‹ Instructions sur les sacrementsChapitre 23 sur 34 · JOAN., XV, 1G · texte numérisé non relu

JOAN., XV, 1G

Tout homme qui a été baptisé peut recevoir validement le sacrement de l'Ordre; mais pour le recevoir sans péché et avec fruit, il faut encore être en état de grâce et réunir les autres dispositions qu'exigent la nature et l'excellence de ce sacrement. Or, la première de ces dispositions est la vocation, c'est-à-dire qu'il est nécessaire que celui qui se présente pour recevoir les Ordres soit véritablement appelé de Dieu.

Si quelqu'un eût jamais pu se présenter de luimême pour être prêtre , c'était Jésus-Christ, le Fils de Dieu et le Maître du monde, puisque tout lui appartient. Cependant il ne s'est point arrogé le sacerdoce de sa propre autorité, mais il a été appelé par son Père. Ecoulez saint Paul : « Personne, dit-il, ne s'arroge l'honneur du sacerdoce, mais

celui-là seul doit le recevoir qui est appelé de Dieu comme Aaron; ainsi Jésus-Christ lui-même ne s'est point fait gloire de s'établir pontife, mais il a été appelé par Celui qui lui a dit : Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd'hui. » Voyez encore ce que dit David inspiré de Dieu : « Dieu l'a juré, dit-il, et il ne s'en repentira pas : vous être prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech. » Qui donc après cela aurait la témérité de prétendre à cette sublime dignité?

Notre Seigneur a dit à ses apôtres : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis et vous ai posés, pour que vous alliez et que vous portiez du fruit... En vérité je vous le dis, celui qui n'entre point par la porte de la bergerie, mais qui y monte d'ailleurs, celui-là est un voleur et un larron ; mais celui qui entre par la porte est le pasteur des brebis ; le portier lui ouvre, et les brebis entendent sa voix. Je suis la porte; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira et trouvera de gras pâturages. »

Ces paroles signifient que celui qui embrasse l'état ecclésiastique sans y être appelé de Dieu, s'arroge un droit qui ne lui appartient pas ; c'est donc un voleur et un larron, comme dit Jésus- Christ. Mais celui qui entre dans le sanctuaire par la porte, c'cst-à dire par Jésus-Christ qui l'appelle, sera sauvé, et il sauvera les âmes qui lui sont confiées.

Après l'ascension , les apôtres s'assemblent

dans le cénacle, et saint Pierre, prenant la parole, leur dit qu'il faut choisir quelqu'un pour remplacer le traître Judas ; puis ils prient ensemble le Seigneur, qui connaît le cœur de tous les hommes, de montrer celui qu'il a choisi pour être élevé à la gloire de l'apostolat. Ces paroles de saint Pierre et cette conduite des apôtres nous démontrent clairement que la vocation à l'état ecclésiastique doit venir de Dieu et non pas des hommes.

Voulez-vous entendre les docteurs de l'Eglise touchant cette vérité? Tous recommandent instamment à ceux qui désirent embrasser l'état ecclésiastique d'examiner très-sérieusement s'ils sont appelés de Dieu ou non ; car si c'est Dieu qui les appelle, disent-ils, il leur accordera toutes les grâces nécessaires pour exercer dignement leur saint ministère; mais si Dieu ne les a point appelés, ils se rendront coupables d'un horrible sacrilège, et ils ne peuvent attendre qu'une fin misérable, semblable à celle de Coré, Dathan et Abiron.

Au reste , mes frères , le simple bon sens vous fera comprendre cette vérité. Que sont les prêtres de l'Eglise? Mais ce sont les ambassadeurs de Dieu, les ministres de Jésus-Christ , les distributeurs de ses grâces , les hérauts de ses volontés , ses propres lieutenants, enfin ses fondés de pouvoir près des hommes. Or, dans une société bien organisée, est-il permis au premier venu de s'étabhr de lui-même ambassadeur ou ministre ou messager d'un roi? Peut-il sans crime puiser dans ses tré-

sors pour les répandre comme il lui plaira? Peutil exercer tous ses pouvoirs , même celui de faire grâce , sans le consentement de Sa Majesté? Celui qui se rendrait coupable d'une telle présomption n'aurait-il pas commis le crime de lèse-majesté , puisqu'il se serait arrogé le droit de la souveraineté? Il mériterait d'être puni du dernier supplice.

Citons de là une règle de conduite pour les pères de famille. Si l'un de vos enfants vous témoigne le désir d'être élevé un jour à la dignité sacerdotale , votre premier devoir est d'examiner s'il y est appelé de Dieu, et si vous reconnaissez en lui les marques d'une véritable vocation, secondez ses vues ; mais gardez-vous bien de le presser jamais d'embrasser un état aussi saint , de peur de vous rendre coupables devant Dieu et devant les hommes : un pâtre bon chrétien vous fera plus d'honneur qu'un prêtre scandaleux.

