SAINTE SOPHIE ET SES TROIS FILLES
Pendant que Tcmpereur Adrien faisait tous ses efforts pour abolir le christianisme, il y avait à Rome une dame chrétienne appelée Sophie, qui demeurait avec ses trois filles nommées Foi, Espérance et Charité. L'aînée était âgée de douze ans, la seconde de dix et la troisième de neuf. Toutes trois étaient douées d'une perfection de corps et d'esprit audessus de leur âge. Le gouverneur de la ville, nommé Anliochus, sachant qui elles étaient, leur envoya Tordre de su présenter à son tribunal. Ces jeunes filles suivirent aussitôt leur mère, pleines de courage et d'un pas assuré, en se rappelant que Jésus-Christ a dit : « Il ne faut pas craindre ceux qui tuent le corps et n'ont aucun pouvoir sur l'âme. »
Le juge, voyant la beauté de la mère et des filles, leur maintien noble et assuré, en fut louché, et demanda à la mère son nom, son pays, sa qualité et sa religion. « Je m'appelle Sophie, lui répondit la mère, je suis Italienne de na-
lion, je suis de race noble et issue de parents qui ont rempli les premières charges,, mais il n'est rien dont je me glorifie plus que d'être chrétienne; je suis venue demeurer à Rome avec mes trois filles pour le publier et le dire à tous ceux qui voudront le savoir. » Le juge ne voulut pas aller plus loin pour la première fois ; il se contenta de les mettre sous la garde d'une dame de condition, avec ordre de reparaître dans trois jours, et la mère employa ce temps à encourager ses filles au combat. « Mes chères filles, leur dit-elle, je suis votre mère, et je vous ai appris à connaître Dieu et à l'aimer par-dessus tout; le temps approche oii il faut montrer cet amour. Souvenez-vous des instructions que je vous ai données, afin que votre vertu ne soit pas vaincue par les tourments... Le Seigneur, pour qui vous allez combattre, vous rendra victorieuses. Ayez bon courage, donnez librement votre vie pour Tamour de notre Seigneur. » Enfin elle leur fit voir qu'elles ne feraient qu'échanger des biens périssables pour des biens d'un prix infini. Elles lui répondirent qu'avec la grfice de Dieu, elles répondraient à ses désirs et à ses espérances.
Les trois jours expirés, le gouverneur les envoie chercher et tâche de les ébranler tantôt par des promesses et tantôt par des menaces. Elles lui répondirent : « Nous ne désirons point l'effet de vos promesses, et nous ne craignons pas vos menaces; nous n'appréhendons point vos supplices, car nous désirons des biens qu'on ne pourra pas nous enlever. Nous aimons un époux dont la beauté est infinie... Que peut-il y avoir de plus agréable pour un chrétien que de souffrir pour Jésus-Christ ? Que peut-il y avoir de plus glorieux que de souffrir pour celui qui nous a créés?... Vous nous ferez beaucoup de peine si vous ne nous faites rien souffrir, parce que vous nous priverez des récompenses préparées à ceux qui souffrent pour notre Seigneur. »
Le juge, voyant qu'elles étaient inébranlables dans leur ré solution, fit retirer les deux plus jeunes, et ne gardant que Foi devant lui, il lui commande de sacrifier à Diane. Elle
résiste, et il la fait dépouiller. On lui attache les mains derrière le dos, on l'accable de coups de fouet qui lui déchirent tout le corps, et elle demeure aussi inébranlable que si on lui eût jeté des roses. Le tyran lui fait couper les mamelles, brûler ses plaies et ensuite trancher la tête.
11 fait venir ensuite Espérance ; mômes combats et même résistance. Le gouverneur la fit battre à coups de nerf de bœuf, puis jeter dans une fournaise d'où elle sortit saine et sauve; elle louait et remerciait Dieu. On lui déchira les côtés avec des ongles de fer; alors elle dit au tyran : « Cruel et sanguinaire, tu penses fléchir mon courage et abattre mes forces en tourmentant une fille aussi jeune que moi; mais j'espère de l'assistance de Jésus mon Seigneur que je briserai moi-même tes forces et que je rendrai tous tes desseins inutiles. » Le juge, irrité par ces paroles, la fit jeter dans une grande poêle pleine de poix bouillante et enfin lui fit trancher la tête. Après la mort d'Espérance, il envoya chercher Charité; il pensait en venir plus facilement à bout, à cause de sa grande jeunesse. Il lui dit de considérer dans quel malheur ses sœurs s'étaient précipitées par leur faute et l'exhorta à devenir sage à leurs dépens ; mais elle lui répondit : « Que mon âge ne t'abuse point, n'espère pas me réduire à faire tes volontés ; tous tes artifices ne serviront de rien ; tu apprendras bientôt que je suis fille légitime de Sophie, sœur de ces deux nobles martyres que tu viens d'envoyer au ciel, et qui t'ont fait voir que les tourments ne leur inspiraient aucune crainte. Sois assuré que je ne dégénérerai point de leur noblesse et de leur vertu; je serai même d'autant plus courageuse que je sais mieux, puisque je l'ai vu eu elles, les secours que Jésus-Christ donne à ceux qui souffrent pour lui. »
Le juge, indigné d'une telle fierté, commando qu'on la mette à la torture, ce que l'on exécute aussitôt, et les bourreaux tirent son corps avec tant de fureur qu'ils déboîtent tous les membres. Le juge lui montre ensuite une fournaise ardente qu'elle n'évitera pas, à moins qu'elle ne dise : DianQ
— Si —
est grande. « A Dieu ne plaise, répond Charité embrasée (l'amour, que je souille une langue destinée à louer Jésus-Christ par un si horrible blasphème et un nom si abominable. » Le juge ordonne de la jeter dans le feu ; mais la sainte, poussée par une inspiration particulière, devance les bourreaux, se précipite au milieu des flammes, comme si c'eût été un bain tiède et parfumé. Alors la flamme se partage et vient frapper les assistants et le juge lui-même, qui, n'en devenant pas plus sage, fait percer les membres de Charité avec une tarière; il ordonne enQn qu'on lui coupe la tête. Les uns disent que Sophie fut aussi martyrisée, et d'autres prétendent qu'elle mourut trois jours après sur le tombeau de ses iilles.
VP INSTRUCTION.
Boulieur des souflTrances.
Si bona suscepimus de manu Dei, mala quare non suscipiamus ?
Si nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi n'en recevrions-nous pa* les maux?
(JoB, II, 40.)
Lorsque nous vous parlons de la nécessité de souffrir dans ce monde pour être heureux dans l'autre, vous nous répondez comme les disciples du Sauveur : « Cette parole est dure, et qui pourrait l'entendre? » La doctrine de l'Evangile est la doctrine de la croix. Vous avez beau murmurer, il n'est pas moins vrai que nous n'avons d'autre mission dans ce monde que celle de travailler et de souffrir. Et vous avez beau faire, vous ne parviendrez pas à vous soustraire à la peine et à la souffrance. Apprenez donc à bien souffrir.
Et, pour le dire en passant, d'où vient donc, parents chrétiens, que vous faites apprendre à vos enfants toutes les sciences et tous les arts? El que de choses leur sont inutiles ! Et vous leur laissez ignorer la science la plus précieuse, l'art le plus
important et le plus indispensable pour les riches comme pour les pauvres, l'art de souffrir, puisque savoir souffrir c'est marcher dans le chemin du ciel. Cependant vous faites tout au monde, non pas pour apprendre à vos enfants cet art de souffrir, mais pour les soustraire à la souffrance. Vains efforts ! vous chassez la douleur par une porte, elle rentre par deux ou trois autres. Ce n'est pas de la bonté, mais de la cruauté ; vos enfants seront d'autant plus sensibles à la peine que vous aurez plus flatté leur sensualité dans leur jeunesse. Elevez-les durement, habituez-les à la peine et aux privations, endurcissez-les, aguerrissez-les.
Un jour le sénat romain, ayant appris qu'en Espagne ses armées pliaient et fuyaient en présence de l'ennemi, envoya le grand Scipion pour relever le courage des soldats et les conduire à la victoire. Arrivé sur les lieux, ce grand capitaine s'aperçoit qu'ils se sont amollis et énervés en se livrant aux plaisirs. Aussitôt il les fait marcher à grandes journées dans des chemins rudes et difficiles, chargés de pesants fardeaux. Les soldats murmuraient, mais Scipion leur répondit : « Il faut vous couvrir de boue, puisque vous ne voulez pas vous couvrir de sang et de gloire. » Ce ne fut qu'après les avoir ainsi endurcis à la fatigue pendant quelque temps, qu'il les conduisit à rencontre de l'ennemi; et dès ce moment ils devinrent invincibles. Voilà, mes frères, comme le peuple-roi formait ses soldats et en faisait des héros. Mais un
chrétien n'est-il pas un soldat de Jésus-Christ? Si vous relevez dans la mollesse, dans l'oisivelé et les jouissances, il sera incapable de rien supporter; au lieu de se couvrir de gloire, il se couvrira de boue ; il sera malheureux même au sein des plaisirs ; mais si vous le formez par une discipline sévère, vous le rendrez fort, vigoureux, invincible.
