SAINT BARDON, ARCHEVÊQUE DE MAYENCE, ET SAINT LÉON IX
Le pape saint Léon IX fit. Tan 1052, un troisième et dernier voyage en Allemagne pour négocier la paix entre l'empereur et André, roi de Hongrie. Il en vint à bout avec beaucoup de difficultés, parce qu'il fermentait parmi les évoques de Lombardie et d'Allemagne un esprit d^envie et d'opposition contre le saint pape. La raison en était que Léon IX voulait sérieusement la réforme du clergé, à commencer par les évêques.
A cette époque, l'Allemagne perdit son plus saint évêque, et le pape un de ses plus intimes amis : c'était saint Bardon, archevêque de Mayence. Prêchant une fois à Paderborn, le jour de la Pentecôte, devant plusieurs évêques, il prédit sa mort. « Mes pères et mes frères, leur dit-il, je vais faire un voyage pour lequel je ne suis pas assez préparé. Je suis sur le point de paraître devant mon Juge, et je ne sais que lui présenter pour l'apaiser. Je vous conjure de lui offrir pour moi vos prières, et, si je vous ai prêché des vérités salutaires, soyez fidèles à mettre mes leçons en pratique pour vous rendre dignes du royaume de Dieu; mais surtout ne vous affligez pas de ce que vous m'entendez pour la dernière fois. y> Ces paroles tirèrent les larmes de ses auditeurs.
Sa prédiction ne tarda pas à se vérifier. En retournant à Mayence, il fit une chute dont il fut dangereusement blessé. Il envoya aussitôt appeler un évêque de ses suiîragants nommé Abellin, qui était alors à Fulde, et un de ses neveux nommé Bardon comme lui^ qui était moine de cette abbaye. Aussitôt qu'ils furent arrivés, il dit à Tévêque : « Le jour de ma mort, que j'ai souvent souhaité et toujours craint, approche; mais il ne faut pas affliger mon peuple, et, quoique je sache certainement que je n'en reviendrai point, faites semblant de ne point le savoir, et administrez-moi au plus tôt TExtrême- Onction. » Ensuite il se fit mettre à terre sur un cilice, et, pour consoler les assistants, il prit un visage riant et leur tint même quelques discours propres à les égayer; mais rien ne put charmer leur douleur. Un de ceux qui étaient présents lui dit : (c Mon père, mettez votre espérance en Dieu, il ne vous abandonnera pas. — Et qu'ai-je fait jusqu'à présent, répondit-il, si je n'ai pas fait cela? Je suis son ouvrage, il est mon espérance. » En même temps, levant les yeux au ciel, il dit : (c Seigneur, proportionnez vos miséricordes à la vive confiance que j'ai en vous. » Et en prononçant ces paroles,, il expira. C'était le 11 juin lOol.
Au commencement de l'an 1054, Léon IX se sentit attaqué d'une maladie qui lui causa d'abord plus de faiblesse que de douleur, et qui, lui ayant ôlé le goût de toute nourriture, le réduisit à n'user plus d'autre aliment que de l'eau. Il ne laissa pas de célébrer encore l'anniversaire de son ordination, le 12 de février, auquel il dit la Messe pour la dernière fois. La maladie se déclara ensuite, et, assuré qu'il n'en de? vait pas relever, il se fit transporter de Bénévent à Rome.
Le 17 d'avril, qui était le second dimanche d'après Pâques, se sentant proche de sa fin et se souvenant des devoirs du bon pasteur dont l'Eglise récitait l'Evangile en ce jour, il fit assembler les évoques et son clergé dans sa chambre, et leur fit une longue et ardente exhortation touchant l'obligation qu'ils avaient de veiller à toute heure et sur eux-mêmes et sur le troupeau de Jésus-Christ. Le lendemain il se fit porter
dans l'église de Sainl-Pierre, où il passa toute la journée à prier et à donner à tous ceux qui étaient présents des avis salutaires pour leur salut. Le soir venu , il ordonna qu'on le menât devant son tombeau ; il s'y prosterna avec larmes et dit : « Vous voyez, mes frères, de tant de richesses et d'iionneursj quelle chélive demeure nous attendons; moi, entouré jusqu'à présent de tant de richesses et de dignités, je n'attends de tout cela que le marbre que vous voyez.» Et levant la main, il le marqua du signe de la croix en disant : « Bénie sois-tu entre les pierres, toi qui as été jugée digne de m'êlre associée, non pour mon mérite, mais par la miséricorde divine; reçois-moi avec plaisir et présente-moi au triomphe de la résurrection le jour des récompenses ; car je crois que mon Rédempteur est vivant, et qu'au dernier jour je ressusciterai de terre, et que, dans ma chair, je verrai Dieu mon Sauveur. » Et il parla ainsi en versant des larmes.
