IV« INSTRUCTION
Visite des nialades.
Non te pigeât visilare infirmum, exhis emm in dilectione firmaberis.
Ne soyez point paresseux pour visiter les malades, car c'est par de telles œuvres que vous vous affermirez dans la charité.
( EccT.i., Tii, 39.'
Trop souvent, mes frères, vous vous imaginez que, lorsque vous avez distribué quelques aumônes aux pauvres, vous avez rempli toutes les obligations que vous impose le précepte de la charité. Détrompez-vous ; car vous devez encore et surtout procurer à votre prochain tous les secours spirituels dont il a besoin. C'est donc pour vous un devoir de le visiter quand il est malade, de le consoler, de le fortifier, de le préparer immédiatement, si la maladie est mortelle, à se présenter devant Dieu orné de la grâce sanctifiante. Ainsi, autant l'âme l'emporte sur le corps, autant la visite des malades est plus précieuse que toutes les aumônes corporelles.
N'est-ce pas de la manière dont le chrétien meurt
que dépend son salut éternel? Le plus grand des scéiérals brillera comme un soleil dans les splendeurs de l'éternité, si, après une vie passée dans toutes sortes de crimes, il a le bonheur de mourir saintement. C'est pourquoi la visite des malades est pour tous les prêtres qui ont charge d'âmes une obligation de justice, et ils ne sauraient s'en dispenser sans se rendre grandement coupables devant Dieu : leur négligence serait cerlainement la cause de la perte d'une multitude d'âmes. C'est alors qu'ils doivent redoubler de zèle pour assurer le salut des fidèles qui leur sont confiés.
Cependant il leur est trop souvent impossible, à cause de leurs nombreuses et importantes occupations, de consacrer à la visite des malades tout le temps nécessaire pour les ramener dans la bonne voie et les réconcilier avec Dieu. Je vous conjure donc instamment de remplir ce devoir de charité avec tout le zèle et toute l'exactitude dont vous êtes capables. #
Qu'est-ce donc qu'un malade aux yeux de la foi chrétienne? Ce n'est pas seulement un frère, c'est le représentant de Jésus-Christ, ou plutôt Jésus- Christ lui-même. Or, en lisant l'Evangile, n'avezvous pas envié le sort de tant de personnages qui ont eu l'insigne bonheur de voir le Fils de Dieu, de converser avec lui, de le toucher et de le servir? Que vous avez été heureuse, auguste Marie, de serrer Jésus-Christ entre vos bras, de le réchauffer, de le nourrir et de le vêtir ! Heureuse Marthe,
vous aussi vous l'avez servi de vos mains, vous lui avez préparé quelquefois ses repas. Et vous, Madeleine, pieuse pénitente, vous avez versé des larmes et des parfums sur ses pieds. Vous aussi, courageuse Véronique , vous avez essuyé sa face adorable toute couverte de sueur, de poussière et de sang. Or, sachez donc, mon frère, que, lorsque vous visitez un malade, quel qu'il soit, riche ou pauvre, c'est Jésus-Christ que vous avez le bonheur de visiter et de consoler. Vos bonnes paroles de foi et de charité nourriront et fortifieront son âme; vous pleurerez avec lui sur ses souffrances, el vos pleurs seront un doux parfum qui s'élèvera jusqu'au trône de Dieu. Vous essuierez la sueur de son front, et vous rendrez ainsi à Jésus-Christ les mêmes services et le môme honneur que Marie, son auguste Mère, que Marthe, Marie et Véronique. En même temps que vous parlerez au malade, Dieu vous parlera aussi et vous dira : Ne mets pas une trop grande confiance dans ta santé. Vois-tu ce pauvre malade, lui si fier et si robuste il y a trois jours? Et le voilà étendu sans force et presque sans vie sur son lit de douleur? Comprendras-tu enfin que tu n'es qu'un faible roseau, et qu'un grain de sable peut t'ôter la vie? Reconnais donc une bonne fois que c'est moi qui distribue la santé et la maladie, qui conduis aux portes de la mort et en retire. Uumilie-toi sous ma main puissante, et apprécie mieux le temps et la santé; fais le bien tandis que lu en as le temps et pendant qu'il fait
— séjour, car bientôt viendra la nuit, et tu ne pourras plus travailler.
1° Mais pour que votie visite soit utile aux malades, imitez Jésus-Christ lorsqu'il est descendu du ciel pour visiter le pauvre genre humain malade. Priez-le de remplir votre cœur de cette charité tendre et compatissante dont il nous a donné tant de preuves durant sa vie, et de vous inspirer tout ce que vous devrez dire au malade pour sa consolation et son avantage spirituel.
