SAINT BENOÎT LE MORE
On vint un jour lui demander des oranges pour un malade. Ce n'était plus la saison de ces fruits, et il n'y en avait plus un seul sur les orangers du couvent. Le saint voulut qu'on y montât et qu'on cherchât bien. « Père^ je ne trouve rien, lui dit le frère qui était monté sur l'arbre. — Bien^ répliqua Benoît... Et sur votre tête? Ces fruits ne sont donc pas des oranges? Regardez bien au-dessus de vous. » André lève les yeux et voit en effet cinq oranges magnifiques. Il donna trois de ces oranges au malade, qui les prit et guérit
instantanément ; il en conserva une comme relique^ et donna l'autre à un prêtre ami du saint.
Quand il allait quêter du vin, au retour il donnait à boire à tous les pauvres qu'il rencontrait. Dieu se plaisait à le lui rendre aussitôt : son vase était toujours plein quand il rentrait.
Jamais il ne souffrit qu'on refusât l'aumône aux pauvres. Un jour qu'il eu vint beaucoup, le portier distribua tous les restes du pain ; puis, voyant qu'il n'avait plus que la provision nécessaire aux religieux, il renvoya les autres qui se présentèrent. Saint Benoît les rencontra comme ils s'en retournaient tout fâchés. Il les ramène avec lui et gronde le portier. «Mais, père gardien, lui dit celui-ci, il reste à peine assez de pain pour les religieux. — Peu importe, reprit le gardien ; portez l'aumône à ces pauvres, et la providence de Dieu ne nous manquera pas. » Le portier prit encore dix pains et les distribua ; il revint ensuite compter ce qui lui restait, et il en trouva plus qu'il n'y en avait d'abord.
Trois années après, il fut créé vicaire du couvent et maître des novices. Après matines, il expliquait à ses religieux les leçons de la sainte Ecriture. Rien n'était plus admirable que d'entendre ce saint ignorant, qui ne savait pas même lire, développer les sens les plus cachés avec l'exactitude d'un docteur, et citer de longs passages de la Bible que Dieu seul avait révélés à son cœur. Aussi les théologiens et les savants venaient-ils le consulter dans leurs doutes, et il en donnait la solution.
11 y avait à Palerme un Dominicain très-célèbre par la connaissance profonde qu'il avait du droit canonique et civil. Un jour qu'il ne pouvait expliquer un passage difficile de la sainte Ecriture, il s'en alla au couvent. A peine Benoît l'eutil aperçu, qu'il lui dit avant même de le saluer : « De grâce, mon frère, ne vous troublez pas; si vous n'avez pas bien compris ce passage de la sainte Ecriture, je vais vous l'expliquer clairement. » Benoît dissipa ses doutes avec tant de profondeur et de clarté, que le docteur en demeura rempli d'admiration.
Le temps de sa charge de maître des novices étant écoulé, le saint noir reprit avec bonlieur ses fonctions de cuisinier. Les plus grands seigneurs se faisaient gloire de l'aller trouver dans sa cuisine où il les consolait, les éclairait, les guérissait suivant leurs besoins. Le supérieur lui avait donné l'ordre de répondre à tous, et il était toujours prêt. Il passait le reste du temps dans la prière; ses nuits étaient consacrées à la contemplation. Plusieurs fois on le surprit à l'église tout ravi en Dieu et resplendissant d'une lumière céleste.
Il opéra encore un grand nombre de miracles que nous ne pouvons rapporter. Un jour il dit aux religieux de ne pas jeter les restes de la table, mais de les donner aux pauvres, en ajoutant : C'est le sang de ceux qui nous ont fait l'aumône pour l'amour de Dieu. Les jeunes religieux se mirent à rire et continuèrent comme auparavant. Alors le saint prit le petit balai avec lequel ils balayaient ces restes, et, le pressant dans sa main, il en sortit un sang vif et abondant.
Sentant que sa fin s'approchait, il voulut recevoir tous les sacrements. Il mourut le 4 avril lo89, âgé de soixante-cinq ans. Des miracles sans nombre se sont multipliés à son tombeau. Il a été canonisé par Pie VII. (Ribadeneira.)