Le 19 au matin, il se fit présenter devant l'autel de Saint- Pierre, où il resta prosterné en oraison pendant une heure. S'étant ensuite fait remettre sur son lit, il fit sa confession aux évêques, entendit la sainte Messe, reçut l'Extrême-Onction et le saint Viatique. Il demanda ensuite un moment de silence aux assistants, comme pour reposer, et rendit son âme à Dieu sans que personne s'en aperçût.
Dieu fit connaître dès ce moment combien la mort de son serviteur était précieuse devant lui. La multitude et l'éclat des miracles qu'il fit en sa considération, à la vue de toute la ville, porta bientôt la réputation de sa sainteté et l'opinion de la gloire dont il jouissait dans le ciel jusqu'aux extrémités des lieux où le nom de Jésus-Christ était connu. C'est ce qui excita les fidèles à honorer sa mémoire d'un culte religieux, dès qu'il cessa de vivre, et l'on peut dire que le jour de ses funérailles fut la première solennité de sa Me.
IIP INSTRUCTION.
ne» effets de TE^iLtrêiiie-Oiictiou , et det^ dispositions pour la recevoir.
Oralio fidei salvabil infirmum, eî nlleviabit eum Dominus, et si in peccatis sit, remittentur ei.
La prière de la foi sauvera le malade, et le Seigneur le soulagera, et s'il est dans les péchés, ils lui seront remis.
(Jacob., v, 15.)
Ces paroles vous font connaître, mes frères, les merveilleux effets du sacrement de l'Extrême- Onction, et l'Eglise nous fait un devoir de vous les expliquer en détail, afin que vous puissiez en apprécier l'excellence et que vous désiriez vivement le recevoir lorsque vous tomberez malades.
Le premier effet indiqué dans les paroles de l'apôtre saint Jacques est de rendre la santé au malade : La prière de la foi , dit-il , salivera le malade. Non pas toujours; autrement l'Extrême- Onction détruirait cette loi de la Providence qui a soumis tous les hommes à la mort. Elle ne rend donc la santé que lorsqu'elle est utile au malade et qu'elle entre dans les vues de Dieu.
Mais, outre cet effet secondaire et conditionnel, elle en produit trois autres beaucoup plus importants : elle communique ou augmente la grâce sanctifiante, elle remet les péchés et les restes des péchés , enfin elle procure du soulagement au malade.
Elle efface d'abord les péchés véniels, si le malade en a un sincère repentir; et dans certaines circonstances elle remet aussi les péchés mortels. Par exemple, un chrétien tombe malade et perd l'usage de ses sens ; il n'a pas la contrition parfaite, mais il éprouve les sentiments d'une véritable attrition ; il n'y a aucun doute que l'Extrème-Onction ne lui remette tous les péchés mortels dont il est coupable devant Dieu. Les paroles de l'apôtre saint Jacques sont formelles : il dit expressément que les péchés du malade, s'il en a, lui sont remis ; il ne distingue pas entre les péchés mortels et les péchés véniels, mais il dit sans aucune exceptiQn que ses péchés lui sont remis.
Ecoutez donc les paroles dont se sert le prêtre en conférant le sacrement de l'Extrême-Onction ; il dit : Que le Seigneur vous remette tous les péchés que vous avez commis par la vue, par rouie, etc. Qui dit tous les péchés n'en excepte aucun.
L'Extrême-Onction efface aussi les restes des péchés, c'est-à-dire les peines temporelles que tout pécheur doit subir après que la peine éternelle lui a été remise ; elle ôte les mauvaises dispositions du cœur, la langueur et la faiblesse de l'âme, tou-
— soles choses qui ne proviennent pas seulement du péché originel, mais aussi du péché actuel. A force de se laisser entraîner au péché, l'âme sent ses inclinations pour le hien diminuer de jour en jour, tandis que ses dispositions au mal s'augmentent en proportion. Or, l'Extrême-Onction guérit le malade de toutes ces infirmités et le dispose à jouir immédiatement de la vision béatifique dans le ciel.