Nous sommes tous condamnés à souffrir comme hommes et comme chrétiens. Ah 1 mes frères, attendez-vous à des peines ; vous êtes les descendants d'un père coupable, et, quoi que vous fassiez, vous ne serez pas exempts d'infirmités et de maladies, peut-être même en serez-vous accablés. C'est le patrimoine que nous avons reçu de notre premier père, et il ne nous est pas permis de l'accepter sous bénéfice d'inventaire. Vous ne pouvez pas plus éviter la souffrance que vous ne pouvez vous dépouiller de votre nature.
Quelle est la seconde cause de nos souffrances? N'est-ce pas le vice? Et quel est l'homme au monde qui en soit tout à fait exempt? Tous y sont assujettis, le roi qui habite un palais doré comme l'ouvrier qui ne quitte point sa mansarde, le riche comme le pauvre, le noble comme le roturier. Ne portons-nous pas dans notre cœur le germe des plus mauvaises passions? Si grands et si constants que soient nos efforts pour les réprimer, nous ne parviendrons jamais à les déraciner entièrement. Voyez l'ambitieux : il est dévoré par la soif des honneurs; il ne dort plus, il faut qu'il arrive aux
dignités et à la gloire. Mais que de démarches, que de rebuts, que d'intrigues, que de bassesses I Voyezle s'abaisser et ramper aux pieds d'hommes qu'il méprise ; que ne souffre-t-il pas de se voir obligé de subir une telle humiliation? Mais enfin il parvient aux emplois qu'il a sollicités. Vous le croyez heureux; détrompez-vous. Est-ce que l'ambition est jamais satisfaite? Elle lui cric sans cesse : Marche, marche, monte toujours! Mais il arrive qu'un jour il ne peut plus monter. C'est ce qui fait son tourment. Et que dire de ceux que la fortune fait descendre plus vite qu'ils ne sont montés, et de tous ceux qui sont restés en route? Voyez Aman: il souffre plus de voir Mardochée refuser de fléchir le genou devant lui qu'il ne jouit de tous les honneurs que les autres lui rendent. Enfin il s'élève au-dessus des autres en se faisant attacher à une potence. Celui qui s'élève sera abaissé, même dès cette vie.
Que ne font pas souffrir les autres passions, telles que l'avarice, Tenvie, la colère, le libertinage, l'intempérance et la paresse? Voilà les principales causes des maladies du corps et des maladies de l'esprit. Tant de déceptions, tant de mécomptes, tant de revers, tout cela n'est propre qu'à vous accabler de chagrin et à briser tout à coup la santé la plus vigoureuse. Combien de jeunes gens et de jeunes personnes ont vu leurs frais visages se flétrir, leurs forces s'affaiblir, leurs corps languir et mourir à la fleur de l'âge! Quelle en est la cause? Une passion honteuse.
Voulez-vous éviter les maladies? fuyez le vice, fuyez les excès en tous genres, même dans des choses permises. Combattez courageusement tous les penchants mauvais qui sont en vous. Heureux le soldat qui ne craint point les fatigues de la guerre; il obtiendra un jour les honneurs du triomphe.
En votre qualité de chrétiens, vous devez souffrir. Voyez le grain de froment, vous dit Jésus-Christ ; il est jeté en terre, et il faut qu'il meure pour produire du fruit. Après qu'il est mort, il ressuscite, ou il prend une nouvelle vie; puis il est exposé aux vents, à la pluie, au froid, à la neige, à l'intempérie de la saison la plus dure. 11 grandit battu par les vents, les orages et les tempêtes. Au temps de la moisson, il tombe sous la faulx du moissonneur; on le transporte à la maison, et Ton sépare le bon grain de la paille à coups de fléau ou à l'aide d'instruments qui brisent les épis. Il est broyé sous la meule, et, devenu farine, il est pétri à force de bras par le boulanger; enfin il est mis au four et cuit au feu. Le voilà devenu pain, et on peut le présenter sur la table du maître.
L'histoire du grain de froment est l'histoire de chaque chrétien. A peine entrés dans la vie, il vous a fallu mourir au péché et ressusciter avec Jésus- Christ par le baptême. Pendant votre jeunesse, le vent des passions a souvent excité contre vous d'horribles tempêtes qui vous ont mis plus d'une fois à deux doigts de votre perte. Puis vous avez
été brises et broyés par le fléau des maladies, des malheurs et des afflictions de tous genres. Combien de fois n'avez-vous pas été travaillés comme la pâte dans le pétrin et brûlés par le feu des tribulations? Il faut que vous souffriez toutes ces choses pour ressembler à Jésus-Christ et devenir dignes de Dieu.
La vie douce et mondaine endurcit le cœur , mais la douleur et l'affliction le rendent sensible et compatissant. Voyez-vous ces gens du monde habitués aux plaisirs et aux jouissances? Ils sont durs et impitoyables; ils ont un cœur de bronze et des entrailles d'airain ; souvent même ils sont cruels. 0 vous qui m'entendez, si vous vivez avec des cœurs qui n'ont jamais souffert, que je vous plains, et que vous êtes à plaindre ! Soyez bien convaincus qu'on ne prendra jamais part à vos peines. Ecoutez ce que le grand Apôtre nous dit de Jésus- Christ lui-même : « Il a dû être semblable à ses frères en toutes choses, afin de devenir compatissant. » Bebuit per omnia frairihus similari, ut misericors fieret. Quoi! le Fils de Dieu lui-même, qui connaît tout, qui sait tout, n'aurait pas su compatir aux misères et aux souffrances du genre humain s'il ne les avait éprouvées I Que seront donc les autres ? Mais si vous avez beaucoup souffert, il vous sera impossible de voir pleurer sans verser vous-mêmes des larmes, et souffrir sans que vous ne souffriez. Le poète latin met dans la bouche d'une reine païenne ces belles paroles : « J'ai ap-
pris par le malheur à compatir aux peines des malheureux. » Heureux donc le chrétien qui souffre 1 Savez-vous pourquoi Dieu afflige même les justes dans le monde? C'est afin de montrer à l'univers tout entier que ces justes le servent par amour, vous répond saint Jean Chrysostôme, et non dans l'espoir de quelque bien temporel. Hommes sensuels et livrés aux plaisirs , lorsque nous vous exhortons à ne pas craindre les peines qui accompagnent la pratique de la vertu, et que nous louons devant vous le courage des saints dans les maladies et les afflictions, vous révoquez en doute la vertu de ces grands hommes, à l'exemple du démon qui a suspecté la vertu de Job. Dieu l'avait comblé de biens, et tout lui prospérait. Et voilà que Dieu reproche à Satan sa perversité et lui oppose l'exemple d'un juste parfait dans la personne de Job. Satan n'ayant rien à répondre, ne pouvant ni justifier ses crimes, ni ternir la vertu du saint homme, répond à Dieu : « H n'y a rien d'étonnant que Job vous honore : ne l'avez-vous pas comblé de biens, lui et toute sa maison? C'est par intérêt qu'il pratique la vertu; c'est parce que vous lui accordez tout en abondance. » Que fait le Seigneur? Afin de nous apprendre que ce n'est point par intérêt que son serviteur l'honore, il permet au démon de l'éprouver; et celui-ci le dépouille de tous ses biens, le réduit à la dernière indigence et l'accable d'une infirmité cruelle. Job se soumet à tout, et c'est alors qu'il prononce ces paroles : « Si nous rece-
— Gavons les biens de la main du Seigneur, pourquoi n'en recevrions-nous pas aussi les maux? »
S'adressant au démon, le Seigneur lui reproche les soupçons qu'il avait eus contre son serviteur. « Job est demeuré ferme, lui dit-il, et c'est en vain que tu m'as engagé à le priver de toutes ses richesses. » Les vrais serviteurs de Dieu trouvent leur récompense dans la pratique même de la piété, et si un homme qui en aime un autre est suffisamment récompensé par le plaisir de l'aimer, s'il ne désire rien au-delà, si c'est pour lui le bien le plus précieux, à plus forte raison les vrais chrétiens pensent-ils et agissent-ils à l'égard de Dieu de la même manière. C'est pour nous en donner une preuve éclatante que Dieu accorde au démon plus qu'il ne lui demande. « Etendez votre main, lui avait dit cet esprit de malice, et frappez Job lui-même. » Dieu lui répond : « Je te l'abandonne, traite-le avec la rigueur que tu voudras ; mais ne le fais pas mourir. »
Dans les jeux profanes, les spectateurs ne peuvent bien juger de la force et de la souplesse d'un athlète, ne peuvent admirer la proportion de tous ses membres qu'après qu'il a quitté ses vêtements; ainsi, tant que Job est comme revêtu de ses richesses, on ne peut connaître tout son mérite; mais dès que ce généreux athlète est dépouillé de tous les avantages temporels, dès qu'il lutte tout nu contre les peines et les afflictions de la vie présente, c'est alors qu'il surprend les spectateurs et
qu'il réunit les applaudissements des hommes et des anges; c'est alors que le ciel et la terre admirent toute l'étendue de sa patience et toute sa grandeur d'âme.