X^ INSTRUCTION
lia Coiifirittation fait da clirëtien un soldat.
Labora sicut bonus miles Christi Jesu. Nemo mililans Deo impUcal se negoliis secularibas, ut et pluceat cui se probavit.Nam et qui certat in agone, non coronatur nisi légitime certaverit.
Travaillez comme un bon soldat de Jésus-Cbrist. Quiconque est enrôlé dans la milice de Dieu no s'embarrasse plus des affaires du siècle, pour ne s'occuper qu'à plaire à Celui à qui il s'est donné. Car celui qui combat dans les jeux publics n'est couronné qu'après avoir légitimement combattu.
(II TxM., II, 3,4 et 5.)
Par le Baptême nous sommes faits enfants de Dieu, héritiers du ciel, frères de Jésus-Christ et membres de celte grande famille qu'on appelle l'Eglise; par la Confirmation nous devenons parfaits chrétiens, nous sommes tous faits soldats de Jésus-Christ. La marque de notre enrôlement est le caractère imprimé par le sacrement. Il faut que nous combattions les combats de Dieu. Or, mes frères, sommes-nous de bons soldats? Avons-nous l'esprit, le désintéressement, l'obéissance elle courage du soldat?
Voyez d'abord ce que fait le jeune homme qui embrasse l'état militaire. Il quitte tout ce qu'il a de plus cher au monde, parents, famille, amis, et
se sépare de tout ce qui a fait sa vie jusque là. Il quitte ses vêtements, ses mœurs, ses habitudes et en quelque sorte son langage, pour prendre d'autres vêtements, d'autres mœurs, d'autres habitudes et un autre langage. Que de sacrifices à faire chaque jour ! Mais il s'y résigne, il surmonte toutes les répugnances de la nature dans l'espoir d'obtenir ce qu'il convoite : la croix d'honneur, un grade élevé, une magnifique retraite. Voulez-vous être bons soldats de Jésus-Christ? imitez ce jeune homme : quittez vos parents, vos amis et vos biens pour Dieu ; c'est-à-dire ne les aimez plus que pour Dieu et en vue de Dieu. Dépouillez-vous du vieil homme, de vos habitudes et de vos mœurs païennes, et de votre langage païen ; revêtez-vous de Jésus-Christ, prenez les habitudes, les mœurs et le langage des saints et des martyrs, ces héros enfantés par l'Evangile. Mais vous hésitez, vous avez peur des sacrifices. Quoi donc ! aurez-vous moins de courage pour gagner le ciel que le jeune homme habitué aux plaisirs et à la mollesse pour se façonner à la vie dure de la caserne et des camps? Aurez-vous moins de courage que tant de jeunes vierges qui embrassent avec joie la vie austère du cloître?
Voyez-vous le jeune soldat qui s'exerce sans cesse dans le maniement des armes? Cependant, au premier coup d'œil, rien ne paraît plus absurde que les exercices militaires. Ne suffit-il pas d'avoir un bras vigoureux pour frapper fort et mettre l'ennemi en déroute? A quoi bon ces exercices pé-
nibles et multipliés pour faire marcher au pas réglé et charger son fusil en douze temps? A quoi bon ces évolutions, ces manœuvres, ces combats, ces sièges simulés? Ainsi parle l'ignorant qui ne connaît en rien le métier des armes. Mais les vieux capitaines qui ont blanchi sous les drapeaux vous répondront : Rien n'est plus philosophique que ces exercices militaires qui vous paraissent absurdes. Une expérience de quatre mille ans prouve que ce sont ces exercices qui font les bons soldats, et que celui qui les ignore ne sera jamais un vaillant guerrier sur le champ de bataille. C'est ce qu'attestent Alexandre, César et Charlemagne: ces illustres conquérants ne doivent-ils pas être crus sur parole? Que sont à vos yeux, hommes du monde, nos exercices religieux? Des cérémonies ridicules, dites-vous, ou de grossières superstitions. Pour être bon chrétien, ne suffit-il pas d'être honnête homme ou de pratiquer la vertu? A quoi bon les confréries, les processions, la confession de ses péchés, la communion, l'assistance aux offices? .«lais si nous consultons l'expérience, elle nous répondra que ce sont les exercices religieux qui font les bons soldats de Jésus-Christ. Tous ceux qui les ont méprisés ou négligés ont été défaits à la première rencontre; ce ne sont plus que des hommes pusillanimes que renverse et jette par terre le son de la trompette guerrière. Comme autrefois saint Pierre, ils renient leur Dieu à la voix d'une servante. C'est ce que vous répètent les Augustin, les Basile, les Ambroise, les François de Sales, les Vincent de
Paul, ces vaillants capitaines qui ont remporté de si grandes et de si nombreuses victoires sur l'ennemi du genre humain. Mais ce sont les exercices religieux qui font descendre sur vous la grâce de Dieu; ils sont aussi nécessaires pour la pratique de la vertu que les exercices militaires pour vaincre l'ennemi sur le champ de bataille.