N'allez pas croire cependant que tout fidèle qui a reçu saintement le sacrement de l'Extrême-Onction sera préservé des peines du purgatoire et entrera dans le séjour de la gloire aussitôt après sa mort. Cela peut être pour ceux qui y apportent des dispositions très-parfaites ; mais comme elles ne se rencontrent que très-rarement et qu'il n'y a aucune marque certaine qu'un malade les possède, l'Eglise ne cesse de prier pour tous les fidèles qui sont morts, encore qu'ils aient reçu le sacrement de l'Extrème-Onction avant de sortir de ce monde.
Ecoutez ce que vous dit encore le saint concile de Trente : « L'eCfet réel de ce sacrement est la grâce du Saint-Esprit dont l'onction purifie les restes du péché et les péchés mêmes, s'il y en a quelqu'un à expier ; il soulage et affermit l'âme du malade, excitant en lui une grande confiance en la miséricorde de Dieu, par le moyen de laquelle étant soutenu, il supporte plus facilement les incommodités et les travaux de la maladie ; il résiste plus aisément aux tentations du démon, qui lui dresse des embûches en celte extrémité. »
Voulez-vous souffrir patiemment, ne pas vous Jaisser abattre par la crainte excessive de la mort et repousser les tentations du démon, lorsque vous serez dangereusement malade? Ayez recours au sacrement de l'Extreme-Onction.
Les malades ne sont que trop souvent tourmentés par des douleurs aiguës et violentes qui les exposent à offenser Dieu. Tantôt ils murmurent contre la Providence, tantôt ils se livrent à la colère et aux emportements, et, loin de se soulager, ils s'irritent de plus en plus. La maladie ne leur laisse d'ailleurs aucun moment de repos; ils se tournent et se retournent sans cesse sur leur couche douloureuse, sans pouvoir goûter le sommeil un seul moment. Un pauvre malade est bientôt à bout ; il se fâche contre son médecin et contre ceux qui lui prodiguent les soins les plus tendres.
Si la maladie se prolonge des semaines et des mois entiers, le pauvre patient n'y tient plus, il murmure, il crie, il pleure, et, quoi qu'il fasse, il ne trouve aucun soulagement. 0 mon frère, pourquoi donc vous désoler et vous décourager? Soumettez-vous pleinement et entièrement à la volonté de Dieu. Je ne le puis pas, dites-vous, c'est audessus de mes forces. Rien n'est plus vrai, et si vous pensiez pouvoir combattre seul contre le démon, vous seriez infailliblement vaincu. Criez à Jésus , cet aimable Sauveur viendra à votre secours ; le voilà qui vous présente dans l'Extrême- Onction une grâce particulière pour vous élever
au-dessus de la nature et vous aider à en triompher. Celte grâce adoucira vos peines et calmera vos douleurs, ou bien elle vous communiquera une force divine pour les supporter avec patience.
Que de fois nous avons vu des malades impatients et même furieux torturés par des douleurs atroces ! Le sacrement de l'Extreme-Onclion les a changés au point d'étonner et d'édifier tous ceux qui en étaient témoins. La maladie leur faisait vomir des injures et des blasphèmes, et après avoir reçu ce sacrement, on n'entendait plus sortir de leur bouche que des paroles de résignation et des prières ferventes. Leur patience était admirable: ils étaient transformés en des hommes tout nouveaux.
Un autre danger non moins redoutable pour un malade, c'est la crainte excessive de la mort. Sa seule pensée ne vous fait-elle pas trembler, vous qui jouissez d'une santé si florissante et qui partout ailleurs vous montrez courageux et intrépide? Que sera-ce donc lorsque vous la verrez s'approcher de vous, que vous compterez ses pas, et qu'elle lèvera le bras pour frapper le grand coup et vous jeter seul au tribunal de Dieu? Quelle épouvante, surtout si vous avez négligé de remplir vos devoirs de chrétien, si vous n'avez cherché qu'à satisfaire les penchants de la nature corrompue I Que ferez-vous alors? Conjurerez-vous le médecin de vous prolonger la vie? Mais ce sera au-dessus de son pouvoir. Recourez à l'Exlrême-Onction. Elle vous prému-
nira contre celte frayeur et cette épouvante ; elle vous donnera la force et le courage de regarder la mort en face et de la subir avec une grande tranquillité d'âme ; bien plus, vous vous estimerez heureux de satisfaire ainsi à la justice divine pour vos péchés.
