise voie.
(Prov., II, 11.)
Pourquoi, mes frères, rencontrons-nous si souvent des chrétiens pleins de foi et de science, ne sachant néanmoins comment se conduire dans le monde, ni traiter les affaires les plus ordinaires de la vie? C'est qu'ils n'ont des choses et des personnes qu'une certaine connaissance spéculative; mais s'agit-il d'en venir à la pratique, ils ressemblent à des voyageurs égarés dans une nuit profonde et n'osant avancer le pied par crainte de se jeter dans quelque précipice : ce qui prouve que les hommes même les plus instruits ont besoin d'une vertu particulière qui les dirige dans toutes leurs voies et les empêche de tomber dans quelque excès, c*esfe*-à-dire de la vertu de prudence, qui n'est pas seulement une vertu morale, mais encore la maîtresse des autres vertus. En effet, sans la prudence, la tempérance sera cupidité ou prodigalité ; la force, témérité ou audace; la justice, rigueur ou faiblesse; la charité, profusion ou cruauté; l'espérance, pré-
somption ou désespoir; la foi, incrédulité ou superstition ; l'humilité, bassesse ou arrogance ; et ainsi des autres.
Cependant que de fois la prudence ne nous feraitelle pas défaut, si le don de conseil ne venait la soutenir et la perfectionner! Il faut donc que l'Esprit de Dieu éclaire notre intelligence d'une lumière surnaturelle, non seulement pour mieux discerner le bien du mal, mais encore pour connaître, dans les cas particuliers et difûciles où la raison humaine est à bout, ce qu'il faut dire ou ce qu'il faut faire. Ce fut cette lumière divine qui inspira à Joseph la pensée de fuir et d'abandonner son manteau entre les mains de la femme de Putiphar qui voulait l'entraîner au mal; à la chaste Suzanne, d'aimer mieux mourir innocente, quoique déshonorée aux yeux des hommes, que de commettre le péché en présence de Dieu; au jeune Daniel, de séparer les deux vieillards et de les interroger à part pour découvrir la fausseté de leur accusation ; et à Salomon, de vouloir partager en deux avec une épée l'enfant disputé par deux mères, afin de découvrir quelle était la véritable.
Le don de conseil n'a pas pour but de nous donner une connaissance plus parfaite de notre fin, mais de nous rendre plus habiles dans le choix et l'exécution des moyens qui doivent nous y conduire. Encore que la prudence nous suffise pour la conduite ordinaire de la vie, le don de conseil nous est nécessaire dans les affaires graves et difficiles. C'est surtout dans les choses douteuses, auxquelles
il faut donner des solutions ditférentes selon la différence des temps, des lieux et des personnes, que le don de conseil se manifeste, parce qu'il nous devient plus nécessaire que jamais, et que c'est pour cette fin qu'il nous est donné.
Dieu nous communique d'abord la vertu de prudence pour être la règle de notre conduite, la gouvernante de nos actions, l'œil de toutes nos vertus pour bien les diriger dans la pratique. Or, la vertu de prudence remplit trois fonctions importantes : elle cherche les moyens propres à nous tirer d'embarras ou à nous faire mener à bonne fin l'œuvre que nous avons entreprise ; elle apprécie la bonté des divers moyens, en constate l'efficacité, afin de distinguer les uns des autres et de pouvoir choisir les meilleurs; enfin elle commande l'exécution, et c'est là sa fonction principale, dit saint Thomas, parce que son but particulier est d'exécuter les résolutions qu'elle a discutées et arrêtées, suivant cette définition qu'on en donne, qu'elle est la raison droite et la règle juste pour agir.
La prudence, dit saint Thomas, possède comme trois facultés dont elle se sert dans toutes ses opérations : la première est une bonne et sage conseillère, parce que sa fonction est de donner de bons conseils; la seconde est le jugement, parce qu'elle doit juger sainement des choses ordinaires, renfermées dans les termes de la loi; la troisième est le discernement, parce qu'elle a pour but de juger des choses extraordinaires, auxquelles la loi chrétienne n'a point pourvu ni pu pourvoir, à cause
des circonstances imprévues qui surviennent si souvent dans les affaires.
Ces trois facultés sont nécessaires à la prudence pour produire tous ses actes avec perfection. Car il faut d'abord qu'elle trouve des moyens pour atteindre la fin particulière qu'elle se propose; il faut ensuite qu'elle les apprécie ou en constate la bonté en les comparant aux maximes de l'Evangile, aux lois divines et humaines qui forment la règle de notre conduite et de nos mœurs. Et quand les lois n'ont pas prévu la difficulté qui se présente, il faut un grand discernement pour la résoudre conformément aux principes de la foi chrétienne.
