LE CURÉ DE LUDRES CONDAMNÉ INJUSTEMENT A ÊTRE BRÛLÉ VIF
Au moment où la Lorraine fut réunie à la France^, le clergé de cette province eut beaucoup à souffrir. Le parlement de Nancy fit savoir à révoque de Toul, Mgr Drouas, qu'il eût à porter les sacrements aux jansénistes malades^ sans leur demander aucun acte de soumission aux décrets de PEglise. L'évêque de Toul ne jugea point à propos d'obtempérer aux ordres des huissiers et juges du parlement. De là contre l'évêque et son clergé une rancune parlementaire dont il existe un monument curieux.
Le curé de Ludres avait encouru la disgrâce de la dame du lieu,, qui s'en plaignit à l'yvêque et le sollicita fortement de l'en débarrasser. L'évêque, qui lui-même n'était pas trop content du curé^ car la tradition rapporte que c'était un chasseur décidé, vint à bout de lui faire donner la démission de sa cure, sous réserve d'une pension. Il croyait, dit son secrétaire, seconder le zèle d'une femme pieuse; il ignorait qu'une haine furieuse la faisait agir. Quelque temps après, continue le même secrétaire, le curé se pourvoit au parlement pour rentrer dans son bénéfice, sous prétexte de la violence qui l'en a expulsé. A l'instant la trame la plus horrible est ourdie. La dame du lieu produit une lettre de Tévêqui'! de Toul, mais cette lettre disait peu de chose; elle n'était pas une base suffisante pour appuyer un procès criminel; on y ajouta donc une calomnie qui fait frémir. On supp'>M' qu'un grand nombre de curés vivent dans une dissolution
abominable, qu'il est nécessaire d'en faire un exemple pour en imposer aux coupables, et ce qui ajoute au frémissement, c'est que dans un instant cette horrible imputation passa pour un fait constant dans Tesprit des magistrats, du chancelier de Lorraine et du roi de Pologne. Il est iri^te qu'on puisse observer ici que la cour souveraine n'avait pas pardonné aux curés d'avoir pris hautement le parti de leur évoque dans l'affaire de la confession des malades^, et quo M. de Viray, procureur général, autrefois si zélé pour la religion, alors réconcihé avec son corps, montrait plus de passion que personne dans cette aiïaire. Les esprits ainsi prévenus, on affecta une précipitation inconnue jusqu'alors dans les causes criminelles. Dans peu de jours le procureur du roi gagné donna sa plainte. On entendit les témoins, on les confronta avec l'accusé, qui fut condamné au feu et exécuté comme coupable de péchés contre nature commis sur des jeunes gens auxquels il donnait des leçons de latin. Cependant le malheureux prêtre avait montré dans sa prison les sentiments d'un héros chrétien; il acceptait d'avance la mort qu'on lui préparait comme une juste punition de res péchés, mais il soutenait qu'il était innocent des crimes dont on l'accusait, et il a persisté dans cette déclaration jusque sur le bûcher, de manière à convaincre tous les spectateurs de son innocence. M. François, alors vicaire de Saint-Epvre, qui n'avait pas quitté un instant l'accusé pendant les trois derniers jours de sa vie, fut si touché de ses grands sentiments de religion, qu'il crut devoir en écrire la relation. Mais dès que le parlement en fut informé, la passion qui l'animait se montra de plus en plus. M. François, menacé d'un décret, fut obligé de s'évader. On entendit des membres de ce redoutable tribunal dire hautement que le supplice du curé de Ludres n'r- %it qu'un commencement, qu'on savait qu'il y avait bien d'autres prêtres coupables des mêmes crimes, et que bienlôt on en ferait justice.
Cl Le diocèse était perdu, continue le secrétaire de l'évc"'que,si la Providence divine ne fût intervenue dans cette affaire
•l'une manière presque miraculeuse. A l'inataiU du supplice de cet infortuné, un cri général s'élève dans toule la LoriMine et particulièrement à Nancy. Le peuple est tout à coup persuadé de riniiucence de ce malheureux,- il en fait un martyr. J'ai vu mille petites croix plantées à Tendroit môme du bùclier, et des femmes de la campagne à genoux et en prières auprès de ces croix. Elles existent et se renouvellent encore le 8 juillet 1790. Le village de Ludres est regardé avec horreur. Si quelques uns de ses habitants paraissent à Nancy, à Tinstant ils sont assaillis par la populace, et la police ne peut leur sauver la vie qu'en les faisant conduire en prison. Il se fait le plus grand concours de peuple au lieu du supplice; on vient de toutes parts et de fort loin invoquer le saint curé. Au commencement le parlement menace; il envoie la maréchaussée pour empêcher les attroupements ; mais bientôt il s'aperçoit que, s'il ne dissimule pas, ses membres ne seront pas en sûreté, et il se tait. Il y a plus : la dame du lieu tombe dans une langueur qui, en la dévorant, la conduit insensiblement au tombeau; le procureur du roi se fracasse le bras et demeure estropié; le procureur général meurt dans six mois. »
Le petit terrain où a eu lieu le supplice s'appelle vulgairobentZe Bon Curé, par la raison que, le 2 août 1757, le curé de Ludres, Jean-Baptiste Marchai, y a été brûlé par sentence dn parlement de Nancy, et que toujours le peuple a cru le curé innocent des crimes qu'on lui imputait, et il ne cesse d'y planter par dévotion de petites croix.