Si le démon n'eût pas été lui-même le persécuteur de Job, il eût pu dire que Dieu l'avait épargné, qu'il ne l'avait pas éprouvé autant qu'il le pouvait. Mais Dieu a livré son serviteur à cet ange de ténèbres, lui a permis de faire périr ses troupeaux et de l'affliger dans son corps, comme s'il eût dit : Je suis assuré de mon athlète ; tu peux lui faire essuyer tous les combats que tu jugeras à propos. Des athlètes qui ont confiance dans leurs forces se présentent hardiment à leurs adversaires, et leur donnent tous les avantages qu'ils peuvent désirer, afin que la victoire soit plus glorieuse. De même Dieu abandonne au démon toute la personne du juste, afin que ce juste l'ayant terrassé malgré tous les avantages qu'il avait sur lui, sa couronne n'en fût que plus brillante. C'est un or pur; jette-le dans le creuset le plus ardent, éprouve-le de la manière qui te plaira, tu n'y trouveras aucune souillure.
J'ai perdu mes biens, dites-vous, et si je les avais conservés,, j'aurais soulagé les pauvres. Depuis si longtemps que je soufire dans mon lit, que je ne puis plus travailler, que je suis à charge aux autres, ne vaudrait-il pas mieux en finir?
Mais, mon frère, est-ce que vous êtes plus occupé des pauvres que Dieu lui-même qui les a créés? Ne peut-il pas leur procurer des secours plus
abondants que les vôtres? Rendre grâces à Dieu au milieu des plus affreux malheurs ou tourmenté par des douleurs aiguës, est beaucoup plus méritoire que de faire l'aumône. Lorsque Job est riche, il ouvre sa maison aux pauvres, il partage ses biens avec eux; mais il n'est pas si grand que lorsqu'il apprend sa ruine sans murmurer. Lorsqu'il couvre les misérables de la laine de ses brebis, il n'est pas si grand que lorsque, apprenant que le feu du ciel a fait périr tous ses troupeaux, il en rend grâces à Dieu. Riche, il exerce sa bienfaisance; devenu pauvre, il signale sa sagesse ; il ne dit pas : Quoi donc ! ils ont péri ces troupeaux avec lesquels je nourrissais des milliers d'indigents 1 II ne dit rien de semblable. Lorsqu'il est riche, le démon élève des doutes sur sa vertu; mais lorsqu'il demeure fidèle au milieu des plus cruelles afflictions, le démon reste muet, il est vaincu. Dieu lui-même se lève de son trône pour contempler ce héros, et il proclame son nom dans l'assemblée des anges ; il est plus fier de ce courage indomptable que s'il eût défait une nombreuse armée.
0 vous qui êtes dans la peine et dans l'affliction, réjouissez-vous; vous avez peut-être, comme Job, perdu tous vos biens et même tous vos enfants ; vous avez été broyés et torturés par des infirmités ou des maladies ; vous avez été calomniés et persécutés : tant mieux; dites toujours comme Job : « Seigneur, que votre nom soit béni 1 » et Dieu lui-même proclamera votre nom ; il se lèvera de
son trône et dira aux anges et aux saints : N'avezvous pas considéré mon serviteur, ma servante? Ne voyez-vous pas sa parfaite soumission au milieu des peines les plus cruelles?
Voyez-vous ces colonnes, ces chapiteaux, ces guirlandes de fleurs taillées dans la pierre et qui ornent nos superbes cathédrales? Que de temps n'a-t-il pas fallu à l'ouvrier pour tailler ces pierres ? Mais elles sont le plus bel ornement de l'édifice. Ames souffrantes, vous êtes des pierres vivantes ; les afflictions et les maladies sont le marteau et le ciseau dont se sert le divin maçon pour vous tailler et vous polir ; il veut faire de vous des guirlandes de fleurs pour orner le temple vivant qu'il se construit dans le ciel. Que vous êtes heureuses de souffrir!
Voyez-vous ces beaux meubles, ces fauteuils, ces canapés qui ornent les salons des princes et des rois? Rien de plus magnifique; mais ce n'est qu'à force de bras que l'ouvrier a façonné ainsi ce bois et lui a donné une forme si gracieuse. Ames souffrantes, pourquoi vous plaignez-vous ? Dieu vous travaille par les infirmités et les malheurs ; il veut faire de vous un meuble vivant pour orner son palais. Que vous êtes heureuses de souffrir!
Voyez-vous ces belles et vastes campagnes toutes couvertes de riches moissons? En les considérant, vous dites : Heureux pays ! heureuses terres! Vous ignorez qu'autrefois ce n'était qu'un désert, une contrée inculte qui ne produisait que des ronces et
des épines. Mais à force de cultiver la terre, de la déchirer sans cesse avec la charrue et la herse, elle est devenue l'une des plus fertiles du pays. Ames souffrantes, qu'était votre cœur? Une terre ingrate qui ne produisait que des chardons ; mais voilà que Dieu a défriché celte terre, il l'a brisée et déchirée dans tous les sens par les chagrins et les maladies; la semence de la parole de Dieu y germera, y grandira et y produira les fruits les plus suaves et les plus abondants. Que vous êtes heureuses de souffrir !
Voyez-vous ce négociant? Il est tellement accablé d'affaires qu'à peine a-t-il le temps de prendre un peu de repos et de nourriture. Quels soucis I quelles inquiétudes 1 quels durs travaux I Mais il réalise de beaux bénéfices. A la fin de la journée, il succombe sous le poids de la fatigue, et cependant il sourit de bonheur en pensant au profit qu'il a fait. Heureux donc le négociant qui travaille et souffre beaucoup, car il fait sa fortune. Mais vous qui m'écoutez, vous êtes des commerçants pour le ciel, et les jours où vous souffrez sont des jours où vous réalisez des bénéfices de plusieurs millions pour l'éternité. Ah 1 si vous connaissiez le prix des souffrances, vous les désireriez avec plus d'ardeur que les avares ne recherchent l'or et l'argent. Que vous êtes heureux de souffrir !
Voyez-vous ce vieillard vénérable qui porte trois ou quatre croix d'honneur sur sa poitrine? Vous l'admirez, vous lui portez envie. Mais pensez-vous
qu'il ait gagné ces croix en restant les bras croisés assis auprès de son foyer? Déchirez ses liabits, et vous verrez son corps tout couvert de blessures. Ecoulez-le, et il vous racontera tout ce qu'il a souffert dans ses nombreuses et sanglantes campagnes. Heureux donc le soldat qui souffre; il sera glorieux au jour du triomphe. Mais vous êtes tous des soldats de Jésus-Christ, et vos maladies et vos afflictions, si vous les acceptez en bénissant Dieu, sont des croix d'honneur qui vous feront resplendir au grand jour de l'éternité. Que vous êtes heureux de souffrir !
Avez-vous lu quelques unes de ces productions honteuses qu'oa appelle romans? Tous avez dû remarquer qu'il s'y rencontre quelques personnages auxquels on prend un vif intérêt. Mais quels sont-ils? Ceux qui souffrent, qui sont persécutés injustement ; c'est la vertu ou du moins une apparence de vertu en lutte avec l'adversité. Il y a donc dans l'homme qui supporte courageusement la souffrance, la maladie ou la persécution, quelque chose de si beau et de si grand, que Satan luimême lui rend hommage en donnant ce môme caractère à ses héros. Ames tourmentées par la douleur, que vous êtes heureuses de souffrir 1
Dans le monde, les plus grands personnages sont les princes et les ministres. Dans le royaume de Dieu, ce sont ceux qui passent par les tribulations ; leur vie est un sacrifice perpétuel ; ce sont des princes du sang, parce qu'ils sont les plus proches
parents de Jésus-Christ. Ueureux ceux, qui sèment dans les larmes, car ils moissonneront dans la joie ; heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés ; heureux serons-nous tous, si nous partageons le calice du Sauveur, car nous partagerons aussi son bonheur et sa gloire dans le ciel. Amen.
AMOUR DES SOUFFRANCES DE SAINTE GERTRUDE, DE SAINTE THÉRÈSE ET DE SAINT GORDIUS.
Non seulement sainte Gertrude souffrait avec patience, mais on voyait croître en elle le désir de souffrir encore davantage ; toutes ses pensées, tous ses désirs, toutes ses demandes ne portaient que sur les souffrances; on eût dit qu'elle ne pouvait vivre sans souffrir. En considérant combien notre Seigneur, Tunique objet de son amour, avait souffert et travaillé pour elle, elle devint si parfaite dans l'exercice de la vertu de patience, qu'elle avait comme anéanti Taffection naturelle que Thomme a pour le repos, et qu'elle l'avait transformée en une disposition toute contraire. Il n'était de temps pénible pour elle que celui oii elle n'avait rien à souffrir ; elle ne cessait de repasser dans son esprit les qualités estimables de ce haut degré de patience qu'avait acquis saint Paul, lorsqu'il disait que toute sa gloire consistait dans la croix de Jésus-Christ, et elle s'efforçait autant qu'il était en elle d'y parvenir.
