A CORDES PINCÉES
L'orgue est certainement le plus populaire de tous les instruments ; il est peu de personnes qui n'aient entendu, au moins une fois dans leur vie, rouler ses ondes puissantes au travers des arceaux d'une église. Les principaux effets de l'orgue sont également familiers à tous : soit que, pour célébrer l'entrée d'un cortège nuptial, il remplisse la nef de ses accords éclatants et du rugissement de ses basses profondes ; soit, au contraire, que, retenant son souffle, il ne laisse plus entendre, au moment de la bénédiction, qu'une lointaine et mystique harmonie, il y a peu d'hommes, et même des moins éclairés, qui n'aient été frappés de ses accents et qui n'en aient conservé le souvenir. On peut même ajouter que c'est un instrument démocratique par excellence, car c'est le seul qui
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puisse libéralement verser sur la foule tout ce que le langage musical a de riches contrastes, d'harmonies abondantes, d'accents grandioses ou gracieux, enfin tout ce qui ne s'obtient qu'à grands frais, avec de nombreux orchestres, qui ne se trouvent d'ailleurs que dans les grandes villes.
Si une étude sur Torgue a plus de chance, à cause de cela, d'intéresser le public que celle de tel autre instrument moins connu de lui, il est en même temps difficile d'en parler sommairement, car son nom seul ramène à l'esprit l'idée de quelque chose de très ancien, de très grandiose et tout un ensemble de sensations et d'émotions tristes et gaies, inévitables dans la vie humaine.
Cependant il y a peu d'instruments dont le détail soit aussi peu connu du public ; son mécanisme, ses innombrables tuyaux, dont les plus grands ornent le devant de l'orgue, les timbres différents de ses jeux, tout cela est resté un peu mystérieux pour bien des personnes.
Comme c'est la partie chantante de l'orgue qui intéresse surtout le public, c'est celle-là que nous nous efforcerons de faire connaître. Le mécanisme, d'ailleurs, est si compliqué, que, même en le voyant plusieurs fois, on a de la peine à le comprendre, et la description en est presque impossible.
L'orgue est arrivé aujourd'hui à un degré de puissance et de variété qui pourra encore se modifier, mais qui n'augmentera plus guère. C'est un véritable monument sonore, dont les assises se sont super-
posées par le travail des siècles et dont les progrès sont le résultat de la science tout autant que de l'art musical.
Cependant son histoire offre de très grandes lacunes, surtout dans les temps reculés, et ce n'est qu'à partir du xv° siècle, quand il était déjà constitué dans ses parties principales, qu'on peut suivre la série des perfectionnements de l'orgue jusqu'à nos jours.
Presque tous les traités d'orgue sont précédés d'un abrégé de l'histoire de l'orgue ; le mot abrégé est une manière de parler; on n'a, en réalité, que des traces historiques concernant l'orgue. Peut-être, en fouillant les archives des églises de France, d'Ita- Ue et d'Allemagne, arriverait-on à reconstituer une histoire suivie de ses transformations depuis Charlemagne jusqu'au xvi^ siècle; mais ce travail est encore à faire, et, comme l'intérêt musical de l'orgue s'accroît surtout dans les temps plus rapprochés de nous, l'utihté n'en serait pas bien démontrée.
On a cherché quel avait été le type primitif de l'orgue dans les temps les plus anciens. C'est la flûte de Pan, ou syrinx des Grecs, qui a été généralement regardée comme le premier essai de ce genre d'instruments : les tuyaux de roseau juxtaposés et le souffle des poumons présentent, en effet, les deux éléments nécessaires de l'orgue.
Après la syrinx, la cornemiise est l'instrument le plus voisin de l'orgue ; il est également fort ancien ; ce sont des tuyaux à anche, adaptés à un réservoir
d'air. Mais la cornemuse nous paraît avoir un caractère trop spécialement pastoral pour entrer dans la comparaison qu'on en peut faire avec l'orgue.
Le nom de l'orgue est dérivé du grec ocyavov [organon), qui veut dire instrument-machine.
Bien que l'antiquité ait connu un instrument semblable à celui que nous appelons orgue, ce mot ne le désignait pas spécialement; ce n'est que dans les premiers siècles du christianisme qu'on l'appliqua à l'instrument formé d'une série de tuyaux parlant au moyen d'une soufflerie.