Arrivé dans sa chambre, approchez-vous de son lit avec respect et témoignez-lui le plus vif intérêt et la plus sincère affection. Si la parole ne le fatigue pas, adressez-lui quelques questions qui lui donnent lieu de vous raconter les principaux événements de sa vie, surtout les peines et les calamités qu'il a supportées. Laissez-le parler et contentezvous de l'écouter avec attention et bienveillance; vous le soulagerez beaucoup en lui donnant l'occasion de verser le trop plein de son cœur dans le vôtre. Dans une autre visite, il vous répétera ce qu'il vous aura déjà dit; écoulez-le toujours avec la môme bonté et le même intérêt, et tâchez de mêler à son récit quelques réflexions chrétiennes propres à lui rappeler ses immortelles destinées. S'il paraît accablé sous le poids de la maladie, soutenez-le et fortifiez-le par l'espérance de la vie éternelle. Courage, mon frère ! lui dircz-vous ; c'est une campagne pour le ciel : pour triompher, il faut combattre, et bientôt le Dieu des armées vous accordera la croix d'honneur.
2"" Si le malade peut lire, ou s'il peut entendre au moins la lecture d'un livre intéressant, lisez-lui la vie de quelque saint personnage qui a beaucoup souffert dans ce monde. Cette lecture l'intéressera et le distraira de ses souffrances ; elle réveillera sa foi endormie, réchauffera son cœur, fortifiera sa volonté. Frappé de la patience héroïque des saints, il se dira, comme autrefois saint Augustin : « Ne pourrai-je donc pas ce que peut celui-ci ou ce que peut celle-là? » Ainsi, à la veille d'une bataille décisive, un général expérimenté rappelle à ses guerriers les victoires remportées par leurs ancêtres : ce souvenir enflamme leur ardeur, les élève audessus d'eux-mêmes et en fait des héros> De même le récit des souffrances des saints et des martyrs est la grande voix des héros chrétiens qui appelle tous les combattants à la victoire.
3° Prenez garde de vous rendre importun par
des discours trop longs, ou par un ton de voix trop
élevé, ou par des redites trop fréquentes. Parlez-lui
d'une manière douce et affectueuse, et tâchez de
lui faire comprendre que, si la maladie nous fait
souffrir, elle n'en est pas moins un bienfait; elle
nous détache de la terre et élève nos pensées vers
le ciel. Lorsque nous sommes en pleine santé, nous
ne vivons malheureusement que pour le monde, et
nous ne nous occupons que des choses de ce
monde; mais comme Dieu veut nous sauver, il
permet à la maladie de nous étreindre, afin de nous
faire sentir la vanité des choses d'ici-bas. Bon gré,
mal gré, nous sommes forcés de reconnaître que ce monde ne nous oflVc rien de réel qui puisse satisfaire l'immensité de notre cœur. Saisissez le moment favorable pour relever son courage abattu, pour ranimer l'espérance dans son cœur, en lui rappelant qu'il y a un médecin plus habile que toutes les facultés du monde, et qui guérit, quand il le veut, par le moindre signe de sa volonté. Dites-lui de mettre en Dieu toute sa confiance, malgré ses nombreuses infidélités. Notre divin Rédempteur n'a-t-il pas déclaré qu'il est venu pour sauver, non les justes, mais les pécheurs; pour guérir les malades et non ceux qui se portent bien? 4*^ Mais un de vos premiers soins doit être de lui procurer la visite d'un prêtre en qui il ait confiance et qui puisse le préparer insensiblement à se réconcilier avec Dieu. Ne dites pas que vous avez peur de l'effrayer; car, s'il n'a pas d'héritiers directs et qu'il vous ait manifesté l'intention de vous donner une part de ses biens, vous ne craignez pas de l'épouvanter en lui disant qu'il fera bien d'appeler le notaire. Un testament ne fait pas mourir, lui dites-vous; il vaut mieux arranger ses affaires en pleine connaissance que lorsqu'on n'a plus qu'un souffle de vie, et que du reste il sera lui-même plus tranquille. Quelle prudence, quelle habileté pour arriver à vos fins 1 Personne ne possède mieux que vous l'art de la persuasion. Et pourquoi donc? C'est qu'il s'agit de ses écus et non pas de son âme. Et où est donc votre foi? Au jour du jugement, Dieu
n'aura besoin, pour condamner voire faiblesse et votre lâcheté, que de vous opposer vous-même à vous-même, la conduite de l'homme charnel à la conduite du chrétien.