Sainte Thérèse ayant appris de notre Seigneur que le mérite ne consiste pas à jouir, mais à travailler, à souffrir et à aimer, avait un désir extraordinaire de souffrir. De là ces paroles qu'elle répétait si souvent ; Ou souffrir, ou mourir, et l'envie qu'elle portait aux saints qui avaient le plus souf-
fert. Sa nature ressentait vivement les grands travaux auxquels elle se livrait pour la gloire de notre Seigneur ; mais elle disait à Dieu de ne point faire attention aux peines qu'il lui voyait souffrir et de lui commander tout ce qu'il lui plairait, qu'elle l'exécuterait avec le secours de sa grâce. Cinq ans avant sa mort, elle écrivait que depuis quarante ans elle n'avait pas passé un seul jour sans souffrir. Elle souhaitait que toute sa vie fût un tissu de persécutions et de maux, et elle disait sans cesse que, puisqu'elle n'était d'aucune utilité pour les autres, elle voulait au moins souffrir, et qu'elle s'exposerait volontiers à tous les travaux, afin de contribuer, au moins un peu, à l'accomplissement de la volonté de Dieu.
Saint Basile nous raconte les combats et les victoires de saint Gordius, et nous dit que ce glorieux martyr, qui avait quitté la profession des armes, où il avait un commandement, pour embrasser la pratique de la piété, ayant été pris pendant la persécution de Maximien, dit en voyant les différents genres de supplices qu'on lui préparait : « Il me semble que je fais une grande perte, si je ne puis mourir qu'une fois pour Jésus-Christ. » Dans les tourments, il chantait avec David : « Le Seigneur est mon aide, je ne craindrai rien de ce que peuvent faire les hommes; je ne craindrai point les maux, parce que vous êtes avec moi, ô mon Dieu. » Il disait ensuite aux bourreaux, pour aiguillonner leur paresse : c( Déchirez mon corps, coupez-le en petits morceaux, faitesmoi souffrir tout ce que vous voudrez, ne m'enviez pas l'espérance de ma béatitude; plus vous me ferez souffrir, plus vous augmenterez ma récompense. Les douleurs que nous souffrons pour l'amour de Dieu sont des contrats que nous passons avec lui : pour les meurtrissures, il s'oblige à nous donner une robe éclatante; pour les affronts, une couronne de gloire; pour la prison, le vaste empire du ciel, et pour les arrêts iniques contre notre innocence, nous entendrons les louanges qu'il nous donnera avec les anges. »
Le juge, voyant qu'il ne gagnait rien par la rigueur, changea de batteries; il employa la douceur et lui fit de grandes
promesses; mais le saint se moquait de lui et de la folie qu'il avait de penser qu'il y eût des biens sur la terre capables de dédommager de la perte de ceux du ciel. Plusieurs de ses amis le prièrent, le conjurèrent même avec larmes de ne point s'opiniâtrer à se rendre malheureux, et de faire, au moins de bouche, ce que le juge désirait. « Je vous en supplie, leur dit le saint, ne pleurez pas et ne m'attaquez pas de ce, côté-là ; car je ne suis pas seulement prêt à mourir une fois pour mon Seigneur Jésus-Christ, mais dix mille fois, si cela était possible. Vous ne me porterez jamais à le renier avec cette langue que je possède par sa grâce et pour sa gloire. Comment pourrais-je renier mon Dieu, au service duquel j'ai été nourri dès ma jeunesse? Le ciel ne frémirait-il pas d'horreur, les étoiles ne se couvriraient-elles pas de ténèbres à la vue d'un crime si noir? La terre voudrait-elle ensuite me porter? Ne vous trompez point, ce n'est point ainsi qu'on se moque de Dieu ; il nous sauve ou nous condamne par nos paroles. D'ailleurs, ne faut-il pas toujours mourir? Lors même que les biens de la terre seraient éternels, ils ne pourraient être échangés contre ceux du ciel, à cause de l'inégalité du prix ; mais puisqu'ils ne sont que passagers, n'est-ce pas un renversement d'esprit et une folie de s'y attacher et de mépriser ceux du ciel ? » Armé du signe de la croix, le généreux martyr alla au supplice avec une constance invincible, sans jamais changer de couleur, montrant au contraire une vive allégresse. On eût dit qu'en se mettant entre les mains des exécuteurs de la justice, il ne se livrait point à des bourreaux, mais à des anges.
VIP INSTRUCTION Des funérailles.
Mortuis atque occisis sepulluram sollicilus cxhibebat.
Tobio avait soin de donner la sépulture aux morts et à ceux qu'on avait fait mourir.
( Ton., 1. 20. )
Je ne doute pas, mes frères, que, dans l'occasion, vous ne remplissiez fidèlement à l'égard des malades tous les devoirs que vous impose la charité chrétienne. Vous leur apprendrez à sanctifier leurs maladies , à considérer leurs souffrances comme les effets de la miséricorde divine, qui veut les purifier dans ce monde pour les épargner dans l'autre. Après avoir prévenu le pasteur de l'état de ces pauvres malades, vous les disposerez avec prudence et discrétion à recevoir les sacrements de l'Eglise pour les fortifier dans ce dernier combat. Vous n'oublierez pas de leur suggérer quelques pieux sentiments, quelques saintes pensées propres à élever leur âme vers Dieu et vers les choses du ciel. Vous les aiderez à faire de courtes et de ferventes prières, que vous réciterez vous-mêmes
d'une voix douce et affectueuse. Vous répandrez souvent sur eux et sur leur couche de Tcau bénite pour en éloigner l'ennemi du salut; et lorsqu'ils seront en agonie, vous réciterez pieusement les prières des mourants et toutes celles que vous jugerez à propos. Vous ferez en sorte qu'il y ait toujours quelques personnes près du malade, afin de prier sans interruption tout le temps de l'agonie, et vous lui rendrez ainsi le plus éminent service. Mais, après qu'il aura rendu le dernier soupir, vous aurez d'autres devoirs à remplir à son égard, comme nous allons vous l'expliquer.
i° Si cette personne qui vient de mourir vous est très-chère, si c'est un père bien-aimé, ou une tendre mère, ou une épouse chérie, ou un fils unique, sa mort vous accable de tristesse, vous avez l'âme brisée de douleur. La religion ne vous défend pas de pleurer; elle vous permet de donner un libre cours à vos larmes. Mais elle vous défend de pleurer comme les païens qui ont perdu tout espoir. C'est une dure épreuve, sans doute ; mais que sommes-nous devant Dieu ? N'est-il pas le maître de la vie et de la mort? Gardez-vous donc bien de vous laisser emporter à des murmures ou à des blasphèmes contre Dieu. Peut-être avez-vous oublié que vous n'êtes qu'un faible mortel? Votre fortune ou votre position dans le monde vous avait peut-être inspiré beaucoup d'orgueil? Ne semblaitil pas que vous fussiez au-dessus de tout et que vous n'eussiez rien à redouter? Et voilà que tout à
coup, pour vous faire souvenir que vous n'êtes pas Dieu vous-même, le Tout-Puissant frappe ce que vous avez de plus cher au monde. Humiliez-vous sous la main qui s'appesantit sur vous ; bénissez celui qui vous éprouve. Ne dites pas comme ces chrétiens superbes qui se regardent comme la justice et l'innocence même, en s'écriant : Qu'ai-je donc fait à Dieu pour qu'il me frappe si cruellement? Et qui ctes-vous, mon frère, pour oser demander à Dieu raison de sa conduite? Misérable néant, vous vous élevez contre le Créateur des mondes; vous n'êtes qu'ignorance et que fohe, et vous adressez des reproches à Celui qui est infiniment intelligent et infiniment sage ! . . .
Qu'ai-jc fait à Dieu? dites-vous. Que de fois ne l'avez-vous pas offensé? Si vous compreniez ce que c'est qu'une offense de Dieu, vous trouveriez qu'il vous traite avec infiniment de miséricorde. Plongez donc avec le regard de la foi dans ces abîmes éternels où sont précipités ceux qui meurent en état de péché mortel. Vous avez peut-être mérité cent fois le supplice de l'enfer, et vous vous plaignez ! Si Dieu vous châtie dans ce monde, c'est une marque qu'il veut sauver votre âme.
D'ailleurs, un peu de patience, votre tour viendra. Combien d'années avez-vous encore à vivre? Mille ans ne sont devant Dieu que comme un jour. Qu'est-ce donc qu'une vie de quatre-vingts ans? Une ombre, une vapeur qui disparaît. Lorsque voire corps sera renfermé entre quatre planches, que
deviendra votre âme? Songez donc qu'elle paraîtra devant Dieu et lui rendra compte de tout ce qu'elle aura fait pendant la vie. Vivez donc saintement, afin d'être réuni un jour dans le ciel à tous ceux que vous aurez aimés sur la terre.
2" D'après votre recommandation, des personnes bien chrétiennes laveront le corps et l'envelopperont de linges blancs. Placé ensuite sur son lit mortuaire, des cierges brûleront continuellement de chaque côté, et vous aurez soin qu'il y ait toujours là quelques personnes pieuses qui prieront le jour et la nuit jusqu'à la cérémonie de l'enterrement, qui sera réglée avec qui de droit et en temps convenable.