Les premiers essais qui en parurent alors en Occident semblèrent tellement beaux, qu'on lui donna ce nom général ^organon (instrument, orgue), comme étant celui qui résume tous les autres instruments et qui les surpasse tous. C'est le même phénomène de langage que celui qui s'est produit pour la Bible : BiUos, le livre par excellence. En effet, jusqu'à la formation des premiers orchestres d'instruments, qui eut lieu à la fm du xvi*^ siècle, l'orgue fut le véhicule principal de la pensée musicale ; c'est avec lui que se sont accomplis la plupart des progrès de la science de l'harmonie, qui, bien qu'elle eût été fort longue à se développer, serait restée encore bien plus longtemps dans l'enfance si le clavier de l'orgue ne lui avait offert la facilité de réaliser, en tâtonnant, tout ce que la théorie musicale faisait entrevoir.
Quant aux orgues qui furent en usage chez les anciens, elles étaient de deux sortes : l'orgue pneu-
matique et l'orgue hydraulique, appelé communément Jiydrcmle.
Le premier résonnait au moyen du vent, et l'autre par l'action de l'eau.
L'hydraule fut, dit-on, inventé par Archimède ; plus tard, Ctésibius, mathématicien célèbre, qui vivait à Alexandrie environ cent vingt ans avant J.-C, inventa un orgue hydraulique, qui fut perfectionné par son élève Héron. L'hydraule de Ctésibius consistait en une sorte de vase, en forme de trompe, dans lequel l'eau, agissant avec force au moyen d'une pompe, rendait un son éclatant.
Cet instrument rendait, paraît-il, des sons magnifiques qui charmèrent tellement les populations qu'on le plaça dans le temple de Vénus.
Ce premier exemple de l'orgue appliqué au culte païen serait très curieux si l'authenticité du fait était bien prouvée.
On croit que les deux dénominations d'orgue pneumatique et d'orgue hydraulique ne portaient que sur un moyen mécanique différent de faire parler les tuyaux. L'orgue de Héron se trouve décrit dans un recueil des inventions mécaniques de l'antiquité. 11 semble que ce fut une caisse sur laquelle étaient plantés des tuyaux. On introduisait l'eau qui prenait la place de l'air, chassait celui-ci par les tuyaux et les faisait résonner.
Vitruve a donné une description de l'hydraule de Ctésibius dans i^ow Traité d'architecture ; bien qu'elle soit assez détaillée, on n'a pu rien conjecturer de
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clair. Au xviii° siècle, l'architecte Perrault fit pourtant exécuter, d'après la description de Yitruve, un orgue hydraulique, mais il ne donna aucun résultat satisfaisant. Était-ce l'eau qui faisait mouvoir une soufflerie, ou bien l'eau était-elle elle-même l'agent du son? Cette question n'a pas été éclaircie. Quant à l'orgue pneumatique, il est certain qu'il fut d'un usage très répandu à Rome, au temps même de Néron. Plus tard, Ammien Marcellin, qui vivait au iv*^ siècle après Jésus-Christ, dit qu'on en trouvait dans toutes les bibliothèques des palais.
L'orgue fit aussi partie du luxe byzantin qui florissait à Constantinople ; on l'entendait résonner dans les cirques et les théâtres. Quand l'empereur allait à l'église, son entrée et sa sortie étaient célébrées par les sons d'un de ces instruments portatifs qu'on plaçait près des portes, en dehors ; mais jamais l'orgue ne pénétra dans l'intérieur, et cette tradition est restée dans TÉgUse grecque, qui n'admet que le chant dans la célébration du culte.
On voyait aussi des orgues dans les maisons particulières. On croit qu'il était touché le plus souvent par les femmes. On a trouvé, à Arles, le tombeau d'une jeune dame datant du temps d'Antonin. Sur la paroi du tombeau, on voit une épitaphe qui célèbre le talent musical de Julia Tyrrhania, morte à vingttrois ans. Divers instruments de musique y sont représentés, entre autres un orgue. C'est une caisse carrée, sur laquelle sont dressés neuf tuyaux de hauteurs décroissantes. Du reste, aucune trace de
clavier ni d'aucun mécanisme destiné à faire parler les tuyaux séparément.
Lors de l'invasion des barbares en Occident, l'orgue disparut comme tous les autres instruments artistiques de la civilisation païenne. La musique des églises d'Occident ne se composait alors que de chants.
D'après le témoignage de Cassiodore, qui vivait au commencement du vi° siècle, les flûtes, instruments du culte païen, avaient été rejetées des églises chrétiennes.
L'orgue reparut en Occident en 757, année où l'empereur Constantin Copronyme envoya de Constantinople au roi Pépin un de ces instruments comme un don d'une haute valeur. En 812, Chaiiemagne reçut aussi de Constantin Curopalate un autre orgue qui excita, paraît-il, une admiration universelle.
