STYLE MUSICAL DE L ORGUE
Ce qui est remarquable dans le style musical de l'orgue, si on le compare à ; celui des autres instruments, c'est que l'improvisation en a toujours été le caractère principal.
Aussi, tandis que les bibliothèques sont remplies de musique de clavecin, de piano et de toutes sortes d'instruments, on trouve, au contraire, fort peu de
musique spécialement écrite pour l'orgue. C'est donc la partie la plus intéressante de ce qu'on a fait dire à ce magnifique instrument qui s'est écoulée sans laisser de traces.
La place que tient l'orgue dans la musique d'église fait , d'ailleurs , de l'improvisation une nécessité.
Autrefois, comme aujourd'hui, à part les morceaux plus longs qui célèbrent l'entrée d'une procession, l'arrivée d'un grand personnage, etc., l'orgue doit répondre aux versets chantés par le chœur avec des phrases dont la durée n'est pas exactement fixée.
Ces réponses de l'orgue aux accents de la mélodie liturgique constituent un des plus grands effets de la musique à l'église. C'est là que l'inspiration de l'organiste a le plus d'importance et qu'une grande élévation d'idées est plus nécessaire, puisque sa pensée musicale se trouve en comparaison avec le plainchant, qui est resté la plus haute expression de la musique religieuse.
Dans les temps les plus reculés, quand l'orgue était encore un instrument peu maniable, l'improvisation a dû être presque nulle. On se bornait à répéter la phrase chantée par le chœur; c'est au moins ce qui semble résulter des anciens règlements de la musique religieuse. Vers le xiv^ et le xV^ siècle, quand l'orgue se fut perfectionné et que le goût se forma, on s'aperçut que, quelle que soit la beauté d'un instrument, il est toujours inférieur à des voix qui avec la mélodie font entendre les paroles. C'est pro-
bablement alors que commença le rôle spécial de l'organiste et que le style propre à l'instrument commença aussi à se dessiner. On peut difficilement se faire une idée de ce que pouvaient être les improvisations des organistes de ce temps.
Ce serait cependant une erreur de croire que le style grave, le style religieux propre à l'orgue, ait été supérieur autrefois à ce que nous entendons aujourd'hui.
Si on ne possède pas de musique d'orgue avant le xvi° siècle, on sent par les règlements nombreux dont elle a été l'objet qu'on avait beaucoup de peine à maintenir les organistes dans un style convenable. Pendant le xv*^ siècle, époque où la musique prit une allure plus déterminée, les prescriptions des évêques sont remplies de recommandations très pressantes aiix organistes de ne pas faire entendre de chansons profanes et mondaines.
Les organistes, d'ailleurs, n'étaient pas tout à fait coupables, et l'état de la langue musicale était surtout la cause de ce qu'on leur reprochait.
En dehors de l'instinct musical du peuple qui produisait les chansons et les airs de danse, il était impossible de composer ce que nous appelons aujourd'hui une mélodie avec la musique raisonnée qu'on enseignait. Si on voulait faire dire à l'orgue autre chose que la musique de plain-chant, il n'y avait d'autre ressource que d'essayer de déguiser des motifs de chansons en les harmonisant et en les variant comme on le pouvait.
L'abus qu'en firent les organistes motiva des remontrances très sévères et fut sur le point d'amener la suppression de l'orgue dans les églises.
Pour les monastères, la défense fut formelle pendant fort longtemps; car si, d'une part, les organistes des églises tombaient dans des improvisations trop longues, qui faisaient durer les offices au delà de ce qui était raisonnable, d'autre part les moines, en faisant réciter une partie des offices par l'orgue, les abrégeaient par trop. Aussi les monastères ne possédèrent-ils des orgues que fort tard et longtemps après les églises.
Cependant, au xvi*^ et au xvn'^ siècle, la musique prit une allure plus savante. C'est le temps du règne exclusif de la fugue et du contrepoint. Les organistes s'en emparèrent. Le peu de musique d'orgue qui nous vient de cette époque reproduit le style alors en usage.,
Tous les grands musiciens étaient alors organistes ou maîtres de chapelle ; d'ailleurs, jusqu'au xix^ siècle, on serait embarrassé de trouver un compositeur un peu célèbre qui n'eût pas été organiste pendant une partie de sa carrière musicale.
Il est probable que les improvisations de ces savants musiciens ont dû avoir aussi ce caractère scientifique qui, en dehors du plain-chant, constituait alors le style vocal et instrumental. Un des premiers organistes virtuoses dont les ouvrages soient parvenus jusqu'à nous est un Italien nommé Frescobaldi. Il était organiste à Saint-Pierre de Piome en 1614 ; son
talent attirait dans cette vaste basilique un concours immense de peuple, jusqu'à trente mille personnes, dit la tradition.
Sa musique d'orgue est à peine différente de celle qu'il écrivait pour le clavecin. Il en est ainsi pour tous les ouvrages du même temps ; on ne voit pas se former un style spécialement applicable à l'orgue avant la fin du xvm° siècle.
La musique fuguée et contrepointée a constamment progressé, pendant le xvn*^ siècle, en Italie et en Allemagne. Au milieu du xvm^ siècle, elle arriva à son apogée avec Sébastien Bach, le grand organiste allemand, qui a écrit un grand nombre de pièces d'orgue qui sont et qui resteront la plus haute expression de l'art de l'organiste dans le style fugué et contrepointé.
