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LES JEUX

L'orgue est un instrument si magnifique, non seulement au point de vue de l'art, mais encore si admirable de combinaisons mécaniques, il a été l'objet de tant de recherches scientifiques de toutes sortes,

qu'il esl difficile de n'en pas donner une description sommaire.

Les connaissances du public à son sujet sont peu étendues ; plus d'une personne a été surprise, quand elle montait à la tribune de l'orgue, d'y voir cette superposition de claviers, ces nombreux tuyaux et tout un appareil aussi compliqué.

On n'est pas habitué non plus à en distinguer les nuances sonores, variant du timbre lourd et velouté des doîtrdons au timbre mordant du cfomorne. Notre but est de désagréger un peu l'impression générale qui résulte de l'audition d'un orgue et d'en faire apprécier la variété d'effets, d'accents et de timbres divers.

Au xv^ siècle, les principaux éléments sonores de l'orgue étaient déjà inventés ; il était définitivement consacré comme un des ornements principaux du culte et beaucoup d'églises en possédaient.

La progression constante de l'art musical, et surtout la connaissance des lois de l'harmonie, contribuèrent aussi à faire découvrir les moyens de réaliser ce que la théorie musicale faisait entrevoir. C'est ainsi qu'à la fin du xv'' siècle, vers 1470, un Allemand établi à Venise, nommé Bernhard, inventa le clamer des ])édales, qui permet de faire parler les basses de l'orgue avec les pieds, tandis que les mains sont occupées sur les claviers manuels. L'usage où l'on était d'écrire la musique à quatre parties concertantes et quelquefois plus a sans doute amené cette invention, qui devenait de pre-

mière nécessité pour exécuter une musique de plus en plus compliquée.

C'est aussi à cette époque qu'on commença à désigner les jeux de l'orgue par leurs plus grands tuyaux : le seize-pieds, le huit-pieds, etc.

D'autres jeux portent encore maintenant des noms qui proviennent du même temps, tels que le saliciooial, le cromorne, le nasard, etc.

Au commencement du xvn^ siècle, le mécanisme de l'orgue se compléta par l'invention des registres, qui, comme le nom l'indique, régissent chacun des jeux de l'orgue, les font parler ensemble ou séparément et permettent de les combiner entre eux. Ce dernier perfectionnement produisit dans le style de l'orgue la même modification que dans la musique d'orchestre ; l'art d'instrumenter la musique d'orgue en combinant les jeux prit peu à peu une importance qui est devenue capitale maintenant.

L'orgue, en effet, n'est pas un instrument, c'est un rassemblement d'instruments à vent. Ce sont ces instruments particuliers qu'on appelle des jeux qui font sa richesse et sa puissance.

Un jeu d'orgue est une rangée de tuyaux de même espèce donnant une suite de sons chromatiques et ayant un timbre particulier qui dépend de la façon dont le son est produit dans les tuyaux et de leur forme particulière.

Tous les jeux de l'orgue se divisent en deux espèces : les jeux à doucJie et les jeux à anche.

Les jeux à douche, depuis les plus grands, qu'on

voit à rextérieur du buffet de l'orgue, jusqu'aux plus petits, ont tous la même manière de produire le son.

Comme on a pu l'observer, leur pied se termine en pointe ; c'est par là que l'air s'introduit. A l'endroit où commence le tuyau cylindrique, l'intérieur est bouché par une rondelle de métal qui ne laisse échapper qu'une mince lame d'air entre elle et la paroi du tuyau. A cette hauteur s'ouvre la fente transversale qui forme la bouche du tuyau ; la lame d'air vient en montant se briser contre la lèvre supérieure de la bouche, et là, trouvant une résistance dans la colonne d'air qui est à l'intérieur du tuyau, elle la repousse, puis, à cause de l'élasticité de l'air, elle est repoussée à son tour à l'extérieur du tuyau; ce sont ces alternances périodiques de la lame d'air qui engendrent le son dans les tuyaux à bouche, qui, en réaUté, parlent bien par leur bouche. C'est, en somme, un flageolet retourné variant depuis trentedeux pieds de haut jusqu'à quelques milhmètres ; la hauteur de la colonne d'air étant la cause de la gravité ou de l'acuité des sons.

hQ^jeuxà anche sont tout différents. Dans le pied du tuyau se trouve une languette de laiton qui ne bouche qu'imparfaitement l'entrée de l'air dans le tuyau.