Mais le danger le plus formidable viendra des tentations du démon ; car il redoublera d'efforts, de fureur et de ruses pour perdre votre âme. Il vous rappellera tout ce qui sera de nature à faire la plus vive impression sur votre esprit et sur votre cœur. Tantôt ce seront des imaginations impures, des images affreuses dont vous ne pourrez vous défaire ; tantôt ce seront des doutes contre la foi, et vous vous direz en vous-même : Ce qu'on m'a enseigné est-il bien vrai? Ne m'a-t-on point trompé? Que vais-je devenir?... Mais le plus souvent ce seront des tentations de présomption ou de désespoir.
Rien n'est plus commun que de rencontrer des chrétiens qui ont vécu dans un oubli complet de Dieu et de leurs devoirs rehgieux; et au moment de la mort vous les voyez aussi calmes et aussi tranquilles que s'ils avaient mené la vie pénitente d'un trappiste. Je mets toute ma confiance en Dieu, vous dit le malade ; il est miséricordieux, il me pardonnera mes péchés. Mais il ne songe nullement à exciter de vifs sentiments de repentir au fond de son cœur, comme si Dieu pardonnait sans contrition. Pendant sa vie, il s'enhardissait à marcher
dans la voie du crime en répétant sans cesse : Dieu est bon, il ne m'a pas créé pour me damner. Cette obstination à vivre selon les maximes corrompues du monde a plongé son âme dans les plus épaisses ténèbres, et il ne s'aperçoit même pas qu'il a fait fausse route. Oh ! qu'il est à plaindre I
D'autres au contraire, effrayés à la vue de la multitude et de la gravité de leurs péchés, tombent dans le désespoir; ils s'écrient tout tremblants : Pensez-vous que Dieu me fasse miséricorde ? A tous les motifs de confiance qu'on leur suggère, ils répètent les paroles désespérantes de Gain : « Mon péché est trop grand pour que j'en obtienne le pardon. » L'approche de la mort leur a ouvert les yeux; ils sont épouvantés de leur vie passée, et ils ont peur de Dieu.
Que fait le sacrement d'Extrême-Onction? Il préserve les malades de ces deux écueils : de la présomption et du désespoir. La grâce leur inspire une pleine confiance dans les mérites de Jésus-Christ, et leur suggère les motifs les plus capables d'exciter dans leur cœur une vive douleur de leurs péchés. Ils craignent Dieu et ils espèrent en lui tout à la fois.
Comprenez combien il vous importera de recevoir le sacrement d'Extrême-Onction. Ce sera peut-être le seul moyen de sauver votre âme, comme nous vous l'avons expliqué; mais il faut que vous le receviez avec de saintes dispositions.
Vous commencerez d'abord par purifier votre
âme en confessant vos péchés avec un sincère repentir, afin (l'être en état de grâce. S'il ne vous était pas possible de vous confesser, il faudrait concevoir une contrition sincère de tous vos péchés, et alors ce sacrement les effacerait.
Les propriétés de l'huile d'olive vous indiquent les. trois principales dispositions que vous devez apporter à la réception de ce sacrement. Rien n'est plus propre à être consumé que l'huile, puisque le feu n*en laisse rien, tandis qu'il réduit en cendres toute autre matière : c'est une espèce d'holocauste. C'est pour vous apprendre que vous devez faire à Dieu un sacrifice entier et parfait de tout vousmême. L'olive est un symbole d'humilité; car autrefois, lorsqu'un général demandait la paix, il s'avançait avec un rameau d'olivier à la main. Enfin l'huile d'olive est encore le symbole de la charité.
Notre Seigneur Jésus-Christ s'est sacrifié pour nous durant sa vie, et il est mort sur la croix pour nous sauver. Ainsi devons-nous, à son exemple, nous sacrifier pour sa gloire et pour la gloire de Dieu son Père. C'est pour nous un devoir de nous offrir à lui chaque jour, de nous montrer disposés à souffrir la mort pour confesser notre foi, et de l'accepter, de quelque manière qu'elle arrive, avec une parfaite résignation à sa sainte et adorable volonté, avec une grande soumission aux ordres de sa providence et en l'honneur de ses infinies perfections.