Sous Louis le Débonnaire, il existait à Aix-la-Chapelle un orgue hydraulique et un orgue pneumatique. Ils avaient été fabriqués par un prêtre vénitien du nom de Georges. Comme la république de Venise était encore à cette époque sujette de l'empire d'Orient, il est vraisemblable que c'est de Constantinople que le prêtre Georges apporta en Occident l'art de fabriquer les orgues.
C'est le premier orgue pneumatique dont l'existence ait un certain degré d'exactitude. On n'a, du reste, aucun détail ni sur sa structure ni sur sa sonorité, si ce n'est cette tradition qu'une femme au-
rait perdu la vie du ravissement que lui causa le son de cet orgue.
Le prêtre Georges forma des élèves qui, en peu de temps, devinrent assez habiles pour que leur réputation s'étendît jusqu'en Italie; car, trente ou quarante ans après la mort de Louis le Débonnaire, le pape Jean YIII, mort en 822, pria Hannon, évêque de Freysingen, de lui envoyer un orgue et un organiste. L'orgue reparut donc en Italie après y avoir été oublié pendant plusieurs siècles. Les Italiens, à leur tour, perfectionnèrent l'instrument qu'ils avaient reçu d'Allemagne, et à la fm du x° siècle, vers 986, Gerbert, évêque d'Aurillac, écrivit au pape Sylvestre II pour lui demander un orgue. Ce pape, qui était un très savant mathématicien, avait, avant son élévation à la papauté, étudié lui-même la construction de ces instruments. Il contribua beaucoup, dit-on, à en répandre l'usage dans les églises.
A mesure qu'on suit le cours des siècles, les renseignements deviennent plus précis. Prœtorius, un historien musical allemand tout à fait digne de foi, qui écrivait vers 1700, affirme qu'au xi*^ siècle il existait des orgues à Saint-Paul d'Erfurt, à Saint- Jacques de Magdebourg, et que de son temps on voyait encore les restes de ces anciens instruments.
Il cite l'orgue d'Halberstadt, qui portait les noms des premiers facteurs d'orgues connus , celui du prêtre Fabri, qui le construisit en 1361, et celui de Grégoire Kleny, qui le restaura en 149o.
En Angleterre, on sait que l'évoque Elphège éta-
blit un orgue à Westminster en 951. Cet orgue avait quatre cents tuyaux qui parlaient au moyen de deux claviers. La soufflerie ne comptait pas moins de vingt-un soufflets, et il fallait soixante-dix hommes pour les mettre en mouvement. On peut juger par là du peu de perfectionnement où en était l'orgue à cette époque. Ajoutons encore que les touches des claviers étaient tellement dures que c'était à coups de poing qu'il fallait les abaisser. A cause de cela, elles étaient fort larges, et un clavier de seize touches seulement avait près de 2 mètres. Le grand bruit que produisaient alors les orgues paraît avoir été leur principal mérite et le plus apprécié.
En France, l'existence d'un orgue à l'abbaye de Fécamp, en Normandie, construit au xi^ siècle, est confirmée par la description qu'en fît Baudry, archevêque de Dol.
Au xii^ siècle, l'église Saint-Germain-des-Prés, à Paris, possédait un orgue, ainsi qu'il résulte des comptes de cette église, où se trouve porté le traitement d'un organiste nommé Dernery.
En Angleterre, on cite, à la même époque, un orgue hydraulique dont les tuyaux étaient mis en vibration au moyen de la vapeur d'eau.
Comprimée dans une chaudière sur laquelle étaient plantés des tuyaux d'orgue, la vapeur, passant avec force dans les tuyaux, les taisait vibrer avec une intensité de son considérable qui s'entendait par toute la ville.
Cette application de la vapeur à la musique sem-
blerait à première vue devoir appartenir à notre époque plus qu'au xii° siècle. Il y a, du reste, dans l'orchestration moderne certains effets qui font penser à cette ancienne tradition.
Les orgues pneumatiques au moyen âge avaient généralement un nombre très restreint de tuyaux et une soufflerie des plus primitives. Ils diffèrent assez peu, en somme, de ceux qu'on voit représentés sur les monuments antiques ; mais l'innovation qui est capitale dans l'orgue chrétien, c'est le clavier. Cette adjonction est une des causes principales de la grande différence qu'il y a entre la musique antique et la musique moderne; les agrégations de notes faisant accord ont dû se présenter bien des fois sous les mains des organistes anciens, ne fût-ce que par hasard, avant que la théorie les admît dans le chant et dans la musique instrumentale.
Si imparfaits qu'aient été les premiers claviers d'orgue, ils marquent une époque nouvelle dans l'art musical, un monde nouveau de sons qui, peu à peu, est venu se ranger docilement sous les ordres de l'intelligence humaine.