Et savcz-vous pourquoi le malade s'effraie à la vue du prêtre? C'est vous-mêmes qui en êtes la cause, mes frères. Vous ne nous avertissez que quand tout espoir de guérison est évanoui. En conséquence, lorsqu'un malade nous voit entrer dans sa chambre, il se dit aussitôt : Je suis un homme perdu. Son raisonnement n'est-il pas juste? Mais si vous nous préveniez dès le début de la maladie, il arriverait assez souvent que le malade se rétablirait, et l'on ne pourrait plus conclure que tout espoir est perdu lorsqu'un prêtre visiterait un malade, et sa présence ne jetterait plus l'épouvante dans toute sa famille.
Ce qui empêche bien des chrétiens d'appeler un prêtre près d'un malade, c'est la crainte de lui causer une émotion trop vive et de lui donner peutêtre le coup de la mort. Le médecin a recommandé instamment qu'on éloigne de lui toute parole et tout sujet de peine ou d'ennui. Le système nerveux est surexcité, dit-il, et un rien pourrait lui occasionner une crise mortelle. 0 mon Dieu, que vos jugements sont terribles ! Tous les jours vous punissez les hommes par où ils ont péché.
Quelle est donc aujourd'hui, mes frères, la passion dominante? C'est l'amour du plaisir. Tous, liommcs et femmes, jeunes et vieux, riches et
pauvres, cherchent des jouissances; ils vont aux soirées, aux danses, aux spectacles pour avoir des émotions; ils veulent des émotions à tout prix, et la plus belle partie de plaisir, le plus beau spectacle est le plus émouvant, celui qui fait éprouver les plus fortes émotions. Qu'arrive-t-il enfin? Le système nerveux, étant si souvent et si fortement ébranlé, ruine en peu de temps la santé la plus vigoureuse; de sorte que le malade est devenu tellement impressionnable que le moindre bruit, le plus léger mouvement lui donne de funestes secousses. Donc, dans la crainte de causer de l'émotion au malade, le prêtre ne sera pas averti, et cet homme, et cette femme, et cette jeune fille mourra sans sacrements; elle mourra sans se douter qu'elle va mourir. En quel état cette âme va-t-elle se présenter devant son Juge? Et, si elle est coupable de péché mortel, quelle émotion n'éprouvera-t-ellc point ? D'une vie de plaisirs elle tombe tout à coup dans les flammes de l'enfer. 0 malheur I ô épouvantable châtiment!
La présence d'un prêtre, dites-vous, fera éprouver une impression trop fâcheuse au malade ; peutêtre devancera- 1- elle sa mort de quelques heures et même de quelques jours. Mais qu'importent quelques heures ou quelques jours de moins, si son âme est sauvée à ce prix ? Voyez donc ce que fait un médecin consciencieux : il traite un malade qu'il ne sauvera pas, à moins qu'il ne lui applique un remède douteux qui hâtera sa mort s'il ne lui
rend pas la santé. Croyez-vous qu'il hésitera un moment à le lui administrer? Et vous, vous craignez de causer une peine légère à un malade pour sauver son âme, c'est-à-dire pour lui éviter une peine infinie, un supplice éternel ! Ne voyez-vous pas qu'une telle bienveillance n'est que de la cruauté, et que, devant Dieu, vous êtes responsable de la perte de son âme?
Mais, après tout, n'est-il pas possible de tout concilier, de disposer le malade à recevoir les sacrements de l'Eglise sans trop l'effrayer? Ménagez sa faiblesse, vous avez raison ; Dieu lui-même le ménage, puisqu'il lui cache le moment redoutable de la mort. Gardez-vous donc bien de l'avertir qu'il n'a plus que quelques jours à vivre. Un pareil avertissement serait capable de le jeter dans un affreux désespoir, je le sais par expérience. Mais examinons bien dans quelles dispositions il se trouve.
Si c'est un chrétien fidèle à remplir ses devoirs religieux, la visite d'un prêtre sera pour lui un moment de consolation et de bonheur, parce qu'il en retirera toujours un grand profit. Ce pieux entretien ne servira qu'à relever son courage et à exciter dans son cœur de plus vifs sentiments de foi, de confiance en Dieu, d'amour, de contrition, de mépris des choses de la terre, de désir du ciel.
Mais s'il a oublié Dieu et ses devoirs, s'il s'est montré indifférent et peut-être hostile pour la religion, quel effet produira sur lui la visite d'un pre-
tre? Presque toujours un cfiet favorable. Soyez convaincu que l'homme paraît toujours pire qu'il n'est au fond du cœur. Tel a fait l'incrédule, et à peine est-il frappé d'une fièvre maligne ou d'une maladie dangereuse, qu'il est le premier à demander à sa femme et à ses enfants le secours de leurs prières. S'il n'ose pas demander qu'on appelle un prêtre, parce qu'il n'a pas encore secoué le joug du respect humain, il le verra venir avec bonheur. La seule difficulté qui l'arrête la plupart du temps, c'est l'examen de sa conscience ; et quand le confesseur s'en charge lui-même, tout est fait. La confession terminée et l'absolution reçue , vous le voyez tranquille et heureux. Souvent même il ne peut plus contenir sa joie, elle déborde, et il en parle à tous ceux qui l'entourent. Mais pour obtenir cet heureux résultat, n'oubliez pas d'avertir le pasteur dès le commencement de la maladie.