Sachez bien que dans tous les temps, chez les païens comme chez les fidèles, la sépulture des morts a été considérée comme une œuvre de piété et de charité, et ceux qui l'ont négligée ont été regardés comme des impies et des barbares. Ecoutez ce que vous dit saint Athanase : « Dès l'origine du monde, Dieu a prescrit aux hommes d'inhumer les morts , et cette loi était une profession tacite du dogme de la résurrection des morts ; car nous ne confions rien à la terre que dans l'espoir de l'en voir sortir. ]N'est-ce pas dans son sein que la plante et la semence reprennent une nouvelle vie?»
Ne vous étonnez donc pas que l'Esprit saint recommande souvent le soin d'ensevelir les morts. Abraham, le père des croyants, animé par cette pensée de la résurrection, achète une caverne pour
en faire son sépulcre et celui de sa famille. Vous rappelez-vous comme Dieu a comblé d'éloges et récompensé généreusement le courageux Tobie de ce qu'il rendait les derniers devoirs aux morts avec autant de piété que de zèle? Lorsque Madeleine a brisé son vase d'albâtre et répandu un parfum d'un grand prix sur la tête de Jésus, ce divin Sauveur n'a-t-il pas pris sa défense contre ceux qui blâmaient cette action, et n'a-t-il pas déclaré que cette pieuse femme a voulu par là honorer sa sépulture, et que partout où l'Evangile sera prêché ce fait sera publié à sa louange? L'Esprit saint n'a-t-il pas loué Joseph d'Arimathie pour avoir détaché de la croix le corps de Jésus et l'avoir déposé, enveloppé d'un suaire blanc, dans un sépulcre neuf qu'il avait taillé dans la pierre? N'a-t-il pas aussi comblé d'éloges les saintes femmes qui achetèrent des parfums pour aller l'embaumer ?
C'est donc Dieu lui-même qui a planté dans le cœur de tous les hommes cette piété et cette espèce de vénération pour les restes mortels de leurs frères. Et la foi chrétienne ne fait que la fortifier et la perfectionner; car enfin que nous enseigne-t-elle? Elle nous apprend que les fidèles qui meurent dans le Seigneur, et dont les corps sont les membres de Jésus-Christ et les temples du Saint-Esprit, participeront un jour à la résurrection glorieuse de celui que l'Esprit saint appelle les prémices de ceux qui dorment. Si l'enveloppe de l'âme raisonnable ne doit pas être jetée à la voirie comme le
reste des brutes, avec quel profond respect ne devons-nous pas traiter les corps des fidèles qui ont servi d'instruments au Saint-Esprit pour toutes sortes de bonnes œuvres, et doivent être un jour réunis à l'âme immortelle pour entrer en possession de sa gloire et de son bonbeur?
Entendez-vous les Pères de l'Eglise qui recommandent avec tant d'instance à tous les fidèles le soin d'ensevelir les morts? Les voyez-vous vendre ce que l'Eglise a de plus précieux, les vases sacrés, pour en consacrer le prix à la sépulture des morts? 0 mon Dieu, quel profond mystère ! Est-ce que les corps des fidèles sont plus estimables que le corps et le sang de Jésus-Cbrist? Non, certes; mais puisque le Sauveur s'est donné lui-même pour nous faire comprendre ce que nous valons, n'est-ce pas entrer dans ses sentiments que d'employer l'or et l'argent qui servent au sacrifice de nos autels pour donner aux membres mêmes de Jésus-Cbrist une honorable sépulture?
Aussi avec quelle piété et quelle vénération les premiers cbrétiens ne célébraient-ils pas les funérailles de leurs frères dans la foi? On les voyait accablés de la plus vive douleur, lorsque, malgré leur sollicitude du jour et de la nuit, ils ne pouvaient tromper la vigilance des tyrans pour ensevelir les corps des martyrs et leur rendre les honneurs de la sépulture. Souvent ils les achetaient à poids d'or, et d'autres fois ils ne craignaient pas d'exposer leur vie pour les soustraire au mépris et
à l'impiété des païens. C'était un vrai triomphe lorsqu'ils parvenaient à enlever quelques uns de leurs membres mutilés ou à demi brûlés, et ils les enterraient avec la plus grande vénération.
Tandis que les Grecs et les Romains brûlaient les corps morts pour en conserver les cendres, que les superstitieux Egyptiens leur bâtissaient des palais pour mieux attester le néant des grandeurs humaines, les premiers chrétiens lavaient soigneusement les corps des morts selon la coutume des Juifs, répandaient sur eux les plus suaves parfums, les enveloppaient de linges très-propres, et quelquefois de riches étoffes; puis pendant trois jours ils les exposaient à la piété des fidèles, qui ne cessaient nuit et jour de prier pour eux. Ils les portaient ensuite au lieu de la sépulture avec des torches et des flambeaux, chantant des psaumes et des hymnes. Ils ne manquaient jamais de faire de grandes largesses aux pauvres à leur intention, d'offrir à Dieu des prières, mais surtout l'auguste victime de notre rédemption.
Tels étaient les sentiments de nos pieux ancêtres. A leurs yeux, la mort n'est qu'un sommeil, et les cimetières sont des dortoirs où reposent et dorment tous ceux qui meurent, en attendant le jour où ils seront réveillés par le son de la trompette qui retentira aux quatre coins du monde. Les cimetières sont le champ de Dieu, dans lequel on sème les corps des fidèles pour y pourrir d'abord comme le grain de froment, pour germer ensuite et produire
des fruits de vie, rincorruptibililé au lieu de la corruption, la gloire au lieu de la honte, la force au lieu de la faiblesse, et l'immortalité au lieu d'une vie mortelle.
N'est-ce pas une chose sacrée que les corps des iidèles? ÎS'ont-ils pas été sanctifiés par la présence de l'Eucharistie? Ne soyez donc pas surpris que le soin d'ensevelir les morts ait été considéré comme une fonction sainte réservée à des clercs. Assez souvent, lorsque le corps était descendu dans la tombe, on y jetait quelques marques de la dignité du défunt, l'instrument de son martyre, une éponge ou une fiole remplie de son sang, son épitaphe, son nom, quelques pièces de monnaie, l'Evangile, des croix, des branches de laurier ou des rameaux verts pour rappeler ces belles paroles du Saint- Esprit : Les justes germeront comme la feuille verte.
Dans les temps où la peste ravageait les villes et les provinces, les païens en avaient une telle peur, qu'ils jetaient leurs malades dans les rues ou sur les places publiques, et abandonnaient les cadavres à la voracité des bêtes féroces ; mais les chrétiens les secouraient comme des frères, les soignaient avec la plus tendre charité dans leurs maladies, et les enterraient après leur mort, montrant ainsi aux païens que la foi chrétienne élève l'homme audessus de lui-même, et qu'elle est la source de la véritable charité.
3'' L'EgUse vous avertit aussi de retrancher des
funérailles tout ce qui respire le fasle, et de vous souvenir que l'état des morts est un état d'humiliation dans lequel ils font amende honorable à la justice de Dieu, qui a voulu que la mort fût la juste punition du péché.
A ce sujet, on reproche à l'Eglise catholique de déployer une grande pompe dans les convois funèbres des riches, tandis que rien n'est plus triste que les funérailles des pauvres. Permettez-moi un mot d'explication.
1 . Pourquoi ne mettons-nous pas autant de pompe dans les convois funèbres des pauvres que dans ceux des riches? Parce que c'est une chose absolument impossible. Est-ce que les employés de l'Eglise peuvent assister gratuitement à tous les convois des pauvres ? Qui donc les nourrira, eux et leur famille? Les ecclésiastiques n'ont-ils que des enterrements à faire? N'est-il pas encore plus pressant de sauver les âmes, de les empêcher de tomber en enfer, que de prier pour celles du purgatoire?
Comment les pauvres peuvent-ils se plaindre que nous donnions trop de pompe aux convois funèbres des riches? Mais ce sont nos seules ressources pour leur venir en aide, et sans ce casuel nous serions condamnés à les voir mourir de faim sans pouvoir les secourir. IS'est-ce pas aussi un moyen légitime d'alimenter nos pauvres fabriques ?
2. Au surplus, qu'est-ce qui donne le plus de solennité aux funérailles? C'est moins la pompe de
— liO —
l'Eglise que le grand nombre d'assistants qui s'empressent de rendre les derniers honneurs à l'un de leurs frères. Or, n'avez-vous pas vu plus d'une fois à l'enterrement d'un pauvre ouvrier ou d'un modeste marchand une assistance plus nombreuse et plus respectable qu'aux funérailles d'un riche rentier? Pourquoi cela? Parce qu'on voulait honorer le mérite et les belles qualités du défunt. Elevez-vous bien haut dans l'esprit et dans le cœur de vos concitoyens par une vie de travail, de probité et de dévouement, et ils vous accompagneront nombreux à votre dernière demeure.
3. Notre Seigneur nous dit dans l'Evangile : « Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille. » Et c'est pour ce motif que les chrétiens s'empressent d'assister à ses funérailles ; ils veulent le faire monter au ciel, et pour cela, vous le voyez, il faut une grande force. Mais ce même Sauveur a dit aussi : « Heureux les pauvres en esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient. » Mais si le ciel leur appartient, si déjà ils l'ont en possession, ils n'ont besoin de personne pour les y faire entrer. Bien plus, ne sont-ce pas les pauvres qui sont chargés d'y introduire les riches? Pratiquez donc la vertu de pauvreté, et le royaume des cieux vous appartiendra. Un seul pauvre qui priera pour vous après votre mort vous sera plus utile que toute cette pompe que vous semblez regretter.