Hommes du monde, vous ne voulez pas reconnaître la nécessité de certaines exercices religieux, parce qu'ils contrarient vos passions. Eh bien ! dites-moi, où en est votre vertu? où en est votre charité, votre patience, votre chasteté, votre probité, et peut-être votre foi? Vous vous plaignez de la violence de vos passions, et vous ne faites rien pour les vaincre. Tous ne connaissez rien au maniement des armes, vous ne voulez point d'exercices; est-il étonnant que vos combats soient autant de défaites? Priez sans cesse, fréquentez les sacrements, méditez la parole de Dieu : voilà des armes invincibles avec lesquelles vous remporterez d'éclatantes victoires.
Un bon soldat se préserve de la licence des camps et n'est point attaché aux richesses. Avez-vous jamais rencontré des soldats avares, prêtant de l'argent à usure? En voyez-vous acheter des champs, des prés, des vignes, des maisons ou des châteaux? Mais à quoi tout cela lui servirait-il? Tant qu'il est sous les drapeaux, il n'a point de demeure fixe ; aujourd'hui il est à Paris et demain à Toulouse. L'Etat lui fournit la nourriture et le vêtement, que lui faut-il de plus? Une seule pensée l'occupe
tout entier : c'est d'être brave, intrépide; c'est de battre l'ennemi sur le champ de bataille, de monter en grade, d'obtenir la croix d'honneur, l'estime et la reconnaissance de sa patrie.
Etes-vous détachés de la terre comme un bon soldat? Ne sont-ce pas, au contraire, les affaires de ce monde qui vous occupent le plus? Quelle activité infatigable pour amasser de l'or, pour augmenter vos capitaux et agrandir vos domaines! Vous achetez des maisons, vous faites bâtir des palais, vous voulez vous procurer la vie la plus douce, la plus confortable, comme si vous ne deviez jamais mourir. Avez-vous oublié que, soldats de Jésus- Christ, vous pouvez recevoir à chaque instant du Dieu des armées un ordre de descendre la garde, et vous rendre, non d'une province dans une autre, mais de ce monde dans l'autre? A quoi vous serviront vos amis, vos richesses, vos palais? De tous vos biens il ne vous restera qu'un suaire et quatre planches; vous aurez six pieds de terre pour toute propriété, et encore ne les posséderez-vous pas longtemps. Un autre prendra votre place et vous succédera jusque dans le tombeau; vous serez alors ce je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue. Que sont devenus les rois, les conquérants, les savants du monde? A peine eonnaît-on le tombeau de quelques uns d'entre eux. Il n'y a que les saints à qui Dieu semble avoir déjà accordé l'immortalité dès ce monde, dont on conserve le souvenir.
Le bon soldat observe son code militaire- et sa consigne. Son capitaine lui dit : Va, et il va : Viens,
et il vient : Fais cela, et il le fait. Jamais il ne discute le commandement ; il obéit sur-le-champ, avec joie, avec bonheur, eût-il la certitude qu'il marche à la mort. Voilà l'obéissance parfaite. Est-ce la vôtre, mon frère? Obéissez-vous à vos chefs spirituels sans murmure et même avec joie? Trouvez-vous que servir Dieu est aussi glorieux que servir sa patrie? Observez-vous votre code militaire? Le mettez-vous en pratique tout entier? Vous vous félicitez d'être un honnête homme, c'est-à-dire d'observer un seul article de votre code. Et que sont devenus les neuf autres? Ne tremblez-vous pas d'être un jour renfermé dans cet éternel cachot d'où l'on ne sort jamais?