L'air, en voulant passer, force la languette à venir battre contre les bords de l'ouverture, son élasticité la fait redresser et elle ne livre passage à l'air que d'une façon intermittente et régulièrement pério-

J18 LES INSTRUBîENTS A CLAVIER.

dique ; les vibrations de la languette et celles de la colonne d'air contenue dans le tuyau donnent un son qui est plus ou moins grave ou aigu, suivant la hauteur du tuyau et la fréquence des battements de la languette. Ces deux modes de production du son, des tuyaux à bouche et des tuyaux à anche, font entendre deux timbres très différents qui sont les deux couleurs principales des sons de l'orgue.

Le son des tuyaux à bouche est doux, plein, rond et uni ; le son des tuyaux à anche, mordant, coloré et grenu, tranche vigoureusement sur les sons des tuyaux à bouche.

Les jeux à bouche se divisent en jeux de fond et jeux de mîUatlon, lesquels se divisent à leur tour enjetùx simples eijeiùx composés.

Lesjeicx de fond sont ouverts ou bouchés; les tuyaux bouchés par le haut ont cette propriété de donner un son qui est à l'octave au-dessous de la note qu'ils devraient donner s'ils étaient ouverts. On les appelle tourdons. Leur timbre est sombre, lourd et bourdonnant, sans éclat , mais très favorable aux accords d'accompagnement.

Les jeux à bouche ouverts ou fermés portent le nom de leur tuyau le plus bas et par conséquent le plus long. On dit un jeu de trente-deux pieds, de seize pieds, etc. Le tuyau de trente - deux pieds donne \ut de l'octave au-dessous de l'octave la plus basse du piano. On les nomme aussi jeux de flûte parce que leurs timbres se rapprochent de celui de la flûte.

Les jeux de Torgue portent encore des noms qui sont très anciens et qui datent des premiers temps où la facture de cet instrument commença à prendre de l'importance ; ce sont, pour les jeux à bouche :

La flûte ouverte de trente-deux pieds, qui a toute l'étendue du clavier; celle de seize 2^ieds ; le^JrmcijMÏ, de huit pieds, qui est le jeu fondamental de l'orgue à cause de son étendue, qui embrasse toute celle des voix et des instruments.

lue j^T estant, quatre pieds {frcestare), qui doit son nom à son timbre clair et à ce que c'est sur lui que s'accordent tous les autres jeux de l'orgue.

La doudlette, qui sonne à l'octave haute du prèstant.

Les nasards, qui parlent à la quinte de la flûte de seize pieds et du prestant, donnant au timbre des jeux auxquels on les associe un certain nasillement très sensible, surtout dans les orgues anciennes.

Le salicional, du latin salix, saule, jeu d'étain dont les tuyaux étroits vont en se rétrécissant jusqu'à l'orifice. Son timbre est intermédiaire entre la flûte et le violon. Son nom lui vient des flûtes champêtres qu'on fait avec l'écorce fraîche d'une branche de saule, et dont il est une imitation.

Au saUcional se rattachent les jeux qui imitent les instruments à cordes, qui ont aussi des tuyaux étroits. L'Allemagne a beaucoup inventé de ces jeux à bouche. Ce sont le gemshorn (cor de chamois), tuyau très pointu et pyramidal ; le nacMliorii (cor

de nuit), en étain; la gamhe, qui imite le Yioloncelle, tuyaux ouverts en étain, étroits par le haut ; le hœ'liTflote (flûte de roseau) ; le hoJilflote (flûte creuse), etc., etc.

Le larigot est un jeu aigu qui imite le son d'une petite flûte rustique appelée en vieux français arigot.

La classe desjeiix de mutation est aussi fort curieuse.

Chacun des tuyaux de ces jeux résonne toujours accompagné de plusieurs autres tuyaux qui lui forment un cortège harmonique et dont le nombre varie de trois à sept ; la fournitiore a chacune de ses notes toujours accompagnée de son octave supérieure, de sa double octave, de sa quinte et quelquefois de sa septième.

Ces jeux sont des imitations du phénomène connu dans la physique sous le nom de sons harmoniques, que font entendre les cordes et les tubes en même temps que le son fondamental. Ils sont d'invention très ancienne et remontent au xvi° siècle au moins.

Ces notes additionnelles sont disposées dans l'orgue de façon que le son fondamental domine toujours ; elles ne font que le renforcer, sans quoi elles produiraient dans l'harmonie une intolérable confusion. C'est en raison de la plénitude que ces sons accessoires donnent au son principal, qu'ils ont reçu le nom, peut-être un peu vulgaire, mais très exact, de fourniture.

Le cornet est un jeu très brillant, timbre de ténor. Il y a cinq tuyaux pour chaque note, cinq tuyaux sur marche, suivant l'expression consacrée. Chaque note est accompagnée de l'octave, la quinte, la double octave et la tierce majeure, supérieure ou dixseptième ; ses tuyaux sont coniques.