Si vous avez ces sentiments, vous serez heureux de vous voir anéanti et humilié devant Dieu. Vous ne serez pas comme ces chrétiens qui veulent être inhumés avec beaucoup de pompe et comblés d'éloges après leur mort. Saint Ephrem, avant de mourir, avait recommandé qu'on Tenterrât sans aucun appareil, au cimetière et non dans l'église. Le bienheureux Pierre de Luxembourg, issu d'une famille royale, évêque et cardinal, mourant à Avignon, voulut être enterré dans le cimetière des pauvres, et Dieu l'a honoré de tant de miracles qu'on y a construit une chapelle, et qu'une grande multitude de fidèles la visitent tous les ans pendant l'octave de sa fête.
Un trop grand nombre de chrétiens de nos jours font la guerre à Dieu pendant leur vie par leurs blasphèmes, leurs fraudes, leurs injustices et leur immoralité, et ils la font encore après leur mort par leur orgueil et leur sotte vanité.
Les vierges folles furent repoussées par l'époux, parce qu'elles se trouvèrent dépourvues d'huile. Or, cette huile, suivant saint Jean Chrysostôme, signifie la miséricorde et l'aumône. Mais ceux-là seront-ils sauvés, qui auront commis tant et de si grands péchés, et se présenteront à leur Juge sans les avoir rachetés par des œuvres de charité? Si vous avez néglige ce devoir pendant votre vie, au moins songez-y à votre mort.
Saint Salvien vous dit : Vous êtes plein d'avarice et d'amour pour vous-même, et cependant vous
n'en avez pas encore assez, et je vous exhorte à en avoir beaucoup plus. Lorsqu'on vous presse à faire l'aumône, vous répondez que charité bien ordonnée commence par soi-même. Pourquoi donc laissez-vous tous vos biens à vos héritiers, qui en abuseront et se moqueront de vous? Emportez-en au moins une partie dans l'autre monde, afin que vous n'y arriviez pas les mains vides. Vous craignez tant la pauvreté ici-bas, craignez-la davantage pour l'autre vie. Que vous êtes cruel pour vousmême! Personne ne pourrait se montrer plus barbare. L'homme le plus impitoyable s'apaise lorsqu'il voit son ennemi au lit de la mort. Et vous, vous êtes tellement ennemi de vous-même, qu'à votre lit de mort vous vous dépouillez de vos biens, et vous ne voulez pas vous en servir à votre profit pour vous gagner des amis qui vous reçoivent dans les tabernacles éternels !
Vous avez, dites-vous, des héritiers; mais est-ce que personne mérite mieux d'être votre héritier que vous-même? Et puisque vous aimez tant vos héritiers, donnez-leur un ferme appui qui les défende et les protège. Mettez Jésus au nombre de vos héritiers, et donnez-lui, dans la personne des pauvres, autant que vous donnez à chacun de vos enfants ou de vos proches ; il protégera et défendra ses frères, n'en doutez pas.
D'ailleurs, Jésus vous a donné ses sueurs, son sang et sa vie; ne mérite-t-il pas que vous partagiez vos biens avec lui-même pendant votre vie?
Si vous avez négligé de le faire jusqu'ici, donnezlui au moins quelque chose lorsque vos biens vous échappent. Ne convient-il pas qu'ils rentrent dans son domaine?
Tant de chrétiens sont surpris tous les jours par une mort subite et n'ont pas la liberté de faire quelque œuvre de bienfaisance ! Puisque Jésus vous en donne le temps, ne l'oubliez pas; il veut partager avec vous tous ses biens pour l'éternité, n'estil pas juste que vous partagiez avec lui ceux que vous possédez sur la terre? Un homme bien élevé ne meurt pas sans récompenser ses domestiques ; mettez au moins Jésus au nombre de vos serviteurs.
N'attendez pas même ce moment; donnez-lui dès maintenant tout ce que vous pouvez lui donner. Que d'hospices, que d'institutions charitables pour recevoir vos libéralités 1 N'avez-vous pas une église à restaurer ou à orner?
