EXÉCUTION DU LABOUR
On a fait remarquer précédemment qu'une bonne charrue, bien d'aplomb et pourvue d'un bon régulateur, peut, jusqu'à un certain point, se passer de l'intervention du laboureur, dont l'attention principale doit se porter sur le soin de diriger son attelage. La marche des attelages, même de ceux qui sont le mieux dressés à traîner la charrue, tend constamment à diminuer et à augmenter alternativement la profondeur de la raie; sans même s'en rendre compte, le bon laboureur marchant dans la raie règle son pas sur l'allure de son attelage ; à chaque mouvement qu'il fait en avant, il pèse plus ou moins sur les mancherons de la charrue, ce qui soulève le soc et tend à diminuer son entrure ; il prend facilement l'habitude de faire coïncider ce mouvement de sa part avec l'effort de son attelage en sens opposé; la compensation s'établit sans effort, et la profondeur de la raie, sur toute la longueur de son parcours, est d'une parfaite uniformité.
Le laboureur a besoin de toute son habileté pour bien commencer ses raies, c'est ce qu'on nomme enrayer, bien les terminer, ce qui se nomme dérayer, et enfin exécuter régulièrement les tournées , c'est-à-dire le passage d'une raie à une autre. Rien de plus facile que de bien enrayer lorsqu'on laboure un sol de tout temps bien cultivé , sur lequel subsiste, même après l'enlèvement de la récolte, la trace d'un précédent labour; la besogne est toute tracée pour le laboureur et son attelage ; mais c'est ce qui n'a pas toujours lieu. S'il s'agit, par exemple, d'une vieille prairie artificielle épuisée après qu'elle a fait son temps, ou d'une prairie naturelle à rompre pour la rajeunir, le laboureur n'a pas de vestige d'un labour antérieur pour se guider. Il place, dans ce cas, un ou plusieurs jalons dans la direction de sa première raie , et il conduit son attelage en ayant soin que, depuis le moment où il enraye jusqu'à l'extrémité du sillon, le jalon lui paraisse toujours juste .au milieu de l'intervalle entre ses deux mancherons ; en suivant attentivement cette indication , l'enrayure sera bonne et la rectitude de la première raie sera parfaite; les raies suivantes auront la même régularité, pourvu que le laboureur veille avec soin à prendre constamment une bande de largeur uniforme
Cette parlie du labour étant bien exécutée , il s'agit de bien dérayer. Dérayer, c'est ouvrir la dernière raie d'une pièce de terre, soit qu'on la laboure à plat, soit qu'on la façonne en planches de différentes largeurs. Quand il ne reste plus qu'une raie à tracer pour terminer le labour d'une portion de champ, on ne prend l'avant-dernière raie qii'à la moitié de la largeur des autres; c'est ce que les laboureurs nomment laisser un frayon : il en résulte une
séparation nette et droite entre les deux moitiés de la planche labourée, et la dérayure, c'est-à-dire la fin d'un labour partiel, est aussi parfaite qu'elle peut l'être.
La manœuvre des tournées au bout de chaque sillon est si correctement décrite par M. Casanova que nous ne pouvons mieux faire que de citer ses paroles, d'une incontestable lucidité :
ce Lorsque le laboureur arrive au bout de la raie , dit M. Casanova, il doit peser fortement sur les mancherons, et, par un second mouvement qui suit immédiatement le premier, renverser la charrue sur le versoir. Pendant que l'attelage continue à marcher, le laboureur tient la charrue par le mancheron gauche, et la Mi traîner sur l'aile du soc. Les animaux, s'ils sont biea dressés , vont se placer dans la raie, et s'arrêtent. Pendant cet arrêt, le laboureur décrotte sa charrue , la place en face de la ligne qu'il doit suivre, se met en position de labourer, et donne la voix à l'attelage. Lorsque la pointe du soc arrive juste au bout de h fourrière, le laboureur lève lestement les mancherons, et le labour se fait. »
TEMPS NÉCESSAIRE POUR l'EXÉCUTION DES LABOURS.
Dans les conditions ordinaires du labourage , le temps nécessaire pour labourer une surface d'une étendue déterminée, en d'autres termes, la quantité de labour qui peut être exécutée dans un temps donné, peut être trouvée mathématiquement en multipliant, par la largeur de la bande de terre que détache la charrue, le chemin que l'attelage parcourt en labourant. On comprend que, dans la pratique, peu de laboureurs s'occupent d'un semblable calcul , dont
les trois éléments sont la vitesse de l'attelage, la largeur de la bande de terre et la longueur de la raie. Ils ont d'autant plus de raisons pour ne pas s'y arrêter que le résultat réel comparé au résultat indiqué par le calcul est toujours plus faible dans la proportion de 10 à 12 pour cent ; ce n'est pas une raison pour que le chef d'une exploitation renonce à chercher à se rendre compte d'une façon assez précise de la quantité de labour qui peut être effectuée dans un temps donné sur ses terres. La première chose h faire pour arriver à ce résultat, c'est d'abord de bien connaître les dimensions de chacune de ses pièces de terre, la longueur et le nombre des raies dans chaque pièce, et le degré de résistance du sol à labourer. C'est surtout de ce dernier élément que dépend la vitesse, nécessairement trèsvariable, des attelages pendant les labours ; il faut aussi tenir compte de la force et du tempérament des animaux de labour, ce qui dépend en grande partie de leur régime alimentaire. Dans un sol de résistance moyenne, un attelage de chevaux de moyenne taille, de bonne race et bien nourris, peut labourer à raison de 45 mètres par minute, soit 2,700 mètres par heure. Dans les mêmes conditions, un attelage de bœufs ne laboure qu'avec une vitessede 38 mètres à la minute, soit 2,280 mètres à l'heure. Mais, quand le travail se prolonge, la vitesse des attelages de chevaux ne tarde pas^à diminuer, tandis que celle des bœufs reste sensiblement la même , de sorte qu'en fin de compte, les premiers, dans un temps donné , n'effectuent pas beaucoup plus de labour que les seconds.