Suivant saint Thomas, la prudence, pour bien agir, a besoin de la mémoire, de l'intelligence, de la docihté, de la vivacité, de la raison, de la prévoyance, de la circonspection et de la précaution : la mémoire, pour avoir la connaissance de la loi, de ses explications et de ses applications diverses, afin de voir clair pour le moment actuel; l'intelligence, pour connaître les circonstances présentes et les apprécier; la docilité, pour accepter les conseils que notre prudence ou la prudence des autres voudra bien nous donner, quand même ils choqueraient notre orgueil ou contrarieraient nos passions; la vivacité, pour découwir à propos et assez à temps les moyens d'exécution qui nous sont nécessaires ; la raison ou le jugement, pour faire une sage application des conseils qui nous sont donnés ; la prévoyance, pour découvrir à l'avance les obstacles que nous rencontrerons et les moyens que
nous devons prendre pour les surmonter ; la circonspection, pour examiner toutes les causes, toutes les circonstances, toutes les suites de l'action ou de l'entreprise, de manière à ne rien laisser au hasard ni à la malice des hommes, si cela est possible; enfin la précaution, pour se ménager des moyens efficaces pour sortir des embarras divers qui pourraient survenir.
Cependant, si parfaite que nous paraisse cette prudence, souvent elle est encore trop faible pour dissiper les ténèbres qui obscurcissent notre intelligence, et pour nous éclairer dans une multitude d'affaires compliquées et difficiles, oiinos pensées, dit le Saint-Esprit, sont craintives, et nos esprits flottants, ne sachant ce qu'il faut dire ni ce qu'il faut faire. D'un autre côté, nous sommes environnés d'ennemis r>usés qui multiplient sous nos pas des pièges si bien cachés que nous ne les apercevons pas. C'est pour nous éclairer et nous indiquer la route que nous devons suivre au milieu de tant d'écueils et de tant de périls, que Jésus-Christ nous communique son esprit, afin qu'il nous éclaire dans les voies du salut, qu'il nous montre l'état que nous devons embrasser, les précautions que nous avons à prendre dans les différentes circonstances de notre vie pour arriver au ciel. Eclairés du don de conseil, nous ne faisons rien par précipitation ou en désordre , mais nous agissons avec maturité et circonspection, ou nous différons d'agir selon l'inspiration divine; nous allons vite ou lentement, selon que l'œuvre l'exige, mais nous
ne faisons rien à la légère, ni avec lenteur, ni avec précipitation.
C'est par le don de conseil que le Saint-Esprit vous pousse vers la perfection et vous indique les voies pour y arriver sûrement. Il veut vous rendre semblables à lui, spirituels comme lui, détachés des choses de ce monde, et aspirant sans cesse aux biens du ciel. Il vous fait vivre dans le recueillement et le calme de l'àme, et dirige vos facultés vers Dieu avec la même force que la loi d'attraction pousse l'eau des rivières dans l'Océan, les pierres vers le centre de la terre et la flamme vers les régions supérieures. Il vous fait voir que toutes les créatures vous invitent à regarder le ciel comme votre fin dernière, et à vous servir d'elles-mêmes pour pratiquer les vertus chrétiennes, la patience, la charité, l'humilité, la miséricorde, la douceur et la justice.