La famille des jeux d'anche a des tuyaux de formes très diverses.

La I)omI)arcle est un des plus puissants, c'est une imitation d'une sorte de hautbois qu'on appelle en allemand BornbaH ; c'est un timbre très mordant. Les basses de ce jeu sont formidables de sonorité et d'éclat; les tuyaux sont coniques.

Le cromorne est aussi un jeu d'anches imité d'un ancien hautbois recourbé usité au moyen âge, appelé en allemand Krumm horn (cor recourbé. Ce mot francisé est formé des deux mots allemands. Ses tuyaux sont cyUndriques et étroits. Son timbre est analogue à celui de la clarinette , mais beaucoup plus incisif et sonnant le creux. C'est un des plus chantants des jeux de l'orgue et souvent em ployé.

Le jeu appelé voix Jmmaines est composé d'anches libres, c'est-à-dire semblables à celles des accordéons. On leur ajoute un court tuyau de métal, mais c'est seulement pour modifier leur timbre et le rapprocher de la voix humaine. Il y a certaines orgues où ce jeu semble prononcer très distinctement la syllabe al plus ou moins ouverte. On lui donnait autrefois le nom de chèvre.

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Les voix Jmmaines d'un grand orgue sont souvent accompagnées du tremUant. Le tremUant est une sorte de trappe qu'on fait osciller dans le grand conduit qui amène le vent aux tuyaux. Le chevrotement que le tremblant imprime aux sons de l'orgue rend l'illusion du jeu de la voix humaine beaucoup plus forte; mais on ne peut l'entendre longtemps sans fatigue.

Mentionnons encore Vmida maoris ou voix célestes; c'est un jeu à bouche dont chaque note est donnée par deux tuyaux dont l'un est en dissonance avec l'autre , mais d'un intervalle extrêmement petit.

Quand on le fait entendre avec les autres jeux, il se produit des battements, c'est-à-dire des alternatives de force dans le son qui ressemblent à des ondulations. C'est un jeu d'un timbre très doux dont le son a quelque chose de mystique et de féminin.

La Mfara est aussi un jeu de flûte du même genre, dont chaque tuyau a deux bouches faisant entendre chacune un son très peu différent au Ueu de l'unisson exact.

Il y a encore beaucoup d'autres jeux dont les noms diffèrent plus que les timbres. Ce sont des modifications des précédents.

Ce qui constitue le caractère fondamental de l'orgue, ce sont X^^jeiix à douche ou. jeux de flûte, ouverts ou bouchés ; aussi les a-t-on appelés jeux de fond. En effet, il est impossible de s'en passer; ils

forment le fond sur lequel se détachent les sons plus mordants des tuyaux à anche, qui sont très propres à faire entendre un chant seul sur la masse d'accompagnement des jeux à bouche.

Les noms suivants que nous donnons sont là pour montrer la grande diversité de timbres que peut fournir un tuyau. La trompette, le clairon; le violoncelle, le kérauloplion, la diilciana, Xeiiplione, le qîùntaton, la garnie, etc., sont des jeux à bouche ou à anches qui n'ont que des nuances très peu différentes, mais qui dans l'ensemble, quand on les fait parler tous à la fois, donnent l'impression d'un plus grand nombre de sons que si c'était le même timbre répété autant de fois.

La flûte harmonique est un jeu dont les tuyaux, au lieu de faire entendre le son qui correspond à leur longueur, donne un des harmoniques de ce son, soit l'octave supérieure, soit la quinte, suivant qu'on perce un trou à la moitié ou au tiers du tuyau. Il en résulte un son très pur et très plein^ plus doux que celui que donnerait le tuyau de longueur normale.

Toutes les orgues n'ont pas une aussi grande quantité de jeux. Les petites orgues de salon peuvent n'en avoir qu'une dizaine ; l'orgue de l'église Saint-Sulpice, à Paris, construit par M. Cavaillé-Coll, en a cent. Cela ne veut pas dire qu'il y a cent jeux ayant chacun un timbre différent ; plusieurs d'entre eux sont doubles, triples et même quadruples. Ainsi, dans l'orgue que nous citons, qui peut être consi-

déré comme un type de l'orgue moderne, il y a trois bourdons, quatre prestants, deux salicioncds, quatre bombardes, etc.

Sur un instrument pareil, on peut faire entendre des accords chantés par mille ou douze cents tuyaux à la fois, dont les voix diverses, ouvrage de l'industrie humaine, forment un chœur d'une puissance à laquelle on ne peut rien comparer.

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