Cet art savant avait tout à fait relevé le style musical de l'orgue ; mais la fugue, en bannissant ou en déguisant la trivialité, n'est pas un moyen d'expression. Ce que nous appelons mélodie^ un chant soutenu par des accords, voilà ce qu'on ne trouverait pas avant la fin du xvm^ siècle dans la musique d'orgue. Les ouvrages de Sébastien Bach marquent le point où elle commence à devenir expressive et mélodique. Quelques-uns de ses préludes contiennent des choses admirables dans ce genre et de grandes suites d'accords qui se déploient majestueusement comme des vagues de sons.
Ce qui est singulier, c'est que, sur un instrument qui par son mécanisme et son caractère semble sur-
tout destiné à faire entendre des harmonies prolongées, on ne trouvait que très rarement, dans l'ancienne musique d'orgue, une suite d'accords en sons tenus et liés. Ce sont toujours les amplifications et les méandres de la fague qui dominent. Les organistes français du xviii^ siècle ne suivirent que de fort loin le mouvement scientifique de l'art musical. Daquin, Balbatre, Marchand, etc., avaient, d'après le témoignage de leurs contemporains, une improvisation à effet, un jeu brillant, une grande habileté dans l'art de combiner les jeux, mais ils manquaient de l'art du développement et des ressources d'une science approfondie. Les rares compositions qu'ils ont laissées sont des fugues très inférieures à celles des ItaUens et des Allemands.
Ce que nous pouvons citer comme intéressant est un recueil de variations sur des motifs de Noels très anciens, composées par l'organiste Daquin vers le miUeu du xviii^ siècle.
L'introduction de la musique libre dans le style de l'orgue apparut à la fin du xyiii*^ siècle. La mélodie soutenue d'une harmonie puissante et variée remplaça peu à peu le style fugué sans cependant s'en affranchir tout à fait.
Ainsi le style musical de l'orgue se sépara de plus en plus de la musique liturgique, qui, elle, ne se modifie pas.
Aujourd'hui, c'est l'expression mélodique, relevée de combinaisons harmoniques savantes et accompagnée d'une instrumentation variée et colorée, qui
distingue le style des organistes modernes d'avec celui des temps passés.
Cette transformation a été souvent l'objet de critiques très vives, mais qui ne nous paraissent pas fondées.
Pour ne pas parler le même langage musical que le plain-ctiant, l'orgue moderne n'en est pas moins apte à toutes les expressions les plus graves et les plus sérieuses du sentiment religieux.
Il nous semble, au contraire, que l'orgue moderne, avec ses timbres si variés, sa puissance sonore, ses contrastes inattendus, mis au service d'une langue musicale pleine de nuances, d'harmonies colorées, d'expressions fortes ou délicates, il nous semble que tout cela est, au contraire, une richesse immense de plus. Peut-être même, peut-on ajouter, c'est seulement à notre époque que toutes les ressources que recelait l'orgue ont été mises à profit.
En somme, c'est la .science, c'est l'intelligence, c'est Tinspiration humaine qui viennent, sous les doigts de l'organiste, concourir à la célébration du culte. C'est la voix du monde qui vient prier, gémir ou glorifier.
Du fond de l'éghse, les majestueuses clameurs de l'immuable plain-chant lui répondent et viennent répandre les grands apaisements de leurs puissantes et calmes ondes sur les timbres mordants, sur les harmonies fuyantes, sur les phrases expressives des innombrables voix de l'orgue.
Magnifique dialogue où aujourd'hui, mieux qu'à
aucune autre époque, viennent se refléter les alternatives de l'esprit humain.
Voilà pourquoi la profession d'organiste est une fonction supérieure : c'est qu'avec la responsabilité d'avoir à son service un instrument qui est un monde, il a la charge d'exprimer autre chose que son sentiment personnel.
Aussi faut-il de longues années d'exercice pour former un bon organiste. D'abord, des études théoriques sur la musique qui lui permettent d'improviser facilement, avec des harmonies élégantes, une composition claire du morceau ; puis encore des mains spécialement exercées au doigter du clavier de l'orgue, qui n'est pas le même que celui du piano; la sûreté du pied pour le clavier des pédales, et, enfin, la connaissance approfondie des combinaisons des jeux de l'instrument. Pour bien posséder tous les effets qu'on peut obtenir d'un grand orgue, il faut peut-être dix ans d'exercice sur le même instrument.
On ne saurait trop apprécier les hommes de talent qui vouent leur vie à l'étude de l'orgue. Ils n'ont pas, comme les virtuoses de concert, la satisfaction des applaudissements ; les places d'organiste sont peu lucratives; c'est donc l'amour de l'art pur qui les guide. Combien peu, parmi les fidèles, savent même le nom de celui qui les a si souvent touchés à leur insu en traduisant leurs émotions dans un admirable langage musical. Mais c'est là ce qui fait que l'orgue est arrivé à un si étonnant degré de perfection, c'est
l'.2 LES INSTRUMENTS A CLAVIER.
que, de la part des savants comme des artistes, il a été toujours étudié avec désintéressement, et qu'il a ainsi échappé à l'excès de spéculation commerciale qui exerce une si mauvaise influence sur les autres arts.