Certains libres penseurs nous reprochent d'avoir reçu les Ordres dans l'unique espoir d'une vie commode. Autrefois, disent-ils, c'étaient les enfants des familles riches et nobles qui embrassaient l'état ecclésiastique ; mais aujourd'hui ce ne sont que des pauvres.

Il faut que vous soyez bien aveugles ou sm^uulièrement prévenus contre le clergé actuel pour lui jeter à la face une semblable accusation. Avant la révolution française, le clergé était riche et Irèshonoré dans le monde ; les religieux, si nombreux à cette époque , instruisaient, prêchaient, enten-

datent les confessions et laissaient peu à faire au clergé séculier. Alors les enfants des riches se pressaient à la porle du sanctuaire. Mais depuis que le clergé a été dépouillé de ses biens , depuis qu'il est méprisé et accablé de travaux incessants , les riches fuient les dignités ecclésiastiques. Et vous osez nous dire que c'était le zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes qui les leur faisait ambitionner autrefois 1 Pourquoi sont-ils moins ardents aujourd'hui? C'est qu'il n'y a plus d'autres richesT ses que celles de la grâce , ni d'autre gloire que celle de la vertu.

Bien plus, lorsqu'un enfant riche témoigne le désir de servir Dieu dans l'état ecclésiastique, sa famille n'est-elle pas la première à combattre sa résolution et à chercher à l'étouffer dans son germe? Et s'il persiste, elle lui fait sentir son mécontentement, l'abandonne à lui-même et le regarde comme un étranger. Ah ! si le sacrement de l'Ordre ouvrait la porte aux honneurs et à la fortune, vous verriez les riches accourir, pleins de zèle et de ferveur.

Mais un des grands désordres de l'Eglise de France avant la révolution française provenait de la promotion des riches au sacerdoce. Les parents réservaient à l'aîné de la famille les biens patrimoniaux et poussaient leurs autres enfants à embrasser l'état ecclésiastique ou la vie religieuse. Qu' est-il arrivé? Jetés ainsi dans le sanctuaire ou le cloître sans vocation , dépourvus de presque toutes les vertus

ecclésiastiques ou religieuses, ils conservèrent sous la soutane ou le froc l'amour du monde et de ses plaisirs. Bientôt leur front ne sut plus rougir, et ils s'abandonnèrent à de grands désordres. Le souvenir de leurs scandales est encore vivant dans beaucoup de paroisses, et le zèle apostolique de plusieurs curés qui s'y sont succédé depuis soixante ans n'a pu l'effacer jusqu'ici.

Ce n'est point parmi les riches que Jésus- Christ choisit ses apôtres , mais bien parmi de pauvres ouvriers. Direz-vous qu'ils manquaient de vocation? Mais c'est Dieu lui-même qui les a appelés. Chose étonnante! l'Eglise impose aux évoques l'obligation de recruter les élèves de leurs séminaires parmi les enfants des pauvres; elle n'exclut cependant pas ceux des riches , pourvu qu'ils soient entretenus à leurs propres frais et qu'ils fassent espérer qu'ils seront utiles à l'Eglise.

Pourquoi l'Eglise préfère-t-elle les pauvres aux riches ? La raison en est sensible : assez souvent les enfants riches , habitués à une vie douce et commode, ne se forment que très-difficilement à la pratique des vertus sacerdotales, tandis que les pauvres , élevés durement , craignent moins les privations et les fatigues, et s'habituent plus aisément à une vie de travail , d'abnégation et de dévouement. Saint Paul se faisait un titre de gloire de sa pauvreté. jN'avait-il pas raison? Dans le dernier siècle, le clergé français était riche, et, au lieu d'édifier, bon nombre de ses membres passaient

leur vie dans l'oisiveté et la bonne chère. La Providence s'est servi de la révolution de 93 pour le réformer. On l'a réduit à la mendicité, c'est ce qui l'a sauvé. Il a accepté la pauvreté , il a recruté ses membres parmi les pauvres, et il a fait des prodiges en œuvres de charité et de piété. N'est-il pas aujourd'hui le premier clergé du monde?

Si Dieu appelle un de vos enfants à l'état ecclésiastique, laissez-le obéir à la voix d'en haut, vous estimant très-heureux de le voir honoré du sacerdoce et destiné à travailler au salut des âmes.