Des dix commandements de Dieu, les impies repoussent le premier, les blasphémateurs le second, les âmes cupides le troisième, les enfants indociles la quatrième, les vindicatifs le cinquième, les libertins le sixième, les voleurs le septième, les mauvaises langues le huitième; et ils prétendent que, comme vous, ils ont le droit de n'admettre que ce qui leur plaît. Alors que devient la morale? Une feuille de papier qu'on jette au vent. Comprenez donc une bonne fois que les commandements de Dieu sont tout d'une pièce ; il faut les accepter tous ou les rejeter tous.
Le soldat observe sa consigne ; il monte la garde, il passe la revue, il approprie ses vêtements, ses armes, son appartement. Malheur au soldat négligent ou malpropre 1 Est-ce ainsi que vous observez votre <îonsigne? Etes-vous dans la main de votre capi-
laine? Peut-il faire de vous tout ce qu'il veut?Tenezvous vos vêlements cl vos armes dans une propreté parfaite? Avez-vous soin de conserver la pureté de conscience et de faire briller en vous toutes les vertus chrétiennes? Pouvez-vous, sans craindre le châtiment, vous présenter à la revue chaque jour et à tous les inslanls du jour? Prenez-y garde! Le Dieu des armées vous avertit que vous ne savez ni le jour ni l'heure où il vous fera passer la grande et dernière revue. Malheur à vous, s'il vous trouve en défaut! On ne se moque pas impunément de Dieu.
Le bon soldat est courageux; il ne redoute ni les dangers, ni les privations, ni les souffrances. Il a en horreur les temps de paix, parce qu'il sent ses forces s'affaiblir et son courage s'éteindre. Il ne s'inquiète ni des fêtes ni des plaisirs du monde, il ne rêve que combats ; la plus belle harmonie à ses oreilles, c'est le bruit du tambour et le sonde la trompette guerrière, c'est le bruit du canon et le tumulte des armes. Avec quelle joie il entend le récit des guerres et des batailles ! Avec quel bonheur il respire l'air des camps et la fumée de la poudre! L'amour de la patrie le dévore ; servir son pays et se couvrir de gloire, telle est sa devise.
Et vous, mes frères, qui avez reçu le sacrement de Confirmation, avez-vous ce courage du bon soldat? ^e recherchez-vous pas l'oisiveté, la bonne chère et les plaisirs qui amollissent le cœur et corrompent les bonnes mœurs ? >'e fuyez-vous pas la pauvreté, les privations, les souffrances? Avez-vous en horreur le monde avec ses fêtes? Souffrez-vous
avec joie les humiliations et les mépris du monde ? AveZ'VOus soif de la justice? Eles-vous dévorés du zèle de la maison de Dieu et delà sanctification des âmes? Aimez-vous avec passion de lire la vie des saints, le récit de leurs combats et de leurs victoires ? Aimez-vous à respirer l'air de la solitude, l'air de la cabane et de la mansarde ? Servir Dieu et mourir pour sa gloire, est-ce là votre devise?
Vous vous étonnez, mes frères, de voir tant de patience dans l'adversité, tant de grandeur d'âme sous le poids du malheur, tant d'amour de la pénitence, tant de soif des humiliations dans tous les héros chrétiens, saint Jérôme, saint Dominique, saint François, saint Charles, saint Vincent de Paul ; mais oubliez-vous que ces illustres personnages avaient reçu le sacrement de Confirmation et se considéraient comme de vrais soldats, obligés par profession d'imiter en toutes choses Jésus- Christ, leur vaillant capitaine? Us se dépouillaient de tout, ils renonçaient à tout, ils menaient la vie la plus dure, parce que c'était combattre. Ils ne respiraient que les mépris, les afflictions, les austérités, la pauvreté et la souffrance, comme le bon soldat aime à respirer l'air des camps et la fumée de la poudre. Sont-ce là vos modèles ?