4. Et pourquoi ce regret? Est-ce que l'âme du pauvre souffre de ce défaut de pompe à ses funérailles? Mais les fidèles les plus éclairés et les plus pieux désirent être enterrés comme les pauvres. Le général Drouot, un des plus braves guerriers de Napoléon I", avait exprimé dans son testament le plus vif désir d'être enterré sans aucune pompe. Saint Ignace, martyr, est allé plus loin : il ne voulait aucun enterrement; il demandait que tout son corps fût moulu sous la dent des lions et qu'il n'en restât pas la moindre partie. Saint François de Sales voulait qu'on donnât son corps aux médecins pour le disséquer, afin qu'il fût au moins utile à quelque chose. Enfin les saints nous enseignent que les plus magnifiques funérailles ne servent qu'à tourmenter ceux qui meurent impénitents, si Dieu leur permet de voir ce spectacle.
Soyez donc convaincu qu'un convoi pauvre ne nuit en rien à ceux qui meurent en état de grâce. Vivez saintement, et après votre mort vous aurez part à toutes les prières, à toutes les bonnes œuvres, à tous les sacrifices qui se feront sur la terre, et vous vous inquiéterez peu quelles seront vos funérailles. Soyez dévoué pour tous vos frères, et ils prieront pour vous.
4° Il vous reste encore un devoir à remplir envers les morts, c'est d'exécuter leurs dernières volontés. Vous n'ignorez pas que chez tous les peuples elles sont regardées comme ce qu'il y a de plus sacré et de plus inviolable. Quiconque les
viole, sous quelque prétexlc que ce soit, ne commet pas seulement une injustice, mais une espèce de sacrilège. Et cependant quoi de plus commun parmi les chrétiens? La soif de l'or n'a-t-elle pas porté un apôtre à vendre son Dieu pour trente pièces d'argent? Combien vendent leur âme pour quelques sous!
Je suppose donc que votre père, votre épouse ou votre parent a légué une partie de son bien à l'église de sa paroisse ou à un établissement de charité. On vous demande votre acquiescement pour la délivrance de ce legs pieux; votre intérêt vous défend de le donner, et le testament est annulé. Vous croyez que vous serez plus riche, parce que vous aurez deux ou trois mille francs de plus, et même vingt ou trente mille francs? Détrompezvous. Cet argent, qui ne vous appartient pas, sera comme un chancre qui rongera votre patrimoine. Est-ce que Judas a pu conserver ses trente pièces d'argent? Mais il les a rendues, et il a acheté de ses deniers une corde pour se pendre.
Mais on vous a déshérité, et c'est une injustice, dites-vous; quel mal y a-t-il d'invoquer le bénéfice que vous accorde la loi ? Prenez-y garde : si le testateur n'a disposé de ses biens que suivant la faculté que lui donne la loi, n'était-il pas libre d'en faire ce qu'il voulait? Où est donc l'injustice? Ce simple raisonnement, qui est clair comme la lumière du soleil, vous ne le comprenez même pas. La cupidité vous a ôté la raison et le sens commun.
Ailleurs, vous voyez les membres d'une même famille très-unis ; mais voilà que leur oncle, vieux célibataire, vient de mourir. Malgré toutes les précautions qu'il a prises, sa mort les divise pour toujours; son cadavre n'est pas encore descendu dans ia tombe, il n'est pas même refroidi, que déjà l'on entend des mots injurieux, des disputes interminables. Quel scandale!
Préservez-vous, je vous en conjure, mes frères, de ces déplorables excès qui font la honte des familles et le déshonneur des paroisses. Si vous ne respectez plus les dernières intentions de vos parents, que respecterez-vous? qu'y aura-l-il de sacré pour vous? Ecoutez les leçons que vous donne ce cadavre : il vous avertit que votre tour viendra plus vite que vous ne pensez, et qu'il est temps de vous préparer à paraître avec confiance devant votre Juge. Détachez donc votre cœur de toutes les choses de ce monde, et n'aspirez plus qu'à posséder les biens éternels, que vous ne perdrez jamais une fois que vous en jouirez. Amen.
SAINTE MACRTNE.
Le décès do sainte Macrine ne fut pas moins précieux aux yeux du Seigneur que celui de sainte Emilie, sa more. La mort de saint Basile ayant profondément affligé saint Grégoire de Nysse, son frère, il alla voir sainte Macrine, sa sœur, pour s'en consoler; mais il trouva cette sœur chérie malade
d'une fièvre Irès-violente. Elle n'avait pour tout lit qu'une planche, et une autre planche écliancrée pour chevet. L'entretien tomba sur la mort de leur commun frère, et saint Grégoire, qui l'aimait tendrement, ne sut pas réprimer son émotion et fondit en larmes. Mais sainte Macrine, à qui la violence du mal n'ôlait rien de son grand esprit de foi et de son courage, le consola par un sublime discours qu'elle lui fit sur la providence de Dieu, sur l'état des âmes après la mort et sur la vie future. Saint Grégoire en fut autant consolé que frappé. Il croyait entendre parler, non pas sa sœur vierge, mais un docteur. Il retint si bien ce discours, qu'en rentrant chez lui il en composa son admirable traité De l'Ame et de la Résurrection, que nous avons encore. C'est ainsi que bien des ouvrages des Pères de l'Eglise ne sont dus qu'à la femme catholique, qui les a suggérés ou en a fourni le fond et la pensée.
Le lendemain de cet entretien, sainte Macrine reçut les sacrements des mourants, et, se sentant près de mourir, dit à saint Grégoire : « Frère, lorsque je serai morte, je vous prie de me fermer vous-même, de vos doigts consacrés, les yeux et la bouche. » Ce furent ses dernières paroles; car, en entendant les sœurs clianter les Vêpres, elle s'unit à elles pour s'acquitter, autant qu'elle pouvait, jusqu'à son dernier moment, de ce devoir. Elle se mit donc à prier de son côté, mais d'une voix si basse qu'on pouvait à peine l'entendre. Cependant elle joignait les mains et faisait le signe de la croix sur ses yeux, sur sa bouche et sur son cœur, et enfin, au moment même oij l'on achevait la prière du soir à l'église, elle fit un grand signe de croix sur sa figure et rendit l'esprit.
Il se trouvait là une veuve de qualité, nommée Vesliane, et la diaconesse Lampadie, qui avaient soigné la sainte malade. Saint Grégoire leur demanda si sa sainte sœur avait laissé quelque habit neuf pour parer son corps selon la coutume. Lampadie répondit en pleurant: « Hélas ! saint évêque, elle n'en avait pas. Voyez-vous ce manteau déchiré, ce vieux voile qui lui couvre la tête et ces souliers usés? C'était toute
sa richesse. » Saint Grégoire fut donc obligé de donner Tun de ses manteaux pour en envelopper le saint corps. Vestiane, en accommodant la coiffure de la défunte, lui détacha le collier qu'elle portait au cou et le montra à saint Grégoire. C'était un cordon grossier où pendaient une croix de fer et un anneau du même métal que la noble épouse de Jésus-Christ portait toujours sur le cœur. Le saint évoque voulut partager cette dépouille; il prit Tanneau pour lui, et il donna la croix à Vestiane, qui lui dit : « Vous n'avez pas mal choisi, » parce que l'anneau était creux et renfermait du bois de la vraie croix.
On passa foute la nuit à chanter des psaumes comme dans les fêtes des martyrs. Le jour étant venu, un peuple immense accourut de toutes parts pour vénérer les restes mortels de l'illustre vierge, dont la piété et la charité avaient fait la gloire et le bonheur de la contrée. L'éveque diocésain s'y rendit avec tout son clergé. On rangea le peuple en deux chœurs : les hommes avec les moines, les femmes avec les vierges du monastère. Saint Grégoire et l'évêquc du lieu prirent par devant le lit mortuaire oiî reposait le saint corps, deux des premiers du clergé le prirent par derrière. Deux rangs de diacres et d'autres ministres marchaient devant le corps, portant des flambeaux de cire. On chantait des psaumes tout d'une voix, d'une extrémité à l'autre de l'immense procession. La foule était si grande, qu'on ne put marcher que très-lentement, et qu'il fallut employer presque toute la journée pour parcourir la distance d'une lieue qui séparait le monastère du lieu de la sépulture. C'était l'église si célèbre des Saiîîls Quarante Martyrs, pour qui toute la famille de la sainte professait une dévotion particulière. Son père Basile et sa mère Emilie y étaient enterrés. Arrivant îi l'église, saint Grégoire fit ouvrir le tombeau de sa famille, et, aidé de l'évêque, il plaça le corps de sainte Macrine, comme elle l'avait toujours désiré, à côté du corps de sainte Emilie, sa mère. Le tout fini, saint Grégoire se prosterna sur le tombeau et en baisa la poussière avec une profonde vénération. Nous te-
nons tous ces édifiants détails de saint Grégoire de Nysse luimême, qui s'est fait l'historien et le panégyriste de sa sainte mère et de sa sainte sœur, et qui, au nom de l'Eglise et en compagnie d'autres ministres de l'Eglise, leur a rendu les plus grands honneurs. De tels hommages étaient bien dus à ces deux femmes qui avaient formé deux docteurs de l'Eglise et donné une légion de saints à l'Eglise. (P. Ventura.)