Mais comment saurez-vous que votre fils est appelé à ce sublime état? Si vous remarquez en lui une grande estime pour l'élat ecclésiastique, un goût bien prononcé pour l'accomplissement des obligations qu'il impose ; s'il est d'une conduite sage et chrétienne; s'il éprouve un vrai bonheur à fréquenter l'église, à grandir à l'ombre des autels , à s'occuper de tout ce qui concerne le culte de Dieu , les fonctions du ministère et les exercices de la piété chrétienne ; si enfin il manifeste le désir de commencer ses études pour avoir le bonheur d'être un jour revêtu de la dignité sacerdotale , il est probable que Dieu a fait choix de lui pour le servir dans son sanctuaire. Secondez ses pieux désirs , et confiez son instruction et son éducation aux ecclésiastiques chargés de préparer les jeunes lévites aux fonctions du saint ministère. Si plus tard il obtient le suffrage de son évêque ou des supérieurs préposés à la direction des séminaires

et à l'examen des vocations ; si le témoignage du peuple chrétien lui est favorable lorsque l'Eglise le lui demande avant d'élever le jeune clerc à la dignité du sous-diaconat, vous avez toute raison de croire qu'il est appelé de Dieu.

Remarquez, mes frères, que ce n'est pas seulement pour l'état ecclésiastique que la vocation est nécessaire, mais encore pour tous les états et pour toutes les professions ; car c'est Dieu lui-même qui doit nous assigner notre rang dans la société, et non pas nous, comme c'est à l'architecte à donner à chaque pierre la place qui lui convient dans l'édifice, et non aux pierres à la choisir.

Qu'est-ce, en effet, que la société, sinon un corps composé de plusieurs membres? Or, ces membres sont différents les uns des autres. Si tout était œil, où serait l'ouïe? Si tout était ouïe, où serait l'odorat? Mais dans un corps il y a des yeux pour voir, des oreilles pour entendre , des narines pour respirer, une tête pour commander, des mains pour travailler, des pieds pour marcher. Ainsi dans la société il y a des hommes savants versés dans les connaissances humaines : ce sont comme les yeux du corps social ; il y a des magistrats et des fonctionnaires pour commander, diriger, juger et punir, des industriels et des cultivateurs pour produire , des commerçants pour mettre les produits en circulation. Or, n'est-il pas vrai qu-c tous les hommes ne sont pas également aptes à tous les emplois et à tous les étals? Le pied peut-il rem-

plir les fonctions de la main , ou Ja main les fondions des oreilles? De même donc que Dieu a donné à chaque membre ce qui lui est nécessaire pour remplir des fonctions déterminées dans le corps humain , ainsi il a pourvu tous les membres du grand corps social d'aptitudes et de goûts divers, selon leur destination dans la société. Et dès lors qu'il dirige tout et qu'il gouverne tout par sa providence, n'est-ce pas à lui de donner à chacun son emploi et sa profession? Ainsi , pour suivre votre vocation, vous n'avez qu'à choisir l'état qui convient à votre talent, à votre goût et à votre aptitude.

Voici un père de famille qui a trois fils : pensezvous qu'ils puissent exercer tous le même emploi ou la même profession ? Peut-être bien , mais c'est une exception à la règle générale ; car chacun a son aptitude particulière pour un état déterminé et non pour un autre. Mais si vous ne donnez pas à vos enfants l'état ou l'emploi auquel ils sont appelés , vous les rendrez malheureux pour toute leur vie, et vous les exposez à se perdre pour l'éternité. Le premier a du goût pour la médecine, le second pour la magistrature, le troisième pour l'état militaire. Si vous faites un magistrat de celui qui veut être militaire , ou un militaire de celui qui désire être médecin, n'est-il pas évident que vous les déplacez, que vous leur faites violence, que vous les rendez malheureux et que vous nuisez à la société? Pouvez-vous mettre la main à la place du pied ou le

pied à la place de la tête sans faire souffrir ces membres et sans tourmenter le corps tout entier?

Sachez donc bien que nous avons tous notre place marquée au soleil , comme chaque pierre d'un édifice a sa destination particulière; c'est là que nous devons être et non ailleurs; c'est là que Dieu nous a préparé les secours dont nous avons besoin pour gagner le ciel. Si Dieu veut que vous soyez menuisier ou charron, vous vous sauverez en exerçant cette profession ; mais si vous la fuyez uniquement parce que vous la croyez indigne de vous, pour devenir notaire ou avocat, vous serez malheureux dans ce monde et vous vous perdrez pour l'autre. Avez-vous jamais vu quelqu'un réussir dans un emploi ou un état pour lequel il n'a ni goût ni aptitude? Mais il s'y déplaît à mourir, il ne travaille qu'à contre-cœur, il finit par se ruiner lui et toute sa famille.