Voyez-vous ces guerriers qui reviennent de la bataille? Leurs drapeaux sont percés de balles, leurs habits déchirés et tombant en lambeaux, leurs corps tout couverts de blessures; mais la joie brille sur leurs fronts, et, fiers de leur triomphe, ils entonnent le chant de la victoire. La foule accourt
sur leur passage et les salue par des cris d'enthousiasme. Ainsi en esl-il des saints et des héros chrétiens. Ils combattent sans cesse contre l'orgueil, la cupidité et le libertinage. Ils sont vêtus pauvrement, la calomnie et le mépris du monde les poursuit, leurs corps sont exténués par les jeûnes et les macérations ; mais leur cœur est plein de joie, et ils chantent le triomphe de la grâce. Dieu les contemple du haut du ciel, et il dit à ses anges : Voyez -vous ces hommes généreux qui mettent leurs richesses dans la pauvreté, leur gloire dans les humiliations et leur bonheur dans la souffrance? Les anges et les saints du ciel applaudissent aux victoires et aux triomphes des saints de la terre.
Quand un soldat s'est distingué par des actions d'éclat ou par des actes de courage et de dévouement, il est décoré de la croix d'honneur, et il la porte noblement sur sa poitrine. A cette vue, les autres soldats envient son bonheur et brûlent de se signaler comme lui, afin d'obtenir la même distinction. Mais mille fois plus heureux encore celui qui obtient trois ou quatre croix d'honneur I
Lorsqu'un chrétien se distingue par sa fidélité à observer les commandements de Dieu, par son courage à résister à ses mauvais penchants, le Roi du ciel lui accorde des croix. Les gens du monde se scandalisent en voyant les plus fervents chrétiens aux prises avec la maladie, la calomnie ou la persécution ; mais pour le chrétien éclairé ce sont autant de croix d'honneur. Vous dites : Heureux hs «oldats qui obtiennent de l'avancement et des croix
d'honneur ! Le Sauveur du monde vous dit : « Heureux les pauvres, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui souffrent, heureux ceux qui sont persécutés pour la justice! » C'est de part et d'autre le même langage, parce que c'est la même gloire et le même bonheur. Toute croix ennoblit celui qui la porte, et lui donne droit à une plus grande gloire et à un plus grand bonheur.
Remarquez que tout est à l'avantage du chrétien. Car il est évident qu'il lui en coûte plus de remplir tous ses devoirs qu'à un soldat de mener la vie militaire. Ce changement de costume, de langage, d'esprit, de mœurs, ne lui impose pas de très-grands sacrifices; tandis que le chrétien doit lutter chaque jour contre lui-même pour se changer et se transformer. La nature, avec ses mauvais penchants, combat contre l'esprit chrétien, recherche ses aises, aime les distinctions, et il faut que le chrétien la crucifie sans cesse avec ses convoitises, qu'il pratique l'humilité et la pauvreté. La vie militaire est honorable aux yeux du monde, flatte l'amour-propreet l'orgueil. Il n'y a rien d'humain dans la vie chrétienne, rien qui caresse les passions. Le soldat vit avec des hommes qui ont le même esprit, qui pensent et agissent comme lui. Le chrétien est souvent obligé de vivre avec des personnes qui sont partout en contradiction avec lui.
La profession militaire étant honorable, il n'y a rien d'humiliant à se livrer à ses exercices. Tout le monde admire ceux qui s'y rendent habiles. Mais qu'un chrétien soit exact à fréquenter les offices de
sa paroisse, qu'il récite pieusement son chapelet, ses prières avant et après les repas, qu'il s'approche souvent de la table sainte, qu'il observe les lois du jeûne et de l'abstinence, ce n'est plus qu'un sot, un imbécile, un fanatique. Le monde saisira toutes les occasions de le tourner en ridicule et de le couvrir de son mépris. Avoir de la piété est une flétrissure aux yeux du monde. Quelle force d'âme ne lui faut-il pas pour persévérer dans la pratique de ses devoirs 1
Le désintéressement du soldat ne lui coûte pas cher : tant qu'il est sous les drapeaux, il ne manque de rien, et il obtiendra une retraite s'il y reste assez longtemps pour y avoir droit. Le chrétien doit être complètement détaché de tout : s'il est dans l'abondance, il doit vivre pauvrement et être disposé à faire le sacrifice de tous ses biens; s'il est pauvre, que de privations pour pourvoir à sa subsistance et à celle de sa famille ! que d'inquiétudes pour son avenir et celui de ses enfants 1
Si le soldat est obéissant et remplit fidèlement ses devoirs, il n'est occupé qu'à certaines heures de la journée, et le reste est à sa libre disposition. Il faut que le chrétien obéisse toujours; tout est réglé, son temps de travail et son temps de repos, ses occupations et ses divertissements. C'est une obéissance de tous les jours et de tous les instants; il faut que tout en lui se rapporte à Dieu. C'est une dépendance continuelle et absolue, c'est un renoncement perpétuel à sa volonté pour ne plus faire que la volonté de Dieu.