YIIP INSTRUCTION.
Refus de sépulture.
Morientur grandes et parvi in terra ista; non sepelientur, neque plangenlur.
Les grands et les petits mourront dans cette terre; on ne les ensevelira pas, et on ne les pleurera pas.
(Jerem., svi, g.)
Pour engager le peuple juif à demeurer fidèle à Dieu, le prophète Jérémie lui faisait entendre ces paroles menaçantes. Il lui annonçait que, s'il n'observait point la loi, les grands et les petits, les riches et les pauvres mourraient dans une terre étrangère, qu'on ne les pleurerait pas et qu'on les laisserait sans sépulture. C'est dans le même esprit que l'Eglise catholique refuse quelquefois la sépulture chrétienne. Les hommes impies ou irréfléchis ne manquent pas de saisir cette occasion pour crier à l'intolérance. Il importe donc, mes frères, de vous faire connaître quels sont ceux à qui l'Eglise refuse la sépulture chrétienne, et de la justifier ensuite des reproches qui lui sont si injustement adressés.
Suivant les lois ou les canons de l'Eglise, nous (levons refuser les honneurs de la sépulture chrétienne 1*^ aux. païens, aux juifs, aux infidèles, et par conséquent aux enfants qui meurent avant d'avoir reçu le sacrement de Baptême ; S*" aux apostats, et dans ce nombre nous devons comprendre tous ceux qui, dans leurs écrits, professent l'athéisme, ou le matérialisme, ou le panthéisme, ou môme le déisme, parce que toutes ces doctrines impliquent la négation de la révélation chrétienne; 3° aux. hérétiques qui professent ouvertement leurs erreurs, ainsi qu'aux schismatiqucs notoires ; 4°aux excommuniés publics et notoires, ainsi qu'à ceux qui sont nommément interdits, s'ils sont morts sans avoir témoigné le désir de se réconcilier avec l'Eglise ; 5"" à ceux qui se sont donné la mort par colère ou par désespoir, si, avant de mourir, ils n'ont manifesté aucun repentir : on ne refuse point la sépulture à ceux qui se suicident par frénésie, ou étant en démence, ne jouissant plus de leur libre arbitre; 6" à ceux qui, tués en duel, ont expiré sur-le-champ, quand même ils auraient donné, avant leur mort, des signes de pénitence, à moins qu'ils ne meurent à la maison ou pendant qu'on les y transporte; 7° aux pécheurs publics et notoires qui meurent dans l'impénitence : tels sont, par exemple, ceux qui vivent publiquement dans l'adultère ou le concubinage ; S'' à ceux qui sont morts dans l'acte même du crime, s'ils n'ont pas eu le temps de témoigner du repentir; mais il faut
que le crime soit bien avéré et très-public : tel serait le cas d'un assassin qui aurait été tué par la personne qu'il aurait attaquée et qui se serait défendue en repoussant la force par la force ; tel serait aussi celui qui mourrait dans une ivresse volontaire ; 9° à ceux qui, passant publiquement pour ne pas s'être confessés dans l'année et pour n'avoir pas reçu le sacrement de l'Eucharistie à Pâques, sont morts sans donner aucun signe de contrition ; mais cette dernière défense a été modifiée et ne s'applique plus qu'à ceux qui, par impiété , refusent publiquement les sacrements à l'article de la mort.
Les criminels qui ont été condamnés à la peine de mort et exécutés par ordre de la justice, s'ils sont morts catholiques et après avoir donné des marques d'une véritable pénitence, peuvent être mis en terre sainte, mais sur le soir et sans aucune cérémonie. Le curé ou le vicaire n'y doit assister qu'en soutane, sans surplis et sans étole, et ne dire les prières qu'à voix basse.
Telle est, mes frères, la législation de l'Eglise touchant le refus de la sépulture ecclésiastique. Or, vous n'ignorez pas tout ce qu'ont dit et tout ce que disent encore, à cette occasion, les gens du monde contre l'intolérance des prêtres et de l'Eglise. Il n'est donc pas inutile de vous faire voir que la loi qui défend d'accorder la sépulture ecclésiastique dans les circonstances que nous venons de mentionner, est une loi très-juste, fondée sur la
pratique universelle des peuples et sur les motifs les plus puissants et les plus raisonnables.
Vous avez entendu le prophète Jérémie annoncer aux Juifs que Dieu, pour les punir de leur révolte envers lui, les ferait mourir dans une terre étrangère et les laisserait sans sépulture. Et il leur dit encore: « En ce temps, dit le Seigneur, les os des rois de Juda, les os de ses princes, les os des prêtres, les os des prophètes et les os des habitants de Jérusalem seront jetés hors de leurs sépulcres, et on les exposera au soleil, à la lune, à toute la milice du ciel qu'ils ont aimés, qu'ils ont honorés, qu'ils ont suivis, qu'ils ont recherchés et adorés; on ne les ramassera point et on ne les ensevelira point, mais on les laissera sur la terre comme du fumier. » (Jerem., viii.) Le prophète annonce encore que le corps de Joakim restera sans sépulture et deviendra la pâture des oiseaux de proie et des bêtes féroces, et cela en punition de ses crimes.
Chez tous les peuples, partout, on a cru devoir laisser sans sépulture ceux qui, par la honte et l'ignominie de leur vie, avaient été le scandale de leurs contemporains, afin de couvrir leur mémoire d'infamie et de donner de la terreur aux vivants. Le cadavre de l'empereur Commode fut enterré secrètement, et aussitôt que les sénateurs l'apprirent, ils s'écrièrent : « Qu'on exhume le traître et qu'il soit traîné. » En Italie et en Grèce, les païens croyaient fermement que leurs dieux avaient ordonné que les cadavres des grands criminels ne
fussent jamais enterrés ; c'est pourquoi leurs âmes étaient condamnées à errer éternellement à la porte des Champs-Elysées, sans pouvoir jamais y entrer. Lorsqu'ils voulaient maudire leurs ennemis, ils demandaient aux dieux de laisser leurs corps sans sépulture. Lisez Homère et Virgile, les deux poètes les plus illustres de l'antiquité ; ils vous feront connaître les croyances populaires à ce sujet.
Diodore de Sicile nous apprend que c'était la coutume chez les Egyptiens d'exposer publiquement les corps des rois et des princes; puis on ordonnait à tous les citoyens de déclarer librement tout ce qu'ils savaient de bien et de mal sur la conduite du défunt. Un tribunal particulier, après avoir mûrement examiné les témoignages de tous, portait la sentence par laquelle il le déclarait digne ou indigne des honneurs de la sépulture. Un usage à peu près semblable avait lieu chez les habitants du Nouveau-Monde. Croyez-vous donc qu'une coutume aussi constante et aussi universelle ne soit pas fondée sur les lois de l'éternelle justice?
Examinons maintenant quels sont les motifs sur lesquels reposent les prescriptions de l'Eglise touchant le refus de la sépulture ecclésiastique.
Nous devons refuser ces honneurs 1 ^ à tous ceux qui ne sont pas membres de l'Eglise, aux païens, aux juifs et aux infidèles. N'est-ce pas un principe de bon sens admis partout comme un axiome ou une vérité incontestable, que, pour jouir des avantages attachés à une société quelconque, il faut
être membre de cette société ou en faire partie? Or, les païens, les juifs et les infidèles n'appartiennent par aucun lien à l'Eglise catholique, puisque ce n'est que par le Baptême qu'on devient membre de l'Eglise.
2*" Elle les refuse aussi à tous ceux qui ont cessé de faire partie de cette société, tels que les hérétiques, les schismatiques, les apostats et les excommuniés. Pourriez-vous nous citer une seule société, une seule corporation où l'on agisse différemment? Avez-vous jamais vu rendre les honneurs militaires au soldat qui a renoncé à sa qualité de Français? Mais si quelqu'un affichait la prétention contraire, ne lui diriez-vous pas : Dès lors que vous n'êtes plus Français, vous n'avez plus aucun droit aux avantages attachés à la qualité de Français. De même, si vous cessez d'appartenir à l'Eglise catholique, parce que vous êtes devenu hérétique, schismatique, ou parce que vous avez renoncé à la foi catholique par l'apostasie, vous n'avez plus aucun droit à obtenir les honneurs que l'Eglise catholique rend à tous ceux qui meurent dans son sein.
Supposons qu'un jeune homme de cette ville, enrôlé dans l'armée française, passe du côté de l'ennemi et ne rougisse pas de porter les armes contre sa patrie. Quelques années après, il tombe malade et vient mourir dans la maison de son père. Pensez-vous que le commandant de place enverra un détachement pour escorter le convoi ? En supposant que le père soit assez audacieux pour en
Jairela demande, quelle serait, croyez-vous, la réponse du commandant? Ne prendrait-il pas une pareille demande pour l'affront le plus sanglant qui puisse lui être fait? Quoi donci lui dirait-il, vous avez cru que je pourrais honorer l'infamie? Vous croyez que je suis assez ennemi de mon pays pour donner une récompense, une prime d'encouragement à la lâcheté et à la trahison? Vous me prenez donc aussi moi-même pour un traître et pour un lâche?