Votre voisin avait un fils rempli d'ardeur et d'intelligence; il s'est senti appelé à entrer dans la magistrature ; son père a favorise sa vocation ; le jeune homme a fait de brillantes études, il est devenu un magistrat distingué, il a fait un riche mariage, et le voilà dans une position honorable et très-élevée. Vous vous dites en vous-même : J'ai un fils qui n'est pas moins intelligent; pourquoi ne parcourrait- il pas la même carrière et avec le môme succès? Vous l'envoyez dans un lycée, vous dépensez pour lui beaucoup d'argent , vous vous ruinez, et vous faites un mauvais avocat qui meurt

de faim. Pourquoi cela? Parce que voire fils était appelé à être cultivateur comme vous, et non pas juge ou avocat. Vous l'avez dirigé contrairement à sa vocation, et vous l'avez perdu.

Pères de famille , qui cultivez la terre ou qui exercez des professions mécaniques , vous vous dites souvent : Je ne veux pas que mes enfants soient aussi malheureux que moi, qu'ils exercent un état aussi pénible et aussi fatigant. Vous vous imaginez qu'en leur faisant donner de l'instruction ils obtiendront certainement quelque emploi moins pénible et plus lucratif; vous les envoyez dans des collèges sans tenir compte de leur vocation ; vous faites d'énormes dépenses , fort au-dessus de vos ressources, et lorsque les études sont terminées, vos enfants ne savent plus que devenir. Sur vingt qui solliciteront un emploi , un seul l'obtiendra ; que feront les autres, qui n'ont ni le goût ni l'habitude des rudes travaux des champs? La plupart diront comme l'économe infidèle de l'Evangile : « Je ne puis labourer la terre, et j'aurais honte de mendier. Eh bien! je sais ce que je ferai , je tromperai et je volerai. »

Tout ce que je vous dis là est de l'histoire; je n'ai pas besoin de vous citer des faits, vous en connaissez assez vous-mêmes. Ohl que vous êtes aveugles 1 que vous êtes cruels pour vos enfants! Vous les lancez dans une voie qui n'aboutira qu'à un abîme, et vous serez punis par où vous péchez. Quel est donc le mobile de votre conduite? ]S'est-ce pas

l'orgueil et la cupidité? Vous voulez que vos enfants soient grands et riches dans le monde, et vous ne recueillez de vos prétentions que le mépris et la misère. Loin de vous savoir gré des sacrifices que vous avez faits pour eux , vos enfants rougissent de vous et de votre condition.

Voulez-vous donc sincèrement que vos enfants réussissent dans la position sociale que vous leur ferez? Commencez d'abord par consulter Dieu ; priez-le de vous faire connaître à quoi il les destine. Etudiez ensuite leur caractère, leur aptitude et leur goût , et lorsqu'ils seront en âge de choisir un état, vous leur parlerez de ceux qui vous semblent le mieux convenir à leur incHnation et à leur capacité ; vous leur en ferez voir non seulement les avantages , mais aussi les obligations et les charges, et lorsque vous les aurez éclairés, laissezles faire librement leur choix.

Tarmi les différentes professions ou conditions (jui leur sont accessibles , il en est qui paraissent plus honorables et plus lucratives. Défiez-vous-en : ce qui est brillant est rarement solide. Donnez toujours la préférence aux conditions les plus modestes , lorsqu'elles présentent moins de danger de perdre la foi et les bonnes mœurs. Combien de jeunes gens se sont ruinés dans le vice et le libertinage, parce que leurs parents ont voulu en faire des huissiers, des notaires ou des avocats, tandis que Dieu les avait destinés à être charrons , charpentiers, vignerons ou cultivateurs! Combien de

jeunes filles ont perdu la sanlé et la vertu, parce qu'au lieu de les occuper des travaux de la campagne, les parents en ont fait des brodeuses, des modistes ou des employées de commerce 1 Dites-vous à vous-mêmes : Je veux avant tout que mes enfants restent bons chrétiens, et par conséquent qu'ils soient dans une condition qui leur permette de remplir fidèlement leurs devoirs religieux et qui les garantisse du contact des compagnies sans moralité et sans pudeur.

C'est ainsi , parents chrétiens, que vous remplirez dignement vos devoirs à l'égard de vos enfants, lorsqu'il s'agira pour eux de résoudre la question si importante du choix d'un état. Ne négligez pas leurs intérêts temporels , mais ne les mettez pas au premier rang. Cherchez toujours, pour eux comme pour vous, et avant toutes choses, le royaume de Dieu et sa justice, et le reste, c'est-à-dire l'aisance et le bien-être, vous sera donné par surcroît. Vos enfants vous en béniront et feront votre joie et votre bonheur dans ce monde et dans l'autre. Amen.

Page 1