Le soldat doit être courageux, mais de puissants motifs animent son courage, la musique guerrière, l'exemple de ses chefs et de ses compagnons d'armes, l'espoir d'obtenir la croix d'honneur ou un grade plus élevé. Le chrétien doit être toujours courageux, seul ou en pubhc, lors même que ceux qui devraient l'encourager le scandalisent. Le soldat ne déploie son courage qu'en temps de guerre, ce qui est assez rare ; le chrétien est toujours sur le champ de bataille, l'arme au bras ; le démon, le monde et la chair ne lui laissent aucun moment de repos; la vie de l'homme est un combat continuel.
Et combien n'est-il pas plus difficile de vaincre ses passions que les ennemis de la patrie ? >''a-t-on pas vu d'invincibles guerriers et d'illustres conquérants esclaves des plus honteuses passions et enchaînés comme de malheureux captifs par leurs vices dégradants? Aucun de vous n'ignore qu'il est plus facile de terrasser son ennemi sur le champ de bataille que de détruire dans son cœur l'orgueil ou l'impureté.
Qu'est-ce donc qui donne tant d'éclat à la vie militaire? C'est que le soldat, par son obéissance et son dévouement, par la disposition où il est de se sacrifier lui-même, défend son pays contre les ennemis du dedans et du dehors, maintient la paix et la tranquillité dans l'Etat, et procure ainsi la prospérité et le bien-être à toute la nation. Le chrétien n'est-il pas encore plus utile à la société? Je ne parle pas des avantages spirituels qu'il procure par ses prières, ses mérites et ses exemples de vertu,
mais seulement des effets temporels qui résultent de sa conduite; car enfin quels sont les ennemis les plus redoutables de la société ? Ce ne sont, croyez-le bien, ni les Russes, ni les Cosaques, ni les Anglais, ni les Bédouins; ce sont les péchés capitaux, l'orgueil, la vanité, l'ambition, la colère, le libertinage, l'intempérance et la paresse. Ces ennemis ne nuisent pas seulement aux intérêts matériels de la société, mais aussi et surtout aux intérêts moraux; ils ne font pas seulement périr le corps, mais ils tuent l'âme de la société, c'est-àdire la vertu. Car de même que l'âme conserve la vie du corps en combattant les mauvaises inclinations de la chair et des sens, ainsi le chrétien défend la vie matérielle de la société en combattant les mauvaises passions par ses paroles et par ses exemples.
Si la gloire militaire est quelque chose de grand et de noble qui brille dans le monde comme les astres au firmament, la gloire du chrétien est encore plus belle ; elle resplendira comme le soleil dans le séjour immortel de la gloire.
Napoléon le Grand avait compris cette vérité, lorsqu'il disait au général Drouot : « Vous êtes le plus brave officier de mon armée, parce que vous êtes le plus chrétien. » La gloire militaire est donc rehaussée par l'éclat des vertus chrétiennes. Si l'antiquité nous cite deux grands noms, illustres dans le métier des armes, César et Alexandre, notre belle patrie ne peut-elle pas lui opposer deux noms plus illustres encore, saint Louis etCharlemagne?
Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, aulani ils surpassent ces fameux monarques par l'élévation de leurs pensées, la noblesse de leurs sentiments, la droiture de leurs intentions, la sublimité de leur but. Telle sera aussi votre gloire, si vous combattez constamment sous l'étendard de Jésus-Cbrist jusqu'à votre dernier soupir. Amen.