C'est le don de conseil qui vous fait estimer la pauvreté plus que les richesses, les mépris et les humiliations plus que les honneurs et la gloire . les souffrances et les mortifications plus que tous les plaisirs de la terre. C'est lui qui a inspiré à une multitude d'âmes d'élite tant de choses étonnantes, si contraires aux idées du monde et aux règles de la prudence humaine. Ici, c'est saint Siméon Stylite qui embrasse un genre de vie si étrange; là, c'est saint Alexandre le charbonnier, qui veut cacher les plus sublimes vertus sous les haillons de la misère. Plus loin, c'est saint François d'Assise qui fait tout au monde pour qu'on le prenne pour
un insensé; ce sont saint Crépin et saint Crépinien qui se font cordonniers pour devenir apôtres avec plus de sécurité et de succès. La prudence humaine a condamné tous ces grands saints comme elle condamne encore aujourd'hui tous ceux qui embrassent avec amour la doctrine de la croix pour aller plus vite et plus sûrement au ciel. Mais le plus grand des philosophes païens, Aristote, les a justifiés à l'avance , en disant que ceux qui sont poussés par l'esprit de Dieu ne doivent point consulter la raison humaine, puisqu'ils marchent sous la conduite d'un guide plus éclairé et plus sûr. Qui donc a changé cet homme du monde, cet homme de fêtes et de plaisirs, pour en faire un homme pieux, sobre, trouvant ses délices dans la pratique de la charité, de l'humilité, de la mortification et de la patience? C'est le don de conseil ; car le don de force ressemble à la foudre qui ébranle la nature entière pour la vivifier; il change le& loups en agneaux, et les lions rugissants en timides colombes . Mais le don de conseil agit avec moins de bruit; il saisit le voyageur arrêté par un fleuve ou par une montagne escarpée qu'il ne saurait franchir; puis il lui montre un pont qu'il ne voyait point, ou un sentier détourné qui le conduira à «on but sans aucun péril. Vous vous demandez : Comment cet homme du monde a-t-il pu renoncer à une vie de bonne chère et de plaisirs pour mener une vie dure et laborieuse? C'est que le don de conseil a été son guide : il a fui les occasions du péché et les mauvaises compagnies: il a
eu recours à la prière ; il s'est placé sous la protection de la sainte Vierge ; il a médité sérieusement sur ses fins dernières, sur l'enfer, la mort, le jugement, l'éternité ; il a purifié souvent sa conscience au tribunal sacré, et s'est nourri du pain des anges. De cette sorte, ce qui vous parait impossible lui est devenu facile. En appliquant le feu de la charité sur la glace de son cœur, il a produit une force semblable à celle qui donne des ailes de feu à nos chars et les fait voler à travers l'espace.
Considérez au contraire ce qui se passe dans le chrétien qui a éteint en lui l'Esprit de Dieu : il n'y a rien de suivi dans sa conduite ; vous le voyez confus dans ses pensées, aveugle et irrésolu dans ses desseins, précipité dans ses résolutions, inconsidéré dans ses paroles, téméraire dans ses entreprises, lâche et inconstant dans l'exécution de ses projets. On dirait un malheureux voyageur traversant un désert immense et inconnu et ne sachant de quel côté diriger ses pas ; il ne se relève d'un précipice que pour tomber dans un autre. Oh ! qu'il esta plaindre! qu'il est digne de compassion et de larmes 1
Ce voyageur, ne serait-ce pas vous, mon frère, qui ne vous relevez d'une chute que pour en faire une plus lourde? rs'en êtes-vous pas venu à ce point de croire la vertu impossible? Comment êtes-vous descendu si bas? N'est-ce point parce que vous avez méprisé les conseils du Saint-Esprit, et que vous n'avez pas voulu éviter les occasions ou rompre des liaisons criminelles? N'est-ce point parce
que vous n'avez pas fortifié votre âme par la prière, la méditation et la fréquentation des sacrements ? Prenez garde de ressembler à cet économe infidèle dont parle Jésus-Christ. Après que son maître lui eut ôté l'administration de ses biens, ne voulant pas travailler et rougissant de mendier, il prit les conseils de Satan. Il fit souscrire des billets frauduleux à son profit et au détriment de son maitre. N'avez-vous pas aussi mal géré vos affaires, et n'estil pas à craindre que vous ne soyez amené à une liquidation forcée, à une faillite ou à une banqueroute? Pour vous rétablir, n'aurez-vous pas recours à la ruse, au mensonge, à la fraude, à ces artifices qu'on décore du nom d'habileté et de savoir-faire, tandis que la conscience les repousse comme de criantes injustices?
Ah ! mon frère, que vous êtes prudent dans vos affaires temporelles ! Vous ne négligez aucune précaution pour vous garantir de tout accident et de toute surprise. Votre maison est assurée contre l'incendie, vos vaisseaux contre le naufrage, vos moissons contre la grêle ; vos capitaux sont placés sur hypothèques, et vos affaires ne sont confiées qu'aux hommes les plus habiles et les plus expérimentés. Mais un jour le Seigneur vous dira : Pourquoi, ayant été si prudent pour les affaires de ce monde, vous êtes-vous montré si imprudent dans l'aflaire importante de votre salut? On vous a répété sans cesse qu'en vivant selon les maximes corrompues du monde, vous aviez mille raisons de craindre de mourir dans l'état de péché, et vous n'avez point
assuré le salut de votre âme, malgré toutes les instances qui vous ont été faites; vous avez fermé l'oreille à toutes les menaces qu'on vous annonçait de ma part ; vous vous êtes roidi contre les exhortations les plus touchantes, et vous avez étouffé les remords qui tourmentaient votre conscience. Mais à quoi vous serviront vos richesses, vos dignités et vos plaisirs? Que sert à l'homme de gagner tout l'univers, s'il vient à perdre son âme?