Ayez aussi dès maintenant les sentiments qui devront vous animer au moment de votre mort. Rendez à Dieu les hommages que vous lui devez, et dites-lui : Mon Dieu, me voici prosterné à vos pieds comme un criminel de lèse-majesté divine ; je vous adore comme mon souverain Juge et portant la sentence de mort que vous avez prononcée contre moi en condamnant notre premier père. Divin Sauveur, c'est avec un grand amour et une profonde humilité que vous avez entendu et accepté la sentence de mort prononcée contre vous par la
bouche de Pilate, de la part de votre Père éternel ; je m'unis à vos sentiments, et je me soumets de tout mon cœur à la sentence de mort que vous avez prononcée contre moi dès le commencement du monde, comme un hommage à votre justice; je reconnais et je déclare que je l'ai très-justement méritée, non seulement à cause du péché originel, mais encore à cause de tous les péchés mortels que j'ai commis, et je l'ai méritée autant de fois que j'ai offensé Dieu gravement.
Mais quand je n'aurais commis aucun péché, je reconnais encore que, par votre souveraineté et le domaine absolu que vous avez sur toutes les créatures, vous pouvez m'ôter très-justement la vie, vous pouvez me détruire, m'anéantir, et faire de moi tout ce qu'il vous plaira. J'accepte donc trèsvolontiers la mort pour rendre hommage à votre souveraineté; je m'abandonne entièrement à vous, afin que vous disposiez de moi dans le temps et dans l'éternité, comme il vous plaira pour votre plus grande gloire; j'accepte la mort qu'il vous plaira de m'envoyer, et je l'accepte avec toutes ses circonstances, selon que vous le jugerez à propos.
Aimable Sauveur, vous êtes le Dieu vivant, vous êtes la vie même, la vie substantielle, la vie divine et incréée ; vous méritez que toutes les vies vous soient sacrifiées ; je vous offre la mienne, et je serai très-content de mourir quand vous le jugerez à propos, afin de protester par ma mort que vous seul méritez de vivre, et que votre vie seule doit
paraître, tandis que toutes les autres / anéanties pour rendre hommage à la vôtres..
A'ous êtes la vie, aimable Rédempteur, et \^ avez voulu mourir pour nous sauver, et en mourant vous avez sanctifié h mort, vous l'avez ennoblie et vivifiée. Lors même que je ne serais pas obligé de mourir pour rendre hommage à votre justice, à votre souveraineté et à votre vie divine, je suis très-heureux de mourir pour honorer votre mort. C'est pour cela, ô Marie, que vous êtes morte vousmême; vous n'aviez commis aucun péché, et vous n'êtes pas morte pour les péchés d'autrui, mais vous avez voulu mourir pour honorer la mort de votre divin Fils; vous lui avez offert votre vie en holocauste pour honorer l'holocauste qu'il a fait de lui-même à son Père sur la croix.
0 miséricordieux Sauveur, au moment où il vous plaira de me retirer de ce monde, je vous donne mon âme et vous prie de l'offrir à votre Père avec votre corps adorable qui sera présent sur l'autel dans le monde catholique, de la plonger dans votre sang et delà purifier de toutes ses souillures. Appliquez-lui vos mérites, afin que ma mort soit le passage de cette misérable vie à la vie bienheureuse et immortelle. Âmen.
SAINT GLILLAUME, ARCHEVÊQUE DE BOURGES, ET SAINT MALACniE.
Saint Guillaume, moine de CUeaux, fut choisi pour succéder à Henri de Sully, archevêque de Bourges. Il quitta sa chère solitude, mais en versant un torrent de larmes. 11 prit la route de Bourges, oh il fut reçu comme un ange envoyé du ciel et sacré, en présence de tous les évoques de la province, par Elie, archevêque de Bordeaux. Son premier soin fut de régler son extérieur aussi bien que son intérieur sur les maximes de l'Evangile ; car il était persuadé que tout homme, et principalement un évêqne, doit commencer par établir en lui-môme le règne de Jésus-Christ. Il redoubla ses austérités, parce qu'il avait à expier, disait-il, et ses propres péchés et ceux de son peuple. Il garda son habit monastique, sous lequel il portait continuellement un cilice. Ses vêtements étaient les mêmes en hiver et en été. Il s'interdit pour toujours l'usage de la viande, quoiqu'il en fît servir aux étrangers qui mangeaient avec lui.