Le malade vous dira quelquefois qu'il sent bien sa position, qu'il ne se rétablira pas et qu'il se résigne. Ne le prenez pas au mot. Il ne parle de la sorte que pour savoir ce que vous pensez vousmême. Profitez habilement de ces dispositions pour l'engager à mettre ordre à ses affaires temporelles et à sa conscience, à recevoir les sacrements et à faire à Dieu le sacrifice de sa vie. Aucun homme sur la terre, quelque vigoureux qu'il soit, ne peut se promettre une heure de vie; nous devons donc nous remettre totalement entre ses mains et lui dire comme notre Seigneur : « Mon Dieu, qu'il soit
fait comme vous voulez, et non pas comme je veux. » En nous donnant ainsi à Dieu, nous ne pouvons pas périr pour l'éternité. Mais préparonsnous et purifions notre âme. Si la santé nous est rendue, le sacrifice que nous aurons fait de nousmêmes à Dieu nous méritera une grande gloire dans le ciel et des grâces précieuses sur la terre.
11 arrive très-souvent que ceux qui sont près d'un malade lorsqu'il tombe en agonie parlent entre eux et à haute voix de sa mort, de ses funérailles et de sa succession. Vous vous imaginez sûrement que, parce qu'il ne peut plus parler, il ne vous entend pas. Détrompez-vous : le malade entend parfaitement tout ce que vous dites, et jugez quelle torture doit lui faire éprouver une telle conversation. Un jour, un vieillard touchait à sa fin, et il éprouva une crise si violente que les assistants crurent qu'il était mort. Son fils aine pria une personne présente de vouloir bien lui fermer les yeux. Le moribond, recueillant toutes ses forces, leur dit à haute voix : « Ensevelissez-moi tandis que je suis encore chaud. » Quelle leçon pour tous ceux qui sont près des malades , s'ils voulaient en profiter !
Notre Seigneur a dit dans l'Evangile : « Heureux les pauvres et malheur aux riches I » Ces paroles se vérifient tous les jours, surtout au moment de la mort. Il est bien rare que les pauvres meurent sans être munis des sacrements de l'Eglise, parce qu'ils n'ont pas peur du prêtre. Mais comme les riches
— G4 — ont peur de Dieu, ils onl aussi peur du prêtre, et c'est ce qui les perd. Le charitable pasteur a beau recourir à toutes les industries de son zèle, il ne peut les approcher, ou s'il parvient jusqu'à eux, ce n'est qu'au moment où ils ont perdu connaissance et où son ministère leur devient presque toujours inutile.
Quels mérites pour vous, mes frères, et quel beau triomphe pour la foi, lorsque, à l'aide de votre ingénieuse charité, vous aurez ramené à Dieu un vieux pécheur malade! Il sera heureux luimême, il ne craindra plus ni la mort ni le jugement, mais il verra arriver l'heure suprême calme et résigné. C'est peut-être un père de famille qui n'a vécu jusqu'alors que pour ses enfants, et la seule pensée d'en être bientôt séparé lui torturait le cœur. Mais alors son âme, fortifiée par la grâce, s'élève au-dessus des sentiments de la nature. Il ne considère plus la mort que comme un voyage, et c'est lui-môme qui en ordonne les préparatifs. Loin de s'attendrir en voyant pleurer ses enfants, il les réprimande et leur dit : Cessez de pleurer, vos larmes sont inutiles ; mais priez pour moi, afin que Dieu me fasse miséricorde. Je ne fais que vous devancer de quelques jours; vivez de manière que nous soyons tous réunis dans le ciel, et alors nous ne nous quitterons plus. Marchez toujours devant Dieu, aimez-le et observez ses commandements. S'il me fait la grâce de m'admettre en sa sainte présence, je ne cesserai de prier pour vous. Comme
gage de ma tendresse paternelle, recevez ma dernière bénédiction, la bénédiction d'un père mourant.
Quel touchant spectacle, et que son souvenir doit demeurer vivant dans le cœur de ses enfants ! Heureux serons-nous tous, mes frères, si nous quittons cette vallée de larmes dans d'aussi saintes dispositions. Amen.