Vous avez assuré vos moissons contre la grêle ; mais si unoragg eût détruit vos récoltes, vous n'en seriez pas mort de faim : des âmes charitables auraient eu pitié de vous. Mais en ne cultivant pas le champ de votre âme, en n'y semant pas les vertus chrétiennes, que récolterez-vous au temps de la moisson? Ne savez-vous pas que ceux qui sèment dans îa chair moissonneront la corruption? Sachez donc qu'une faim cruelle et dévorante tourmentera éternellement ceux qui n'auront rien à moissonner.
Vous avez assuré vos vaisseaux et vos marchandises contre le naufrage ; cependant une perte d'argent peut se réparer Pourquoi n'avez-vous pas assuré votre vertu ? Mille fois elle afait naufrage, et vous n'avez pas eu la pensée de ne plus vous aventurer sur la mer orageuse du monde Qnoi donc ! vous mettez en pratique tous les conseils de la prudence la plus consommée, vous vous imposez des sacrifices de tous genres, lorsqu'il s'agit des biens de ce monde, et quand il s'agit d'éviter un malheur éternel et de vous assurer un bonheur infini, vous dédaignez les avis de vos guides spirituels, vous mé-
prisez les conseils que vous donne le Saint-Esprit I Il est bien vrai que notre divin Sauveur nous prévient que les enfants de ce siècle sont plus prudents que les enfants de lumière; il ne leur promet pas toujours néanmoins de brillants succès dans leurs propres affaires. La prudence humaine la plus raffinée est souvent bien courte, et les plus habiles sont bientôt à bout de leurs lumières. Combien de savants ont été condamnés à traîner le boulet dans les bagnes! SaintPaul nous enseigne que Dieu livre souvent les sages du monde à leur sens réprouvé, et leur sagesse devient folie. Dieu ôle l'esprit aux. princes de la terre, dit le prophète, et par de secrets jugements il les abandonne à leur fausse sagesse, les laisse tomber dons des ténèbres si profondes et commettre de si lourdes fautes, qu'ils se font plus de mal à eux-mêmes que leurs plus cruels ennemis. Que sont devenus les plus habiles politiques de ces derniers temps? Ils ne manquaient ni de trésors pour acheter les consciences qui se vendaient à prix d'argent, ni d'audace pour les mettre en œuvre, ni de ruse pour faire jouer tous les ressorts. Un léger souffle a jeté par terre la ruse, la politique, la puissance, la richesse, la grandeur, les couronnes et les trônes.
Ce sont là, mes frères, des leçons terribles que Dieu nous donne pour nous faire voir le néant de la prudence humaine. Il veut nous convaincre que les sages du monde ne sont souvent que des insensés, et que lui seul fait les hommes vraiment sages en leur communiquant l'esprit de conseil pour les
diriger dans toutes les voies. Demandez-le vousmêmes, mes frères, à notre Seigneur Jésus-Christ, l'Ange du grand conseil, et disposez vos cœurs pour le recevoir ; purifiez-les par les sentiments d'une contrition parfaite, d'une profonde humilité et d'un entier détachement des biens de la terre.
N'entreprenez rien de quelque importance sans consulter Dieu et sans le prier de vous éclairer de ses divines lumières. Quand les députés desGabaonites vinrent trouver Josué, ils le trompèrent; et l'Esprit saint nous en donne la raison, c'est qu'il ne s'adressa point à Dieu pour savoir ce qu'il fallait répondre. Prions donc le Seigneur qu'il nous inspire toujours ce que nous devons dire et ce que nous devons faire ; disons-lui avec David : Montrezmoi vos voies, Seigneur, et apprenez-moi à marcher dans vos sentiers; dirigez-moi dans la vérité et enseignez-moi.
Défions-nous surtout de notre science et de notre habileté ; ne rougissons jamais de prendre conseil d'hommes sages, prudents, expérimentés, pieux et chrétiens. Ces sentiments de défiance de nousmêmes toucheront le cœur de Dieu ; car il accorde sa grâce aux humbles. Soyons fermement résolus à toujours obéira la voix de Dieu, quand même elle paraîtrait contraire à nos propres intérêts. Alors le Saint-Esprit sera notre guide, nous accompagnera durant le pèlerinage de cette vie et nous déposera sur le seuil de la bienheureuse éternité. Amen.