La sollicitude du saint archevêque embrassait indistinctement tout son troupeau; mais il s'intéressait d'une manière particulière en faveur de ceux dont les besoins spirituels et corporels lui étaient connus. «C'est pour ceux-ci, disait-il, que j'ai été spécialement envoyé à Bourges. » Les pécheurs pénitents trouvaient en lui un père rempli de douceur et de tendresse; quant aux pécheurs endurcis, il leur opposait une fermeté inflexible, sans vouloir toutefois employer contre eux les moyens de rigueur alors en usage.
Saint Guillaume était lié d'une tendre et sainte amitié avec Geoffroy, archevêque de Tours, et Eudes de Sully, évêque de Paris. Ils se visitaient de temps à autre pour s'entretenir du
soin des âmes et du gouvernement des églises. Guillaume eut une extrême douleur de perdre ces deux amis en 1208. il ne leur survécut pas longtemps.
L'an 1208, le pape Innocent IH, ayant épuisé les voies de la douceur à l'égard des manichéens du Languedoc, fil prêcher une croisade contre eux. Saint Guillaume^ ayant lu les lettres apostohques à son peuple, prit lui-même le premier la croix, et exhorta les assistants avec beaucoup de zèle à suivre son exemple. Ils s'y engagèrent de grand cœur. Mais le saint archevêque n'eut pas le temps d'accomplir son vœu, car il mourut comme il se disposait à partir.
Il avait la fièvre lorsque le 5*^ de janvier 1209, veille de l'Epiphanie, il prêcha à son peuple, comme pour lui faire ses derniers adieux, dans l'église métropolitaine de Bourges. La fièvre en augmenta considérablement, d'autant plus qu'i\ parlait tête nue, exposé au vent et par un grand froid. La maladie croissant toujours, il demanda l'Extrême- Onction et ensuite le saint Viatique, Pour le recevoir avec plus de respect, il se leva de son lit, alla au-devant, se mit à genoux, fondant en larmes, pria longtemps prosterné sur le pavé, les bras étendus en croix, puis il reçut le corps du Sauveur avec beaucoup d'humilité et de larmes. C'était le cinquième jour de sa maladie. La nuit suivante, sentant sa fin approcher, il voulut anticiper les nocturnes, qu'il avait coutume de dire à minuit. Ayant donc fait le signe de la croix sur ses lèvres, à peine put-il prononcer : Domine, labia; il ne put continuer. Les assistants achevèrent. Alors il fit signe qu'on le mît à terre. On étendit de la cendre, et on le coucha dessus, revêtu du cilice qu'il portait secrètement; et, peu de temps après, il rendit l'esprit. C'était le 10° de janvier, jour auquel l'Eglise honore sa mémoire. Il avait choisi sa sépulture à l'abbaye d'où il avait été tiré; mais son clergé ni son peuple ne purent y consentir, et il fut enterré à Saint-Etienne de Bourges. H avait fait plusieurs miracles de son vivant, et il s'en fit encore un grand nombre à son tombeau.
Nous ne pouvons omettre l'exemple bien remarquable de
Faint Malacliie, évoque et primat d'Irlande, dont la vie a été écrite par saint Bernard.
Saint Malachie étant arrivé d'Irlande à Clairvaux, il y fut reçu par saint Bernard avec beaucoup de joie et de respect. Quatre ou cinq jours s'étant passés dans des réjouissances spirituelles, saint Malachie célébra la grand'messe le jour de saint Luc, et la fièvre le prit au sortir de Tautel. 11 se mit au lit et témoigna aux frères que la peine qu'ils prenaient pour lui fournir des remèdes convenables était inutile, parce qu'il était persuadé que le temps de sa mort approchait. Quelques jours après, il demanda d'être oint de l'huile sainte, et il voulut descendre de sa chambre, qui était tout au haut de la maison, pour aller recevoir ce sacrement sans donner la peine de monter aux frères, qui auraient souhaité de faire la cérémonie avec plus de solennité. Après avoir reçu l'Extrême- Onction et le saint Viatique, il se recommanda aux prières des frères, il les recommanda à Dieu ; ensuite il retourna se mettre au lit, disant toujours que sa fin était proche.