C'est là l'histoire de tous ces chrétiens apostats qui sont sortis du sein de l'Eglise catholique en reniant et en combattant la vraie foi. Ce sont des athées, des panthéistes, des matérialistes, ou seulement des rationalistes, c'est-à-dire des hommes qui ne veulent d'autre religion que la religion de l'honnête homme. Ce sont des traîtres et des transfuges, et vous voulez que l'Eglise leur accorde les honneurs de la sépulture chrétienne! Vous voulez donc que le prêtre catholique donne, lui aussi, une ])rime d'encouragement à la trahison et à l'infamie ! Vous voulez qu'il foule aux pieds les intérêts d'une société qu'il a juré de défendre ! Vous voulez qu'il traîne dans la boue l'habit sacré dont il est revêtu 1 Vous voulez qu'il soit lâche et traître 1
Supposons qu'un prêtre catholique vous accorde ce que vous lui demandez. Voilà donc qu'on introduit dans l'Eglise le cadavre d'un chrétien apostat qui, pendant une grande partie de sa vie, n'a cessé de combattre par tous les moyens possibles la doc-
trine catholique, et qui est mort sans avoir donne aucune marque de repentir. Supposons que, pendant que le prêtre fait les prières, ce mort revienne à la vie et se dresse tout à coup dans son cercueil. Surpris ou plutôt stupéfait de se trouver dans une église, il adresserait à sa famille les reproches les plus sanglants, et il lui dirait : Qui donc a pu vous persuader que mon intention était d'être enterré de celle façon? Avez-vous oublié que pendant un grand nombre d'années je n'ai pas mis les pieds à l'église et que je n'ai point fréquenté les sacrements? Pourquoi m'amenez-vous mort dans un lieu que j'ai toujours fui vivant? Ne pouviez-vous pas présumer mon intention par toute ma conduite passée?... Puis, se tournant du côté de Tecclésiastique, il ajouterait : Vous saviez que je n'étais pas des vôtres, que je me suis toujours moqué de vos cérémonies, de vos encensements et de vos prières ; pourquoi avez-vous été assez lâche pour ne pas repousser des demandes aussi contraires à mes sentiments? Retirez-vous, vous n'avez ni honneur ni conscience... Qu'en pensez-vous, mes frères? Cet ecclésiastique aurait-il un mot à répliquer? II serait flétri pour jamais ; il serait considéré luimême comme un prêtre misérable qui a trahi la cause de l'Eglise.
3° L'Eglise refuse la sépulture chrétienne à ceux qui ont commis de grands crimes ou qui sont morts impénitents. Nous vous parlons plus spécialement des suicides. Or, vous n'ignorez pas qu'on
en distingue de deux sortes : l'un qui est un crime, parce qu'il est commis librement et avec connaissance de cause ; l'autre qui est un malheur, parce qu'il est le résultat de la folie ou de l'aliénation de l'esprit. L'Eglise refuse les honneurs de la sépulture dans le premier cas, et elle les accorde dans le second.
Mais comment pourrons-nous distinguer l'un de l'autre? Par le certificat d'un médecin constatant que le suicide est l'effet d'une aberration de l'intelligence, au point que celui qui s'est donné la mort n'était plus maître de lui-même ni de ses actes. L'Eglise, quia des entrailles de mère pour tous ses enfants, doit-elle punir un malheur comme un crime et aggraver sans raison le profond chagrin de toute une famille?
Mais vous prétendez que nous avons deux poids et deux mesures; que nous enterrons toujours les riches qui se suicident, et que nous n'enterrons jamais les pauvres. Et d'abord comment le savezvous? Etcs-vous présent aux funérailles de tous les suicidés? Et ensuite, lors même que nous agirions comme vous dites, ce n'est pas une preuve que nous sommes en contradiction avec nous-mêmes. Nous n'avons, en effet, qu'une seule ligne de conduite : nous procédons à l'inhumation d'un suicidé lorsqu'on nous présente le certificat dont je viens de parler, et jamais sans cette pièce. Les médecins qui délivrent ces certificats sont-ils plus complaisants pour les riches que pour les pauvres? A Dieu
ne plaise que je leur fasse une semblable injure! Ou bien l'aliénation mentale est-elle plus commune chez les riches que chez les pauvres? Cela ne m'étonnerail nullement.
Vous voyez donc qu'il s'agit ici de quelque grand criminel. Or , supposons qu'un soldat ou qu'un magistrat meure après avoir commis ou en commettant un crime qui rend infâme son auteur, au jugement de l'opinion publique. Pensez-vous que ses compagnons d'armes lui rendront les honneurs militaires, ou que les magistrats assisteront en corps à son convoi funèbre ? Mais s'il en était un seul, il serait flétri par l'opinion publique ellemême et considéré comme complice de ce criminel ; il se couvrirait d'infamie. Pourquoi donc blâmez-vous l'Eglise de ce qu'elle agit envers les siens comme ces braves soldats et ces honorables magistrats? En accordant la sépulture chrétienne à ces grands criminels, ne semblerait-elle pas encourager le crime lui-même? Ne serait-ce pas mettre sur le même rang l'homme vertueux et l'homme vicieux? Ne serait-ce pas renverser la distinction du bien et du mal, et nier ainsi toute moralité et toute vert u ?
Rien n'est plus sage ni plus raisonnable, vous le voyez, que la loi de l'Eglise touchant le refus de sépulture. Philosophes, libres penseurs, vous criez à l'intolérance et au fanatisme, et vous voudriez persuader aux autres que vous avez raison. Et pourquoi? Parce que nous ne reconnaissons point pour
ies nôtres au moment de la mort ceux qui nous ont combattus toute leur vie, ou qui se flétrissent par des actes criminels ; parce que nous ne voulons pas les introduire dans nos églises malgré eux, ni donner de l'eau bénite ou de l'encens à ceux qui n'en veulent pas. C'est-à-dire que vous nous appelez fanatiques et intolérants parce que nous respectons la liberté de conscience même après la mort ! Mais s'il y a ici de l'intolérance et du fanatisme, n'est-ce pas de votre part? N'est-ce pas vous qui nous contraignez à donner de l'eau bénite et de l'encens à ceux qui n'en veulent pas, qui les repoussent ou les méprisent? Vous violentez les consciences des vivants et des morts.
Vous répliquez et vous nous dites que nous ne faisons qu'aggraver la peine de la famille à laquelle appartient le malheureux et la déshonorer ellemême. Nous n'en disconvenons pas, mes frères; mais la crainte de causer du chagrin à une famille respectable empêche-t-elle les magistrats de condamner les incendiaires et les assassins? Parce qu'ils les auront condamnés à la peine capitale, les traitcrez-vous de fanatiques, d'intolérants, d'hommes cruels et sanguinaires? Que deviendrait la société, si l'on ne punissait point les coupables de peur d'allliger ou de déshonorer les familles ? Et qu'est-ce donc que l'Eglise? N'est-ce pas une société qui doit avoir sa discipline et son code pénal? Ne faut-il pas que ses ministres aient le courage, quoi qu'il leur coûte, d'appliquer les peines aux
délits? Et savez-vous quel est son but? Elle veut effrayer et arrêter ceux qui seraient tentés d'imiter les coupables, par la crainte d'attrister et de déshonorer leur famille. Ce que vous reprochez à la peine, c'est précisément ce qui en fait l'efficacité.
Enfin vous vous plaignez de ce que l'Eglise défend de prier pour ces grands coupables , tandis que ce sont ceux, dites-vous, qui ont le plus grand besoin de prières. Mais c'est une calomnie : l'Eglise ne refuse à personne les prières faites en particulier. Elle vous permet de prier pour les juifs, les infidèles, les Turcs, les apostats, les hérétiques et les suicidés. Elle engage instamment tous les fidèles à prier souvent pour les âmes abandonnées du purgatoire; elle accorde même de riches et de nombreuses indulgences aux personnes qui remplissent certaines pratiques de piété à cette intention.
Mais l'Eglise refuse ses prières publiques et solennelles à tous ceux à qui elle juge à propos de ne point accorder la sépulture ecclésiastique; et si elle agissait autrement elle serait en contradiction avec elle-même , elle détruirait d'une main ce qu'elle bâtirait de l'autre. Ce serait, comme nous l'avons vu, encourager la lâcheté, la trahison ou le crime.
Au lieu de chercher par tous les moyens à critiquer et à censurer les actes et les lois de l'Eglise, vous feriez beaucoup mieux de les étudier sérieusement et d'en découvrir les motifs. Et cette étude n'éclairerait pas seulement votre esprit, mais elle
pénétrerait votre cœur des plus vifs sentiments d'admiration et d'amour : sentiments d'admiration pour la sagesse vraiment divine qui éclate dans toute sa législation, et sentiments d'amour pour la tendresse maternelle qu'elle témoigne à l'égard de ses enfants, lors môme qu'elle se trouve obligée de les punir. /1mm.